Voyage en Californie/02

II

DE SAN FRANCISCO À STOCKTON ET COULTERVILLE.

Départ. — Le vapeur Bragdon. — Baies de San Francisco, de San Pablo et de Suisun. — Le San Joaquin. — Stockton. — Le coche. — La table d’hôte de Knight’s Ferry. — L’automédon américain. — Le berceau à laver l’or. — Cahots et secousses. — Le wagon. — Végétation naturelle. — La Yedra. — Les serpents à sonnettes. — Arrivée à Coulterville. — Souvenirs mythologiques.

San Francisco, qui m’occupa pendant toute une quinzaine, et où je devais plusieurs fois revenir, n’était pas la seule ville de Californie qui dût piquer ma curiosité. J’étais désireux de voir aussi l’intérieur de cet intéressant pays, et le 17 juin je m’embarquai sur un des vapeurs qui font le service de la baie et des fleuves et rivières de la contrée. Je serrai la main de mon hôte, chez qui j’avais passé de si doux instants, et dont le jeune enfant à la tête blonde et la femme, une Irlandaise accomplie, avaient jeté un grand charme sur nos soirées ; et je repris le bâton du voyageur, en compagnie d’un Californien des premiers jours, un compatriote, M. P…, avec lequel j’allais parcourir les comtés de Tuolumne, de San Joaquin, de Mariposa et de la Merced.

Quais de San Francisco. — Dessin de Chassevent d’après une gravure californienne.

Le Bragdon, vapeur en forme de maison flottante, comme ceux de l’Hudson, du Delaware et du Mississipi, nous avait à peine reçus à son bord, que le signal du départ était donné. Les wharves s’éloignèrent bientôt devant nous, et la ville sembla fuir aussi.

L’intérieur de notre navire était des plus élégants et les cabines parfaitement tenues. Un boudoir, décoré avec luxe, était réservé à l’usage spécial des dames, pour lesquelles tout le monde professe, en Californie comme dans tous les États-Unis, une déférence respectueuse. Nous passâmes par le travers du golden gate, et nous côtoyâmes quelques îlots de la baie. Une innombrable nuée de cormorans, de pélicans et autres oiseaux marins, gorgés de poissons, venaient y déposer religieusement les produits de leur digestion laborieuse, et préludaient ainsi à la confection du moderne guano. Bientôt nous entrâmes dans la baie de San Pablo, qui fait suite à celle de San Francisco. Là, les eaux devinrent tout à fait limpides, les rives s’élevèrent et l’on se serait dit dans un lac de la Suisse. À droite, le mont du Diable élevait vers le ciel sa cime arrondie, jusqu’à quatre mille pieds de hauteur. Dans la baie, des barques aux blanches voiles, que gonflait la brise du soir, passaient à chaque instant à côté de nous.

De la baie de San Pablo nous entrâmes, par un étroit passage, dans celle de Suisun, ainsi nommée de la tribu indienne qui en peupla longtemps les rives. Nous venions de laisser à gauche Mare-Island et les immenses arsenaux de la marine fédérale dans le Pacifique ; et bientôt nous aperçûmes Benicia, où sont établis les quartiers de l’armée de terre, ainsi que les grands ateliers de la compagnie postale des bateaux à vapeur.

Benicia, la Venise californienne, et en face Martinez, ville agricole, gardent comme deux sentinelles l’entrée de la baie de Suisun. De cette baie nous passâmes dans le fleuve San Joaquin, aux rives basses et marécageuses, semées d’ajoncs. Le San Joaquin se jette presque au même point que le fleuve Sacramento, et ces deux cours d’eau, à ce fait déjà singulier d’une embouchure presque commune, joignent celui d’une direction opposée et tout à fait symétrique ; l’un, le San Joaquin, venant en droite ligne du sud ; l’autre, le Sacramento, du nord.

