À propos de théâtre/XV

(À propos de théâtrep. 232-253).
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XV


Retour sur Esther. — Erratum. — Apothéose et triomphe de la race juive. — Bérénice. — Rachel, Delaunay, Favart. — Comparaison avec la Bérénice de Corneille.

Je suis obligé de revenir sur Esther.

Au sujet d’Esther, j’ai commis une méprise passablement forte. J’ai supposé que l’abbé d’Aubignac a parlé, dans l’un de ses écrits, d’une représentation d’Esther à Rouen, sous la Régence, ce qui a dû surprendre plus d’un de nos lecteurs, vu que l’abbé d’Aubignac est mort en 1672. La représentation dont parle l’abbé d’Aubignac est une représentation de l’Esther de P. du Ryer, ouvrage dramatique qui date de 1643. L’hypothèse de l’abbé d’Aubignac, concernant la part que les juifs de Rouen prirent au succès d’un drame tiré du Livre d’Esther, n’a donc plus aucun prix, quant à la tragédie de Racine. Mais l’anecdote, si on la rapproche de la représentation donnée par Rachel, le 28 février 1839, jour de la fête juive des Sorts, garde sa signification morale et historique. Évidemment, le Livre d’Esther et tout ce qui en dérive présente un attrait continu et séculaire pour les juifs, un attrait non pas seulement religieux, mais ethnique. Ils s’y mirent. Parcourons ensemble le Livre d’Esther, nous saurons pourquoi. Cela n’est pas sans curiosité.

On sait que l’histoire d’Esther, dans la Bible, se compose de deux parties, le Livre d’Esther et les Additions au Livre d’Esther, dont les exégètes les plus orthodoxes et les plus catholiques reconnaissent l’inégale valeur. C’est le récit, transmis en langue hébraïque, auquel on donne communément le nom de Livre d’Esther. Les Additions comprennent des fragments en langue grecque qu’on suppose être l’œuvre d’un Juif hellénisant d’Alexandrie. Le récit hébraïque est complet en lui-même ; il nous conduit jusqu’au salut et au triomphe du peuple juif. Les Additions grecques ne font que reprendre et développer certaines parties du récit hébraïque. Mais quelle différence entre l’esprit du Livre et celui des Additions !

Dans les Additions, il n’est question que de Dieu et de sa grandeur. Là, Racine a pris le germe de la prière d’Esther et de sa belle exposition de la foi devant Assuérus. Les Additions grecques se soudent au livre hébraïque par la déclaration formelle : « C’est Dieu qui a fait ces choses. » Dans le Livre, le nom de Dieu n’est pas même prononcé ; j’y ai cherché verset par verset quelque membre de phrase au moins qui put être pris pour une allusion indirecte à la mission divine d’Esther, pour un embryon, un éclair de pensée religieuse ; je ne l’ai pas trouvé. Le Juif s’y suffit à lui-même, sans Jéhovah, par la seule idée de sa race et des ressources de son génie. Comme le livre de Ruth est l’expression poétique et profonde de l’esprit de famille du Juif, de ses vertus domestiques, de sa bienfaisance patriarcale, comme le livre de Néhémie atteste sa fidélité et son obstination touchante à son Dieu, le Livre d’Esther réfléchit le judaïsme en soi et à l’état pur. Vous pouvez ôter de la Bible, livre sacré et inspiré, le Livre d’Esther, on ne s’apercevra presque pas d’une lacune ; au contraire de la Bible, livre d’histoire, expression d’un caractère de peuple, le Livre d’Esther fait partie intégrante et nécessaire ; supprimez même le reste de la Bible et laissez subsister seulement le Livre d’Esther, Israël, Israël de l’histoire profane, apparaîtrait encore complet avec ses traits invincibles, avec son fier sentiment de soi-même, son indépendance et son républicanisme réfractaires, la persistance de son type contre les persécutions, son irréductibilité ethnique, la grâce dangereuse de ses femmes, ses artifices, ses talents et son industrie, tout ce par quoi, écrasé, il soulève de dessus ses épaules l’écrasement, et, dispersé dans le monde, il maîtrise le monde.

