À L’Yser/03

Imprimerie nationale (p. 9-11).


III.

Vers l’Yser.


— En avant marche !

Et le régiment retourna à Ostende pour longer le littoral vers l’ouest.

Paul Verhoef marchait avec courage.

Il verrait peut-être Berthe, aujourd’hui…

Que se passerait-il à Anvers, maintenant ? On l’ignorait. Son régiment avait opéré la retraite avant que la forteresse fut tombée aux mains de l’ennemi.

Toutes les troupes avaient-elles pu se sauver ? Anvers résistait-elle encore ? Avait-on fait des prisonniers ?

Une foule de questions furent ainsi adressées au lieutenant, mais nul ne pouvait y répondre.


Les bruits les plus étranges se propageaient et les journaux eux-mêmes ne semblaient pas connaître la vérité.

À l’approche d’Ostende, on entendit le ronflement d’un avion. Un taube planait très haut dans les airs, mais il n’était pas, à portée de fusil.

Il évoluait maintenant au-dessus de la ville balnéaire qui regorgeait de soldats et de fuyards et qui témoignait d’un désordre extraordinaire.

De temps à autre on entendait l’explosion de bombes.

— Un nouvel assassinat ! cria Verhoef indigné. C’est une honte, un vil crime que de jeter des bombes sur une ville ouverte où des milliers de fuyards, hommes, femmes et enfants cherchent un asile.

Le canon et les mitrailleuses pointèrent l’avion, mais le taube disparut à nouveau.

Les bombes n’avaient heureusement occasionné que des dégâts matériels de peu d’importance.

Le régiment partit cette fois pour Middelkerke.

Le temps était brumeux et la pluie perçait de temps à autre… Les dunes et les maisons étaient comme drapées dans un nuage grisâtre.

— C’est tout à fait de circonstance pour le pays, pensa Verhoef… C’est un linceul… Allons, haut le cœur !

On fit halte à Middelkerke. Le village et la plage étaient noirs de monde. C’était en majorité des fuyards hésitant à prendre une décision, disposés à partir en Angleterre, mais formulant une foule d’objections quant à la traversée sur mer.

Et d’Anvers on était toujours sans nouvelles.

Le régiment resta à Middelkerke pendant toute la journée et y fut caserné au Kursaal.

Verhoef observa sans cesse le va et vient des trams espérant voir Berthe dans la cohue, mais il fut déçu.

Le commandant lut les ordres avant le couvre-feu. Les soldats devaient être prêts à partir au premier signal.

De grand matin, les sergents criaient « Aux armes », et le régiment s’en alla à Ichtegem.

Des taubes parurent et disparurent, repérant la marche des troupes belges… Les Allemands les suivaient donc.

Pourtant nul n’était fixé…, on s’en allait plongé dans l’incertitude et beaucoup, craintifs, ignorant d’où surgirait soudain le danger et comment on le parerait.

Le régiment fit halte à Ichtegem. Il fallait creuser des tranchées à la gare.

Des tranchées ? Se battrait-on ici… allait-on à nouveau se trouver seul devant un ennemi supérieur en nombre, se battrait-on encore avec désespoir pour aboutir à la retraite ?…

Mais les soldats firent des excès de zèle et les tranchées furent prêtes le soir… ; ils y montèrent la garde, pendant que d’autres sentinelles furent postées sur tous les chemins et les routes.

Verhoef était à son poste… tel qu’il convenait à un homme conscient de son devoir.

Et il avait en ce moment la sensation qu’il protégeait Dixmude… qu’il protégeait sa fiancée… sa Berthe, qui pensait à lui et qui priait pour son prompt retour.

La nuit fut calme.

Au matin on vit les fuyards. Ils racontaient que les Allemands pénétraient davantage en Flandre.

On n’enregistrait pourtant aucune nouvelle positive… Les uns prétendaient qu’Anvers résistait, d’autres que les Allemands étaient entrés à Bruges.

De nouveaux régiments arrivèrent.

Paul Verhoef dut lever le camp avec ses hommes. Il partait maintenant pour la vallée de l’Yser. Un ordre arriva : À Pervyse…

Et soudain une grande joie emplit l’âme du lieutenant.

Il allait à Pervyse, près de Dixmude, chez sa Berthe. Il la verrait enfin, il pourrait l’embrasser, lui parler…

Il fit ses plans. Si les Belges devaient se replier plus à l’ouest, Berthe devait partir également. Elle ne pouvait pas rester où les Allemands se montraient… et Paul frissonna en songeant aux événements de Louvain et de Termonde.

Berthe et son père devaient fuir en France et ne pas ajouter foi aux promesses et proclamations des hordes affluantes…

Le régiment continua son chemin… On apercevait déjà les toitures aux tuiles rouges de Dixmude encadré d’un tapis vert.

C’était comme si la paix invitait les soldats, et qu’elle émanait de cette calme région, où le bétail paissait dans les prairies, où les cultivateurs vaquaient encore à leurs travaux comme si la guerre n’approchait pas… c’était comme si la paix émanait de l’ancienne forteresse, recoin recherché par les peintres et les amateurs d’antiquités, comme si la paix émanait de ces villages avec leurs églises en nefs tryptiques et leurs hautes tours massives.

Paul Verhoef regardait vers Dixmude…

Il verrait Berthe aujourd’hui. Il lui apportait aide et protection.

— Nous voilà chez nous, lieutenant, dit Antoine Deraedt.

— Oui.

— Et maintenant ?

— Oui, que va-t-il se passer ?

— Se battrait-on ici ?

— Qui le sait ? Nous sommes sans nouvelles…

On passait un pont maintenant.

On était sur l’Yser, la petite rivière, qui prend sa course à Casselberg en France dans le département du Nord et qui décrit une courbe autour des Métiers de Furnes, arrosant maints petits villages prospères, la petite ville de Dixmude, et qui se jette à la mer à Nieuport, où elle est reliée avec d’autres canaux par six écluses disposées en éventail.

Oh ! Que le bruissement des joncs flexibles m’est agréable, se dit Verhoef. Cela me fait l’effet d’une bienvenue dans cette région chérie. Là voilà la tour fidèle de Stuivenskerke où les moulins tournent gaiement et voilà Pervyse.

On avait atteint le but. De nombreuses troupes arrivaient de l’autre côté de l’Yser et d’autres se tenaient encore à l’est du fleuve.