À L’Yser/08

Imprimerie nationale (p. 32-37).


VIII.

Le transport des blessés.


Le fermier Deraedt, qui habitait près d’Eessen, n’avait pas voulu fuir. Il resta à la ferme avec sa femme, et il était décidé à se réfugier dans la grande citerne à purin — qui avait été nettoyée pour l’occurence — dès que son habitation serait engagée dans la ligne de feu.



À L’YSER
par
A. Hans

Hans - À L'Yser, 1919 (page 35 crop).jpg

N° 3. Imprimerie Nationale L. OPDEBEEK, Anvers

Cela ne tarda point. Les Allemands occupèrent la région, entrèrent dans les maisons, dans les auberges et dans les fermes, exigèrent à boire et à manger, réquisitionnèrent tout ce qui leur parut être utile et répandirent la crainte et l’effroi…

Les inimitiés commencèrent bientôt. Le canon tonnait, la mitraille était crachée à profusion semant l’épouvante, la destruction et la mort.

Le fermier Deraedt et sa femme s’étaient vivement abrités dans leur cave où des voisins avaient également cherché un refuge.

Les voûtes, le sol et les murs tremblaient sous l’action de l’artillerie, et, lorsque le fermier se hasardait à regarder au dehors par un interstice, il n’apercevait que la lueur blafarde et angoissante de l’élément destructeur. 

Les femmes priaient, pleuraient et regrettaient de ne pas s’être enfuies à temps.

— Silence !… disait-on. Si les Allemands nous entendaient, Dieu sait quel sort nous serait réservé. Ils ignorent que nous nous sommes réfugiés ici !

Les scènes les plus pénibles se produisaient par toute la région. On ne voyait que des carrioles emportant des fuyards… des vieillards, des hommes, des femmes, des enfants, chargés de paquets et ne sachant comment échapper au danger.

À Merckem, une jeune fille frappée d’une balle, gisait devant sa demeure. Elle rampa à l’intérieur et cria : « Papa, j’ai travaillé et peiné toute ma vie, » et elle rendit l’âme dans les bras de son père éploré. À quelques pas de là, une mère gémissait près du cadavre de son fils… On colportait les récits les plus horribles par rapport à Cortemarck et Handzame. L’angoisse, l’anxiété, incitaient la population à la fuite. Les hommes, les femmes et les enfants se glissaient le long des maisons et des haies et se garaient derrière les arbres pour éviter les shrapnells et les obus…

Plusieurs jours s’écoulèrent ainsi… On assistait ici à la bataille autour de Dixmude, comme elle avait lieu au passage de l’Yser et plus au nord à Nieuport.

La vie dans la citerne aménagée par Deraedt devint impossible.

— Nous devons déguerpir, dit Deraedt. Nous partirons demain matin.

Il y eut des objections. Certains prétendaient qu’on courait à la mort sous une grêle de bombes et de balles… et qu’on finirait par tomber aux mains des Barbares.

— Et ici, la mort nous guette, reprit le fermier. Je pars ! Il adviendra ce qui pourra…

— Pauvre Antoine qui est au milieu de cet enfer ! se lamentait la mère.

La fermière était une femme bonne et compatissante. Elle ne se préoccupait guère du danger qui la menaçait, elle ne songeait qu’à son fils et à ses filles, qui erraient à l’étranger, loin d’elle. Elle n’avait pas voulu quitter son mari… et elle regrettait maintenant de ne pas avoir fui.

Antoine surtout faisait l’objet de ses transes…

Était-ce donc cela la guerre dont elle avait tant lu et tant entendu parler, mais dont elle n’avait jamais vu toute l’horreur ! Et son fils chéri qui luttait maintenant au milieu de cette tempête de fer et de feu, exposé à une grêle de balles et de bombes… Il gisait peut-être là-bas à l’Yser, blessé, l’appelant ; et elle ne pouvait aller jusqu’à lui, quoique la distance qui les séparait n’était peut-être pas très grande…

— Mon Dieu, que l’humanité est cruelle ! gémissait-elle en cherchant les coupables de ce cataclysme…

Et la bonne et douce mère qui avait tant pardonné de sa vie, qui ne tolérait pas la médisance, qui pratiquait toujours la droiture ; elle maudissait maintenant les Allemands avec aigreur, ceux qui lâchement venaient troubler la quiétude d’un peuple pacifique.

La fermière voulait suivre son mari ; demain elle quitterait la retraite… et bientôt on fut tous d’accord pour agir de concert.

