À Lesbos (1891)
Librairie B. Simon (Paris) (p. 49-61).
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À Lesbos, bandeau de début de chapitre
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IV


Eugène Badère était un ingénieur civil.

Il venait d’atteindre sa vingt-huitième année.

Malgré son superbe diplôme sur parchemin, Eugène ne s’en trouvait pas moins en lutte ouverte avec la misère, cette indiscrète péronnelle qui sait pénétrer si adroitement dans tous les logis.

L’École centrale fait, chaque année, un certain nombre d’ingénieurs, sans s’inquiéter des moyens qu’ils emploieront pour vivre une fois sortis de l’école.

Ces jeunes gens, d’excellents ingénieurs, nous aimons à le croire, sont obligés de chercher, leur diplôme en main, une situation quelconque, et cela au milieu d’une concurrence toujours de plus en plus croissante.

Quelques-uns sont aidés par leur famille.

Des circonstances exceptionnelles avaient placé Eugène seul, en face des difficultés de l’existence.

Il appartenait à une famille protestante.

Son père, un grand vieillard sec, froid, pudibond, avait toujours au fond de ses poches une énorme bible, qu’il lisait sans cesse, comme un prêtre son bréviaire ; aussi, citait-il souvent les textes du livre saint.

Madame Badère, une fille mariée sur le tard et fière d’avoir conservé longtemps une virginité que personne ne convoitait, ne riait jamais, n’allait dans aucune partie de plaisir et n’éprouvait d’autre bonheur que celui de réciter les psaumes de l’Ancien Testament.

Eugène, étant enfant, avait écouté sans protester la lecture des versets ; puis il avait fini par trouver cette lecture quotidienne quelque peu indigeste.

Souvent le soir, à l’heure solennelle où son père, d’un geste imposant, ouvrait la vieille bible qui datait de plus d’un siècle, Eugène, avouons-le à sa honte, s’endormait profondément.

Ses parents, édifiés, crurent à du recueillement.

Une fois, il laissa entendre un ronflement sonore, qui ne pouvait laisser aucun doute sur sa coupable indifférence.

M. Badère se leva indigné.

Madame Badère implora du geste, de la voix et du regard la clémence du ciel.

Eugène reçut une maîtresse paire de gifles.

Le malheureux, réveillé en sursaut, au milieu peut-être d’un songe heureux, se sauva en frottant ses joues endolories et en pleurant comme un veau.

À partir de ce moment, on le surveilla.

Obligé d’écouter chaque soir, malgré lui, un chapitre de versets, il devint promptement un anti-religieux.

Première cause de l’inimitié que ses parents lui témoignèrent.

À quinze ans, on le plaça dans un collège.

Inutile de vous nommer l’établissement.

Là, Eugène eut le malheur, n’étant pas un érudit en grammaire, de se tromper de genre, et de prendre pour le féminin, chez un de ses condisciples, ce qu’on regarde généralement comme devant appartenir au masculin.

Le complice d’Eugène, — c’était le fils du directeur, — ne se plaignit pas.

Une après-midi, pendant la récréation, ils causaient avec feu au fond du jardin, lorsqu’une grande ombre noire surgit devant eux.

Un professeur curieux, ils le sont tous, de connaître le motif de cette conversation si animée, était là, les regardant sévèrement.

La position des deux partenaires disait clairement la façon dont ils étudiaient ensemble les variations sur le genre grammatical.

Eugène fut rendu à sa famille, de nouveau scandalisée.

Ce garçonnet recommençait de Sodome les erreurs.

Le père Badère administra une solide correction à son rejeton.

On parla même de l’enfermer à la petite Roquette ou à Mettray.

Enfin, il put finir ses études sans éprouver la dure sévérité de ses parents.

Aucun événement grave ne se produisit jusqu’à son entrée à l’Ecole centrale.

Eugène était devenu presqu’un homme.

Il voulut le prouver.

Une nuit, il découcha !

Le lendemain, Badère le père, digne comme un président de correctionnelle non encore endormi, flanqua son fils à la porte.

À cette manière de procéder, il joignit la promesse d’une pension de douze cents francs par an, et un sermon en plusieurs points sur les abominations du péché.

L’une était fort utile ; nous pensons qu’Eugène n’entendit pas l’autre.

Il acheva ses études.

À peine recevait-il son titre d’ingénieur, que la poste lui apportait l’avis que la pension paternelle était supprimée.

— Diable ! pensa notre savant tout frais émoulu, comment vivre d’ici que je trouve une position sociale ?

