À L’Yser/07

Imprimerie nationale (p. 26-32).


VII.

À Tervaete.


L’ordre du jour du 13 octobre 1914 était ainsi conçu :

« Arrêter l’ennemi, l’empêcher de franchir l’Yser, coûte que coûte. Tenir tête jusqu’à l’arrivée des renforts, en cours de route. »

Il n’en fallait pas davantage pour les Belges, pour empêcher l’ennemi d’occuper le dernier lopin de la patrie ! Les renforts qui arrivaient, décuplaient leur ardeur et leur ténacité.

Ce n’était pourtant que quelques kilomètres carrés de terres basses et fertiles, cernées par la petite rivière quasi inconnue naguère qu’il leur restait. Un petit pays de fossés et de digues séparant les prairies et les champs… Quelques minuscules villages avec de trop grandes églises pour le petit nombre d’habitants. Des fermes aux riches vergers disséminées ci et là et reliées par des routes bordées de tilleuls.

Mais la patrie restait néanmoins inviolée, on tenait encore le dernier lopin…

Fiers de leurs traditions, fiers de leurs libertés et de leurs prérogatives, les guerriers allaient démontrer à l’univers, dont le regard était fixé sur cette lutte titanesque que l’indomptable bravoure qui caractérisait notre armée ne faillirait pas, et qu’elle saurait défendre ses clochers, le symbole de la foi.

Nos soldats étaient animés d’une volonté commune et inébranlable, ils faisaient l’admiration du monde entier, tenant tête derrière l’Yser : une poignée de valeureux luttant contre des millions de barbares et décidés à sacrifier la dernière goutte de leur sang plutôt que de céder…

Et quoique l’Yser soit devenu légendaire, il ne constituait cependant qu’un faible cordon de défense. Il est étroit… et ceux qui le verront plus tard s’exclameront ébahis :

« Est-ce cela l’Yser ! »

Son cours décrivait d’autre part une courbe vers l’ennemi, alors que le cordon était formé par le chemin de fer Nieuport-Dixmude.

Si les Allemands réussissaient à prendre ces villes et s’ils parvenaient à s’établir sur la rive gauche de la rivière, l’Yser devait être abandonné par nos troupes.

Les courbes de l’Yser à St. Georges, à Schoorbakke et à Tervaete pouvaient être avantageusement utilisées par le parti assaillant. C’était là surtout que la bataille ferait rage.

On travaillait fiévreusement pour mettre la plaine en état de défense. Le creusement des tranchées y était pourtant très difficile dans ces terrains humides, où, à chaque instant, l’eau suintait. Des tranchées en pleins champs étaient vite remarquées, et les villages présentaient des cibles qu’il n’était pas possible de camoufler.

Pourtant les Belges résistaient et empêchaient l’ennemi d’occuper et d’opprimer le dernier recoin de la patrie lâchement violée.

Nous avons été témoins des premiers engagements, mais les assauts devenaient plus furieux…

Furnes et ses environs étaient à nouveau noyés sous la fumée et tremblaient au bruit du canon.

Le soir tombait déjà, mais la bataille faisait toujours rage.

Le lieutenant Verhoef, après avoir fait réparer une tranchée démolie en partie, avait ordonné le repos à ses hommes… le repos pendant que l’artillerie tonnait sans trêve et que les bombes sifflaient et explosaient par dessus la plaine.

Antoine Deraedt se trouvait à ses côtés…

— Prends quelque repos, lui dit amicalement Verhoef.

— Et vous, lieutenant ?

— Je suis le chef…

— Et moi, je ne sais pas me reposer… Quand arriveront donc les secours, lieutenant ?…

— Les Français approchent…

— Mais est-ce bien vrai ?

— Nous ne connaissons qu’un ordre : résister jusqu’à leur arrivée. Dieu fasse que nous y parvenions…

Verhoef regardait dans la direction de Dixmude où un immense incendie rougeoyait le ciel.

— Berthe, aurait-elle fui ?

— Pauvre Dixmude, dit Antoine, saisissant la pensée de son chef.