Arrivés à Stockton le 18 juin au matin, avec l’aube, P… et moi descendîmes à terre et visitâmes la ville. Elle me parut renfermer dix à douze mille habitants. Elle fait un important commerce, et c’est là que s’embarquent une grande partie des blés de la Californie. Les environs sont parsemés d’odorants jardins, et plus au loin s’étendent des plaines fertiles, où l’on récolte surtout des céréales. La ville est bien tracée et possède quelques beaux édifices. Ou y voit un puits artésien très-curieux qui fournit d’eau tous les habitants. Il y a de nombreux hôtels tenus à l’américaine, et un restaurant français, décoré du nom de Lafayette. Nous fûmes, pendant tout le jour que nous passâmes à Stockton, ses plus fidèles clients. Nous regrettâmes même très-vivement qu’il n’eût pas de chambre à nous donner, et nous allâmes à l’hôtel américain nous faire dévorer par les moustiques, que le voisinage du San Joaquin entretient à Stockton en très-grand nombre. Ils sont aussi de la plus belle espèce, et ce n’est que sous les Tropiques que j’en ai trouvé d’aussi gros et d’aussi acharnés.

À Stockton est établi l’hospice des aliénés, auquel nous fîmes une visite. Il est fâcheux de le dire, mais nous trouvâmes toutes ses cellules remplies. La folie furieuse et le delirium tremens font de très nombreuses victimes en Californie, une au moins, chaque année, sur mille habitants. L’absence de satisfactions morales, surtout pour les mineurs, l’abus des boissons fortes et alcooliques, la privation de la société des femmes, entrent pour beaucoup dans les causes d’un fait si regrettable.

Après ce premier coup d’œil donné à Stockton, P… me présenta à quelques compatriotes établis dans le pays et y faisant d’excellentes affaires, entre autres un commissionnaire de roulage et un minotier. Nous allâmes trinquer tous ensemble à la buvette, comme de vrais yankees. Puis, comme la chaleur du jour était devenue intolérable, et qu’au froid de San Francisco avait succédé la température la plus haute que m’eût encore indiquée le thermomètre, nous allâmes nous reposer à l’ombre. Une vaste remise nous ouvrit ses fraîches voûtes. On y causa de tout : de la France et de la Californie, de l’Amérique et des voyages. P…, qui possédait par cœur tout son Béranger, me redit nombre de vers de ce poëte favori. Nous étions à plusieurs milliers de lieues de la France, et la France semblait être autour de nous. Une journée si bien remplie et si agréablement passée se termina par une partie commune au bassin de natation.

Le 19 juin au matin, nous prîmes place dans une des diligences publiques ou stages, partant pour les mines du sud, et nous nous dirigeâmes en droite ligne vers la ville de Knight’s Ferry, sur les bords de la rivière Stanislaus, tributaire de San Joaquin. Nous traversions les plantureuses campagnes de Stockton. À droite et à gauche étaient d’élégantes villas, de grandes fermes, et de nombreuses stations pour les voitures qui sillonnent cette route. De temps à autre nous rencontrions une de ces charrettes que les Américains nomment des wagons. Attelées quelquefois de huit à dix paires de mules, elles portent jusqu’à dix mille kilogrammes de marchandises en un seul voyage, et font le service des mines. C’est par elles que les mineurs reçoivent le fer, la poudre, les outils, les vêtements et les vivres dont ils ont besoin Véritables arches de Noé, elles s’avancent souvent en longues files sur les routes poudreuses du pays, soulevant des flots de poussière, que la saison sèche de l’été et le peu d’entretien des routes rendent inévitables.

La voiture dans laquelle nous étions montés, et que les Américains décorent du nom de coach, ou coche en français, rappelait par sa forme et son ampleur ces énormes véhicules des siècles passés, que représentent nos vieilles gravures. Neuf places régnaient dans l’intérieur, toutes égales pour le prix. Le coupé et la rotonde sont entièrement inconnus aux Américains, dont les mœurs républicaines ne permettent pas ces aristocratiques distinctions. Il n’y a non plus aucun droit de priorité, et les places en avant appartiennent toujours aux dames, celles-ci fussent-elles venues les dernières. Sur le milieu de la voiture sont trois siéges assez commodes, bien que le voyageur n’y rencontre pour tout dossier qu’une bretelle de cuir qui le prend par le dos.

