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L’avant-dernière année du quinzième siècle, Christophe Colomb, qui depuis six ans avait découvert des îles (Bahamas et Antilles) mais non point la terre ferme, reconnut, au cours de son troisième voyage, l’embouchure de l’Orénoque. Les eaux du fleuve immense se projetaient à trois lieues en mer. Colomb augura la présence d’un vaste continent, mais il continua de penser qu’il s’agissait de l’extrémité orientale de l’Asie. Il devait mourir en 1506, sans savoir que ce continent n’était point l’Asie. En 1513, seulement, Balboa traverserait l’isthme de Panama et, entrant tout armé dans les flots du Pacifique, en prendrait possession au nom du roi d’Espagne. Dès le 1er mai 1499, Cabral avait ainsi pris possession du Brésil pour la couronne de Portugal. Ces gestes naïfs expriment bien l’état d’âme des aventuriers venus à la suite de Colomb et qui, en l’espace de quelques années, avaient exploré les côtes du Yucatan, du Honduras, de la Colombie, l’embouchure de l’Amazone, celle du Rio de la Plata, pénétré dans la baie de Rio de Janeiro et allaient tourner la Patagonie par le détroit de Magellan et bientôt remonter le long des côtes chiliennes.

La conquête fut menée, comme la découverte, avec la plus vigoureuse rapidité. Ici l’effort et ses résultats tiennent véritablement du prodige. En 1518, Fernand Cortez qui avait aidé à réduire Cuba s’était embarqué pour le Mexique récemment découvert. Il emmenait 600 à 700 Espagnols, 18 chevaux, 14 pièces de canon. Trois ans plus tard, l’empire de Montézuma lui était soumis. De pareils faits devaient enfiévrer les imaginations. Un pacte étrange et formidable se noua entre trois hommes ; François Pizarre, ex-gardeur de pourceaux, Diego d’Almagro, enfant trouvé qui portait le nom de son village, le dominicain Fernand de Luque, maître d’école à Panama, décidèrent de faire à eux trois la conquête du Pérou. L’empire auquel ils s’attaquaient semblait à l’apogée de sa puissance ; ses sujets se dénombraient par millions. Les Espagnols avaient environ 170 fantassins et 67 cavaliers ; ce nombre fut doublé par l’arrivée de renforts. Le 15 novembre 1533, Pizarre entrait dans Cuzco les mains, hélas ! déjà souillées par de nombreux crimes. Dix-huit mois plus tard, le 6 janvier 1535, était fondée la ville de Lima cependant que bien loin de là, de l’autre côté du continent gigantesque, Mendoza campait sur le site de Buenos-Ayres. Les explorations audacieuses se mêlent à ces fondations de cités. Benalcazar fonde Guayaquil et traverse la Colombie[1]. Quesada remonte le Magdalena et franchit les Andes. Le Napo et l’Amazone, l’Orénoque jusqu’au Méta, le Haut Pérou jusqu’au Gran Chaco sont explorés. Voici encore les fondations d’Assomption, de Bogota (1538), de La Paz, de Santiago de Chili (1541) et bientôt de Caracas et de Rio de Janeiro. Prenez une carte et situez tous ces points. Avez-vous jamais conçu quelque chose d’aussi merveilleux ? Il y a trente ans à peine que Pizarre a pris pied sur le sol péruvien ; il n’y a pas cinquante ans que l’existence de ces régions est révélée aux Européens ; or des dix capitales d’États sud-américains dont nos enfants apprennent aujourd’hui les noms, il en existe déjà neuf : et non point toutes posées facilement au bord de la mer sur des ports naturels, mais à mille kilomètres dans l’intérieur comme Assomption ou bien à quatre mille mètres d’altitude comme La Paz. Des monts, des fleuves, des forêts de dimensions terrifiantes ont commencé de livrer leurs secrets, des espaces dans lesquels s’enfermeraient deux Europes ont été traversés. Et comment ne pas évoquer, sans que cet hommage rendu aux explorateurs d’antan diminue le mérite des explorateurs modernes, ce sergent Lahaye qui parti de la Guyane explora le Haut Yari et découvrit cent cinquante ans avant Crevaux la chute à laquelle celui-ci devait parvenir après tant d’efforts et qu’il nomma : chute du désespoir.


  1. On l’appelait alors Nouvelle-Grenade.