Il paraît que, d’après les recherches modernes, le Livre d’Esther ne contient aucun fond historique ; ce n’est qu’un roman d’aventures dont la philologie hébraïque et orientale ne désespère pas de découvrir approximativement l’auteur. Avec les raisons par lesquelles l’exégèse indépendante démontre que le Livre d’Esther n’est pas un ouvrage d’histoire, on enlèverait sans peine toute autorité historique à une biographie de Plutarque sur Troie et à plusieurs récits d’Hérodote, même à ses récits sur Xerxès. On nous montre, par exemple, combien les extrémités contradictoires vers lesquelles se porte Assuérus d’un jour à l’autre font de lui un personnage de fiction, à peine vraisemblable, qui pris au sérieux ne serait qu’un fou et un idiot. Pas plus fou que le Xerxès d’Hérodote dont il porte le nom ; pas plus délirant en ses contraires qu’un César romain ; pas plus invraisemblable et plus brut en ses résolutions extrêmes qu’un de ces princes de la race de Mehemet-Ali dont les Français d’aujourd’hui ont pu connaître plus d’un exemplaire, soit au Caire, soit à Paris même. Roman ou histoire, peu importe du reste pour le point dont nous traitons. Ce qui n’est, en aucun cas, admissible, c’est l’opinion qui fait du Livre d’Esther un simple conte de harem. M. Deschanel se l’est approprié dans son ingénieux et intéressant Racine. Je n’y saurais souscrire. Il me semble que les Trois Sultanes de Marmontel, fiction née certainement à Paris, en plein xviiie siècle, présenteraient encore, beaucoup plus que le Livre d’Esther, le caractère d’un récit originaire des harems d’Orient.

Si le Livre d’Esther n’est qu’un roman, c’est « un roman national », comme dirait Erckmann-Chatrian. Le salut du peuple juif, en tant que Juif, en est le seul objet. Le « sage Mardochée » n’élève la séduisante Esther et ne l’introduit au harem de l’Achéménide qu’aux fins de l’intérêt national, de l’intérêt juif. Esther ne s’expose au courroux du grand roi qu’en vue du salut de sa nation asservie. Elle n’est pas, comme dans la tragédie de Racine, l’épouse innocente, soumise et aimante d’Assuérus ; elle est la Juive qui hait le harem du maître et de l’oppresseur ; jusque dans les Additions elle garde quelque chose de cette empreinte ; elle y dit crûment : Ego detestor cubile incirconcisorum et omnis alienigenœ. Elle exige d’Assuérus le massacre de tout ce qui hait les Juifs, et elle s’y reprend à deux fois. Israël allait être égorgé ; il rebondit et c’est lui qui se repaît du sang de ses ennemis. Israël se tenait à la porte du palais, en costume humble, ne courbant pas la tête devant les puissants qui le méprisent, mais méprisé et menacé ; il s’insinue au palais, il y reçoit des triomphes, il devient le grand vizir ; il règne ; il a la richesse et il exerce la domination. Cette histoire s’est passée dans l’empire aux cent vingt satrapes, il y a deux mille trois cents ans, on n’en peut douter, puisque les mêmes faits caractéristiques se sont reproduits en des époques bien plus récentes, sur lesquelles la lumière abonde. Cette histoire d’Esther, c’est l’histoire d’Israël à travers les siècles ; c’est l’histoire de n’importe quelle persécution juive sous un roi de Castille ou d’Aragon : le Juif, reconnu tout à coup digne de mort, parce qu’il garde ses coutumes, parce qu’il ne prononce pas shiboleth de la même façon que les fils de Goths, parce qu’il lève le front avec orgueil, parce qu’il possède dix mille talents d’argent après lesquels brame la caisse du prince ; et tout à coup aussi, un changement total : le Juif sauvé et se bâtissant dans Tolède une Synagogue triomphale, parce qu’un des siens siège dans les conseils du roi, vers lequel il s’est ouvert un chemin par son génie de la finance, par la sûreté de son coup d’œil politique, par son savoir médical extraordinaire. Un Juif est favori et tout Israël est en sécurité et en liesse. Voilà ce que rendent si bien les versets naïfs du Livre d’Esther :

« Et tous les principaux des provinces et les satrapes, et ceux qui maniaient les affaires du roi, soutenaient les Juifs, parce que la crainte qu’ils avaient de Mardochée les avait saisis.

