Voyages et aventures du docteur Festus/Livre sixième


Livre sixième

ET DERNIER.

Où le Maire éprouve un moment d’affaissement moral. — Comment le Télescope aborde en Ginvernais, et Milord en Angleterre. — Les Commissaires sont repêchés, réclamés, interdits, et meurent jeunes d’une hypothèse rentrée. — Histoire des pommiers de la commune de Primebosse. — Du Télescope, de la mort aux rats, et de l’Évêque de Faribole. — De trois perruques crustacées. — Comment l’âme du Maire ploie sous le faix. — La force armée retrouve l’habit et tombe dans la fosse avec le Docteur. — Dénouement de cette histoire.

I.

Le Maire, après avoir pris congé de Milord et de Milady au bout du pont de Vireloup, avait repris la route de sa commune, après avoir acheté à crédit une main de papier timbré, pour verbaliser en temps et lieu. Mais ses pensées étaient extrêmement tristes.

Il cheminait pensif et tout en proie à une mélancolie sombre, songeant à tant de maux qu’il avait éprouvés, et dont le pire était, pour lui, Maire, de se trouver sans un seul administré. Il essaya bien de dresser quelques procès-verbaux fictifs, à l’occasion des objets qu’il rencontrait, en particulier lorsqu’il repassa à l’endroit où gisait Pierre Lantara ; mais dans l’état d’annihilation où il se trouvait réduit ses idées ne venaient pas, et il n’y goûtait aucun charme. Il ne se sentait plus cette abondance de considérans, ce luxe d’articles de lois, ce parfum de légalité qui s’exhalait jadis de toutes ses pensées, de tous ses mouvemens, et pour ainsi dire de sa transpiration même ; en sorte qu’affaissé sous le poids de sa douleur, il lui venait à l’esprit des projets sinistres.

Un moment, il tomba moralement si bas, qu’ayant ramassé le poignard de Lantara, il le leva sur son sein, ayant soin de bien ouvrir sa chemise, tant il était résolu de mourir. Puis tout-à-coup il se ressouvint par habitude qu’il se devait à ses administrés ; en sorte qu’il baissa de nouveau le poignard, jusqu’à ce que s’étant souvenu aussi que désormais il n’avait plus d’administrés, il le leva de nouveau bien déterminé à périr.

Au moment de se frapper, le Maire jeta un regard autour de lui, et n’apercevant personne qui


Il tomba moralement si bas, qu’ayant ramassé le poignard de Lantara, il le leva sur son sein, ayant soin de bien ouvrir sa chemise, tant il était résolu de mourir.
pût soit le retenir, soit dresser le procès-verbal de sa mort, soit remplir toutes les formalités légales relatives à la succession et aux biens des mineurs, soit apposer les scellés et constater le décès et l’inhumation, il renonça à son projet, et reprit la route de sa commune.
II.

Cependant le télescope flottait toujours avec sa cargaison turbulente. Milord, après avoir dit douze fois aux trois commissaires : Do you speak english ? n’obtenant aucune réponse, était entré en état de colère froide pendant une heure d’horloge : état d’où il ne sortait guère qu’en boxant. Il se campa donc aussi bien qu’il le put, et commença, sur le corps des trois commissaires, un roulement de coups de poings, excessivement moelleux et nourri. Mais ceux-ci, accrochés les uns aux autres par rapport à l’hypothèse, cherchaient à se dévisager sans seulement s’apercevoir de ce nouvel incident. Milord, après avoir pris cet exercice salutaire, s’arrêta soulagé, et entra bientôt après en humour au sujet du débat qu’il avait sous les yeux. Le docteur Festus, ayant reconnu Milord pour le même personnage qui l’avait rudement maltraité dans un autre endroit de son rêve, se tenait coi pour ne pas s’exposer à une nouvelle illusion du même genre.

Pendant ce temps, le télescope, poussé par un fort vent nord-ouest, avait rebroussé vers les côtes du Ginvernais, où il vint échouer sur la plage, comme une grande baleine qui aurait la gueule ouverte. Aussitôt Milord et Milady prirent terre, et le docteur Festus sortit ensuite, enjambant les trois commissaires qui étaient complètement entortillés dans l’hypothèse.