Ajoutons qu’Eugène jouissait d’un robuste appétit, et que la perspective des jours de jeûne forcé ne le charmait nullement.

Dans le fait, le sort ne se montra guère clément pour lui.

Il chercha un place.

Partout, avant de l’accepter, on lui demandait des recommandations ou des références.

Renié par sa famille, repoussé par les amis de celle-ci, il se heurtait à tous les préjugés qui atteignent les révoltés d’une autorité quelconque.

Il connut la misère noire !

Celle des jours sans pain et sans feu ! celle des redingotes crasseuses et effilochées, des chapeaux en accordéon, des bottes éculées.

Plusieurs fois la nuit, lorsqu’il rentrait, la faim, le froid au corps, de sa canne il décrochait les écriteaux à louer pour se faire une flambée avant de se coucher.

Pendant longtemps, il s’acharna après le tableau-enseigne d’une sage-femme.

Quel bon feu il aurait fait avec ce panneau !

Il en tressaillait d’aise et d’espérance.

Trop fortement scellé dans le mur, il ne parvint qu’à ébranler l’objet de son ardente convoitise.

Lorsqu’il possédait quelques aliments, pour les faire cuire, il en était souvent réduit, faute de charbon, à se servir de papier.

Ses amis, d’anciens camarades compatissants, obligés de lui prêter de temps en temps une pièce de cent sous qu’il ne devait jamais rendre, l’avaient surnommé Fleur-de-Dèche !

Cette habitude d’avoir recours à la bourse d’autrui émoussait petit à petit sa délicatesse.

D’un tempérament ardent, il ne dédaignait pas de ramasser les reliefs que des filles de bonne volonté lui abandonnaient au matin, après une nuitée bien payée.

Poussé par la faim, il acceptait les besognes les plus diverses.

Il fut garçon de laboratoire chez un chimiste, chauffeur au chemin de fer de l’Ouest, et mécanicien d’un bateau-omnibus.

D’autres fois, il rédigeait des véreux pour des brasseurs d’affaires.

Aussi était-il fort connu dans tous les cabinets, ou agences borgnes, de la capitale.

Que de projets insensés lui passèrent par les mains !

Que de millions il aligna… sur le papier.

À force de se frotter au contact de tous ces fous ou de ces escrocs, il finissait par perdre le sens réel de la vie.

De bonne foi, il croyait à la réussite de ces affaires, ou de ces inventions, dont les résultats se chiffraient par millions, et qui conduisaient leurs auteurs soit à l’hôpital, soit au bagne.

Pour manger, il aurait escroqué sans scrupule l’argent des gogos.

Un jour, il vint chez un ex-avoué — la prison n’avait pu le prendre — pour lui parler d’une entreprise superbe.

Il fallait un capital de cinq cent mille francs. Les bénéfices s’étalaient pompeusement sur des feuilles éparses qu’Eugène compulsait, tout en prenant du tabac adroitement dans la blague de l’ex-avoué.

C’était son unique ressource pour fumer.

L’agent d’affaires, déjà très rêveur, ne repoussa pas un plan industriel qui pouvait lui permettre d’attraper quelques imbéciles.

Il promit à Eugène de chercher des capitalistes.

La commission, comme vous devez le penser, serait fort belle.

L’ex-avoué se leva.

Eugène l’imita, mais sans se diriger vers la porte.

— Monsieur, commença-t-il, tout en tournant son chapeau, à moitié défoncé, entre ses doigts, ne pourriez-vous pas me prêter cinq francs ? J’ai oublié mon porte-monnaie, ajouta-t-il en rougissant.

Son interlocuteur était habitué à de telles demandes ; vivement, en souriant gracieusement, il répondit :

— Désolé, mon cher ami, de ne pouvoir vous rendre ce léger service ; mais j’attends une rentrée de fonds.

— Je me contenterais de trois francs.

— Je suis à sec, complètement à sec.

— Pour retourner chez moi, cinquante centimes me suffiront.

L’agent frappa sur ses goussets, ils ne rendirent aucun son métallique.

— Ne me refusez pas deux sous, supplia Eugène.

Cette fois l’homme fouilla sa poche, et ramena le modeste décime qu’Eugène prit courageusement.

Il s’en alla, fièrement drapé dans ses habits de loqueteux, avec sa face de famélique, chez le boulanger voisin, où il acheta un morceau de pain, qu’il dévora avidement.

Voilà comment il vécut pendant sept ans !

Au moment, où nous pénétrons chez Eugène Badère, il habite une mansarde dénudée, au sommet d’une vieille maison de la rue Charlot.

Depuis quelque temps il a pu trouver des travaux plus lucratifs et mieux en rapport avec son intelligence.

