À propos de théâtre/XIV

(À propos de théâtrep. 215-231).
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XIV


Esther. — La religion dans le drame avant Racine. — Toutes les doctrines chrétiennes ont acclamé Esther. — Esther et la maison de Saint-Cyr.

On ne représente jamais Esther sur la scène française. Il y avait des années et des années que moi-même je ne l’avais relu. J’en ai fait ma méditation de la sainte semaine, et je vous conseille tout de suite d’en faire votre alleluia de ce temps pascal. Je ne cherchais, je l’avoue, dans Esther que l’objet le moins profane sur lequel pût se fixer l’attention d’un écrivain du siècle et d’un moraliste mondain, obligé par état de fournir une causerie littéraire à propos de théâtre. Mais, dès qu’on a lu quelques vers d’Esther, de quelle force et de quelle douceur religieuse on se sent tout à coup enveloppé, sans plus songer ni au théâtre ni à l’art ! Quelle insinuation invincible de l’amour de Dieu et de l’amour en Dieu ! Quelle mélodie du soupir divin ! En ouvrant le livre, on se préparait au plaisir singulier d’être édifié par une pièce de théâtre et à s’étonner de l’être. En le fermant, il faut recueillir ses esprits pour se rappeler et reconnaître clairement que cet hymne à la gloire de l’Éternel, qui mériterait d’être ajouté par l’une et l’autre Église chrétienne à ses morceaux liturgiques, est aussi un ouvrage dramatique, l’un des plus vigoureux en sa suavité et l’un des plus originaux qui existent.

Esther a été composé en 1688 et représenté à la maison royale de Saint-Cyr en 1689. Esther se distingue de tout ce qu’on en pourrait rapprocher au xviie siècle et dans les siècles précédents par ce trait que la religion elle-même, la foi prise en sa substance la plus compréhensive, la plus sereine, la plus spirituelle, est l’objet du drame. Le salut du peuple juif ne nous y intéresse qu’en tant que c’est le salut de la religion, et d’une religion que professaient universellement et profondément, au xviie siècle, tous ceux qui voyaient et lisaient la pièce.

La religion périra si le peuple juif périt ; les promesses de Dieu auront été trouvées menteuses, et Dieu ne sera plus qu’une idole brisée. C’est l’idée mère qui, sans être exprimée ex professo, plane sur Esther comme sur Athalie et en inspire le développement.

Il s’en faut de beaucoup, personne ne l’ignore, que Racine soit le premier en France qui ait tiré de la religion une œuvre théâtrale. Comme les sentiments et les passions ont été dans tous les temps l’étoffe du drame, il n’y a jamais eu à douter que la religion, la plus noble, la plus forte, la plus enveloppante, et, si elle est mal entendue, la plus aveugle des passions, ne puisse fournir à l’auteur dramatique une matière aussi ample que tout autre état du sentiment. Eh ! parmi les ouvrages dont la religion, envisagée en tant que ressort moteur des actions humaines, a offert le sujet, qui pourrait oublier Polyeucte et, en un sens et un genre tout contraires, Tartufe ? Comme les faits de l’histoire sacrée, toute sacrée qu’elle soit, sont des faits, et que, à ce titre, ils peuvent prendre le caractère poétique ou tragique, la poésie et le drame, chez les peuples chrétiens, ne se sont pas abstenus de chercher leurs dépouilles opimes dans l’Ancien et le Nouveau Testament aussi bien que dans les histoires profanes. Comme il est naturel enfin que la poésie, le drame et l’art s’en aillent, d’abord, dans les temps où ils naissent, vers les choses qui remplissent l’âme des foules, il est arrivé qu’aux siècles chrétiens, quand le théâtre a commencé de subsister, c’est ce qu’il y a de plus sacré dans les faits et la tradition sacrée, c’est la passion, la mort et la résurrection du Seigneur qui a tenté avant tout le théâtre. Un historien littéraire n’aurait pas besoin de beaucoup d’érudition, mais il aurait besoin de beaucoup de patience à supporter les lectures fastidieuses, pour rétablir entre les Mystères et les deux tragédies bibliques de Racine la chaîne ininterrompue des œuvres poétiques ou prétendues telles publiées en langue française, dont l’argument a été puisé dans les livres juifs, dans les Évangiles et dans les légendes de saints.

