À L’Yser/04

Imprimerie nationale (p. 11-16).


IV.

Une soirée impressionnante


La guerre avait atteint la patrie ouest de la Flandre.

Des troupes étaient arrivées, se trouvaient dans les villages du littoral…, et par delà l’Yser. L’artillerie s’amena également. On n’avait jamais assisté à une telle activité dans cette région d’ordinaire si calme.

On avait beaucoup lu et entendu à propos de la guerre ; mais alors qu’à Liège les canons crachaient la mort, que Louvain et Termonde furent détruits par les flammes, qu’on enterrait les morts dans la Belgique orientale et méridionale et qu’on soignait les blessés à Anvers…, les chars transportaient ici les riches moissons dans les granges.

Elles étaient bondées maintenant, le bétail s’engraissait dans les immenses prairies… et voilà qu’avec ces soldats qui s’amenaient, la guerre allait éprouver ces riches régions.

Les Belges prirent alors les mesures nécessaires.

À Beerst les habitants vécurent de tristes heures.

Depuis vendredi, les Belges emplissaient de paille imbibée de pétrole, presque jusqu’au faîte, la spacieuse église.

Le dimanche ils durent y mettre le feu.

— Citoyens, disaient-ils aux villageois, nous y sommes contraints car les Allemands feraient de la tour un poste d’observation, y placeraient des mitrailleuses et tireraient de ce point sur nos soldats à Dixmude.

Nous ne sommes d’ailleurs qu’à 20 minutes de la ville… Et d’ailleurs ils n’épargneront quand même pas l’église ni la tour.

C’était un grand sacrifice qu’on s’imposait pour la patrie en danger.

On mit le feu à cet immense bûcher. Ce fut un feu d’artifice comme oncques ne vit, lorsque les flammes sortirent de la toiture et de la haute tour, c’était sinistre mais grandiose.

Les flammes montaient toujours léchant les arêtes et soudain la tour et le toit s’effondrèrent avec un fracas épouvantable, une pluie d’étincelles jaillit de toutes parts, des poutres tombaient lourdement, les murs se lézardaient et vacillaient.

C’étaient des heures terribles et cruelles pour les habitants.

Le lieutenant Verhoef vit également ces flammes en allant de Pervyse à Dixmude. Il profitait de quelques heures de congé pour se rendre dare-dare chez sa fiancée.

Il était pénétré de joie mais celle-ci était sophistiquée par la tristesse ambiante.

Le sort d’Anvers lui était connu maintenant : la dernière forteresse avait cédé et l’armée était en retraite, à l’exception de quelque 30.000 hommes environ, qui se laissèrent interner en Hollande, plutôt que de se constituer prisonniers à l’ennemi.

Anvers avait capitulé… Verhoef se rappela les événements.

Lors de l’entrée des Allemands à Bruxelles, le roi Albert se retira sur la forteresse d’Anvers, qui, à part celles de Paris et de Metz, pouvait être considérée comme étant une des plus fortes de l’univers.

À l’intérieur du deuxième cordon de forts, de vastes terrains étaient minés et la forteresse était considérée comme pouvant résister à toutes les tentatives. L’état-major allemand sembla partager tout un temps cet avis et ne commença le siège que lorsqu’il disposa d’un plus grand nombre de moyens.

Les Allemands, ayantes compté d’entrer bientôt à Paris en triomphateurs, n’avaient nullement envisagé la possibilité de devoir faire une retraite éventuelle par la Belgique. Après la défaite de la Marne ils furent persuadés qu’ils devaient prendre Anvers à tout prix pour donner une plus grande liberté d’action à l’aile droite de leur armée au cas où ils devraient rebrousser chemin sur une plus grande échelle. Et à ces facteurs vinrent se joindre les multiples sorties de l’armée belge, qui irritèrent l’ennemi qui comprenait parfaitement que ces sorties auraient un caractère capital, si les Alliés parvenaient à étendre leur front davantage et à gagner contact avec l’armée belge, pivotant sur Anvers.

La métropole belge devait donc être conquise à tout prix.

