Voyage en Égypte/01

Première livraison
Le Tour du mondeVolume 7 (p. 193-208).
Première livraison

Karnak, mur extérieur.


VOYAGE EN ÉGYPTE,

PAR MM. HENRY CAMMAS ET ANDRÉ LEFEVRE.
1859. — TEXTE INÉDIT[1].




La vie sur le Nil.

« Le 4 décembre 1860, N…, propriétaire, loue à M. X…, à raison de cent napoléons par mois, une barque munie de tous ses accessoires et meublée conformément à un état de lieux ci-joint.

« L’équipage, composé de tant d’hommes : matelots, mousses, pilote ou second et reis, tous munis d’un tascaret ou carte visée par la police, sera complétement aux ordres de X…, qui aura, en cas de faute commise, le droit d’en expulser et d’en remplacer d’office un ou plusieurs membres. Seul, le reis, agent de N…, ne pourra être changé ; mais les gouverneurs des provinces parcourues, et la police au retour, répondent de sa conduite.

« X… réglera la marche du bâtiment, et le reis exécutera tous ses ordres. Toutefois, si le reis a prévu et annoncé un danger, X… ne peut ordonner le départ qu’à ses risques et périls.

« Le bâtiment marchera de nuit à voile, en remontant, si le vent est favorable ; mais l’emploi de la corde ne pourra être réclamé que de jour. En descendant, le bâtiment marchera de nuit, moitié à voile, moitié à rame, quand la lune le permettra.

« X… ne sera responsable d’aucune avarie qui provienne de la faute de l’équipage, d’accidents quelconques, hasard ou force majeure, vieillesse de la barque, etc.

« X… est déchargé de tous droits, péages d’écluse, tributs, sauf le passage des cataractes.

« X… paye d’avance à N… un ou deux mois de location ; il pourra, durant le voyage, payer entre les mains du reis une certaine somme pour suffire aux besoins de l’équipage. Le reste sera acquitté au retour, au consulat de X…

« N… payera à X… en cas d’infraction quelconque ou de telle ou telle infraction au contrat, la somme de… à titre d’indemnité.

« La barque sera rendue au Caire, et la location cessera le lendemain de la remise. »

Tel fut notre contrat de barque. Nous en recommandons la formule étudiée et rédigée au consulat. Écrit en arabe et en Français, visé par le consulat, garanti par les autorités égyptiennes, il nous assurait la possession indéfinie d’une maison flottante ; grâce à lui, nous allions visiter l’Égypte et la Nubie sans sortir de chez nous.

Mais ce n’est pas tout d’être logé ; il faut être nourri. Nous y pourvûmes par un approvisionnement complet. Farines, grains, pâtes, huiles, sel, sucre, vinaigre, vin, liqueurs, café, thé ; conserves de légumes et de viandes en boîtes ; jambons anglais, les meilleurs en Égypte ; saucissons ; fromages de Chester et de Hollande, les seuls qu’on puisse conserver mangeables sous un linge mouillé ; confitures ; tout, jusqu’aux pommes de terre, doit être acheté à Alexandrie ou au Caire. Les bords du Nil ne fournissent que du lait, d’assez mauvais beurre, des melons, pastèques, concombres, oignons, excellentes lentilles ; épinards, œufs, poules, pigeons et dindes. Quant à la viande, on tue un bœuf pour prendre un bouillon et un mouton pour manger un gigot. N’oublions pas le bois et le charbon, la bougie, le tabac, des cigares communs à trois francs le cent pour les politesses ; des thermomètres et baromètres ; quelques fusils et pistolets, des munitions, des kourbachs ou nerfs d’hippopotame ; papier, encre, plumes, crayons ; nos appareils photographiques ; des tentes et piquets pour campements ; enfin une bandera (bandiera) aux couleurs de France : on la hisse en toute rencontre avec un coup de feu pour salut.