» Car Mardochée était grand dans la maison du roi, et le bruit se répandait par toutes les provinces que ce Mardochée allait toujours croissant…

» Et il y eut pour les Juifs de la prospérité, de la joie, de la réjouissance et de l’honneur, de l’allégresse, des festins et des jours de fête… »

Quel tableau savoureux ! Quel redoublement d’expressions juteuses ! Quelle explosion de vie victorieuse ! Un roman ou une histoire, ce Livre d’Esther ? L’un et l’autre ; le rêve réel de Jacob et de sa postérité sur la terre.

Il n’était pas inutile de relever ces caractères de l’original, de manier la matière brute d’où Racine a tiré son Esther. La transformation qu’a opérée son génie et ce génie lui-même en paraissent mieux ce qu’ils valent.

C’est Rachel qui a joué Bérénice pour la dernière fois en 1844. Elle ne put s’y satisfaire elle-même. La tendresse lui manquait pour rendre à point l’héroïne de la pièce. S’il faut en croire M. Vitu, nous avons failli avoir mademoiselle Favart dans Bérénice au temps où M. Édouard Thierry dirigeait le Théâtre-Français. Mademoiselle Favart eût été plus appropriée que Rachel au rôle de Bérénice. Dans le moment que M. Édouard Thierry songeait à elle, elle avait atteint son épanouissement ; c’est l’heure où elle fut si touchante, si passionnée et si belle dans Julie de M. Feuillet et dans Paul Forestier de M. Émile Augier. D’après M. Vitu, le rôle de Titus était destiné à M. Brossant, et celui d’Anthiocus à M. Delaunay, plus jeune alors de quinze ans qu’il ne l’est aujourd’hui. Le récit d’Antiochus, dit par M. Delaunay ! Favart jetant le cri :

Arrêtez, arrêtez, prince trop généreux !


Je ne sais pour quelle cause nous avons manqué ce ravissement. La représentation du lundi à l’Odéon nous a été du moins une consolation, et, à beaucoup d’égards, une brillante réparation. Je vous le dis, en vérité : si les lundis de l’Odéon se continuent toujours de la façon qu’ils sont engagés, il faudra proclamer qu’ils sont la première institution littéraire et la première institution pédagogique de notre pays. Il n’est plus que là que la jeunesse bourgeoise et le peuple se nourrissent encore de la forte nourriture de l’ancienne France. Je ne saurais dire avec quel soin et quel respect les artistes de l’Odéon ont joué Bérénice.

Bérénice est de l’an 1670. La tragédie de Bérénice par Racine et la comédie héroïque de Tite et Bérénice par Corneille furent représentées toutes deux, le même mois, en novembre, à sept jours de distance l’une de l’autre. On ne peut guère douter que ce ne soit Henriette d’Angleterre qui ait suggéré à Corneille et à Racine l’idée de mettre en drame l’histoire de Bérénice dont Segrais avait tiré précédemment la matière d’un roman. Les témoignages de l’abbé Dubos, de Fontenelle, de Voltaire, sont trop précis, Voltaire est trop bien renseigné sur les particularités du règne de Louis XIV. Fontenelle, qui avait treize ans en 1670, était trop déjà un contemporain de l’anecdote, qui est pour lui une anecdote de famille pour que l’on conteste la valeur de l’affirmation d’abord produite en 1719 par l’abbé Dubos, sous le seul prétexte qu’elle se produisait cinquante ans après l’événement. Il me répugne pourtant d’admettre qu’Henriette d’Angleterre, en fournissant ce sujet à Corneille et à Racine, ait pris soin de cacher également à l’un et à l’autre qu’ils seraient deux à le traiter et que c’était une joute publique qu’elle instaurait entre eux. La dissimulation sur ce point eût pris un caractère de perfidie qui répond mal à ce qu’on sait de l’humeur ouverte et des grâces franches d’Henriette. Envers Corneille surtout, c’eût été une trahison. Corneille avait en 1670, soixante-quatre ans ; il était sous le coup de son Agésilas et de son Attila. Racine avait trente ans ; il avait pour lui le roi, son compagnon d’âge, la jeune cour, Andromaque et Britannicus, deux succès de la veille. Les chances de vaincre étaient bien faibles pour Corneille. En ces conditions-là, on ne mène pas les gens à la bataille à leur insu ; s’ils y vont, il faut que ce soit de leur plein gré, bien et dûment avertis. Je suppose que Corneille n’y est allé qu’ainsi. Il avait la faiblesse d’être impatient des succès de son jeune rival et du trop peu de déférence avec lequel celui-ci jouissait à l’égard des gloires anciennes de sa gloire récente. Il avait l’illusion de se croire encore en pleine vigueur et de juger son bras invincible parce qu’il avait été longtemps invaincu. Il suffisait de lui insinuer l’idée de la lutte pour qu’il l’embrassât avec la même solidité d’orgueil qui lui avait fait dire, amoureux quinquagénaire, à la Duparc :