Les Chinois, qu’on ne souffrirait guère dans l’intérieur, montent sur l’impériale, à côté du conducteur, et c’est là que se placent aussi les voyageurs amateurs du paysage. Derrière la voiture, on charge les bagages et les paquets, et une couverture de cuir, qui s’abat sur eux, doit les préserver de la poussière en été et de la pluie en hiver. Les malles ne sont jamais ni lourdes ni nombreuses, et les yankees ont trop l’habitude des voyages pour emporter autre chose en route qu’une mince valise ou un sac de nuit. Encore le plus souvent n’emportent-ils aucun bagage.

C’est dans le véhicule que je viens de décrire que s’accomplissait mon premier parcours en diligence sur la terre californienne. La voiture, admirablement rembourrée et suspendue, ne faisait pas moins de trois à quatre lieues à l’heure. Nous étions comme on dit au grand complet : trois dames, deux fermiers, un mineur et un marchand, enfin P… et moi. Nous étouffions de chaleur, nous étions couverts de poussière, et par moments de rudes cahots venaient ébranler nos côtes, et nous faisaient tous rire de bon cœur. Les panneaux de l’intérieur et le plafond de la voiture étalaient à mes regards leurs peintures aux vives couleurs, entre autres des nymphes très-décolletées, pendant que le pays me présentait un paysage des plus nouveaux pour moi. Mais on prenait à peine le temps de relayer, et j’eusse mieux aimé pour mon compte une course moins accélérée. Arrivés à Knight’s Ferry, nous descendîmes non-seulement pour changer de chevaux, mais aussi pour déjeuner : nous avions fait douze lieues en trois heures.

Un élégant salon de repos permit aux dames de réparer préalablement les désordres de leur toilette. Pour nous, les hommes, on avait disposé dans une grande salle précédant celle du festin, quelques lavabos pleins d’eau, et une serviette commune tournant autour d’un rouleau supérieur. Un peigne, suspendu au mur par une ficelle, devait servir également à tous. Enfin des brosses et du cirage complétaient ces appareils de toilette. Mon excursion dans les États-Unis m’avait déjà mis au courant de ces habitudes démocratiques, dont je ne m’étonnais plus. Je m’inondai la face d’eau fraîche, je m’essuyai avec mon foulard, me brossai à la hâte, et je passai dans la salle du festin. Je m’assis entre un mineur à la face brunie par le soleil, et un fermier au teint coloré. Mon compagnon, un peu en retard, se plaça du mieux qu’il put.

Je n’ai point encore parlé de la façon dont sont servis ces repas américains en voyage, et il est temps d’en dire quelques mots.

Sur une table, à la nappe douteuse, sont étalés, dans de petites assiettes, quelques légumes bouillis. Ici, un navet ou une carotte ; là, un oignon ou une pomme de terre. Chacun pique de sa fourchette l’échantillon placé devant lui. Bientôt arrive le plat de résistance, le bœuf ou le mouton rôti, qu’on sert à la ronde. On finit par un plat de douceur : pâté à la rhubarbe ou aux fruits. On avale le tout dans la même assiette, et en moins de dix minutes ; car le temps, c’est de l’argent : time is money, dicton anglais en grand honneur aux États-Unis. De serviettes, point ; et chacun s’essuie du mieux qu’il peut, à son mouchoir ou au bout de nappe qu’il a devant lui. L’Américain met volontiers les coudes sur la table ; mais, à part ce petit défaut, c’est un convive auprès duquel on peut toujours s’asseoir, quel qu’il soit. Pas le moindre cri, pas la moindre dispute ne vient interrompre le silence de la table d’hôte.