Trois personnages importants, le cuisinier, le drogman et le cawas, seront nos intermédiaires avec les provisions, l’équipage et les populations. Notre Carême est un Arabe très-fort sur la pâtisserie ; en contrôlant ses habitudes, nous en espérons une cuisine passable. Le choix du drogman ou interprète est important et difficile ; sales sous un costume convenable, menteurs, voleurs, hypocrites et souples, empressés à payer pour vous afin de prélever leur remise, tel est le portrait de la plupart des drogmans. Ils forment une corporation dont le chef est responsable ; on a d’ailleurs la ressource extrême de se plaindre aux magistrats locaux ; enfin le kourbach est là. Nous eûmes la main assez heureuse, et il nous a semblé que notre homme avait quelque esprit et une probité suffisante. Le cawas est un militaire brillamment vêtu, garni de pistolets et d’armes comme une panoplie ; il a pour mission d’imposer le respect et la crainte et de protéger celui qui le paye. Il doit surtout appuyer près des mamours, moudirs, nazers, kachefs et autres autorités, un ordre de service que le gouvernement égyptien nous a libéralement accordé, ordre important qui enjoint aux populations riveraines de tirer gratuitement notre barque à la corde, par les vents contraires. Ayant ainsi organisé notre expédition, pleins d’une sécurité qui ne fut guère troublée, nous mîmes à la voile le 5 décembre par un vrai temps de mai ; dans l’eau calme du Nil coulant à pleins bords se mirait un ciel sans nuage. À gauche passaient les faubourgs du Caire : Ramleh ou se pressent les daabies ou barques de voyage ; Boulak, avec son port vivant ; le palais de Karls-el-Nil aux cours entourées de portiques, aux quais sans balustrade égayés de magnifiques sycomores ; plus loin l’ancienne maison du Français Soliman-pacha, organisateur de l’armée égyptienne sous Méhémet-Ali ; et le grand bazar de Massara-Adim. À droite, les vastes prairies, les bosquets toujours verts de l’île de Rhoda, font une base gracieuse aux grandes pyramides qui projettent sur le désert libyque leurs ombres triangulaires.

La vie du Nil s’annonçait sous de riantes couleurs. Tous les rivages voisins du Caire sont pleins d’animation, de verdure et de richesse. Nos matelots chantent en manœuvrant la voile un refrain monotone sur un rhythme obstiné ; le drogman s’empresse de nous nommer et de nous décrire, dans un patois demi-français, demi-nègre, tout ce que nous voyons, tout ce que nous ne voyons pas. Le cawas aussi, muet et brillant, est monté avec nous sur le pont supérieur, d’où le pilote dirige le gouvernail. Voici l’heure du repas pour l’équipage ; chaque matelot à sa ration de lentilles qu’il arrose avec l’eau du Nil ; le reis mange des dattes à côté de nous. Nous admirons cette sobriété des mariniers égyptiens et nous envoyons en bas quelques cigares et du café, reçus avec une bruyante reconnaissance. Notre barque est belle et grande : son avant-pont est garni d’un beaupré et d’un grand mât ; c’est là que vivent et dorment en plein air les gens de l’équipage. À l’arrière, notre habitation élevée au-dessus du pont renferme six pièces très-convenables ; le salon, qui termine la barque, a de nombreuses fenêtres sur une petite galerie extérieure où l’on s’assied à l’ombre en fumant le chibouk, parfaitement isolé des cris et des regards ; la même disposition existe dans les vaisseaux de haut bord. Le toit plat des chambres supporte la cabine du reis : c’est une jolie esplanade où nous allons souvent respirer la brise du soir. Après le coucher du soleil la nuit tombe subitement, pleine de fraîcheur et de silence ; puis les étoiles paraissent, plus étincelantes que dans nos climats brumeux. La lune qui se lève éclaircit les ombres et semble un soleil nocturne. L’obscurité se dissipe en pâleur suave, l’air se pénètre d’azur, et le ciel argenté se mêle de plus près aux contours des monts éloignés, au feuillage des palmiers qui poussent par bouquets élargis en éventail. La lune est l’enchanteresse, l’évocatrice ; c’est la divinité mystérieuse et bienfaisante que l’Inde, l’Égypte et la Grèce ont adorée à l’envi. Que la terre doit être belle pour les astres voisins ; chez eux sans doute elle est aussi déesse ; elle à ses levers éblouissants, ses phases, et toutes les vicissitudes humaines disparaissent dans son rayonnement !