— Oui… Tes parents habitent également l’agglomération, Antoine…

— C’est ce qui me soucie le plus, lieutenant… si j’avais la conviction qu’ils étaient en sûreté !… Mais cette incertitude… Nous sommes soldats, mais eux…

— Et quelle aura été la décision de Mr Lievens ? Oh, je le connais… L’autorité militaire aurait dû faire évacuer toutes ces communes.

— Oui…

Ils se turent un moment…

L’infanterie était couchée, là, dans les tranchées. La mort les épiait de toutes parts et les secours tardaient et pourtant peu d’entre eux songeaient au danger qui les menaçait personnellement…

Mais quel était le sort actuel du père, de la mère, de l’épouse, des enfants, des sœurs, de la fiancée là-bas au pays occupé dont ils étaient séparés par un cordon de feu ? Et que se passait-il dans les villages disposés sur le front où l’airain crachait la mitraille ?

Ce n’étaient pas des militaristes élevés dans un milieu où l’on causait toujours de la guerre et où on envisageait l’éventualité d’une friction armée, c’étaient de paisibles ouvriers, des hommes de peine, des travailleurs, des marchands, des fonctionnaires et des employés, des gens imbus d’idées pacifiques. Et ils n’avaient abandonnés la tâche, leur emploi, leur gagne-pain que pour défendre la liberté et protéger le foyer et la famille.

Ils faisaient leur devoir et davantage et le poète le chanta en ces termes :

Le peuple belge n’est pas guerrier
Il vit en paix et à ton aise,
Mats gare à ceux qui le lèsent
Et qui l’entraînent dans un bourbier.

Cette effusion de sang les révoltait, les peinait… on songeait au foyer, à l’atelier, au bureau, à l’échoppe, au magasin : on songeait à cette existence familiale jadis si heureuse chez les parents et parmi la femme et les enfants, et les cœurs escomptaient la paix, la paix salutaire et grandiose !

Vivre en paix…

Le peuple belge est franc
Et chacun, petit et grand,
Dans la mesure de ses moyens
Battra les vies et maudits chiens.
Nul roi ne trouva jamais
de plus fidèles sujets,
Mais tout joug étranger
faisait flamboyer l’épée.

Et voilà pourquoi ils se trouvaient en ces lieux, unis et forts, décidés à ne pas souffrir l’esclavage, ne tolérant pas qu’un royaume puissant vînt troubler leur existence paisible, violer leurs foyers, fouler leurs droits et leurs libertés.

Le peuple belge, de tous leu pays,
travaille la terre la plus fertile,
C’est le plus beau sol qu’oncques ne vit
Et il peut dire d’un cri fébrile,
Que nul jamais ne lui arrachera
Par les armes, ce qui est son droit.

Non, il ne cédera pas à la force, il résistera fièrement et il se battra jusqu’à la mort, il luttera jusqu’à épuisement.

Pourtant la tristesse leur voilait les yeux…

On songeait au foyer où des soldats allemands allaient et venaient, où ils ordonnaient et défendaient, où ils avaient si effrontément planté leur drapeau. On voyait les enfants dans le berceau et la mère attristée pensant au père… on voyait le père et la mère en larmes causant du fils, on voyait la fiancée qui attendait…

Oh, non, ce n’était pas le repos… Mais on éprouvait cependant une agréable sensation à laisser flotter ainsi son esprit, quoique ce ne fut qu’une triste méditation…

Soudain on sonna l’alarme…

Tout le monde était sur pied…

Les Allemands lançaient à nouveau leurs troupes vers l’Yser…

Mais les nôtres avaient repris leur calme, leur froide ténacité qui ne souffrait pas le joug étranger…

Ils visèrent tranquillement… les fusils crépitèrent et les balles firent de larges trouées dans les rangs allemands arrivant fougueusement à l’assaut…

L’attaque fut repoussée…

Mais par delà la rivière on entendait les plaintes et les gémissements des blessés…

Chez les nôtres également des semblables douleurs se manifestaient et le sang coulait.

— Père, Mère !