Le sort de Liège et de Namur a démontré que nulle forteresse ne peut résister à l’artillerie de siège de Krupp. Quinze jours avant le siège, les Allemands établissaient déjà un sous-terrain en béton armé pour la pose de leurs gigantesques mortiers. Vers la fin septembre, les Allemands réunirent suffisamment de troupes devant l’armée belge et une quantité considérable de canons pour détruire les forts Brialmont. On estimait les forces tudesques à 125.000 hommes.

Ainsi qu’ils avaient procédé à Liège et à Namur ils concentrèrent leur feu sur un seul secteur des travaux de défense, de sorte que la résistance en fut rendue très difficile et incertaine. Les Allemands avaient coupé la principale conduite d’eau. Les conséquences auraient été désastreuses pour la population anversoise si le génie n’était pas intervenu à temps.

Le jeudi, les plus courageux songèrent déjà à capituler pour épargner un bombardement à la ville, mais il n’y a qu’une seule devise pour le commandant d’une forteresse : c’est de se battre jusqu’à épuisement total des munitions et résister jusqu’au bout à l’ennemi.

Attaquant du Sud-Est, les Allemands lancèrent une telle avalanche de grenades et d’obus sur la première ligne de défense, qu’oncques ne vit jamais.

La garnison se battit pendant quelques jours avec désespoir pour empêcher l’ennemi de franchir l’Escaut d’un côté.

Mais les Allemands luttaient avec une ténacité croissante, soutenus par le génie, qui franchit le fleuve à la nage sous une grêle de balles, pour établir un ponton.

Dès que la Nèthe fut franchie, les assiégeants se trouvèrent devant le 2me cordon de défense, mais de plus faible résistance, et, dès lors, ils purent commencer le bombardement de la ville.

Ce fut le mercredi 7 octobre que les Allemands commencèrent leur œuvre de destruction au moyen de quelques 200 canons. Une pluie de projectiles s’abattit sur Anvers, jusqu’à ce que le sud de la ville fut totalement en flammes et que la réverbération en fut visible à plusieurs milles à la ronde.

Des tanks à pétrole, l’huile se répandit en aval de l’Escaut jusqu’au ponton. Des rues entières furent détruites. On n’entendait que les cris des fuyards et l’explosion des obus. Une foule de personnes s’enfuirent ainsi vers la Hollande et Ostende. Les derniers bateaux étaient partis pour l’Angleterre. De nombreux navires allemands, parmi lesquels de très coûteux, se trouvant dans le port furent endommagés ou coulés, et la courageuse armée belge ne quitta la forteresse qu’après une lutte acharnée.

Les Allemands n’avaient donc pas réussi à réaliser leur dessein principal, l’encerclement de l’armée belge. Ainsi que nous l’avons dit, l’armée belge commença l’évacuation d’Anvers le 8 octobre. Le vendredi 9 elle opérait une habile retraite vers l’ouest, après avoir infligé de lourdes pertes à l’ennemi.

Le lieutenant Verhoef regarda à nouveau ces flammes, symbole de la guerre… Les Allemands étaient autour d’Ypres. Ils marchaient vers la mer… et la guerre allait ravager notre dernier lopin de terre.

Verhoef frissonna en songeant à la destruction imminente.

Nous eûmes d’ailleurs tous cette sensation. En ces jours mémorables, j’écrivis :

Quel sera l’aspect de ces riantes régions, lorsque nous aurons enfin la paix ?…

Et tout ému, je cite Ypres, une ville morte mais si jolie, où tout le monde s’arrête en extase devant ses superbes et majestueuses halles. Une bombe pourtant suffirait… Oh ! pourvu que cela ne soit pas, que ces fières halles et le massif beffroi ne soient pas victimes de l’ouragan de fer, qui s’abat sur nos contrées. Et à côté de ces halles, qui témoignent de l’art flamand, du goût pour le commerce et les libertés civiques, se dresse le temple de St Martin, la plus belle église en style gothique de toute la Belgique.

On connaît l’expression : La mort d’Ypres. Au moyen-âge, Ypres était une ville malsaine et quoique les édiles firent tout ce qui fut humainement possible pour y remédier, en établissant même un réseau d’égoûts extraordinairement étendu, de sorte qu’on disait communément : Ypres est bâtie sur du plomb, des maladies contagieuses fauchèrent à plusieurs reprises des milliers d’habitants. Un tableau des halles représente La peste à Ypres. Un pestiféré tenant en mains un cruchon d’eau, une hache et une crécelle prêt à quitter la ville, se trouve à l’avant plan. Il est la personnification de La mort d’Ypres.