Milord reconnut aussitôt le docteur pour ce faux maire qui lui avait enlevé ses habits trois mois auparavant, et courut sus pour le boxer. Ce que voyant, le docteur se livra à une fuite effrénée, qui le conduisit vers un plant de pois-gourmands, où il se cacha pour attendre la nuit. Il commençait à s’inquiéter de la prolongation de son rêve, et se chatouillait les côtes pour se réveiller, mais sans grand succès. Milord l’ayant perdu de vue, revint vers Milady ; ils gagnèrent ensemble le port de Fustaye, en suivant la côte et se nourrissant, pendant cinq jours, de moules, d’huîtres et d’eau saumâtre ; et de là s’embarquèrent de nouveau pour leur patrie, où ils arrivèrent heureusement, jurant de ne jamais remettre les pieds sur le continent. C’est pour cela que Milord s’embarqua pour le Bengale où il mourut, fort âgé, d’un accès d’humour ; en voyant des Brahmines se frotter saintement de bouse de vache. Milady, inconsolable, ne survécut qu’un an à son époux, étant morte d’un palanquin qui lui tomba sur la tête.

III.

Les trois commissaires, restés dans le télescope, avaient continué à se cribler mutuellement d’argumens ad hominem, sophistiquant contradictoirement de la langue, des pieds, des mains, du genou et du diaphragme ; toujours aux fins d’établir chacun leur hypothèse au détriment des deux hypothèses adverses. Heureusement une énorme vague ayant pris l’instrument en queue, le souleva de telle façon, qu’il vomit sur la plage les trois savans, qui, s’étant mis sur leurs pieds, s’éloignèrent en tournoyant, par le fait de leur amalgame turbulent et rotatoire. Sur leur passage s’envolaient effrayés les plongeons, les corneilles, les mouettes et autres oiseaux marins qui peuplaient ces solitudes ; et ils ne s’apercevaient pas que d’autre part les crabes leur pinçaient les mollets avec une tendresse inexprimable.

Guignard avait eu un moment du dessus ; mais Nébulard lui ayant inséré le pouce au coin de la bouche, tandis que de l’index il se cramponnait au creux de l’oreille gauche, Guignard, entravé de la parole et de l’ouïe, en avait perdu ses avantages. D’autre part Lunard, tenant à brasse corps Nébulard, lui aurait coupé le souffle par la pression des côtes, si Guignard à son tour ne lui eût appliqué la main sur la face, en telle sorte que ses cinq doigts s’y trouvaient logés : deux dans le coin de l’orbite oculaire, un dans la fossette parotide, le pouce sous la lèvre supérieure, et l’index dans la narine. Les avantages étaient donc toujours très balancés.

C’est dans cet état que les trois commissaires furent rattrapés par la marée montante, qui les retira dans le détroit, où ils eussent été infailliblement noyés, sans la chaleur de leur discussion sur l’hypothèse, laquelle produisant à leur insu des mouvemens éminemment natatoires, les soutint à la surface, où ils furent recueillis deux jours après par des pêcheurs de Rondeterre. Ceux-ci les prirent au filet, et les tirèrent à leur bateau ; mais ils passèrent cinq heures d’horloge à les détortiller des mailles où ils s’étaient incorporés intimement, par suite de leurs débats intestinaux. Ils avaient les poches pleines de harengs saurets.

Les pêcheurs, ayant ramé vers la côte, y déposèrent les trois commissaires dans le village de Lowalls, où ils continuèrent leur discussion, effrayant les troupeaux, renversant les passans, et troublant le service divin ; d’où ils furent mis au violon pour tapage diurne et nocturne, puis de là rendus à la Société royale, qui les réclama et les fit séquestrer. Mais à la première occasion, ils s’élancèrent les uns sur les autres, et recommencèrent à s’empoigner sur l’hypothèse ; en telle sorte qu’ils furent interdits et mis aux petites maisons, où ils moururent, dans un âge peu avancé, d’une hypothèse rentrée.

IV.

D’autre part, la commune de Primebosse, qui est près de la mer, en Ginvernais, voulait refaire son clocher, par rapport aux événemens politiques qui en demandaient un tout neuf ; car le gouvernement d’alors était très religieux, au rebours de celui d’auparavant, qui était très impie. Mais la commune de Primebosse avait grand peine ; car elle était pauvre pour s’être ruinée dans son procès avec celle de Loupgrand, au sujet des pommiers communaux, comme en voici l’histoire.