— Ma femme… Mes enfants…

— À boire !

— Au secours ! Au secours ! Pitié !

— Maman, Maman ! je meurs.

Verhoef entendait tous ces gémissements et ces lamentations.

Des blessés rampaient sur le sol espérant atteindre l’ambulance. D’autres gisaient, exténués, attendant du secours…

— Emportez-moi !…

— Maman, maman !

Verhoef écoutait à nouveau, mais il était là, impuissant. Il ne pouvait quitter son poste, car un deuxième assaut pouvait avoir lieu d’un moment à l’autre. Les brancardiers viendraient tantôt et transporteraient les infortunés au couvent de Pervyse.

Un gémissement se fit entendre près de lui.

Le lieutenant se pencha…

C’était un de ses hommes…

— Wallyn, c’est toi ? demanda Verhoef.

— Oui, lieutenant… mes yeux… oh, mes yeux… je vais mourir.

— On va venir te chercher… Je vais te panser provisoirement…

— Oh, mes yeux… je meurs… Ma femme ! Mes enfants !…

Se courbant davantage, Verhoef fit rayonner la lumière de sa lampe électrique sur le visage du blessé. Un frisson le parcourut… Il ne voyait que du sang… toute la figure ne formait qu’une tache noirâtre…

— Oh, mon Dieu, ma femme, ânes enfants ! se lamentait l’infortuné… Je ne les reverrai plus…

— Brancardiers ! cria Verhoef.

Mais personne ne vint…

Il y avait partout des blessés… et quiconque avait encore la force, implorait pour être transporté…

— Mon Dieu, ma femme… mes petits enfants ! gémissait Wallyn. Lieutenant ! dit-il plus fort.

— Qu’y a-t-il, mon ami ?

— Vous leur apprendrez la nouvelle… mais prudemment… que j’ai succombé…

— Mais on va te transporter…

— Ce sera trop tard… Et écrirez-vous, que je bénis mes enfants… le petit Jean, Mariette et Gérard et que j’adresse ma dernière pensée à ma femme… Qu’en diront-ils, mon Dieu !…

Le blessé dit ces paroles en sanglotant…

— Brancardiers ! criait Verhoef, à nouveau. N’y en a-t-il donc pas ! clama-t-il énervé…

Mais d’autres gémissements répondirent à son appel.

— Maman, maman !…

— À boire… à boire…

— Je meurs…

Ou bien c’étaient des cris de douleur, des lamentations, des gémissements, des râles…

Ils étaient légion ceux qui devaient être secourus, qui attendaient des soins… Des blessés s’agrippaient en implorant à des camarades :

— Aidez-moi, portez-moi !

— Ayez pitié !…

Et ces supplications se faisaient entendre tant en français qu’en flamand, le sang commun de tous les fils de la patrie se mariait en de larges mares.

— Lieutenant ! dit Wallyn, à nouveau…

L’infortuné essayait de se relever.

— Oui, mon ami ?

— Vous ferez ainsi que je vous l’ai demandé. Ma bénédiction à tous mes petits enfants…

— Oui…

— Oh, ma pauvre femme… mes pauvres petits mioches… Oh, mon Dieu… ces maudits Allemands… Pourquoi vinrent-ils… ici… ! Ma femme… Mes enfants…

— Les brancardiers vont venir te chercher…

— Ce sera trop tard… Ma vue se voile déjà…

— Tu as soif ?

— Non… ma femme… mes enfants…

Et le moribond ne cessait de répéter les mêmes paroles… il éprouvait âprement le lien qui allait être coupé, qui allait le ravir à la tendresse des siens et cette convulsion morale était plus horrible que les douleurs physiques…

Verhoef se sentait impuissant…

S’il avait pu disposer de quelques hommes pour transporter Wallyn et d’autres blessés à l’ambulance, il aurait été heureux, mais il fallait se battre à outrance… il fallait résister jusqu’à la mort… on ne pouvait pas fléchir…

C’était l’ordre…

L’exécution exigea de multiples sacrifices… la bataille dégénérait en un champ de carnage…