Chez cette race nouvelle
Où j’aurai quelque crédit,
Vous ne passerez pour belle
Qu’autant que je l’aurai dit.

Pensez-y, belle marquise ;
Quoiqu’un grison fasse effroi,
Il vaut bien qu’on le courtise
Quand il est fait comme moi.


Henriette a donc dû agir sans embûches et de bonne foi ; elle ne faisait, d’ailleurs, nullement un calcul déraisonnable, si Corneille eût été plus jeune de dix années, en imaginant que, sur ce sujet d’un tendre amour qui se sacrifie, l’auteur de Polyeucte, parlant autrement que Racine, parlerait aussi bien. Même on eût presque craint pour Racine, à un moment où l’on ne connaissait encore de lui d’autres créations amoureuses qu’Hermione et Julie, le tournoi où il s’engageait avec le poète qui avait prêté à l’amour de Pauline un accent de noblesse pathétique :

Oui, je l’aime, Sévère, et n’en fais point d’excuse.


Mais l’énorme différence des âges était là. L’engourdissement de la vieillesse était venu pour Corneille. Le combat qui allait se livrer sur le terrain de la poésie, c’était le combat d’Arnolphe et d’Horace. Arnolphe fut écrasé.
Il n’est pas une maladresse à laquelle Corneille ait manqué dans Tite et Bérénice. En premier lieu, il ne découvre pas la tragédie dans le mot de Suétone : Invitus invitam dimisit ; il n’y voit que la tragi-comédie ; il en donne le titre à sa pièce ; il en prend plusieurs fois le ton, et, bien qu’il y réussisse, il affaiblit l’effet tragique qui est le seul qu’il convienne de chercher. Racine, dès le premier acte, nous montre Bérénice, appelée et tout établie dans le palais de Titus ; Corneille la fait arriver d’Orient à Rome contre les ordres de l’empereur, tout exprès pour disputer à Domitie, épouse désignée de Titus, le cœur de son amant avec l’empire. Quelle infériorité déjà, par ce trait-là, pour un drame du cœur, de la Bérénice de Corneille à la Bérénice de Racine ! Si la Bérénice de Racine consent enfin à la séparation qu’impose la politique, c’est parce qu’elle s’est prouvé à elle-même qu’elle est toujours aimée. La Bérénice de Corneille, au contraire, ne renonce aux droits qu’elle prétend sur Titus qu’après que le Sénat et le peuple de Rome ont solennellement décidé de l’accepter pour impératrice ; elle a vaincu le préjugé romain ; sa fierté de reine et son orgueil d’étrangère sont satisfaits ; peu lui importe son amour.

Grâces au juste ciel, ma gloire en sûreté
N’a plus à redouter aucune indignité.
J’éprouve du Sénat l’amour et la justice
Et n’ai qu’à le vouloir pour être impératrice.


Elle n’a que le vouloir, et elle ne le veut plus. Elle aime cependant Titus, et du moment que cet amour est consacré par la volonté de Rome, du moment
qu’il n’y a plus d’obstacle et que tout lui crie : « Ne partez pas », elle dit : « C’est bien, je pars ! » La résolution, ce semble, n’est pas très intelligible ; c’est ici qu’il faudrait appliquer, en la modifiant, l’épigramme de Chapelle sur la tragédie de Racine :

Marion pleure, Marion crie,
Marion ne veut pas qu’on la marie.