Et à nouveau la mort souffle sur Ypres, quoique la civilisation ait pu parer la peste et d’autres fléaux… Le 20me siècle, nous apporte une calamité encore plus terrible.

Sur la route de Roulers à Bruges, non loin d’Ypres, se trouve le gentil petit village de West-Roosebeke.

Un moulin s’élève sur la colline et il date de 1382 ! Comment se porterait l’aimable meunier, qui me montra dernièrement les champs par les interstices, et me renseigna où fut livrée la bataille de 1382. Il était si heureux, si satisfait de sa petite vie modeste, qu’il n’aurait voulu l’échanger qu’à prix d’or.

Et la guerre maintenant, épargnera-t-elle ce vieux moulin, qui résista durant des siècles à toutes les intempéries ? On causait histoire à ce moment, mais nous n’étions nullement guerroyeurs. Nous ne désirions nul accroissement de territoire, nous étions heureux de notre sort.

Et cette fois, cette contrée harmonieusement ondulée, parsemée de fiers arbres aux ramifications voluptueuses et touffues, tremble sous le tonnerre de l’artillerie en action, qui sème la mort et la destruction.

Langemarck, Hooglede, Gits, Vladsloo ! où êtes-vous riants villages ? Redressez-vous de vos ruines, on vous pleure, on vous appelle.

Oh, régions poétiques, aux paisibles villageois, au langage simple et cordial, à la riche histoire, aux beaux champs, aux fraîches prairies, aux ruisseaux clapotants… aux multiples tourelles, clochers et beffrois…

Je pleure en songeant à votre sort…

Et je le répète avec vous, chers concitoyens, éprouvés par cette guerre cruelle : « Qui eut jamais osé y songer ? »

En ce moment m’apparaît la tour St. Michel à Roulers et son cimetière, où repose actuellement le grand Rodenbach. Je vois la région du Mandel, choyée par Gezelle, dont la petite rivière clapote parmi les saules. Tout dernièrement nous y fêtèrent la commémoration de Rodenbach. « Gudrun » nous parla de l’énergie et de l’aspiration à la liberté du peuple et, malédiction, on se bat actuellement, à la vie, à la mort dans son pays.

Je vois Thorhout et le majestueux château comtal de Wijnendale, ainsi que l’ancien « Vrijbosch » je me transporte en songe le long de l’Yser aux environs de Dixmude, qui forme un contraste si pittoresque avec les immenses prairies des Métiers de Furnes.

Et de toutes parts s’élèvent de hautes et fières tours, dont les cloches résonnent rythmées, sous l’impulsion d’hommes sensibles. C’était là la voix de la paix de ce temps…

Actuellement nous sommes en pleine guerre…

Je franchis le pont à Nieuport et je longe les vieilles petites maisons, jusqu’à la grande église près du « Duivelstoren », que nous espérons considérer comme un souvenir de la guerre, parce que l’église y adjacente avait été détruite par nécessité militaire… Mais le « Duivelstoren » tremble et frémit au bruit de l’airain.

Lorsqu’on posait les fondations d’une villa dans les dunes, on buttait sur des ossements, des sabres, des lanières… derniers vestiges de 1600, lors de la campagne hispano-hollandaise à Nieuport. Et c’était poétique et même romanesque de se remémorer comment Maurice de Nassau, descendit de son cheval et s’agenouilla pour prier Dieu, le soir à la veille de la bataille.

Mais un poignant réalisme a détruit toute poésie et tout romantisme.

Que vous êtes restés superbes : Coxyde, Oostkerke, Avecapelle et tant d’autres villages, de noble origine et de vie modeste, qui gisez actuellement sous les ruines !

Que de petites maisons bâties dans les dunes, furent ensevelies par les puissants et frivoles orages et à nouveau dégagées quelques siècles plus tard. Qu’on se rappelle les derniers vestiges trouvés de l’Abbaye des Dunes aux 150 fenêtres, aux fermes immenses et dont on admirait à Bogaerde quelques granges, mais qui, furent également anéanties il y a longtemps par le fléau de la guerre.

Et voilà que m’apparaît Furnes, avec son beffroi svelte, sa tour élancée et sa haute église de Ste Walburge.