Résister et veiller…

Ce fut en ce moment que le lieutenant éprouva toute l’horreur, toute la cruauté de la guerre…

Et il ne voyait pourtant qu’un seul endroit, qu’un coin minuscule de l’immense tuerie…

Il ne voyait pas le blessé qui avait une jambe emportée par un boulet de canon et qui perdait du sang à flots…

Il ne voyait pas le malheureux à qui un éclat d’obus avait déchiqueté la mâchoire inférieure et qui ne parvenait même plus à crier à l’aide…

Il ne voyait pas le moribond qui gisait là, la poitrine béante et dont les intestins sortaient du ventre…

Mais il entendait le cri de détresse de Wallyn mourant, invoquant sa femme et ses enfants… quoique sa face ne formât plus qu’une épaisse croûte de sang… et Verhoef maudissait la guerre…

Mais on ne fléchirait pas…

Le roi Albert qui partageait les dangers de ses soldats, l’avait ordonné !

Pendant quelques instants, Wallyn ne se plaignit plus qu’en sourdine…

— Lieu… te… nant !… cria-t-il soudain.

Verhoef se pencha sur lui ; le blessé respirait avec difficulté…

— Mes… en… fants…

Ce fut son dernier mot.

Le lieutenant étouffa un sanglot…

Oh, il ne pouvait pas donner libre cours à sa douleur en ce moment, il devait veiller, ne pas se laisser émotionner, il devait être prêt à entraîner ses hommes à la bataille, fidèle à l’ordre :

— Résister !

Quelques instants plus tard on enleva le cadavre de Wallyn, pendant que le canon tonnait et que la mitraille sifflait par-dessus cette plaine de douleur et de désolation.

L’incendie faisait rage dans toutes les directions…

Les flammes pétillaient dans les fermes et les moulins… Des fuyards terrifiés couraient le long des routes. Ils n’avaient pas voulu s’enfuir, à temps, jugeant la guerre un peu à la légère.

Le couvent de Pervyse regorgeait de blessés. Des infirmiers et des sœurs de charité les entouraient soignant et pansant leurs blessures… Mais le couvent n’était pas un lieu sûr, car le drapeau sacré de la Croix Rouge était violé par les Allemands dans cette lutte cruelle.

Les obus et les shrapnells embrêchaient les murs, éclataient à proximité et menaçaient l’immeuble qu’on dut évacuer à la hâte.

Quel triste convoi dans ce beau petit village où la mort hurlait maintenant… Beaucoup d’habitants s’étaient enfuis, mais d’autres restaient et, retranchés dans les caves, bravaient le danger…

De Dixmude à Nieuport, le long de la rivière tortueuse, dont le paisible clapotement et le bruissement des roseaux étaient si cruellement et si violemment troublés, ce n’était plus qu’une mare de feu, d’épouvante, de douleur et de destruction, où la mort fauchait.

Et à l’ouest, en France, et à l’est en Zéelande, on n’entendait plus que la terrible voix de l’airain en fureur, la voix puissante de la bataille farouche, la voix de la mort.

Verhoef et ses hommes goûtaient encore un moment de repos…

Certains, qui s’étaient reposés un peu avant l’attaque, gisaient déjà morts ou mutilés sur la plaine !… et d’autres, qui rêvaient tristement, vivaient leurs dernières heures…

Le repos ! c’était la faux de la mort, qui se reposait un moment, pour redoubler de vigueur et sabrer dans les rangs des jeunes gens à l’est et à l’ouest de l’Yser…

Le lieutenant et Antoine Deraedt avaient conclu un pacte sous l’impression de ces scènes cruelles…

Celui qui serait épargné, devait tâcher d’avertir les parents de la terrible nouvelle qu’ils ne pouvaient ignorer.

Le bombardement continua pendant toute la nuit.

Verhoef tendait l’oreille vers un bruit sourd et continu, qu’il n’avait pas encore perçu jusqu’alors. Il supposait que cela pouvait être la nouvelle artillerie des Allemands.