Ce qui ne contribue pas peu à la froideur du drame de Corneille, c’est que le poète y a introduit un Domitien, jeune et paré de tous les charmes. Nous ne nous faisons pas à l’idée de Domitien, amoureux et romanesque.
Ainsi la trame générale chez Corneille est aussi recherchée et compliquée qu’elle est simple chez Racine. L’entortillement et les obscurités du style de Corneille vieilli ne sont pas faits pour alléger la marche embarrassée du drame. Corneille pourtant çà et là retrouve de brusques bonds et de charmantes échappées, qui nous reportent, trente ans en arrière, vers les jours du Cid, de Polyeucte et du Menteur. Le couplet d’Albin, au premier acte, sur l’égoïsme amoureux,

Seigneur, s’il m’est permis de parler librement,
Dans toute la nature aime-t-on autrement ?


est du meilleur ton héroï-comique. On ne peut pas
ne pas songer en le lisant qu’en 1665 a paru le livre des Maximes, et en 1666 le Misanthrope avec la jolie pastourelle d’Éliante :

L’amour pour l’ordinaire, est peu fait à ces lois.


Mais Éliante n’a pas l’ironie plus fine et La Rochefoucauld ne pénètre pas notre amour-propre de traits plus subtils. Très spirituelle aussi, pour le fonds, quoique la forme bronche, la petite satire que Domitie, parlant à Titus, décoche contre sa rivale Bérénice :

· · · · · Votre reine a le goût délicat,
De n’en vouloir qu’au cœur et non pas à l’éclat !
Cet amour épuré que Tite seul lui donne
Renoncerait au rang pour être à la personne !
Par là de ses projets elle vient mieux à bout ;
Elle ne prétend rien et s’empare de tout.


C’est bien un éclat à la Corneille quand Titus, exaspéré d’être tenu flottant entre le Sénat et sa maîtresse, parle d’abdiquer l’empire, de fuir avec Bérénice et de vivre pour elle dans son royaume de Judée :

Allons où je n’aurai que vous pour souveraine
Et soit de Rome esclave et maître qui voudra !


Bérénice ne rencontre pas des expressions moins
fières et moins romaines pour peindre son ambition contente et qui ne désire plus rien, lorsqu’elle apprend que le Sénat a cédé devant elle.

Ma gloire ne peut croître et peut se démentir.
Elle passe aujourd’hui celle du plus grand homme,
Puisqu’enfin je triomphe et dans Rome et de Rome.
· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
J’y tremblais sous la haine et sa laisse impuissante ;
J’y rentrais exilée et j’en sors triomphante.


Oui, cela est superbe ; toute la dernière scène se sent de cette allure ; aussi eut-elle un vif succès le 28 novembre 1670 sur le théâtre de la troupe de Molière ; elle soutint, ce jour-là, et enleva la pièce ; « la catastrophe », comme on disait alors, fut louée et admirée de tout le monde ; et peut-être, grâce à des vers comme ceux que nous venons de citer, le dénouement et la dernière scène de Corneille nous paraîtraient aujourd’hui encore admirables si nous ne possédions la dernière scène et le dénouement de Racine.

Le drame de Racine offre un défaut qui tient au sujet choisi. Il n’y aurait ni drame ni nœud du drame sans le préjugé romain contre les rois, les reines et l’étranger. Le préjugé est l’obstacle au bonheur de Bérénice ; c’est à ce préjugé que Titus sacrifie son amour. Un spectateur qui n’est pas suffisamment versé dans l’histoire romaine et qui ne connaît pas, qui ne se met pas en disposition de ressentir pour un moment, avec toute son âpreté, la passion antiroyale très particulière qui persistait jusque sous le despotisme césarien dans l’âme du peuple romain, loin de s’intéresser à l’objet principal du drame, Titus et Bérénice aux prises avec les lois et la coutume de Rome, peut à peine le concevoir. Or, c’est dans cet état d’ignorance que se trouvent la plupart des spectateurs, surtout aujourd’hui.