J’y ai vu passer par les rues, l’originale et bizarre procession des pénitenciers ; cortège mystérieux, exhibition de la Passion ; les archi-prêtres aux longues barbes, les prophètes et les anges psalmodiant en un rythme puissant des cantiques saints et les pénitenciers de la bure vêtus, la tête encapuchonnée ; les pécheurs chargés de lourdes croix.

Et de ce cortège moyenâgeux ne sort qu’un seul cri : « Ayez pitié de nous ».

Ainsi, de ces jours, à Furnes, on implorera également : Seigneur ayez pitié de nous ! Et de la guerre, délivrez-nous, Seigneur.

Ô, je les vois tous, ces gentils villages d’Avelghem, de Vinckem au château-fort, d’Elverdinge, de Brielen, et je pleure en songeant au sort qui leur est réservé.

Verhoef était également sous cette impression.

Quelle responsabilité qu’endossait l’Allemagne !

Le lieutenant atteignit Dixmude.

La petite ville était parsemée de petits groupes de personnes commentant vivement les événements. Ils le regardaient, d’autres reconnaissant le fiancé de Berthe Lievens, lui adressaient un salut sympathique.

Verhoef hâta le pas… Il ne s’agissait de s’attarder avec des connaissances et à faire la causette… son temps était limité et son cœur aspirait à voir sa fiancée.

Arrivé devant la maison, il fit résonner la lourde sonnette.

La servante ouvrit.

— Jésus-Marie ! qui voilà ! s’exclama-t-elle. Monsieur Paul… Et Berthe qui s’est déjà rendue à deux reprises à Ostende et qui est si inquiète…

Mais Berthe avait entendu l’exclamation et accourait en criant :

— Paul ! Paul !

Quelle rencontre ! La jeune fille riait et pleurait de joie. Toute énervée elle ne cessait de raconter, expliquait son espoir et sa crainte, narrait ses voyages à Ostende, ses recherches et ses questions et dit sa déception.

Entrant dans la cuisine intime, Verhoef ressentit une vive impression en y trouvant Mr. Lievens, qui le reçut cordialement… et des larmes lui jaillirent des yeux.

Oh ! Quel contraste en se trouvant soudain dans cette calme et douce intimité du foyer, qu’on n’appréciait pas tel qu’il convient ; après toutes ces scènes cruelles de blessés et de mourants, de lutte acharnée parmi le roulement du canon, les crépitations des fusils et des mitrailleuses, le cliquetis des armes blanches… après avoir erré et rôdé ; après avoir passé des nuits dans des granges, dans des auberges et sous les tentes.

Verhoef était émotionné.

Il se trouvait maintenant entre sa fiancée et son père. Les charmes de la jeune fille, sa voix harmonieuse, ses yeux veloutés, le séduisaient davantage… le charme qui se dégageait de cette intimité, de ces anciens meubles agréablement nuancés, de ces cuivres antiques, de ces tableaux qui ornaient les murs, tout cela le transportait en un petit Eden, dont depuis longtemps il ne goûtait plus les délices.

Les questions se succédaient sans interruption et le temps était précieux.

— Sachez qu’on va se battre ici, dit Verhoef.

— Oui, mais les Belges ont terminé leur campagne, n’est-ce pas, dit Berthe.

— Les Belges ? Nullement. Qui donc se battrait en ces lieux si ce n’étaient eux ? Y a-t-il des Français en cet endroit ?

— Non, mais ils viendront.

— Admettons, mais ils n’y sont pas encore. Si les Allemands avancent, nous Belges, nous devons les arrêter. Inutile d’ailleurs de vous laisser ignorants de la situation, et la bataille promet d’être plus vive que celles qu’on a livrées jusqu’à ce jour. Et comme conseil, fuyez sans tarder.

— Fuir ! répéta M. Lievens, tout éperdu.

— Oui…

— Déjà…

— Si les Allemands arrivent demain, nous sommes contraints de nous replier. Nous ferons tout notre devoir, mais il ne faut pas perdre de vue que nous nous trouvons en présence d’un ennemi bien supérieur en nombre. Et puis ? Je vous engage encore une fois à ne pas attendre jusqu’à ce qu’il soit trop tard ! J’ai vu des civils se sauvant sous une grêle de balles et c’est affreux… Ne vous fiez nullement aux Allemands ! Nous connaissons leur cruauté…

— Mais fuir, répéta Mr. Lievens.