Après ce repas de Spartiate, dans lequel on boit de l’eau le matin, et le soir du thé ou du café, on passe à la buvette, où l’on paye son écot. Là, le yankee a l’habitude d’ingurgiter quelque spiritueux, pour aider à sa digestion. Je professe pour les États-Unis en général, et pour la Californie en particulier, la plus grande admiration ; mais je dois avouer que je n’ai jamais pu m’habituer à la façon de manger des Américains. Je l’ai décrite à grands traits au lecteur ; que serait-ce si j’eusse abordé les détails ?

À peine eûmes-nous achevé notre dernière bouchée, que l’automédon qui menait notre coche vint nous prévenir de remonter en voiture. Il avait déjà changé les chevaux et mis tout en ordre pour le départ. Il n’y a pas de conducteur sur les voitures américaines : c’est le postillon qui fait tout le service, et qui accomplit seul tout le trajet. Il charge et décharge les malles, soigne les voyageurs, veille aux changements de diligences, et ne consentirait, pour tant de peines, à accepter aucun pourboire. Cet homme est autant que vous, c’est un citoyen américain, un gentleman. Mais si vous lui offrez un verre de brandy, de gin ou de wisky, il acceptera de grand cœur, car il serait malhonnête de refuser, et il boira à votre santé avec tout le décorum et les formes que mettent les Américains dans cet acte important.

Nous venions à peine de remonter dans le coche, notre infernale demeure, que déjà le postillon, conduisant à grandes guides les six bucéphales confiés à sa main assurée, nous lançait au grand galop vers le pont de Knight’s Ferry. Nous franchîmes le Stanislaüs en un clin d’œil, et la gracieuse et coquette ville, où nous venions à peine de descendre, disparut bientôt à nos yeux. Quelques Mexicains et Chiliens, de nombreux Chinois, des Allemands, des Français en assez grand nombre m’étaient apparus sur les places. Je compris que nous sortions du district agricole jusque-là traversé, et que nous entrions dans les comtés miniers, sur le territoire des laveurs d’or. Comme je faisais ces réflexions, mon attention fut tout à coup attirée par le bruit monotone d’un appareil, auquel un Chinois, assis sur le bord d’un ravin, communiquait un mouvement oscillatoire. P… m’expliqua que c’était là le rocker ou berceau, qui sert à laver les terres aurifères. J’avais lu en France la description de cet ingénieux appareil, et j’étais bien aise de le voir fonctionner sous mes yeux. Le lecteur, en se reportant à gravure ci-dessous, peut se donner le même agrément.

Chinois lavant les sables aurifères du rocker. — Dessin de Chassevent d’après une gravure californienne.

Le rocker, que les Américains appellent aussi cradle, deux mots anglais qui signifient berceau, a pris son nom autant de sa forme que du mouvement particulier qu’on lui imprime. Il se compose de trois parties, l’une supérieure qu’on nomme le tamis ; l’autre inférieure qui est le tablier, et qui est formée d’un simple morceau de toile cloué sur un châssis. Le corps de l’appareil, la boîte, contient les deux parties précédentes ; il est muni en dessous de patins. Le laveur tient d’une main le berceau mis en place, et de l’autre main arrose les pierres et les sables, jetés sur le tamis. L’eau entraîne les terres et l’or reste sur le tablier.

Les mineurs sont aujourd’hui contents si, à la fin de la journée, la récolte en paillettes s’élève à deux dollars, soit dix francs, par chaque travailleur. Les beaux jours ne sont plus où, sur des terres vierges, un seul mineur trouvait souvent jusqu’à une once d’or par jour, et quelquefois plusieurs pépites, grosses comme le poing, qui le rendaient millionnaire sur l’heure. Aussi le lavage au berceau a-t-il été presque entièrement abandonné aux seuls Chinois, ouvriers patients et laborieux. On les rencontre souvent en grand nombre sur un placer, et le long des ravins et des ruisseaux. Ils répondent volontiers au nom de John que leur ont donné les Américains, sans doute dans un jour de bonne humeur. On les appelle aussi en masse de l’expression anglaise de Celestials, comme nous disons « les fils du Céleste Empire. »