Les œuvres sont donc nombreuses. Mais la plupart ne s’attachent à tirer du fait religieux que l’expression dramatique, le pittoresque, l’effet humain, et souvent, comme les Mystères, par le procédé le plus brutal et le plus grossier, ou, si elles prétendent à expliquer et à faire sentir la foi, la platitude de la conception et de l’exécution les réduisent trop au-dessous des ambitions, affichées par les auteurs. C’était l’une des thèses vivement débattues de la querelle des Anciens et des Modernes de savoir si les dogmes et les mystères de la foi se prêtent ou non à l’élaboration des poètes et aux fictions de la poésie. L’ami et le conseiller de Racine, Boileau, répondait non. L’idée circonscrite que Boileau se faisait de la poésie, jointe à ce qu’il y avait de rigide, de correct et de raisonnable dans sa piété, le portait à considérer comme une offense à la foi autant que comme une faute de goût l’appropriation à une œuvre d’art de dogmes qu’il sentait graves et de mystères qu’il concevait terribles. Frœhlich die Kunst… Boileau eût été disposé à dire également selon les jours : « Sérieuse est la foi, et auprès d’elle futile est l’art », ou bien : « Riant, simple est l’art, et, auprès de lui, triste et compliquée est la foi. » La Jérusalem délivrée ne lui paraissait pas démontrer suffisamment que ce double principe de sa conscience et de son goût fût faux ; et, pour cela, il avait raison, quel que soit, à d’autres titres, l’attrait de la Jérusalem. Mais combien il devait plus s’enfoncer encore en son opinion, lorsque les Modernes, joignant l’exemple au précepte, se piquaient d’écrire des bucoliques saintes, lorsque Desmarest donnait le poème de Marie-Madeleine (1669) avec celui d’Esther (1673), et Perrault, le poème bien intentionné, mais si puéril et si fade, de Saint-Paulin (1684). Aussi, lorsque Racine lui vint parler d’une tragédie à tirer d’Esther, son premier mouvement fut de le décourager de l’entreprise. Racine persista ; Boileau se soumit ; Esther parut. Racine avait donné aux théories de Perrault et de son école sur l’emploi qu’on pouvait faire en poésie de la religion chrétienne une confirmation autrement concluante que le Saint-Paulin. Perrault ne s’en aperçut jamais.

C’est la suite de la religion chrétienne, c’est l’histoire, si cette expression est permise, c’est l’histoire tout entière du vrai Dieu que Racine a réussi à renfermer dans Esther et dans Athalie, depuis les patriarches et les prophètes jusqu’à l’incarnation, et il a exécuté ce dessein difficile avec une habileté si consommée de dramaturge, soutenue d’une foi si tendre et si délicate, que, d’une part, aucun appareil dogmatique et théologique ne vient ralentir la marche de ce drame de Dieu, et que, d’autre part, aucun vers n’y saurait choquer l’âme pieuse la plus prompte à s’alarmer ; tous, au contraire, l’emportent dans un élan continu d’adoration. Combien la religion est ici plus pure, combien ses mystères restent plus au-dessus des atteintes de l’artifice profanateur des poètes que dans le Paradis perdu et même la Messiade ! Et combien pourtant les deux pièces d’Esther et d’Athalie sont plus selon les conditions ordinaires de l’art profane et de la nature humaine !

L’objurgation de Mardochée, la prière d’Esther, l’exposition de la vraie doctrine aux Gentils dans le discours d’Esther à Assuérus, la sublime vision de Joad, l’effusion des chœurs, la morale divine imposée aux rois, la glorification des humbles sont dans toutes les mémoires ; elles ont pénétré, elles ont façonné des générations de chrétiens. C’est un cœur gonflé de Dieu qui y déborde ; c’est un esprit vivifié de Dieu et tout plein de la plus saine extase religieuse, qui y frémit et qui y prophétise. La magnificence, l’action et la majesté du langage y semblent comme un reflet de Dieu, et, si ce n’était un sacrilège, on serait tenté de dire qu’Esther et Athalie achèvent la révélation et la couronnent. À s’en tenir au premier des deux drames et au personnage principal de ce drame, Esther est un type adorable de la fille et de la femme selon Dieu. Oh ! si l’on comparait d’un peu près l’Esther du Livre d’Esther avec l’Esther de la tragédie de Racine, on trouverait que Racine a un peu changé et embelli l’Esther originale.

Dans le langage de l’exégèse orthodoxe, on exprimerait la métamorphose en disant que Racine a substitué à l’Esther selon la loi ancienne une Esther selon la loi nouvelle. Mais il faudrait se corriger tout aussitôt — c’est un point que je note en réponse à ceux qui, comme Saint-Évremond, accusaient Racine de ne point observer exactement les mœurs historiques — il faudrait, aussitôt après avoir relevé dans Esther l’empreinte chrétienne, revenir sur la chose dite et ajouter qu’Esther est cependant bien une femme biblique, une fille de Jacob et d’Abraham, une Juive enfin, une fleur de vie patriarcale et domestique.