Mais on apprit qu’une escadre anglaise était devant la côte et qu’elle labourait de ses terribles projectiles les rangs des Allemands à l’assaut.

C’était l’arrêt des hordes ennemies, mais c’était aussi la destruction du pays entre l’Yser et Ostende.

Soit ! mais les Allemands ne passeraient pas. On sacrifierait tout pour la liberté. On ne souffrirait pas l’esclavage !

Pendant la nuit, les Allemands avaient rampé jusque derrière les digues de la rivière et ils avaient construit un pont.

Le jour pointait à peine qu’une bataille acharnée se déclancha.

En un clin d’œil, le pont fût jeté sur l’Yser… Mais nos soldats attendaient… Quatre mitrailleuses furent disposées à la hâte devant le pont et elles semèrent la mort dans les rangs des Allemands… De part et d’autre l’artillerie faisait un bruit infernal.

Et sur le pont…

Verhoef frissonna d’abord, mais soudain la colère l’emporta… Elles arrivaient à nouveau ces hordes barbares qui répandaient la désolation par toute la Belgique…

— Feu, mes amis ! Feu ! cria-t-il. Voyez comme ils tombent ! On les tient, ils ne passeront pas ! Hardi les gars !

Et les mitrailleuses fauchaient sans trêve. Des blessés gémissaient, essayaient de se relever, étaient piétinés par de nouveaux soldats à la charge, qui s’abattaient à leur tour, grossissant les hécatombes. Le sang coulait du pont, rougissait l’Yser. Des morts et des vivants étaient lancés dans le courant… Des blessés se battaient dans l’eau, appelaient au secours… jusqu’à ce qu’ils disparurent dans l’onde. Des cadavres restaient suspendus dans les roseaux.

Le canon, les fusils, les mitrailleuses, les ordres brefs, les menaces, les cris de guerre, de détresse et les hurlements des mourants formaient un bruit assourdissant… Des bombes étaient lancées sur le pont, d’autres éclataient sur l’autre rive au milieu des ennemis, déchiquetaient des hommes, arrachaient des têtes, des bras, des jambes, déchiraient des corps, projetaient des cerveaux et des intestins dans l’espace…

Mais des scènes semblablement cruelles avaient lieu à l’ouest, où des blessés couverts de sang rampaient par dessus des morts pour fuir cet enfer, et où des mutilés hurlant, pleurant et gémissant, mouraient d’angoisse et dans leur détresse appelaient leur mère, leur femme, leurs enfants…

Devant le pont, les mitrailleuses raquetaient, semant la mort qui triomphait emportant un riche butin… des jeunes gens nageaient dans des mares de sang, d’autres étaient lancés dans des fossés, dans l’herbe, dans les roseaux ou dans la rivière qui paraissait insatiable…

L’artillerie allemande ainsi que ses mitrailleuses furent pourtant supérieures pendant quelques instants et les Belges durent évacuer leurs tranchées devant l’Yser… ils opérèrent leur retraite par dessus les morts et les blessés, qui appelaient au secours et qui imploraient avec insistance qu’on les emporta… Des camarades traînaient derrière eux certains de leurs infortunés frères d’armes, qu’ils ne voulaient pas abandonner à leur sort… quoiqu’en ce moment chacun devait songer à son propre sort…

Soudain, clamant la victoire, les Allemands franchirent le pont…

Ils avaient passé l’Yser, la rivière rougie de sang et dont le cours était entravé par les cadavres.

En avant ! Et de nouvelles légions arrivèrent et firent ployer le pont sous le fardeau…

Mais tout à coup, un bruit atroce suivi d’un hurlement hideux, retentit.