La commune de Primebosse avait ses pommiers communaux sur la lisière du roc de Milleraye, lequel, taillé à pic, asseyait sa base dans la commune de Loupgrand, servant ainsi de séparation entre les deux. De cette façon les pommiers étaient dans l’une, mais les pommes tombaient dans l’autre ; d’où vint le différend. Car ceux de Primebosse, greulant leurs arbres, faisaient tomber le fruit ; après quoi descendant le roc pour l’aller prendre, volontiers ils ne le trouvaient plus, et soupçonnaient fort ceux de Loupgrand de s’en faire des beignets à l’huile. D’autre part ceux de Loupgrand évitaient de parler beignets, mais se plaignaient fort que ceux de Primebosse greulassent le fruit sur leurs prés, à leur grand détriment, disaient-ils, le foin étant cher, et les regains manqués. Ils s’en voulaient donc, et maintes fois se querellant, ils en venaient aux coups : témoin Jaques André, qu’ils laissèrent pour mort dans un fossé, et ne se remit bien qu’au grand remède, tenant une reinette entre les dents, et tournant le dos au feu jusqu’à ce qu’elle fût cuite. Ce fut en représailles de cette affaire que ceux de Primebosse volèrent quatorze moutons, et de leur roc tuèrent deux ânes à coup de pierres ; en représailles de quoi ceux de Loupgrand vinrent de nuit et mirent le feu aux meules de Jaques André, puis poursuivis, laissèrent trois des leurs sur la place. Sur quoi, le lendemain ils revinrent en nombre, et tuèrent le bouvier de Jaques André qui voulait défendre ses vaches ; après quoi ils saccagèrent les vignes, et enlevèrent onze cochons, dont deux truies pleines, et la jument de Pierre avec son poulain qui la voulut suivre. Ces querelles durèrent neuf ans, au bout desquels ils convinrent qu’on s’en remettrait à la Justice, pour en finir.

La Justice fit le procès-verbal des pommiers, et exhuma tous les actes y relatifs, dont plusieurs dataient du temps de la reine Berthe. Elle revisa tous les papiers des archives des deux communes, et fit comparoir tous les grands-pères et anciens, pour témoigner. Toutes ces choses durèrent sept ans, pendant lesquels les deux communes alimentèrent la Justice par part égale, s’imposant extraordinairement pour ce fait, au point qu’elles s’endettaient à vue d’œil.

Au bout des sept années, la Justice déclara que les pommiers appartenaient à ceux de Primebosse, et les pommes aussi ; mais considérant que si d’une part, ceux de Loupgrand n’avaient aucun droit de manger les pommes susdites, d’autre part, ceux de Primebosse n’avaient aucun droit d’aller les prendre sur le pré de ceux de Loupgrand ; elle conclut en se les adjugeant à perpétuité, pour les frais de la procédure.

V.

C’est par le fait des dépenses de ce procès, que la commune de Primebosse ne pouvait refaire son clocher sans s’endetter. Il est vrai que le conseil municipal avait été d’avis qu’on vendrait les cloches pour y suffire, mais bien des gens pensaient que c’était un mauvais commencement pour un clocher.

Ils en étaient là lorsque Jaques André, le même que nous avons dit, menant baigner ses bêtes à la mer, vit le télescope qui lui ouvrait la gueule, et s’enfuit à toutes jambes, croyant que ce fût le grand cachalot du Malabar. Sur quoi, ayant porté l’épouvante à la commune, ils battirent la générale, et vinrent en armes au rivage, où, voyant de loin la bête, ils lui tirèrent dessus durant neuf heures d’horloge, attendant qu’elle fermât la gueule pour s’en approcher sans risque. Comme ils n’avançaient rien, quatre allèrent à deux lieues de là pour s’embarquer sans être vus du monstre ; puis, faisant un grand contour, ils vinrent l’examiner par derrière, et ayant reconnu que ce n’était pas un poisson, ils s’écrièrent : Miracle ! miracle ! c’est un clocher ! Alors la commune approcha sans crainte, le curé en tête, qui prit possession au nom de l’Église.