Ce fut une nuit longue et angoissante… Deraedt, qui humait l’air au soupirail, put observer sans cesse le rougeoyement des flammes et il percevait distinctement le cliquetis des baïonnettes…

Il était écœuré en présence de cette abjecte effusion de sang… il sanglotait en pensant à son fils, marmotait une prière et attendait anxieusement le jour…

Des enfants avaient le sommeil agité. Des mères se courbaient sur eux, soupiraient et pleuraient…

En une lueur blafarde, le jour enfin pointa…

Une dernière miche de pain fut distribuée aux femmes et aux enfants…

— Partons, dit alors le fermier Deraedt.

Il s’efforçait d’être calme. Qu’allait-il résulter de la rencontre avec les Allemands ? Ils avaient déjà tué tant de citoyens.

Le cultivateur voulut donner l’exemple aux autres. Il sortit le premier.

Mais à peine eut-il fait un pas qu’il fut brutalement saisi par un Allemand.

— Was ist das ? (Qu’est-ce que c’est que cela) dit le militaire…

— Nous étions cachés dans ce trou, répondit le paysan. Voyez, il y en a encore…

Le soldat appela un officier. Deraedt aida ses compagnons d’infortune à sortir du puits.

L’officier arriva.

— Qui êtez-vous ? demanda-t-il brutalement.

— Le propriétaire de cette ferme… Voici mon épouse. Les autres sont des voisins et des ouvriers. Nous nous étions réfugiés dans ce puits pour nous garer du danger.

— Des espions ?!

— Mais, monsieur, comment pourrions-nous faire de l’espionnage en étant blottis dans cette citerne ?…


Le Maréchal Foch.

Un coup de feu retentit tout proche.

— Écoutez ! dit l’officier… On tire ! Ce sont des francs-tireurs… vos compagnons !

— Nous serions des francs-tireurs ? dit Deraedt. Fouillez-nous et persuadez-vous que nous n’avons pas d’armes…

On fouilla les malheureux, mais on ne trouva même pas un couteau.

— Il y a beaucoup de francs-tireurs en Belgique ! reprit l’officier, répétant ainsi l’accusation inique et insensée, propagée depuis le début des hostilités.

— Oh, monsieur, ne faites pas du mal à mon mari ! suppliait la femme Deraedt. Il n’a posé aucun acte hostile… Il n’a pas tiré… il n’est pas armé, vous avez pu le constater… Laissez-le…

— C’est toi le fermier ? reprit l’officier.

— Oui.

— Tu as cheval et voiture ?

— Oui… Deux de mes chevaux courent là-bas dans la prairie… Quatre autres ont été tués par les bombes…

— C’est bien ! tu restes ici, les autres peuvent partir.

— Mais je n’ai rien fait, Monsieur…

— Tu resteras, dis-je.

La femme Deraedt tomba à genoux et leva les mains, suppliant :

— Oh, Monsieur, ne m’enlevez pas mon mari… il est innocent… Ayez pitié !… laissez-nous partir ensemble…

L’officier fit un geste d’impatience.

— Il ne sera fait aucun tort à votre mari, dit-il.

Mais la paysanne ne le comprit pas et elle continua en sanglotant :

— Ayez pitié de moi et de mes enfants ! Pourquoi saisissez-vous mon mari… il ne vous a fait aucun tort… Il n’a pas tiré… il n’a pas d’arme…

— Dis-lui que tu dois transporter des blessés et que tu seras remis en liberté !… ordonna l’officier au fermier.

— Je ne serai donc pas fait prisonnier ?

— Non, tu transporteras des blessés et tu pourras t’en aller après !

— Femme, relève-toi, dit le paysan plus calme. Je ne suis pas prisonnier !

— Tu peux m’accompagner ?…

— Je dois transporter des blessés après quoi je serai remis en liberté…

— Alors je reste avec toi…

— Cela ne se peut pas…

— Je le veux… je ne partirai pas…

La fermière se releva et regardant l’officier en face, elle dit d’une voie ferme :

— Je ne crains pas le danger, Monsieur, j’aiderai mon mari… je ne le quitterai pas !

— Que ces gens s’en aillent ! ordonna l’officier. Il appela quelques soldats et leur dit quelques mots.

— Venez ! dit un des militaires, soyez sans crainte. Je vous conduirai hors de la ligne de feu et vous serez libres…

— Mais je ne m’en vais pas, je reste avec mon mari ! cria la fermière.

Deraedt vit la mine furieuse de l’officier et s’approchant de sa femme, il dit vivement :

— Sois raisonnable… Si l’officier se fâche il est capable de tuer un de nous… Pars avec les autres et attends-moi à Bruges chez la cousine Léonie… J’y serai vite…

Songe à nos enfants et ne fais pas d’opposition !

La fermière ne fit plus d’objections. Elle embrassa son mari et dit d’un ton ému : « Adieu et que Dieu nous soit clément… je dois obéir… »

Et elle suivit les autres que des militaires accompagnaient.