Quitter sa maison, toutes ses antiquités, rassemblées avec tant de patience, faire fi de sa fierté, de son bonheur…, abandonner le tout… non il ne pouvait s’astreindre à ce sacrifice.

— Que Berthe aille à Furnes, dit-il. Mais moi je reste.

— Et moi, je ne vous quitterai pas, papa. Nous fuirons ensemble, ou nous resterons.

— Que vous êtes imprudent, M. Lievens ! reprit Verhoef énervé. Si vous aviez vu ce que j’ai vu, et que vous aviez entendu ainsi que moi…

— Mais enfin, personne ne songe à fuir ici, en ce moment du moins, et moi, je serais le premier !…

— En attendant trop longtemps, de nombreuses personnes ont été tuées, blessées ou fusillées ! Questionnez donc les fuyards de Louvain et d’Aerschot) il y en a ici, ils vous parleront des cruautés de l’ennemi.

— Mais on ne se bat pas encore ici…

— Ce sera peut-être demain… Et notre armée n’est pas à même de résister longtemps… Que ferez-vous alors, M. Lievens ?

— Voudriez-vous alors que je quitte ma maison, séance tenace ?

— Au plus tard, demain avant midi.

— Non, je puis pas encore m’y résoudre… Je suis indécis. Mais que Berthe aille à Furnes avec Pélagie…

— Je ne partirai pas, si vous ne m’accompagnez, dit Berthe décidée.

Elle lut une prière dans les yeux de Paul…

— Non, Paul, continua-t-elle, je ne puis laisser papa seul. Et quelle vie mènerai-je d’ailleurs ! Je serais sans cesse inquiète sur son sort… Mais que papa se décide à partir demain…

— Je ne puis prendre une décision en ce moment, mais demain matin… Je te promets Paul que je serai prudent, et surtout pour Berthe ; mais je ne puis agir précipitamment. Tu es donc à Pervyse ?

C’était une question pour faire dévier la conversation. Paul le comprit.

— Oui, à Pervyse, répondit-il. Nous tiendrons probablement l’Yser comme ligne de défense. Mais je doute pourtant que nous puissions nous y tenir, car nos hommes sont harassés de fatigue après cette retraite précipitée.

— Pourquoi les Français ne sont-ils pas ici ?

— Oui, pourquoi ? Pourquoi ne furent-ils pas dans la Belgique méridionale ? Pourquoi opérèrent-ils une si brusque retraite en août ? Ils n’étaient pas prêts… Ils devaient abriter Dunkerque…

Soudain Berthe éclata en sanglots…

— Qu’y a-t-il ? demanda Paul tendrement…

— Oh ! c’est affreux, avoir à peine ces dernières batailles derrière soi et devoir recommencer la lutte le lendemain. Le danger n’est donc nullement écarté… Oh, que je les hais, ces Allemands ! Quelle vilenie, quelle bassesse, quelle lâcheté, de troubler ainsi notre bonheur, d’exterminer ainsi notre peuple !

— Allons, Berthe, sois forte. Tu en as fait preuve jusqu’à ce jour et tes lettres me consolaient toujours… Ne perd pas courage !…

— Te voilà à peine quelques heures parmi nous et tu dois déjà t’en aller… à la bataille… Et pour combien de temps ? C’est cruel, c’est affreux… Je n’ai jamais ressenti les affres de la guerre comme à présent…

M. Lievens comprit qu’il devait laisser seuls les fiancés, et il quitta la chambre.

Paul attira alors Berthe à lui, l’embrassa et lui dit des paroles douces et consolatrices.

— Oui, pleure une bonne fois, dit-il doucement. Cela te soulagera… Les larmes allègent le cœur… Mais aie foi, Berthe. Je suis soldat et je dois faire mon devoir, mais cela ns m’empêchera pas de prier Dieu qu’il nous protège…

— Je suis si appeurée, Paul… Il y en a déjà tant qui sont tombés… Oh, ces lâches qui anéantissent un petit peuple, qui ne leur fit jamais le moindre tort.

