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Plon-Nourrit et Cie (p. 11-15).
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iii


Dès 1550 s’installait à Lima le premier vice-roi espagnol. Le pouvoir qui s’inaugurait ainsi allait durer plus de deux siècles, mais sa juridiction devait plus tard se restreindre. À partir de 1718, il y aurait une vice-royauté distincte pour la Nouvelle-Grenade et une troisième en 1776, pour les territoires de la Plata. La vice-royauté se divisait en quelques « capitaineries générales », c’est-à-dire en régions immenses administrées et commandées par des « capitaines généraux » qui cumulaient entre leurs mains des pouvoirs multiples et despotiques. Enfin dans chaque district résidait un fonctionnaire royal qui portait le titre de « protecteur des Indiens » et surveillait les groupements formés par ceux-ci et à la tête desquels étaient restés des caciques le plus souvent héréditaires. Ce titre de protecteur des Indiens n’était point une ironie. Il répondait aux intentions persistantes de la métropole. Ce sont les récits des cruautés de Colomb envers les indigènes qui lui aliénèrent les sympathies de sa protectrice Isabelle. Les instructions données à ceux qui lui succédèrent témoignaient du désir de mettre les nouveaux sujets de la couronne à l’abri des exactions. Une série de lois ordonnèrent de les laisser libres de cultiver leurs terres, d’en disposer à leur gré, d’élire leurs magistrats ; il fut interdit de leur vendre des armes ou des spiritueux, de les employer au portage avant dix-huit ans, de les laisser engager leur travail pour plus d’une années, etc… Les rois d’Espagne ne cessèrent d’édicter des mesures préservatrices. Ces mesures, est-il dit au tome viii de l’Histoire générale (Lavisse et Rambaud), « eussent été un immense bienfait pour les Indiens si elles avaient pu être appliquées ; mais elles ne pouvaient l’être à une si grande distance de l’autorité centrale et par des hommes qu’animait un furieux désir de s’enrichir ».

Ce « furieux désir de s’enrichir » par malheur était surexcité par les besoins mêmes de la mère patrie. L’Espagne se trouvait trop pauvre infiniment pour la tâche entreprise par ses fils. Elle avait prétendu d’abord y faire face par le commerce. Dès 1495, à la demande des frères Pinçon et des autres navigateurs, le gouvernement royal s’était vu obligé d’annuler le monopole concédé à Colomb ; licence avait été donnée à tout Espagnol de commercer. Ferdinand chargea un chanoine de Séville, J. R. de Fonseca, des relations économiques avec le nouveau monde. Telle fut l’origine de la fameuse Casa de Séville, sorte de chambre de commerce des Indes que Fonseca dirigea pendant trente ans avec zèle et esprit de devoir. Sous le règne long et coûteux de Charles-Quint, un effort considérable fut tenté dans le sens du monopole. Non seulement les produits du nouveau monde devaient passer par l’Espagne pour s’écouler en Europe, mais l’Espagne prétendait suffire aux demandes croissantes de ses colonies. En 1555, il y eut à Séville 16 000 métiers en activité et 130 000 ouvriers au travail : chiffres fabuleux pour l’époque. Cela ne dura guère. Sous Philippe iii le nombre des métiers était tombé à 400 et comme on se cramponnait au mauvais principe du monopole, il fallait acheter à la France, aux Pays-Bas, à l’Angleterre, à l’Italie ce qu’on voulait revendre aux Américains.

L’échec de pareilles tentatives était fait pour rendre plus âpre que jamais la poursuite des richesses directement extraites du sol du nouveau monde. Aux mines exploitées par les Incas et dont l’exploitation avait été poursuivie par les Espagnols, s’ajoutaient celles qu’on avait récemment découvertes. Dans ces mines, qui travaillerait ? Toute la question gisait là. L’Indien pas plus que l’Espagnol n’aimait le travail manuel et surtout un travail aussi dur. On voulut l’y contraindre ; il y périt. Dès 1505, on commença d’introduire des esclaves noirs importés d’Afrique sans pour cela renoncer à employer de force la main-d’œuvre indigène.