C’était le printemps.

La table sur laquelle il écrivait était placée au bas d’un châssis qui ouvrait sur les toits.

Par cette étroite ouverture, il apercevait un coin du ciel bleu, et aspirait voluptueusement l’air pur qui entrait librement dans sa pauvre chambrette.

Avait-il souffert seul, au fond de ce triste réduit ! !

Il espérait en l’avenir.

Sa mère avait vaguement promis de solliciter son pardon, près du père Badère.

Maintenant il mangeait presque chaque jour.

Le passé, avec ses humiliations, ses heures de désespérance, semblait être bien mort.

Il pouvait, pensait-il, dépouiller le vieil homme.

Est-il possible de patauger pendant si longtemps dans la boue, sans en garder, sur soi, des taches ineffaçables ?

Eugène le croyait !

Tout à coup, par la tabatière ouverte, entra un éclat de voix frais et argentin.

Une femme, une femme jeune, pouvait seule rire ainsi.

Attiré par ce bruit, plein de charme, il passa la tête à travers la fenêtre. D’abord il ne vit que les toits en pente.

Il se pencha davantage, et finit par apercevoir en face de lui, de l’autre côté de la cour puante, assise près d’une croisée d’un étage inférieur au sien, une jeune fille, qui, tout en continuant de travailler, riait encore aux éclats.

Eugène souriait malgré lui ; cette gaîté si franche jetait une clarté dans sa vie si sombre.

Sa voisine causait avec quelqu’un.

Ce personnage invisible l’inquiétait.

Cela pouvait être un amant !

Cette supposition le troubla étrangement.

Pourquoi ce trouble ?

Cette femme, qu’il ne connaissait pas l’instant d’auparavant, ne devait pas l’intéresser, et sa conduite ne le regardait pas.

Elle avait l’âge d’aimer !

Il resta longtemps à son poste d’observation.

Tout à coup, il poussa un soupir de soulagement.

Une femme âgée, sa mère sans doute, se rapprocha de la jeune fille.

Une fois rassuré, il pensa qu’il ne pouvait rester perché en l’air, le cou tendu, les yeux braqués sur une jeune fille dont il ne voyait que la nuque, surtout que son estomac criait la faim.

Avant de s’éloigner de chez lui, il voulut savoir quelle était sa voisine.

Sa concierge, une brave femme, car elle n’avait pas encore vu la couleur de son argent, voulut bien le renseigner vaguement.

— Vous paraissez tout guilleret ! dit-elle à son locataire, en voyant un large sourire s’épanouir sur ses lèvres charnues.

— Le rire, madame Petiot, répondit-il, est communicatif.

— Qui donc vous a communiqué celui que vous possédez en ce moment ?

— Mon aimable voisine.

— Votre voisine ! Autour de vous, les chambres ne sont louées qu’à des hommes.

— En face de moi, au cinquième.

— Ah ! je comprends. Vous voulez parler de mademoiselle Andrée.

— Une brune ?

— Oui, elle demeure avec sa mère.

— Il y a longtemps qu’elle habite la maison ?

— Cinq ans ; mais je ne sais rien sur leur compte. Elles ne sont pas causeuses ; impossible de les faire jaboter sur le passé. D’où viennent-elles ? Je l’ignore.

— Elles sont riches ?

— Pauvres comme Job, et travaillent pour manger.

Eugène salua madame Petiot et partit muni de ces simples et sommaires renseignements.

Il chantonnait tout en marchant.

Mademoiselle Andrée devait être honnête, puisque madame Petiot, un peu bavarde comme toutes les portières, n’avait rien dit sur son compte.

Il s’arrêta au milieu du trottoir.

— Décidément, pensa-t-il, je deviens fou ! Que m’importe l’honnêteté de mademoiselle Andrée ? Elle est pauvre, je n’ai que des dettes, voilà vraiment des éléments de bonheur pour se mettre en ménage !

Il reprit sa marche en se moquant de lui. Il voulut chasser l’image d’Andrée, et toujours la nuque où folâtraient des cheveux bouclés lui revenait à l’esprit.

Le soir, en se couchant, il se rit à son propre nez.

Voilà du nouveau, monologua-t-il, je suis amoureux d’un cou blanc et de quelques cheveux bruns ; peut-être les traits de ma voisine sont-ils laids, peut-être ont-ils une expression déplaisante !

Il rêva qu’il épousait Andrée.

Il est vrai que dans le songe, — ils sont tous mensonges, — elle était une riche et belle héritière.


À Lesbos, vignette fin de chapitre
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