Pendant que mon voisin P… me donnait toutes ces explications ; nous avancions rapidement, nous allions, comme on dit, grand train. Mais à un terrain jusque-là uni avait succédé un sol pierreux, couvert de rochers. Les cahots de la voiture devenaient intolérables, nous avions tous les côtes brisées, et plus d’une fois la secousse fut si terrible que je manquai d’être lancé par la portière, ou jeté à bas de mon siége au fond du véhicule. Mes voisins, dès longtemps habitués à ce genre de locomotion, riaient aux éclats. Une dame, en face de moi, était en proie à un véritable mal de mer, et je n’étais pas le seul à pâtir. J’ai pu depuis m’assurer qu’on ne voyageait pas autrement dans toutes les Amériques, et j’ai regretté la plupart de nos routes d’Europe si bien entretenues et macadamisées. Dieu préserve tous mes lecteurs et surtout mes aimables lectrices des diligences et des tables d’hôte américaines

Vers les quatre heures de l’après-midi de cette bienheureuse journée, nous arrivâmes à la station de Crimean house, ainsi nommée sans doute en l’honneur de la guerre de Crimée. La route de Coulterville, notre dernière étape, bifurquait avec celle de Sonora, chef-lieu du comté de Tuolumne et l’une des plus jolies villes de Californie. Nous descendîmes de voiture, laissant notre diligence continuer son chemin vers Sonora.

Un honorable Américain, M. Brown, était établi à Crimean house. Il y dirigeait le bureau de poste et le service des relais, plus un hôtel et une buvette. Il y était aussi propriétaire d’immenses terrains qu’il avait défrichés dans les environs. Master Brown nous offrit amicalement un cigare et un verre d’eau-de-vie, et nous n’eûmes que le temps d’accepter et de lui serrer la main, car déjà notre voiture était prête pour nous conduire jusqu’à Coulterville. Je m’aperçus avec effroi qu’au véhicule bien rembourré et suspendu qui nous avait voiturés depuis le matin, venait de succéder une sorte de charrette sans ressorts, et munie de bancs pour tout siége. Elle répondait au nom de wagon, que les Américains prodiguent à tous les appareils à roues. Le chemin que nous suivions allait toujours en montée, il s’attachait aux flancs des collines, et quelquefois il était ouvert dans le roc. Malgré les cahots de notre charrette, je me prenais à réfléchir que tous ces travaux, faits par les seuls habitants du pays, sans le secours de ce que nous appelons en France l’État ou l’administration, valaient bien la peine d’être admirés. Et quand je pensais que la Californie est au moins aussi grande que l’Angleterre, et qu’elle est partout sillonnée de routes, où les transports journaliers s’exécutent avec sécurité et régularité, je ne pouvais m’empêcher de louer en moi-même la vigueur et la hardiesse de la race américaine, à laquelle étaient dues presque entièrement toutes les merveilles dont j’étais et devais être témoin.

À mesure que nous gravissions la côte, la végétation naturelle du sol californien se développait devant nous. À des campagnes fertiles et bien travaillées, offrant toutes les cultures des climats tempérés, avaient succédé les productions du sol vierge. J’avoue que, dans les lieux que nous traversions, elles ne donnaient guère une idée de la fécondité de ce sol, qui a cependant étonné tous les agriculteurs et tous les horticulteurs des deux mondes.

Des chênes verts et blancs, çà et là quelques pins au tronc élancé, se dégageaient au milieu d’épaisses bruyères. Celles-ci couvraient de leur manteau diapré toutes les collines environnantes, et me rappelaient agréablement les maquis de la Corse et de la Toscane, que je parcourais encore il y avait à peine six mois. Aux bruyères se mêlaient des marronniers nains, aussi en complète floraison, et sur certains points apparaissait le manzanillo. Cet arbuste est ainsi nommé de la petite pomme qu’il produit (en espagnol manzana), et dont les Indiens se servent pour fabriquer une sorte de cidre, qu’ils boivent à défaut d’eau-de-vie.