Aussitôt ils le mirent à sec, et ils se placèrent derrière pour le rouler au village, formé d’une seule rue, terminée aux deux extrémités par une porte. Mais arrivés là, ils trouvèrent une difficulté insurmontable. Ils avaient beau pousser de toutes leurs forces, le télescope ayant quarante pieds de long, ne pouvait entrer par la porte qui en avait six de large, comme leur fit observer Renaud le municipal, qui y réfléchissait depuis un bon moment, les bras croisés.

Pendant que trempés de sueur ils s’essuyaient le front et buvaient un coup, le Conseil municipal s’alla assembler dans la grand’chambre de la maison commune, pour aviser aux moyens. Les uns étaient d’avis qu’on le laissât là, où on en ferait une auge pour les bestiaux ; les autres disaient qu’il fallait en faire du bois, et ménager d’autant la coupe communale ; quelques-uns inclinaient à en faire une grande trappe à renards, pour y prendre ceux qui venaient la nuit au village. Ils démontraient qu’en y tenant toujours poules, renards y seraient toujours pris.

À la fin, Renaud leur dit : M’est avis que vous raisonnez à gauche ; c’est un clocher et rien d’autre : or d’une auge vous ne feriez pas un clocher ; ainsi ne faut-il pas faire le rebours. Un chat est un chat ; chaque chose à sa place et puis ça va ; avec de l’eau on ne fait pas du vin rouge, et Chaperon se noya qui voulut faire un bateau de sa cuve, comme vous savez tous. Je vois un moyen : entrons-le de long ; m’est avis qu’il passera. Je parierais qu’il passera.

Mais Prélaz, qui en voulait à Pienaud par rapport à sa rigole dont il lui avait détourné partie, avec permission du Maire qui était son cousin, se prit à dire : Moi je parie que non ; il n’y a qu’un moyen : c’est d’abattre six toises de mur, et vous verrez s’il ne passe pas. N’écoutez pas Renaud, il n’a plus la tête, témoin sa vache.

Renaud fut atterré par ce dernier mot, qui lui donna décidément du dessous dans le Conseil municipal. En effet, quelques mois auparavant, voyant l’herbe qui avait crû sur son toit, il s’était dit : Faut que j’y monte ma vache. Trois jours après il mit une corde au cou de sa bête, et se faisant aider de Joseph son neveu, et de Perrache son filleul, ils hissèrent la vache sur le toit. Et voyant qu’elle tirait la langue, crurent que c’était de faim et appétit herbivore, et hissaient toujours plus fort, si bien que la bête arriva morte au faîte. C’est ce malheur que l’autre rappelait méchamment, par rapport à sa rigole. Aussi tout le Conseil municipal vota contre Renaud, et se rendant sur les lieux, ils firent abattre six toises de mur, au grand désappointement de Renaud, qui regardait faire, la figure jaune comme un coing, et longue d’une aune.

Le clocher entré, ceux de Primebosse le hissèrent sur leur église, et mirent au bout un beau coq en fer-blanc, à grande queue, laquelle queue figure leur girouette. C’est pourquoi, la queue étant fixe, ceux de Primebosse disent que depuis leur nouveau clocher, le vent n’a pas changé, et ils mènent les étrangers voir leur girouette du monticule de Penay, qui est la place d’où elle se voit le mieux.

C’est ainsi que finit le beau télescope de Guignard, lequel a encore un miracle dont les gens de l’endroit font grand cas, et le curé s’en fait gloire. Aussitôt qu’on sonne vêpres, l’angélus ou matines, la vibration fait sortir la mort-aux-rats, de façon que les fidèles qui sont au chœur éternuent tant que le batail est en branle ; d’où ils croient que cela tient au batail, et ont refusé jusqu’à vingt mille écus patagons qu’offrait l’évêque de Faribole, pour avoir ce miracle dans son diocèse.

VI.

Cependant les pêcheurs qui avaient repêché les commissaires, revinrent à quelques jours de là jeter leurs filets dans le même endroit. Au second coup, les filets amenèrent les trois perruques satellites, que les pêcheurs mirent aussitôt dans un panier à part, pour les porter au maire de leur village, et lui demander ce que ça pouvait bien valoir.

Le maire leur dit que c’étaient des bêtes d’eau salée, et qu’il y avait quelque chose à gagner ; mais il ne leur en offrit rien, les invitant à aller trouver Prévôt, l’écrivain public, lequel avait des connaissances dans la marine (désignant par-là l’Ichthyologie).