Un obus avait touché le pont, qui vola en éclats et une hécatombe de blessés, de mourants, de cadavres mutilés, ainsi que des planches et des poutres s’enfoncèrent dans l’Yser, d’où sortit un vacarme épouvantable… On se battait encore dans l’eau ; des blessés se portaient des coups mortels, d’autres, n’ayant encouru aucune lésion, ne pouvaient échapper à la mort par submersion, parce que des camarades se cramponnaient à eux et les tiraient vers le fond de la rivière… Ci une main qui s’agitait encore implorante à la surface de l’eau, là une tête émergeant une dernière fois et poussant une clameur de détresse, un dernier adieu à la vie… Des frères d’armes se débattaient dans une lutte homicide pour se dégager d’une étreinte mortelle…

Et dominant tous ces cris de détresse poignante, le canon hurlait et les mitrailleuses jappaient…

Le passage était coupé…

Mais 800 Allemands avaient franchi le fleuve et occupaient les tranchées évacuées par les nôtres… Ils étaient d’autre part protégés par leur artillerie, qui empêchait une nouvelle attaque des Belges…

Antoine Deraedt était blessé à la main.

— Cela n’a aucune importance, dit-il à son lieutenant… J’ai mis un pansement.

— La balle est-elle encore dans les chairs ?

— Non, elle a traversé de part en part… Ce n’est qu’une simple éraflure…

Quelle matinée mouvementée !

— Il est impérieux que les secours arrivent ! dit Verhoef en soupirant… Où restent donc les Français ?

— N’y sont-ils pas encore ?

— Il n’y a qu’une brigade de fusiliers marins à Dixmude… mais nous devons résister coûte que coûte…

Les Belges s’étaient maintenant retranchés derrière le chemin de fer… La plaine qui s’étalait devant eux était couverte de morts et de blessés, mais le feu continu des Allemands empêchait qu’on la parcourut, quoique des blessés la quittaient en rampant pour se faire soigner à l’ambulance…

Les brancardiers faisaient leur devoir, mais la moisson des blessés était tellement abondante que de nombreux infortunés devaient être abandonnés à leur sort.

Verhoef songeait au pont détruit.

Il avait vu la scène hideuse et atroce et ainsi que ses camarades, il avait applaudi de cœur joie, mais il était terne, maintenant.

— Oh, maudite guerre ! gémit-il. Que fais-tu de nous ? Tu nous fis applaudir à la mort des autres… tu fis crier victoire à ces Allemands pendant qu’ils piétinaient leurs frères d’armes blessés ou mourants…

Il ne s’agissait pourtant pas de passer le temps en réflexions. Il fallait établir des travaux de défense, travailler, l’arme au poing et veiller à la mort qui menaçait de toutes parts.

Ainsi se clôtura la journée qui commença par des scènes cruelles et qui se terminerait par une phase analogue.

Soudain on commanda un assaut à la baïonnette. L’ennemi ne peut rester de ce côté de la rivière… conduisez-vous comme de vrais Belges, refoulez les infâmes barbares ! À la vie ! À la mort ! Tel était l’ordre…

Six heures avaient sonné. C’était l’heure où les fermières du pays de Furnes, allaient traire les vaches dans la prairie. Cette région paisible aux prés superbes était actuellement transformée en un enfer d’où émanait une ambiance de feu et de fumée, pendant que des milliers d’infortunés y mouraient.

Jadis la cloche du soir rappelait les ouvriers des travaux des champs…

Cette fois, c’était un signal qui faisait frissonner les soldats et qui faisait pâlir maints d’entre eux…

— L’assaut, murmurait-on parmi les rangs…

— L’attaque à la baïonnette… labourer les chairs au moyen de l’acier flamboyant… frapper, trouer, hacher… c’était la boucherie humaine !

Un cliquetis retentit… On fixait les baïonnettes sur les fusils…

C’est la lutte à outrance, il faut résister, murmura Verhoef…

Il était parfaitement conscient de ce qui allait se passer, lui aussi pouvait tomber… et il songea à Berthe.

Il étouffa un sanglot… Mais il était lieutenant à l’armée belge… il devait remplir son devoir… Il était lié à ses hommes qui avaient foi en lui.

— Soyez forts, mes amis, vous connaissez l’ordre ! cria-t-il…

Le signal retentit à nouveau…

Et du coup, sautant comme des écureuils, les soldats sortirent de leurs tranchées et franchirent la voie ferrée — à l’assaut.