J’étais tout entier plongé dans cette étude de la flore californienne, quand P… me montra du doigt un petit arbre aux feuilles vertes. « C’est la yedra, me dit-il. Ce nom, en langue castillane, veut dire lierre ; mais cet arbuste, comme vous le voyez, n’a aucun rapport avec notre lierre d’Europe ; bien plus il jouit de propriétés malfaisantes très-curieuses. La yedra, justement redoutée du mineur, empoisonne par le simple contact, et quelquefois même à distance. La peau rougit, se gonfle et se couvre de boutons. L’inflammation se localise sur certaines parties du corps, et parfois une fièvre assez violente survient. On dit alors qu’on a pris la yedra. — Je crois plutôt, lui répondis-je, que c’est la yedra qui vous a pris. — Quelquefois, continua mon compagnon, les émanations vénéneuses de la yedra atteignent des personnes impressionnables, lors même qu’elles ne feraient que fixer leurs regards sur cette plante, sans la toucher. Tout récemment aussi le vent a charrié sur une ville le poison de ce vilain arbuste, et la majeure partie des habitants ont été plusieurs jours en proie à une épidémie d’un nouveau genre. — Mais tout le monde prend-il la yedra ? lui demandai-je. — Non, et quelques personnes vont même, par bravade, jusqu’à en rouler des feuilles dans leurs mains, sans cependant oser les porter à la bouche. Il paraît aussi qu’on a vu des vaches impunément brouter la yedra. »

La conversation que je venais d’avoir avec mon compagnon de route était évidemment instructive, et je me promis de mettre à profit cette leçon de botanique. P…, qui était ce jour-là en veine d’histoire naturelle, passa alors à la zoologie.

« Nous avons, comme agréments locaux, dans le comté de Mariposa, non-seulement la yedra, mais aussi, me dit-il, de magnifiques serpents à sonnettes. Roulés dans la poussière des chemins ou cachés sous les feuilles mortes, ils s’y montrent complétement inoffensifs. Mais malheur au passant qui mettrait le pied sur eux ! La morsure est mortelle, et le venin qu’ils distillent, rassemblé autour de leur gencives, passe immédiatement dans la plaie. On n’échappe à une mort certaine qu’en faisant sur la morsure une incision en croix et en l’arrosant d’ammoniaque. Ce puissant corrosif peut aussi être remplacé par un fer rouge ou un charbon enflammé. » — Moi. « Mais l’ammoniaque, un fer rouge, un charbon enflammé ne sont pas des choses qu’on trouve toujours sous sa main ; tandis qu’au moment ou l’on y pense le moins on peut mettre le pied sur un serpent à sonnettes. » — P… « C’est vrai. Aussi nos mineurs sont-ils toujours munis d’une excellente paire de bottes, avec laquelle ils défient les crotales. Je vous engage à faire comme eux. On cuit l’été dans cette chaussure, par la chaleur qu’il fait ici ; mais on évite une morsure presque toujours terrible. Au reste, le crotale n’attaque jamais le premier. L’appendice osseux qui termine sa queue augmente d’une vertèbre chaque année ; ces vertèbres sont à découvert, et c’est ce qu’on nomme la sonnette ou plus justement, en anglais, the rattle, la crecelle. Plus le nombre de sonnettes est grand, plus le serpent est venimeux. Le bruit que font ces sonnettes, en frottant l’une sur l’autre, rappelle celui du parchemin froissé, et le crotale a toujours soin de prévenir, de cette façon, le passant à distance. — Peste, dis-je ! les crotales et la yedra ! Savez-vous que la Californie ne laisse rien à désirer. J’ai bien vu des vipères en Italie ; mais pas de yedra. — À Mariposa, nous avons aussi la tarentule, me dit P… en riant ; et pour peu que vous vouliez continuer le parallèle avec l’Italie, vous voyez que je vous mets en bonne voie : vous trouverez sur les bords de la Merced un placer fameux, que nous nommons Tarentula flat ou le plateau des tarentules. Cet été, deux mineurs, piqués pendant leur sommeil, sont morts tous les deux ; car il faut que vous sachiez que les tarentules, comme les serpents à sonnettes, entrent volontiers dans les appartements. — J’en ferai mon profit, » dis-je à P…

Pendant cette intéressante conversation, deux Chinois, assis devant nous, nous regardaient curieusement en ouvrant leurs yeux en amande, qui brillaient sur leur face jaune. Les Célestials, pour les appeler de leur nom californien, ne comprenaient pas un mot de nos discours ; mais devinant que la discussion était pleine d’intérêt, ils essayaient de s’en rendre compte.