— Oui, c’est une lâcheté…

— Plonger ainsi dans le malheur, uns multitude de parents, d’épouses, de jeunes filles, d’enfants… Oh, que Dieu les punisse !

— Nous avons pour nous le Droit, Berthe ! Quoique l’avenir nous parait sombre, ayons courage… Je ne sais pas, Berthe, si je te verrai encore avant la bataille qui se prépare…

— Paul !…

— Faisons face au danger ! Bannissons la crainte ! Et si tu fuis avec papa, informe-moi immédiatement où tu es…

— Oui, Paul…

— Je t’enverrai souvent des nouvelles. Actuellement nous pataugeons dans l’incertain… Notre armée est courageuse, mais elle est harassée de fatigue. Les Allemands approchent… et nous ignorons de quelle façon. Nous attendons du secours de la France et de l’Angleterre. Si on nous attaque, espérons que nous puissions résister jusqu’à ce que les secours nous soient arrivés. Nous ne serons pas coupés…

Verhoef encourageait ainsi sa fiancée.

On sonna et M. Lievens ainsi qu’Antoine Deraedt entrèrent.

Deraedt était allé rendre visite à ses parents et, ainsi que convenu, il venait maintenant chercher son lieutenant.

— Voilà le soldat qui me sauva la vie, à Waelhem, dit Verhoef.

Berthe reçut cordialement le militaire.

Son apparition fut pourtant le signal du départ,


les ruines de l’église de messines

— Déjà ? dit la jeune fille.

— Un supérieur doit donner l’exemple, n’est-ce pas ? répondit Paul. Oui, oui, il est temps… Nous devrons d’ailleurs nous hâter.

Il était pourtant fortement émotionné. Ce départ lui parut plus triste que le premier au mois d’août ; c’était comme s’il avait le pressentiment du terrible drame, qui allait se dérouler à l’Yser.

Antoine Deraedt salua la jeune fille.

Glissant une bague de ses doigts, Berthe lui demanda :

— Voulez-vous garder ce petit présent comme un souvenir de votre bravoure ?

— Avec plaisir, Mademoiselle, dit le soldat, rougissant.

Vivement, il suivit M. Lievens dans le corridor, étouffant un sanglot ; il était encore sous l’impression de l’adieu de ses parents à la ferme d’Eessen.

Berthe et Paul étaient encore une fois seuls.

— Tu vas donc me quitter, dit la jeune fille en pleurant. Oh, que c’est cruel !…

— Sois courageuse, Berthe, dit le lieutenant. Nous avons tous deux un lourd devoir à remplir, mais Dieu nous protègera…

Elle se jeta sur sa poitrine et l’enlaça de ses bras.

Paul l’embrassa tendrement, l’amour se réflétait dans ses yeux et lui labourait le cœur comme une arme tranchante.

C’est maintenant surtout qu’il éprouvait une vive crainte pour la bataille, pour la mort, pour la séparation.

Il eut la sensation que c’était un adieu suprême, mais il se raffermit et dit :

— Berthe, je dois partir. Que Dieu te protège… qu’il nous protège tous deux et qu’il nous réunisse !

Berthe se cramponna davantage à lui, mais il se dégagea doucement, car le devoir l’exigeait…

Il la conduisit à un fauteuil, l’embrassa encore une fois et étouffant un sanglot, il quitta la chambre.

— Paul ! Paul ! cria Berthe, ainsi qu’une mère, dont on enterre un enfant…

Elle se lança sur ses traces…

— Consolez Berthe, dit le lieutenant à M. Lievens, qui laissa sortir les militaires.

— Est-il parti, est-il déjà parti ? criait Berthe en pleurant. Papa !…

— Le devoir les appelle, Berthe… Viens avec moi dans la chambre et sois raisonnable, ma fille, balbutia M. Lievens tout ému.

Verhoef et Deraedt marchaient alertement par les rues de Dixmude.

— Cet adieu est particulièrement triste, dit le lieutenant.

— Oui… Ma mère était quasi folle de douleur, répondit Antoine. J’ai dû me sauver. Et mon père ne veut pas fuir… Il restera à la ferme aussi longtemps qu’il pourra. Heureusement mes sœurs sont parties pour Furnes.

— C’est le meilleur parti qu’elles avaient à prendre…

— Écoutez, on tire…

Le canon se faisait entendre. La bataille était engagée.