Prévôt, l’écrivain public, leur dit que c’étaient des fausses couches de baleine, leur assurant que ça ne vaut rien à manger, par rapport à ce que ça n’a pas eu son excroissance, et qu’on ne mange le veau qu’après huit mois. Du reste, pour trois sous qu’il leur fit payer, il leur écrivit une lettre pour Favras, le botaniste, qui demeurait à huit lieues de là.

Favras, le botaniste, leur dit que c’était une pulpe filamenteuse qui avait recouvert une noix du Micicispi, et leur en offrit deux écus patagons. Les pêcheurs firent la pache, et allèrent au cabaret, où ils s’enivrèrent, pour avoir eu trop d’argent sur eux ; en sorte que le soir, s’en retournant, ils tombèrent dans un puits, et périrent d’eau et de vin.

Favras, le botaniste, partit pour Mirliflis dès le lendemain, et alla droit à M. Dubalay, conservateur en chef des musées royaux, lui disant tenir sa pulpe d’un capitaine de vaisseau, qui la tenait du Caraïbe même qui avait mangé la noix ; sur quoi M. Dubalay lui donna douze écus patagons de chacune ; puis, les ayant examinées de près, il trouva que Favras était une bête, et que c’étaient au contraire trois magnifiques crustacés non encore décrits. Il fit aussitôt un mémoire de deux coudées, qu’il lut à l’Institut, et reçut la croix d’honneur ; après quoi il conseilla au Musée d’acheter cette rareté pour mille écus patagons la pièce, et le Musée, qui était bonhomme comme un Musée, la lui acheta au comptant. Tel fut le sort des trois perruques.

VII.

Nous avons laissé le Maire cheminant vers sa commune, la tristesse dans l’âme, et pas un texte de loi dans le cœur. Il y était arrivé au bout de cinq jours, et là, s’étant convaincu par ses propres yeux qu’il ne lui restait pas un seul administré, il s’assit sur une auge, et pleura de la bile pure, qui, tombant sur sa chemise, la jaunit amèrement.

Comme il arrive dans les grandes afflictions, la force d’âme du Maire vint à ployer sous le faix et il se démoralisa, perdant toute dignité, et cherchant à se distraire de ses maux dans un tourbillon de plaisirs. D’abord il se livra à la danse, et se donna à lui-même un grand bal dans la grande salle de l’Hôtel-de-Ville, ayant pris les rafraîchissements dans la boutique de Frelay, l’oncle, qui vendait de l’anisette et du pain d’épice. De cette manière le Maire s’étourdit dans les fêtes qui durèrent huit jours : dansant sans cesse et ne s’épargnant aucun rafraîchissement.

Ensuite il se livra à la boisson, s’étant établi dans le cabaret de Roset, au grand pressoir, où il mit tous les tonneaux en perce, et but aussi du bouché ; de façon qu’il chancelait par la rue, tombant sur les bornes, s’acculant aux murailles, se choquant aux tombereaux, et du derrière enfonçant les pavés. Cela dura trois semaines pleines.

Ensuite le Maire se livra à l’extrême dévotion, se faisant ermite dans le fond d’une tonne défoncée, où il se macérait la chair : s’arrachant les cheveux, se laissant croître la barbe, et se fustigeant d’un trousseau de clés, par trois fois le jour. Et il fit ce train de vie un bon mois entier.

Ensuite le Maire s’amollit, se traitant au vin chaud et aux pigeons en sauce, s’habillant de ouate fine, et dormant sous l’édredon, de neuf heures du soir à deux heures après midi ; se mettant alors des papillotes et se graissant de pommade au jasmin, pour aller s’étendre sous l’ombrage efféminé des platanes. Et il suivit cette méthode durant neuf jours.

Ensuite le Maire se livra à l’amour des richesses, et prévariqua dans l’exercice de ses fonctions : appelant à lui des causes fictives au sujet des meubles et immeubles de sa commune, et s’adjugeant à tout bout de champ les propriétés de ses administrés, tant par prescription que par défaut. Cela dura quinze jours.