Ils n’imaginent pas d’alliance plus assortie que celle d’un empereur et d’une reine ; selon leurs idées présentes, ce serait seulement le mariage d’un souverain avec une personne privée qui leur paraîtrait devoir exciter les scrupules d’une nation sensée et d’un sage Sénat. Entrez cependant, comme Racine vous y invite, dans le profond de son drame ; ne perdez pas de vue la répugnance des Romains, qui s’élève, empêchement insurmontable, contre le grand amour qu’éprouvent l’un pour l’autre le maître de Rome et l’étrangère, est-ce que vous pourrez dire, comme on le répète habituellement, qu’il n’y a pas de drame dans Bérénice, qu’il n’y a qu’une élégie ? Est-ce que vous oserez, comme l’a fait Voltaire, accuser « la stérile petitesse du sujet » ? Il y a, au contraire, un drame le plus douloureux, le plus fier, le plus déchirant des drames. Élégie tant que vous voudrez ; mais élégie souverainement tragique ! C’est ce qu’établit Racine dans sa préface où il développe une théorie de l’art du théâtre, que nous avons déjà recommandée à toute l’attention des jeunes auteurs et par laquelle la critique de Voltaire se trouve d’avance victorieusement réfutée.

L’action dans Bérénice eût gagné à être résumée en trois ou quatre actes ; c’est tout ce que je puis accorder. Elle est réelle d’ailleurs, elle est vive ; elle est menée jusqu’à la catastrophe avec une gradation savante de l’état tragique ; et qu’y a-t-il qui soit plus en effet, qu’y a-t-il de plus palpitant au théâtre que la dernière scène du quatrième acte, quand Titus, sur l’appel d’Antiochus, court à l’appartement de Bérénice expirante et qu’à ce moment même apparaît Rutile qui l’arrête et lui dit qu’il faut laisser expirer Bérénice ; car tous les tribuns, les consuls, le Sénat, attendent dans le palais et exigent de l’empereur une décision immédiate. J’ai vu dans la même semaine le spectre de Banco et l’entrée foudroyante de Rutile ; c’est l’entrée de Rutile qui m’a mis au cœur la plus pressante angoisse. Il est vrai qu’en cet endroit est le mouvement le plus violent de la tragédie. Tout le reste en est pathétique avec grandeur. La douleur d’amour s’y déroule comme un fleuve argenté dans un paysage imposant et mélancolique. La plainte d’Antiochus, l’effusion de désespoir de Bérénice :

Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous !


la scène finale de la séparation seront toujours aux amants, selon l’expression même du poète, l’histoire « la plus tendre et la plus malheureuse ». Elles leur seront toujours aussi une exhortation magnanime.
La tragédie de Bérénice est restée unique par la sublimité du renoncement et le personnage de Bérénice, par l’immolation de l’amour à l’amour pour l’amour même. Ce n’est ni aux lois de Rome, ni aux ordres de la nécessité, ni à un triste devoir que Bérénice offre sa résignation ; c’est à son amant et à ce que réclame la grandeur de son amant. L’amour, épuré de tout ce qui n’est pas lui, apparaît à la dernière scène de la tragédie ce qu’il est bien rarement, ce que pourtant il peut être, le plus haut degré de l’honneur et de la vertu. Rien n’égale la force et la douceur de l’émotion qui envahit cette scène à partir des paroles d’Antiochus :

Puisse le ciel verser sur toutes vos années…

et qui va croissant jusqu’à l’hélas final. Quels vers ! Quelles larmes ! Quel délice !

J’aimais, Seigneur, j’aimais, je voulais être aimée.
Ce jour, je l’avouerai, je me suis alarmée,
J’ai cru que votre amour allait finir son cours ;
Je connais mon erreur, et vous m’aimez toujours.