On m’élevait alors solitaire et cachée…


C’est justement qu’Assuérus lui dit :

Je ne trouve qu’en vous je ne sais quelle grâce,
Qui me charme toujours et jamais ne me lasse.
De l’aimable vertu doux et puissants attraits !
Tout respire en Esther l’innocence et la paix ;
Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,
Et fait des jours sereins de nos jours les plus sombres.


Racine a prélevé sur les diverses femmes de la Bible, sur Rachel, sur Lia, sur Noémie, sur Ruth, sur Judith elle-même, ce qu’elles ont de meilleur pour le fondre en son Esther, comme il a ramassé dans ses deux drames sacrés d’Esther et d’Athalie l’enchaînement des faits bibliques et la substance de la vérité chrétienne.

L’originalité d’Esther au point de vue de l’art[1], le coup de génie, c’est que Racine, en prenant pour sujet de pièce, au beau milieu de la querelle des Anciens et des Modernes, un moment saillant de la religion et en groupant les autres moments autour de celui-là, choisi comme principal, Racine, le défenseur des Anciens, l’adversaire cruel des Modernes, Racine le Grec, le Latin, le fabricant, disait-on, de faux antique, venait de prouver que c’est encore dans le commerce de l’antiquité qu’on se prépare le mieux à devenir un moderne entre les modernes. Son œuvre était, comme nous dirions aujourd’hui, d’une modernité absolue. Au siècle où écrivait Racine, rien ne pouvait paraître au théâtre plus hardiment actuel que l’histoire sacrée et l’apologie religieuse, parce que rien n’était plus vivant que la religion. Les croyances chrétiennes étaient alors si étroitement tissues dans les fibres du tempérament national qu’elles en paraissaient inséparables. L’histoire chrétienne faisait partie intégrante de la haute éducation, et depuis vingt ans que le livre aisé de Nicolas Fontaine, connu sous le nom de Bible de Royaumont, était dans les mains de la jeunesse, à qui l’histoire biblique, ses faits, ses actions, ses héros n’étaient-ils pas familiers et chers ? Racine faisant jouer Esther et Athalie, c’était quelque chose comme Eschyle faisant représenter à Athènes Prométhée et les Perses ; il répondait aux préoccupations positives les plus immédiates, à la plus continuelle pensée de l’âme contemporaine. C’est la principale raison pourquoi Racine avec la meilleure volonté du monde ne put dérober Esther sous le pieux boisseau de Saint-Cyr. Il fut impossible de réserver aux dames et aux demoiselles du célèbre établissement la pièce qu’elles avaient commandée, qu’elles jouaient et qui n’avait été faite que pour elles. Tout se précipita aux représentations de Saint-Cyr ; tout voulut en être, la cour et la ville. Fait bien remarquable : l’inspiration racinienne était montée d’un vol si heureux vers le plus haut, le plus général, le plus doux, le plus inaltérable, le plus divin de la religion, que toutes les théologies se réconcilièrent pour un moment en Esther. De violentes querelles divisaient l’Église et ses illustres conducteurs d’âmes ; d’affreuses persécutions étaient consommées ; d’autres se préparaient ; il n’y eut pas de dissidents à Esther. Bossuet ne pensait pas de la pièce autrement que Fénelon ; Bourdaloue la voulut voir et l’inflexible Arnauld, pour la première fois, pardonna au théâtre et à ses pompes. D’Esther, Arnauld fut ravi ; même, après qu’eut paru Athalie, il préférait Esther, sans bien s’expliquer pourquoi. C’est, je suppose, que dans Esther la religion parle toute seule et toute pure, tandis que dans Athalie il se mêle à la religion un drame politique puissant qui distrait un peu la piété. J’ai la faiblesse de préférer Esther, comme le grand Arnauld, mais pour une autre raison encore, c’est que dans Esther, comparé à Athalie, comme dans Bérénice, comparé à Britannicus, à Mithridade et à Bajazet, etc., etc., je trouve beaucoup plus de ce qu’il y a chez Racine de spécialement racinien.