L’artillerie allemande et ses mitrailleuses ne tardèrent pas et ouvrirent un feu d’enfer…

Des hommes tombaient, poussaient un cri de douleur, un râle… On ne s’en inquiétait pas en ce moment… le régiment avançait… Dès que les officiers et sous-officiers s’apercevaient d’une hésitation, pourtant compréhensible, ils s’empressaient d’encourager les hommes.

Il fallait résister jusqu’à la mort… le péril devait être détourné…

Et la mort fauchait… les Belges tombaient par dizaines et le sang colorait le sol. Blessés, mourants et morts gisaient pêle-mêle. Oh, si les femmes et les enfants, le père ou la mère auraient vu de quelle mort atroce l’infortuné avait été arraché à la vie, horriblement mutilé ou méconnaissable, ressemblant parfois à une masse de chairs ensanglantées, la douleur aurait été indescriptible ! Mais ils étaient loin du champ de carnage, de la boucherie homicide !

Et quoique le cœur se glaça d’épouvante, quoique le sang se figea dans les veines, quoique la tête éprouva le vertige, quoique la mort guetta ds toutes parts, quoique les camarades tombassent par hécatombes, les régiments, drapeaux en tête marchaient intrépidement à l’assaut…

Pourtant… l’angoisse…

Et, en réalité, la vie a ses charmes, la vie, c’est le père, la mère, la femme et les enfants… la famille, c’est le souffle qui vous fait frémir lorsqu’on distingue le trépas… C’est affreux, c’est horrible, lorsqu’on est jeune, sain et robuste et qu’il faut dire adieu pour toujours… C’est cruel d’être ainsi abattu en laissant écouler le sang d’une plaie béante jusqu’à ce que le corps se refroidit…

N’éprouverait-on aucune crainte devant semblable perspective ?

En avant !

On nage maintenant dans un tourbillon ds feu et de fumée… les balles sifflent d’un bruit strident et les blessés font entendre leurs plaintes… On éprouve une sensation comme quoi on est très éloigné de ce milieu et la contradiction se manifeste quasi séance tenante.

Et soudain le choc…

Les Allemands sont là…

Mais les Belges sont pris ds colère, les camarades qui sont tombés doivent être vengés, les dévastations, incendies et déprédations exigent un tribut de sang impur, et l’esprit de conservation personnelle aidant, les aiguillonne…

— Louvain ! Termonde ! hurle-t-on.

— Vive le Roi !

— Vive la Patrie !

— À mort, les Allemands ! La crainte s’est dissipée, le sang bout, l’effervescence bat son plein.

On crie, on hurle, on s’invective.

Les baïonnettes fouillent les chairs, font d’horribles blessures, font couler le sang à flots…

D’autres se battent à coups de crosse de fusil, frappent du sabre, des poings, mordent, donnent des coups de pied. On tombe, on se relève, on frappe encore et on s’affaisse épuisé, mais la majorité pourtant reste debout, vaillante, inébranlable, irrésistible, les crosses tournoient, défoncent des crânes, les armes tranchantes poitraillent et éventrent, on marche sur les morts et les blessés, l’œil en feu, la mine farouche, l’écume aux lèvres.

Ah, ils le paieront, ces maudits Allemands, les vils bandits qui violent les lois et les droits les plus sacrés, on leur apprendra ce que c’est que la réelle bravoure, celle qui défend une cause noble, celle qui ne connaît que l’honneur et le droit.

Cette fois la victoire est à nous, les Allemands s’avouent vaincus, ils lèvent les mains, crient grâce… Certains préfèrent la mort, d’autres échappent à la nage par l’Yser.

Les Belges rentrent enfin dans leurs tranchées amenant 97 prisonniers… Ce fut à nouveau un trajet sous une pluie de balles et de bombes.

Le lieutenant Verhoef avait perdu plusieurs hommes dans la mêlée… et d’autre part il s’acquittait d’une ancienne dette… il portait à dos Antoine Deraedt tout sanglant…

— Oh, maman, quelle douleur pour toi ! gémit le blessé. Je vais mourir et je ne puis t’embrasser use dernière fois…

Une baïonnette l’avait blessé à l’épaule droite… Le sang coulait de la blessure, maculait son uniforme poudreux, et tachait celui de Verhoef.