À neuf heures du soir, cahotés et secoués de plus en plus, littéralement moulus, couverts de poussière, nous arrivâmes enfin à Coulterville, après seize heures passées en diligence depuis Stockton. Un digne et honnête Auvergnat, Vermenouze, dont j’aurai bientôt à esquisser le portrait, nous attendait de pied ferme, pour s’emparer des paquets et des malles. J’acceptai, sans me faire prier, l’hospitalité chez mon compagnon de voyage. Je n’étais nullement désireux de prendre part à un dîner américain, et encore moins de me coucher dans le big room ou grand salon commun, que m’offrait, comme à un Californien déjà acclimaté, l’honorable M. Coulter, fondateur de la ville à laquelle il avait donné son nom, maître du principal hôtel, directeur de la poste, etc.

L’histoire des serpents à sonnettes était encore présente à mon esprit, et la journée avait été chaude. Je voyais partout de hideux crotales, à la tête triangulaire, les uns tapis sous les feuilles mortes, les autres roulés dans la poussière du chemin. Comme P… demeurait au dehors du village, je fis prudemment passer Vermenouze devant moi. Je suivais par derrière, étudiant au clair de la lune l’empreinte de ses pas et m’ingéniant à ne point marcher au hasard.

Nous arrivâmes enfin dans le charmant cottage où P… avait établi sa résidence, Sa femme, une adorable Parisienne, nous attendait impatiemment ; et les chiens eux-mêmes témoignèrent plusieurs fois, par des aboiements joyeux, qu’ils étaient heureux de revoir leur maître. J’avais devant les yeux tout un tableau de l’odyssée ; mais il me manque la plume d’Homère pour le reproduire dignement.

Une servante française m’accompagna dans la chambre qui m’avait été préparée. Je travaillai de mon mieux à me rendre présentable, et je vins m’asseoir au souper, que P… et moi dévorâmes du meilleur appétit. Je ne pouvais me croire sur les placers et dans une cabane californienne. Rien ne manquait, pas même l’élégance du service et le confortable du mobilier. Après le souper, nous passâmes dans un délicieux boudoir. La conversation se reporta sur la France que je venais de quitter, et que P… et sa femme n’avaient plus revue depuis huit ans.

Je pris bientôt congé de mes hôtes charmants et je gagnai ma chambre. Les chiens, me reconnaissant déjà pour un ami de la maison, m’accompagnèrent poliment jusque sur le seuil. Au moment de me coucher, je m’aperçus que ma porte, qui donnait en pleine campagne, n’avait ni clef ni serrure. Je me rappelai que la fenêtre de ma chambre à San Francisco, ne fermait pas non plus ; et je vis qu’il fallait bien désormais se montrer indifférent sur tous ces détails. L’âge d’or de la mythologie ancienne était décidément dépassé, et qui l’eût cru après les commencements si orageux de l’Eldorado ? qui le croira en France même en lisant ces lignes ? Pour moi, je comparais non-seulement à l’âge d’or l’état de calme et de sécurité que je rencontrais en Californie, mais je me plaisais encore à reconnaître dans mes nouveaux hôtes, si accueillants, une image de Philémon et Baucis, sauf l’âge et moins la pauvreté, sauf aussi votre serviteur, qui, assurément, n’était pas Jupiter. C’est au milieu de ces idées toutes païennes que je m’endormis d’un profond sommeil. Pour continuer dans ce style, je dirai que Morphée secoua sur moi ses pavots, et que, cette nuit-là, le dieu des rêves fut absent de mon chevet.

L. Simonin.

(La suite à la prochaine livraison.)