Enfin, le Maire, toujours plus démoralisé, et s’ennuyant de posséder toute sa commune immobilière, mit le feu à trois granges, après avoir malignement jeté la pompe à feu dans un puits ; après quoi il alla hypocritement sonner le tocsin pendant trois jours consécutifs, et enfin, au bruit de la cloche, revint à la raison ; d’où il fut sur le point de perdre l’esprit, tant il eut de repentir d’avoir ainsi profané son caractère. Aussi, s’étant choisi une cave en façon de catacombe, il y passa quinze jours dans la douleur, puis, s’étant levé, il alla prendre une bêche et se dirigea sur la grande route.

VIII

Arrivé sur la grande route, le Maire s’y choisit un espace bien au milieu ; puis il se mit à creuser une fosse de sept pieds de profondeur, sur cinq de largeur. Quand elle fut creusée, il déblaya le terreau qu’il porta sur son champ, n’en gardant que juste de quoi recouvrir légèrement un treillis d’osier qu’il avait ajusté sur la fosse. Cela fait, le Maire s’embusqua sur un arbre voisin, pour voir venir et être tout prêt. Il voulait se procurer ainsi des administrés pour reconstituer sa commune.

IX.

Nous avons laissé le docteur Festus caché dans son plant de pois, où, tout en attendant que Milord se fût éloigné, il s’étonnait de la prolongation de son rêve, et tâchait de se réveiller en se fustigeant avec une des gaules du plant de pois. Quand la nuit fut venue, il se remit en route ; mais bientôt, croyant s’apercevoir qu’il était poursuivi par deux hommes armés, il prit la fuite, faisant trois lieues à l’heure, ce qui dura trois jours.

Ces deux hommes n’étaient autres que Blême et Rouget, cette force armée que nous avons laissée au moment où elle se défichait de l’estomac de Jean Baune, le repris de justice. Dès lors elle n’avait pas cessé de continuer sa marche indisciplinée, jusqu’à ce qu’ayant flairé l’habit, que le docteur Festus avait toujours sur son dos, elle s’était rapprochée instinctivement du plant de pois, d’où elle venait de débusquer le docteur.

Au troisième jour, le docteur Festus vint tomber dans la fosse du Maire, et bientôt après, la force armée. Le Maire, voyant que d’un seul coup il avait attrapé un administré et une force armée, passa d’une tristesse sombre à une extrême joie, mais ayant voulu faire un saut de joie, il tomba de son arbre, et roula dans sa propre fosse ; car il était peu heureux dans ses entreprises.

La première chose que fit le Maire, ce fut de sommer le docteur de lui rendre son habit. Celui-ci, qui se voyait pris dans un cul de basse-fosse, et cerné par trois individus qu’il jugeait devoir être des brigands de la bande de Jean Baune, se laissa dépouiller sans résistance, ne gardant que sa vie et sa chemise. Puis, pendant que le Maire se baissait pour mettre ses bottes, il lui posa le pied sur l’échine, et d’un bond s’élança hors de la fosse, en trouvant que son rêve prenait une meilleure tournure.

X.

C’est ainsi que le Maire retrouva son habit et sa force armée, qu’il fit manœuvrer dans la fosse même pendant douze heures d’horloge, tant il avait besoin de se dédommager de ses longues privations. Après quoi il déplora amèrement la perte de son administré, ce qui le privait de l’élément le plus essentiel d’une commune. Puis, réfléchissant qu’également avec trois célibataires sa commune aurait eu bien peu de chances d’accroissement et de durée, il prit le parti de se vouer à la carrière militaire, et il sortit de la fosse, aidé de ses deux soldats, qu’il aida ensuite à s’en sortir eux-mêmes. Cela fait, ils partirent en marquant le pas.

Le Maire continua trois années encore à parcourir le pays à la tête de ses forces, exerçant continuellement ses soldats, leur faisant porter des fardeaux, creuser des fossés, jeter des ponts, coucher à la belle étoile, et marchant toujours à leur tête, le chef nu, comme Trajan, car il avait perdu son chapeau. Et il serait mort dans un âge très-avancé, sans sa grande manœuvre normale, dans laquelle, après neuf heures de marches et de contre-marches en marquant le pas, il commanda tout-à-coup le pas de course au bord du grand canal ; de façon qu’ils y tombèrent tous les trois. Le Maire continua de commander sous l’eau, buvant vingt pintes à chaque exclamation, en sorte que, huit jours après, on le retrouva aussi ballonné que la grande tonne de Heidelberg. La force armée était morte l’arme au bras, tenant l’habit avec les dents, et ils furent ainsi enterrés sous les peupliers qui font face au roc de Mortaise.