Tandis que les catholiques orthodoxes, jansénistes, jésuites, futurs quiétistes, se rencontraient dans une commune édification, les réformés, proscrits de France depuis quatre ans, ne manquaient pas de voir dans Esther la figure éloquente de la vraie Église en larmes sous un nouvel Assuérus. Édouard Fournier, le savant et adroit fureteur, a eu entre les mains une édition d’Esther, que les protestants donnèrent à Neufchâtel en 1689 l’année même où la pièce fut représentée à Saint-Cyr. Les éditeurs, dans l’avertissement, observaient : « que l’on voyait clairement dans cette pièce un triste récit de la dernière persécution et que le lecteur pouvait faire aisément l’application des personnages d’Assuérus et d’Aman » . Quoique chose eût manqué au succès d’Esther, si les Juifs ne s’étaient, à leur tour, emparés de l’œuvre, comme avaient fait les protestants. C’est ce qui arriva quand Esther passa de Saint-Cyr sur les scènes publiques, sous la Régence. L’abbé d’Aubignac parle d’une représentation qui eut lieu en ce temps-là, à Rouen, avec des applaudissements bien plus marqués qu’à Paris, et il attribue cette chaleur particulière de la représentation rouennaise au fait que la capitale de la Normandie contenait beaucoup de Juifs, avoués ou secrets, et qu’ils emplissaient le théâtre. De nos jours, Rachel, quand elle aborda, pour la première fois, le rôle d’Esther (c’était en 1839) prit soin de jouer la pièce le 28 février, jour où les juifs pratiquants célèbrent, par la fête du Pourim, l’anniversaire de leur délivrance d’Assuérus par Esther. Ce soir-là, les Juifs de Paris, qui affluaient au Théâtre-Français, firent solennellement de la tragédie de Racine l’apothéose d’Israël et le signe de son émancipation définitive. M. Paul Mesnard, à qui j’emprunte ce détail caractéristique, — on ne peut plus maintenant parler de Racine que Paul Mesnard à la main[2], — M. Paul Mesnard se demande ce qu’eût pensé l’élève de Saci et le disciple de la Mère Angélique en voyant sa pièce « prendre ainsi un caractère religieux très différent de celui qui avait été dans ses intentions ». Pas si différent, ce me semble. La soirée du 28 février 1839 était une démonstration de plus, aussi concluante qu’inattendue, que ce que Racine avait écrit avec le style d’un poète et l’âme d’un juste c’était bien la synthèse dramatique du Dieu vivant et de la révélation.

Indépendamment de toute considération de foi et de croyance particulière, cette piété délicieuse, cette religion sans dispute, cette admirable innocence de cœur font d’Esther, des hymnes d’Esther et de ceux d’Athalie la théodicée la plus belle et la plus persuasive qui soit au monde. Il fait bon, à ce qu’il paraît, de se vouer aux couvents des petites filles et, ayant vécu avec les Duparc et les Champmeslé, de se refaire auprès des innocentes. On pourrait s’imaginer que, de Bérénice et de Phèdre à Esther, Racine a changé d’âme, s’il n’avait prêté autrefois aux victimes résignées et aux victimes révoltées de l’amour la même pureté de langage et la même élévation de sentiment, avec lesquelles il devait chanter plus tard le Très-Haut. La vérité exacte est qu’à vingt-cinq ans comme à cinquante il travaillait sur le même fonds, celui qu’il devait à son honnête famille de la Ferté-Milon, à ses maîtres, les solitaires de Port-Royal, au noble et religieux Sophocle. Mais du Dieu de Sophocle à son Dieu, quelle distance ! De la religion ergoteuse et géométrique de Port-Royal à la religion d’Esther et des chœurs d’Athalie, quelle transformation ! C’est toujours sur ce point qu’il faut revenir et insister. Racine célèbre le Dieu bon et le Dieu juste, le Dieu qui aime, une Providence, source de nos joies. La théodicée racinienne n’a pas de secte ; elle n’est délimitée et appesantie par aucun doctrinarisme. Racine brûle un encens où ne se mêle aucun parfum désagréable de chapelle, de confrérie et de sacristie. Il glisse sur les cimes de la foi ; il n’en fait goûter que le miel ; il n’émeut en nous que les vertus qu’elle inspire et les félicités qu’elle procure.

Que le Seigneur est bon ! Que son joug est aimable.
Heureux qui, dès l’enfance, en connaît la douceur !


Ces vers, aux temps du moyen âge où la foi en Jésus était brûlante, pathétique, effrénée, créatrice, eussent trouvé le chemin du cœur de François d’Assises et du « sainct homme de roy Loys » qu’eût peut-être laissés froids le christianisme reposé, raisonné et bien déduit de Bossuet, de Bourdaloue, d’Arnauld, de Saurin et de Massillon.