Quel état moral — si délicat et si robuste, si héroïque et si tendre — que celui qui s’exprime en ces retours du sentiment et qui se verse en cette musique de l’âme ! On s’est amusé à railler l’hélas sur lequel tombe la pièce. La pièce peut bien tomber à ce moment sur l’interjection et sur la rime qu’elle voudra. Quand Bérénice s’arrête de pleurer et jette son dernier et généreux gémissement :

… Pour la dernière fois, adieu Seigneur !


je n’entends plus rien. Mon cœur est plein et il déborde.
Je touche aux limites de cette notice et je n’ai qu’effleuré l’œuvre de Racine. Je n’ai pas appuyé sur la diversité des vibrations psychiques que Racine émeut en nous, et dont il y a deux ou trois qui avancent de cent cinquante ans sur le siècle au ton duquel il a accordé sa lyre. Je n’ai pas eu le temps de dire tout le génie d’écrivain et tout le génie de dramaturge qu’il déploie. Je n’ai pas pu entrer dans sa méthode d’élaboration dramatique qui fond en un seul tissu les jours antiques et les jours modernes. La tragédie de Bérénice comme celle d’Esther est tout imprégnée des parfums et des brises de l’heure où elle a été composée. M. Deltour, M. Paul Mesnard et M. Deschanel, tous trois intelligents de Racine à la façon dont il faut l’être, n’ont pas manqué d’indiquer ce caractère de la pièce sur lequel il serait bon d’insister longuement. Bérénice est-elle Marie Mancini ou Henriette d’Angleterre ? Ni l’une ni l’autre, je crois. Mais, en tout cas, elle a bien les traits de La Vallière, telle qu’on distingue La Vallière en 1669 et 1670, regardant du côté des carmélites qui seront bientôt son asile de Judée à elle et son remède d’amour. C’est d’une des fêtes données en l’honneur de La Vallière, que Bérénice nous présente le tableau, lorsqu’elle nous dépeint sa nuit romaine,

Ces flambeaux, ce bûcher, cette nuit enflammée ;


une merveille, notons-le en passant, de description romantique. C’est Louis que Bérénice évoque devant nos yeux lorsqu’elle nous retrace

Ce port majestueux, cette douce présence ;


c’est le roi de 1670, objet de surprise et de crainte
pour l’Europe, amoureux, escorté des Muses, guidé par la Sagesse, couronné par la Victoire, n’ayant encore donné en nul excès, tout à l’État et au bien de l’État et qui, pour son coup d’essai, venait de conquérir la Flandre en deux mois et la Franche-Comté en trois semaines. Tout alors en France était jeune comme le roi ; et justement les pleurs que fait verser Bérénice, les fêtes qui y sont célébrées, les hauts faits de guerre qui y retentissent sont des pleurs, des fêtes et des exploits guerriers de la jeunesse.

Aussi en 1670 le succès fut grand d’une pièce où les générations nouvelles reconnaissaient leur image, tandis que les anciens, les gens du temps de Richelieu et de Mazarin, s’en tenaient à Corneille. La tragédie de Racine, reprise en 1724, avec mademoiselle Lecouvreur dans Bérénice, obtint des suffrages aussi chaleureux qu’à l’origine. Elle a beaucoup occupé le xviiie siècle jusque vers son déclin. Jean-Jacques en a bien parlé. Voltaire, un jour, à la lecture de Bérénice, vit se mouiller les yeux du grand Frédéric. Et maintenant ?

À l’Odéon, le public aux beaux endroits était captivé et recueilli plutôt qu’ému ; il ne s’abandonnait pas ; je ne sais quelle surprise ou quel défaut d’initiation le retenait ; je n’ai pas senti dans la salle l’absolu saisissement. Je ne pouvais m’empêcher de me rappeler l’anecdote que conte M. Paul Mesnard[1], et dont il a vérifié l’authenticité. À l’une des représentations de la pièce, données par les comédiens du roi, au milieu du XVIIIe siècle, un soldat de garde au théâtre, et qui, de l’endroit où il faisait faction, pouvait voir et entendre Bérénice, fondit tout à coup en larmes, oublia la consigne et laissa tomber son arme. Cherchez-moi aujourd’hui un tel soldat. Vous pourriez bien mettre à sa place son colonel lui-même, voire le général commandant le corps d’armée ; leur trouble à Bérénice serait médiocre, et la consigne en sortirait saine et sauve. C’est que depuis cent ans l’assiette de l’âme française s’est gravement déplacée ; quelque chose aussi s’y est altéré, et, c’est surtout dans ce dernier quart de siècle que l’altération a été rapide et continue.

  1. Collection Régnier, Œuvres de Racine, tome II, Paris, Hachette.