Cet état de choses empira de deux façons ; d’abord par la surabondance du personnel ecclésiastique. Les Indiens étaient aisés à convertir ; il n’y aurait pas eu besoin de beaucoup de convertisseurs ; il en vint indéfiniment. En 1644, six mille ecclésiastiques sans bénéfices formaient une sorte de prolétariat clérical. En 1649 on comptait 38 archevêques et évêques et 840 couvents pourvus de grandes richesses. Le bas clergé, dépravé, oppresseur des Indiens, échappait au haut clergé, généralement respectable mais intolérant et assoupi tout à la fois. Une seconde cause de déchéance provenait de l’aristocratie ploutocrate qui s’était rapidement formée. En effet, malgré ses efforts pour drainer à elle les ressources de son vaste domaine transatlantique, l’Espagne n’y parvenait que de façon relative. On a calculé que, dans la seconde partie du dix-huitième siècle, les mines du nouveau monde produisaient annuellement environ 180 millions de livres ; le roi n’en touchait que le cinquième ; la moitié au moins de cette dernière somme restait en Amérique pour couvrir les frais de l’administration royale. L’Espagne recevait en fin de compte de ce chef à peu près 18 millions de livres ; les impôts lui en rapportaient 10 à 12, soit un total de 30 millions. Les véritables richesses, c’est en Amérique qu’elles s’accumulaient et entre les mains de privilégiés peu nombreux, lesquels n’avaient aucun intérêt à voir augmenter la production autour d’eux si d’autres qu’eux-mêmes en devaient bénéficier. Les convois réguliers qui une fois l’an faisaient le service entre Cadix[1] et l’Amérique n’y transportaient pas plus de 27 000 tonnes de marchandises. Un protectionnisme outrancier, qui interdisait toute initiative industrielle et alla jusqu’à proscrire la culture de la vigne et de l’olivier pour éviter la concurrence aux vins et aux huiles d’Espagne, empêchait ainsi l’enrichissement des classes moyennes sans atteindre les possesseurs de vastes domaines. Pour la même raison, ces derniers maintenaient jalousement les institutions abusives qui leur fournissaient à bon compte la main-d’œuvre indigène. En vain des fonctionnaires éclairés et humains étaient-ils intervenus dès le début ; la couronne s’était toujours laissé forcer la main. L’un d’eux, Las Casas, n’avait-il pas à deux reprises, en 1523 et 1542, obtenu du roi l’annulation du repartimiento qui créait une véritable servitude indigène et dont deux fois les pétitions pressantes venues du nouveau monde avaient provoqué le rétablissement ?

Telle était encore aux approches du dix-neuvième siècle l’Amérique espagnole. Le sort de l’Amérique portugaise avait été un peu différent. Les « capitaineries » instituées dès 1504 au Brésil ne constituaient point des délégations régulières du pouvoir métropolitain. C’étaient plutôt des sortes de fiefs seigneuriaux qui furent par la suite repris ou rachetés les uns après les autres. Ce régime avait tout de suite engendré une réelle anarchie. Jean iii, pour y mettre un terme, envoya un gouverneur général, lequel amena à sa suite les Jésuites. Ceux-ci commencèrent aussitôt leur œuvre d’évangélisation que n’interrompit point le passage momentané et d’ailleurs assez théorique du Brésil sous la domination espagnole (1580-1640). Ce fut principalement dais la région de Sao Paulo que cet apostolat s’exerça et tout au profit des Indiens. La colère des colons en fut extrême. Les « Paulistes » surtout, ces aventuriers téméraires fils de blancs et d’Indiennes qui organisaient de véritables « battues » annuelles pour s’emparer des indigènes, les réduire en esclavage et les vendre, prirent les armes pour chasser les adversaires inattendus de leur criminel commerce. Les Jésuites fondèrent en 1609 sur la rive droite du Parana, leur « réductions », fameuses collectivités théocratiques et communistes qui comprirent jusqu’à quarante mille familles, réparties en trente-deux bourgades. Poussant plus loin encore, ils allèrent jusqu’à Cordoba où ils créèrent une université prospère. Après leur expulsion du Brésil, le ministre Pombal tenta d’émanciper légalement l’indigène, mais sans parvenir à rallier les colons à ce libéralisme encore prématuré.


  1. Cadix succéda en 1720 à Séville comme centre des affaires transatlantiques.