Thomas, dit le Fauve, m’a raconté qu’un jour, creusant par là à la poursuite d’une taupe qu’il guettait depuis quinze mois, il découvrit trois squelettes, et fut frappé de voir que deux de chaque côté, présentaient armes à celui du milieu, ayant chacun un bouton d’habit serré entre les os de la mâchoire ; et qu’ayant voulu les déranger, ils se replaçaient toujours de même, ainsi qu’un bâton flottant sur lequel on presse, se relève dès qu’on cesse de le presser. Ce que je rapporte, parce que Thomas me l’a dit, mais sans le certifier véritable, comme je certifie le reste de cette histoire.



XI.

Cependant le docteur Festus, parti de la fosse, s’était mis à courir droit devant lui, jusqu’à ce qu’étant arrivé le soir de ce jour dans le village désert de Brinvigiers, il s’arrêta tout-à-coup pour tomber à la renverse de surprise. C’est qu’il venait d’apercevoir, à la clarté de la lune, un lion d’or qui brillait sur une enseigne.

Nous avons vu en effet qu’à l’époque de son séjour dans le comble d’un moulin à vent, le docteur, après s’être débarrassé non sans peine d’un dilemme captieux sur lequel basculait son entendement, avait fini par s’équilibrer sur cette conclusion-ci, que, couché au n° 8, à l’hôtellerie du Lion-d’Or, il rêvait sagement dans son lit en attendant l’aurore aux doigts de rose ; et c’est bien à cause de cela que plus rien ne l’avait étonné dans le cours de son surprenant voyage. Mais en se voyant ce soir-là replacé en face de cette même hôtellerie dans laquelle il s’était tenu pour couché, endormi, et rêvant en attendant l’aurore aux doigts de rose, sa conclusion lui manqua tout-à-coup sous les pieds, il perdit l’équilibre et tomba sur le dos.

Alors doutant plus que jamais de son sens intime, et repassant par toutes les phases de l’idéalisme le plus effréné, le docteur enveloppa dans une même et absolue négation, substance, matière, univers extérieur, hôtellerie, Lion-d’Or, et jusqu’à cette voie publique sur laquelle il demeurait étendu. Surpris ensuite par le sommeil, il s’endormit sur place, passant ainsi, d’une veille qui lui avait semblé un rêve, à un rêve qui ne lui semblait pas une veille, ce qui était bien peu propre à retirer son esprit des espaces diaphanes et incolores, au sein desquels il tournoyait en décrivant une spirale sans commencement et sans terme. Après avoir dormi sans s’en douter, il se réveilla sans s’en apercevoir, pour reprendre sa route sans y songer ; jusqu’à ce qu’ayant vu en face de lui un mulet attaché par la queue à un saule, il ne put s’empêcher de le reconnaître pour le sien propre.

XII.

Effectivement le mulet du docteur, que nous avons laissé dans le bois, abandonné par Milady, s’était infiniment complu dans ces verdoyantes solitudes, et, rien qu’avec de l’herbe fraîche et de l’eau claire, il s’y était fait une existence à son gré, évitant les humains et ne souffrant l’approche d’aucun sans lui ruer au nez, défaut qu’il tenait de sa mère.

Après quatre mois et demi de cette bonne vie, le mulet s’était décidé à faire une excursion du côté de la grande route : son dessein était de s’y vautrer dans la poussière, plaisir dont il était privé depuis longtemps. C’est là qu’il avait été vu, le matin même de ce jour, par Jean Pécot, qui, voulant s’emparer de cette bête sans maître, lui avait lancé un grand nœud coulant. Mais tout en visant à la tête, il avait attrapé la queue, et c’était pour se donner le temps d’aller quérir des aides, qu’il venait d’amarrer le bout de sa corde au tronc d’un saule noueux.

Le docteur ayant reconnu son mulet lui sauta sur le dos, au moment même où Jean Pécot, arrivant avec quatre aides, le prenait de loin pour un larron qui voulait lui disputer sa proie. Aussi, tout en accourant, Jean Pécot se mit à hurler d’affreux jurons, les quatre aides se mirent à lancer des pierres, et le mulet, épouvanté par ces gens, donna un coup de reins si terrible, que le saule, déraciné, suivit la corde : balayant la route, comblant les ornières, et amassant devant lui un tas de fientes bovines et chevalines haut de trois coudées. À la fin la corde rompit, et le mulet dégagé galopa d’une telle vitesse, qu’au bout de deux heures d’horloge, le docteur vit, à quelques portées de fusil en avant de lui, l’avenue de sa propriété et les girouettes de sa maison.