Et, en sens inverse, dans les temps de religion moins définie et de catéchisme moins accepté et moins cru qui ont suivi le xviie siècle, ces autres vers :

Tout l’univers est plein de sa magnificence
· · · · · · · · · · · · · · ·
Il donne aux fleurs leur aimable peinture


présentaient une idée de Dieu qui a suffi pour remplir bien des âmes. Qui sait s’ils n’ont pas jeté dans l’esprit de Fénelon, qui les vint entendre à
Saint-Cyr, le premier germe de la Démonstration de l’existence de Dieu, tirée de la connaissance de la nature et proportionnée à l’intelligence des plus simples ? En tout cas, le déisme chrétien d’un Jean-Jacques et d’un Bernardin de Saint-Pierre s’y est pu reconnaître et complaire. Chateaubriand s’en souvenait, lorsqu’il composait le cinquième livre du Génie du christianisme. Pour moi, quand je lis de tels vers, je ne sais que m’écrier : Hosannah ! Hosannah !

Le prix moral d’Esther, comme sa valeur poétique, est infini. Je n’oserais affirmer toutefois que l’affabulation du drame présentât pour la maison de Saint-Cyr tous les avantages et toute l’innocuité que se sont figurés Louis XIV et madame de Maintenon. Les demoiselles de Saint-Cyr avaient d’abord joué Cinna et Andromaque. On a souvent cité, d’après madame de Caylus, le billet significatif de madame de Maintenon à Racine : « Nos petites filles viennent de jouer Andromaque et l’ont si bien jouée, qu’elles ne la joueront plus, ni aucune de vos pièces. » Madame de Maintenon crut qu’une tragédie tirée de la Bible, surtout cette tragédie si pure d’Esther, ne pourrait exercer sur ses élèves qu’une influence saine et fortifiante. Il est à craindre qu’elle ne se soit trompée et que, par rapport à son objet propre, l’éducation dans l’internat de Saint-Cyr, elle n’ait mis la main sur pis qu’Andromaque. Hermione et Oreste avaient éveillé confusément dans la division des grandes des instincts d’amour, qui, un peu plus tôt, un peu plus tard, naissent tout seuls, rien de plus. Il ne se peut pas qu’Assuérus et Esther n’aient pas excité chez elles, sous une forme vertueuse et noble, mais d’autant plus perfide et de plus de danger, l’imagination ambitieuse, autrement puissante que l’amour sur les cœurs féminins. Le mariage d’Assuérus et d’Esther, si semblable à ce qu’on chuchotait probablement à Saint-Cyr comme ailleurs sur le compte de Louis XIV et de la veuve misérable de Scarron, ne prédisposait pas la classe des bleues à prendre un jour avec enthousiasme le genre de maris qui se pouvaient contenter d’un apport de trois mille livres ; c’est la dot que le roi offrait à ses pupilles à leur sortie de la maison de Saint-Louis. Il est à remarquer que la plupart des demoiselles qui « créèrent » des rôles dans Esther ne se marièrent pas ; soit piété ardente, soit dégoût des mariages où elles eussent été réduites, elles embrassèrent la vie religieuse. Il est à remarquer encore qu’Athalie, qui était pourtant aussi une tragédie biblique et sainte, n’eut jamais pour les habitantes de Saint-Cyr l’attrait d’Esther. On se priva aisément d’Athalie ; on revenait à Esther avec zèle, avec délices, chaque fois que s’en offrait de loin en loin, l’occasion. Esther, entre les intervalles des représentations solennelles, resta, tout donne à le supposer, la lecture favorite des bleues. On a des détails sur la mort en 1792 de la dernière dame survivante de Saint-Louis qui avait atteint l’âge de soixante et onze ans. M. Lavallée rapporte que, dans le délire de ses derniers moments, elle chantait les chœurs de la pièce qui avait été l’orgueil du couvent. Son être, prêt à se dissoudre, se fixait encore en ce souvenir ; son imagination, rendue à la liberté ou au joug du mécanisme réflexe, n’avait plus gardé que l’image et les sons d’Esther. On mesure par là la persistance de l’impression de l’œuvre et on soupçonne le genre de ravages qu’elle avait çà et là produits. Décidément, il était trop joli pour un pensionnat de demoiselles, le roman d’Esther, la modeste petite fille, bien sage avec ses vieux parents, bien dévote à Dieu, que Dieu, pour la récompenser de sa perfection morale, mène lui-même, et comme par la main, jusque sur le trône d’Asie.

  1. Sur les diverses questions d’art qui se rattachent à Esther, voyez aussi Émile Deschanel, Racine, t. 1er. Paris. Calmann Lévy, 1884. Nous aurons occasion de revenir sur cet ouvrage que nous recommandons à l’attention des amants de Racine.
  2. Collection Régnier, J. Racine, t. III, Paris. Hachette, 1865.