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Laissant complètement de côté la question de l’origine des populations indigènes du continent américain, question que la science actuelle ne permet guère d’aborder utilement et qui au surplus n’éclairerait point notre sujet, nous constaterons ce fait que la civilisation primitive s’est développée dans les régions occidentales, c’est-à-dire le long de l’océan Pacifique. Cela est exact de l’Amérique du Nord, demeurée très retardataire puisqu’elle était encore, à l’époque des voyages de Colomb, quasi néolithique et que, dans le sud-ouest seulement, les Indiens commençaient à se servir de briques crues pour édifier leurs pueblos rudimentaires ; cela est bien plus exact de l’Amérique du Sud où, en regard des peuplades barbares qui parcouraient les forêts brésiliennes ou les pampas argentines, florissaient sur les hauts plateaux des Andes de puissants empires fortement organisés et armés. Enfin dans l’Amérique centrale, tandis que les Aztèques et surtout les Mayas avaient atteint une prospérité remarquable, les plus belles îles des Antilles, ces îles dont Colomb émerveillé écrivait qu’« on y voudrait vivre à jamais, car on n’y conçoit ni la douleur ni la mort », étaient aux mains d’hommes assez peu avancés intellectuellement et matériellement.

Dans l’échelonnage de tous ces peuples sur l’ossature continentale du nord au sud, nous distinguons nettement trois foyers brillants : d’abord les Aztèques et les Mayas au Mexique, puis les Chibchas ayant leur centre sur le plateau de Bogota, enfin l’empire des Incas qui englobait autour de Cuzco, sa capitale, les régions correspondant à peu près à l’Équateur, au Pérou et à la Bolivie modernes. Plus au sud, entre Tucuman et Mendoza, il y avait les Daguites et au nord, vers le Honduras et le Nicaragua d’autres peuplades qui, sans être parvenues au même degré de culture, tendaient à s’en approcher.

Les États aztèques, chibchas et péruviens se ressemblèrent en ceci que ce furent des États guerriers conduits le plus souvent par des conquérants et visant à l’agrandissement territorial obtenu par la force. Politiquement ils furent assez dissemblables. Au Mexique, Tenochtitlan (la future Mexico), qui aurait été fondée vers 1330, avait en face d’elle deux cités capables de lui disputer la préséance, Chalco et Tezcoco. Elle abaissa la première et s’entendit avec la seconde. Ce fut en somme une confédération de villes dominant d’abord les vallées voisines, puis gagnant d’effort en effort jusqu’à soumettre presque tout le sol mexicain. Les chefs de ces démocraties militaires se muèrent peu à peu en souverains sans pourtant que cette souveraineté revêtit le caractère théocratique de celle des Incas. Il semble que ce soient les Chibchas du plateau de Bogota qui aient les premiers conçu la monarchie divinisée et traité leur monarque, une fois consacré, comme d’essence supérieure. La centralisation administrative de l’empire inca favorisait l’évolution progressive d’une pareille idée ; on sait à quels excès elle fut conduite.

Les civilisations indigènes précolombiennes reposèrent sur un extraordinaire mélange de connaissances approfondies et d’ignorances fondamentales. Elles furent, d’une façon générale, handicapées par deux défectuosités essentielles, l’une provenant de la nature et l’autre de l’homme. La nature ne fournissait point d’animaux domesticables et notamment d’animaux de trait ni d’animaux laitiers. L’homme, de son côté, ne sut pas découvrir la roue, c’est-à-dire le principe même de toute mécanique efficace. Ainsi a-t-on pu dire que la mécanique américaine resta uniquement basée sur les mouvements alternatifs. Les transports, en de pareilles conditions, étaient condamnés à demeurer embryonnaires. Mais en dehors de ces caractéristiques d’ensemble, d’autres contradictions sont faites pour surprendre. Les connaissances astronomiques furent assez complètes pour permettre l’établissement d’un calendrier de trois cent soixante-cinq jours fort exact et pourtant l’écriture, à peine existante au Mexique, demeura inconnue au Pérou. La sculpture et la peinture des Mayas excitent l’admiration ; mais la voûte circulaire ne fut pas trouvée. L’industrie des poteries présenta de réelles qualités dans l’exécution et la décoration sans qu’elle arrivât à employer le tour. La métallurgie s’étendit à nombre de minerais : cuivre, zinc, argent, plomb ; le travail de l’or fut intense ; le bronze et le laiton étaient connus, mais le fer demeura rebelle ; on ne sut pas le réduire et l’utiliser. Enfin à côté d’une agriculture où l’irrigation et la fumure étaient savamment poussées, la navigation fluviale resta dans l’enfance. Ainsi gênés dans le développement de leurs conditions matérielles, ces peuples concentrèrent, dirait-on, leurs aspirations sur le perfectionnement et la complexité du système législatif. Ils codifièrent le moindre détail de la vie civile et de la loi morale, étiquetèrent et cataloguèrent l’individu, réglementèrent ses gestes et sa pensée. Néanmoins la stagnation là encore apparaît. La persistance et l’abondance des sacrifices rituels s’accordent mal avec le respect témoigné d’autre part à la vie humaine et ne donnent point l’impression d’une évolution philosophique vers la lumière et la bonté.

Bien souvent les chroniqueurs se sont demandé ce qu’il fallait penser des descriptions enthousiastes rapportées par les conquérants espagnols. Tout porte à les croire non véridiques mais sincères. Les séductions de la nature, l’aspect certainement prestigieux des grandes cités américaines et de l’ordre qui y régnait devaient émouvoir des hommes récemment échappés aux angoisses et aux privations d’un pénible et long voyage. Surtout le reflet de l’or transformait toutes choses à leurs yeux. L’or était partout ; il affolait par sa seule présence les aventuriers qui s’étaient grisés par avance du désir qu’ils en avaient.