XIII.

Pendant que le docteur apercevait sans s’en apercevoir les girouettes de sa maison, le mulet, de son côté, venait d’entrevoir, au beau milieu d’une pelouse fleurie, l’âne de Provence son père, et la haute jument poulinière sa mère, qui paissaient en liberté. À ce spectacle, il fit une telle pétarade de joie, que le docteur, après avoir tourné sur lui-même cent soixante-neuf fois, se trouva lancé à une hauteur de vingt-huit coudées. À la vingt-septième coudée, il avait perdu connaissance, mais en retombant, il rasa la branche maîtresse d’un noyer de douze ans, où sa chemise s’étant par bonheur accrochée, il demeura suspendu, après avoir oscillé longtemps, par le fait de l’élasticité de la branche. Quand il n’oscilla plus du tout, des corbeaux, qui s’étaient enfuis au moment de la chute, revinrent en foule, et s’étant perchés sur les branches voisines, ils ressemblaient à une société d’hommes graves, qui préludent à un grand banquet, en savourant des yeux le mets principal.

Cependant Antoine, le fermier du docteur, et son fils Bénedict, qui faisaient leurs semailles de l’autre côté de la haie, entendant l’âne de Provence braire plus mélodieusement que de coutume, tournèrent la tête, et ils virent les trois bêtes chevalines jouant, ruant, pétaradant à qui mieux mieux ; en particulier le mulet, qu’ils reconnurent tout de suite, malgré la corde de Pécot qui lui pendait à la queue. Alors, inquiets de le voir ainsi revenir au logis sans y rapporter son maître, ils quittèrent leurs semailles, et ils s’en allaient à travers champs du côté de la grande route, comme pour s’assurer par leurs propres yeux si le docteur n’arrivait point à la suite de sa monture, lorsqu’ils le virent qui pendait à la branche maîtresse du noyer de douze ans. Aussitôt, montant sur l’arbre, ils décrochèrent le docteur avec précaution, et ils le descendirent à terre ; puis, après s’être assurés qu’il respirait encore, ils le transportèrent au logis, où ils bassinèrent son lit, le placèrent dedans, et attendirent qu’il plut au bon Dieu de le rappeler à la parole et au mouvement.

Le docteur Festus revint à lui dès cette nuit même, vers une heure du matin, mais ce fut pour tomber immédiatement dans un profond sommeil, qui dura vingt jours et vingt nuits consécutifs, car il avait grand besoin de repos. Durant ce sommeil, il rêva par deux fois toute l’histoire babylonienne, sept cents généalogies polyglottes et synchronistiques, quatre-vingts thèses insoutenables et néanmoins démontrées, trente-six possibilités philosophiques, huit cosmogonies et des lieux intrinsèques et extrinsèques par centaines. Mais à la fin, ayant rêvé que, monté sur la biche de Sertorius et armé de l’épée de Charlemagne, il pourfendait un alchimiste barbu, armé d’une cornue massive et monté sur un in-folio bucéphalique, il se réveilla en sursaut, juste au moment où l’aurore aux doigts de rose répandait ses timides clartés sur les coteaux baignés de rosée, et sur les pommiers chevelus du paisible verger.

Le docteur Festus, en voyant à son réveil le verger, son cabinet, son lit, ses livres et toutes choses dans l’état où il les avait laissées cinq mois auparavant en s’allant coucher, eut enfin la preuve palpable qu’il avait réellement rêvé, dans les moments même où il avait le plus douté qu’il rêvât. Aussi, rafraîchi par le sommeil, et définitivement délivré de son dilemme captieux, il se leva parfaitement dispos, fit seller son mulet, et partit le matin même pour le voyage d’instruction qu’il pensait n’avoir pas accompli.

S’il y a lieu, et si le Ciel nous conserve vie et santé, nous raconterons quelque jour les choses qui advinrent au Docteur dans ce second voyage.


FIN.

Carte des contrées visitées par le docteur Festus.