— Prépare ton attelage ! ordonna l’officier.

Il fallait une charrette à banne.

Deraedt saisit les chevaux qui étaient tout épeurés par le fracas du canon et le bruissement des bombes et des balles.

Mais lorsqu’ils sentirent la main du maître, ils se calmèrent.

Quatre de ses chevaux et de nombreuses bêtes à cornes gisaient morts dans la prairie. Des Allemands crénaient un de ses porcs ; et à une échelle adossée à la grange étaient suspendus des pans de viande.

Mais Deraedt devait se taire et se maîtriser… Les Allemands étaient les maîtres de sa ferme…

L’attelage étant prêt, quelques soldats y prirent place.

— Nous te montrerons le chemin, dirent-ils.

Le fermier conduisait.

C’était un trajet dangereux qu’il avait à faire… Deraedt tremblait de peur. Les chevaux étaient craintifs à cause des explosifs qui éclataient de toutes parts et on éprouvait maintes difficultés pour les maîtriser.

Mais le chemin quitta bientôt la ligne de feu et on s’arrêta soudain devant une ferme transformée en ambulance.

— Mon Dieu ! s’exclama le paysan envoyant une foule de blessés.


Le roi Albert et le maréchal Joffre dans un village
derrière le front.

On les apportait sur des brancards, sur des chariots, dans des autos…

Des filons de sang maculaient l’herbe… le parvis et le seuil de la maison… On entendait des gémissements… des cris d’angoisse, de douleur…

Des blessés étaient couverts de sang… méconnaissables… des jeunes gens étaient brisés, défigurés, mutilés…

— Est-cela la guerre, Seigneur ? gémit Deraedt.

Et il pensa soudain à son fils… Des larmes lui jaillirent des yeux…

On sortait des hommes…

— Morts, dit un soldat…

Deraedt suivit les brancards des yeux… Un peu plus loin des civils creusaient une grande fosse…

— Un tombeau… murmura le fermier. Que c’est cruel et horrible… Oh, mon pauvre fils ! Vois-tu aussi ces scènes atroces et terrifiantes ?… Et pourquoi pas… Oh, femme, que je suis heureux que tu sois partie !…

Mais sa terreur augmenta…

Des soldats transportaient une masse sanguinolante sur un van… Deraedt vit des bras et jambes fraîchement sectionnés. Une profonde aversion l’envahit… Il détourna les yeux…

— Oh, malheur ! sanglota-t-il. Quelles abominables cruautés !… Que diraient donc les parents, les femmes ou les enfants de ces infortunés s’ils étaient témoins de ces scènes poignantes et écœurantes !…

Il n’y avait aucune trêve, les blessés affluaient sans relâche… Et à l’intérieur les chirurgiens ne cessaient de manœuvrer le bistouri, les petites scies, les sondes…

Si on l’y avait autorisé, Deraedt n’aurait pas osé pénétrer à l’intérieur de cet antre de dépeçage, qui lui paraissait être affreux quoique le drapeau sacré de la Croix Rouge flottât sur le toit de la maison !

Et cette habitation était une ferme paisible, il y a quelques mois, où le travail était réglé et réparti et où, le soir venu, on rendait grâce à Dieu pour l’heureuse journée !

Mais malmenant…

Et tout ce qui passait n’émanait pourtant que de la volonté humaine !

— Qu’as-tu fait Allemagne ! murmura Deraedt… Et quels coups te portes-tu par ricochet… Que reste-t-il de la jeunesse de ton pays et de la nôtre ! Pourquoi as-tu entraîné nos malheureux fils sur cette pente néfaste !… Oh, Antoine, mon fils, tu te bats également dans ce bouleversement général…

Mais Deraedt dut partir… et il n’en fût pas fâché…

On fit une couche de paille sur la charrette et on y posa des blessés… C’étaient pour la plupart des jeunes gens dont les bras, les jambes ou la tête étaient couverts de pansements. Ils gisaient inertes ou gémissaient en silence…

Deraedt aiguillonna les chevaux… Il devait aller à Ghistel…

Et le triste convoi s’ébranla lentement à travers la campagne, ne s’arrêtant ni aux pleurs, ni aux gémissements. Pas à pas, tristes et mornes, les chevaux avançaient, la tête basse, jetant de temps à autre un regard attristé sur leur maître.

Deraedt n’était pas seul à convoyer des blessés ; de nombreux fermiers devaient accomplir la même besogne et c’était un triste défilé de charrettes à banne, transportant d’infortunés guerriers.

Et dans les pays centraux on se laissait conter que l’Allemagne luttait pour la civilisation et la paix mondiale !