Le malheureux avait la fièvre… ses gémissements occasionnèrent le délire empreint pourtant d’une signification saillante, car il ne parlait que de sa mère là-bas, à Eessen.

Arrivé à la voie ferrée, Verhoef passa le blessé à un brancardier.

— Maman ! gémit le blessé.

— Tu ne me connais plus ?… c’est moi, Verhoef…

— Maman ! Les brancardiers emportèrent Deraedt.

— Mon Dieu, pourvu qu’il l’échappe, pria le lieutenant.

Il ne pouvait accompagner son ami… il devait rester ici, au chemin de fer, quoique ses forces étaient presque totalement minées.

Il était épuisé au physique et au moral ainsi que ses hommes. La faim le tiraillait… Les vivres n’arrivaient pas encore. Tous les trains étaient réquisitionnés pour le transport des munitions et des blessés. Mais le découragement et la tristesse étaient encore plus terribles… On s’éveillait, on sortait comme d’un songe et on éprouvait maintenant toute l’abjection de cette lutte à la baïonnette, de ce carnage horrible.

— Maudite guerre, murmura Verhoef… Nous ne sommes plus des êtres humains pour se battre de la sorte !… Oh, Berthe… si tu savais ce que c’est que la guerre… Ô, j’espère que tu es loin d’ici, loin de cet enfer.

Triste et morne, le lieutenant s’assit dans la tranchée…

La nuit vint…

La plaine était toute parsemée de morts et ds blessés et les ambulances regorgeaient d’infortunés militaires…


La bataille de Tervaete

Les flammes rougeoyaient le ciel et la voix hideuse du canon se fit entendre à nouveau.

Une attaque à Tervaete était complètement avortée… mais que de sacrifices cela n’avait-il pas coûtés !…

Verhoef ne parvenait pas à tempérer sa nervosité…

Les idées se heurtaient dans son cerveau…

Il entendait des bruits courts et vifs, scandés par un roulement prolongé, et ce n’étaient d’autres voix que celle de la mort et de la destruction. Et ainsi il pensa au passé.

La destruction !

Des villes et des villages devaient disparaître et les flammes opéraient leur œuvre néfaste… Oh, malheureux bourgs et villages de Slijpe, Mannekensveere, St Georges, Middelkerke, Lombardzijde et Westende, littoral infortuné, qui groupait de si jolies villas et de si charmantes maisons et petites fermes.

Que de fois ne les avait-il admirées. Ce n’était plus que des cendres maintenant, des misérables ruines fumantes qui avaient englouti des fortunes et des vies de labeur.

Où étaient-elles, les coquettes habitations de pêcheurs, entourées de riants jardinets ; clôturées de petites haies qui protégeaient contre les bourrasques de sable ?

Plus, rien, tout avait disparu ; c’était l’affreuse nudité d’une plaine morne.

Lorsque jadis, la tempête faisait rage et que les vagues déferlaient dans les dunes, agenouillés devant la statue de la Vierge, la femme et les enfants priaient pour la vie du père, du fils ou du frère qui était en mer…

Maintenant ils ont prié pour que le fléau de la guerre les épargnât.

Mais les bombes, les shrapnells et les obus ont chassé les habitants vers de plus paisibles régions.

Les moulins dont les ailes tournaient alertement ne forment plus qu’un amas de décombres fumantes. C’est la guerre…

Les moulins, les cloches se sont tus, on n’entend plus que la voix du canon et elle est bien plus terrible qu’en 1600.

Verhoef regarda à nouveau vers Dixmude. Il craignait pour sa fiancée… Si elle ne s’était pas enfuie !…

— Oh, Allemagne, qu’as-tu fait de la Belgique, qu’as-tu fait de notre peuple ! cria-t-il en fureur, et soudain des larmes lui jaillirent en pensant à ses malheureux compatriotes, à sa patrie sanglante et ruinée…