Notre première nuit à bord ne fut pas de longue durée ; le chant des matelots qui commençaient leur travail nous réveilla avant le jour ; mais nous nous ferons rapidement à ce bruit, bientôt devenu familier. Il n’est pas de chemins plus doux qu’un fleuve à l’eau calme, aux rives verdoyantes, sur lequel on avance sans se mouvoir. Nous regardons venir de beaux villages blancs qui jaunissent et noircissent en arrivant, puis ils s’éloignent et reprennent leur blancheur ; le soleil fait disparaître leur misère et leur malpropreté ; il y a partout de grands colombiers carrés autour desquels une multitude de branches sèches, fichées dans les murs, forment des auvents irréguliers où les pigeons se pressent. Un groupe de femmes vêtues de longues chemises bleues, la tête chargée de paquets de linge, les unes maintenant leur fardeau d’une main, d’autres, plus savantes en équilibre, les mains gracieusement posées sur les hanches, sort du village et se dirige vers le lavoir au bord du Nil. Elles viennent par une avenue où les sycomores alternent avec les mimosas, longeant une vieille mosquée en ruine. Parmi elles sont de jeunes filles qui portent sur la tête de grands vases de terre pour puiser de l’eau, et des enfants se roidissant sous une charge aussi grosse qu’eux ; voyez-vous ce tout petit qui descend le talus en relevant sa robe blanche ? C’est un tableau tout fait, mais un de ces paysages où la nature est tout, et qu’animent, si l’on veut, des figures microscopiques. Les lavandières sont près de nous ; le soleil qui décline et touche presque les sommets encore modestes de la chaîne libyque éclaire vivement les figures, et rehausse d’un trait d’or les lignes et les contours. Quelques-unes honteuses d’être vues par des étrangers, relèvent leur vêtement pour cacher leur visage ; mais d’autres, moins scrupuleuses ou moins occupées, laissent voir un front plein, de grands yeux, un nez bien attaché, un air agréable gâté par des lèvres épaisses, un menton lourd et des joues tatouées : presque toutes ont des anneaux de métal au nez, des bracelets, des colliers et des cercles d’or à la cheville ; quelquefois leur tunique bleue est brodée de perles d’acier aux entournures. Un fichu négligemment attaché, et qui cache à demi leurs cheveux noirs, complète leur costume très-simple et si léger que le jour passe au travers. Elles sont toutes bien faites ; leurs jambes sont grêles et élégantes, et leur pied très-petit. C’est ce que nous remarquions, tandis qu’elles foulaient le linge avant de le presser avec les mains. Nos matelots échangèrent avec elles quelques paroles un peu vives, si bien que les plus âgées nous poursuivirent de malédictions. Ces cris gâtèrent notre plaisir ; il nous semblait que des colombes s’étaient soudain changées en corbeaux.

Dame du Caire.

Nul être vivant ne peut glapir plus énergiquement que les femmes fellahs, et nous ne manquerons pas de preuves à l’appui de notre assertion. Elles se distinguèrent toujours dans les quelques disputes survenues entre l’équipage et les riverains. Une fois entre autres, l’altercation se changeait en rixe, et nous fûmes obligés de sortir en armes avec le cawas pour protéger les nôtres ; nous fîmes un prisonnier : aussitôt les femmes de monter sur les toits, arrachant avec leurs ongles la boue de leurs terrasses pour s’en souiller la tête, et de hurler le nom d’Allah mêlé aux lamentations les plus lugubres et les plus grotesques. conduire notre ennemi captif au premier moudir ou cheik ou mamour ; notre clémence épargna au malheureux les coups de bâton qu’il ne méritait pas. Les torts étaient de notre côté ; le vol d’une paire de poulets par un de nos matelots avait causé la rixe ; les maraudeurs avaient été vus par des maçons occupés à réparer un pigeonnier. L’entrepreneur, qui commandait les ouvriers, ne les abandonna pas dans le danger ; il demanda à être fustigé avec le prisonnier, disant qu’un chef est responsable de tout désordre chez ses subordonnés. Le cawas l’approuva pleinement et fit droit à sa demande. La chose se passa en plaisanterie : mais la justice locale n’eût pas été si indulgente ; les coups de bâton ne lui coûtent rien et pleuvent, sans autre forme de procès, sur tous les dos qu’on lui amène. Les Fellahs, sous un tel régime, se font une très-faible idée de la dignité humaine et de leur propre valeur ; ils ne répondent aux coups que par des plaintes. Parfois ils se révoltent comme des moutons, mais avec la conviction que la lutte est inutile. Ainsi, à l’époque de la conscription, ils résistent à la force armée ; on en tue quelques-uns, et le reste, emmené sur les barques de l’État vers le Caire, descend le Nil, suivi pendant plusieurs lieues par les lamentations des femmes et des jeunes filles. La vie des Fellahs n’est pas, matériellement, plus malheureuse que la vie de nos manouvriers des campagnes ; leur caractère est plutôt gai que mélancolique ; et les circoncisions, les mariages, sont des fêtes où tout le village est invité : leurs fantasias, leurs chants et leurs danses respirent la joie spontanée, instinctive, des nègres. Mais, avec tout ce qui peut rendre l’existence aimable, il leur manque le sentiment des droits et des devoirs, ce quelque chose qui fait l’homme libre et le citoyen ; chacun d’eux aime son hameau, sa maison ; mais l’Égypte n’est pas une nation, une patrie. Cet abaissement de l’espèce humaine, si douloureux à voir, étonne au premier abord ; toutefois, si l’on réfléchit à la tyrannie oppressive des mamelouks, à la désorganisation profonde de l’Égypte sous la dynastie grecque et la domination romaine, enfin à l’antique loi des castes qui condamnait la masse du peuple à l’esclavage de la glèbe, on comprend que l’esprit du Fellah, atrophié déjà sous les Pharaons, ahuri sous les Romains, tué par le fatalisme musulman, résiste longtemps aux efforts, aux tendances intelligentes du gouvernement de Saïd-pacha. Depuis la conquête arabe, la terre a été légalement la propriété des sultans, des émirs et des beys ; ce qui existait chez nous en principe dans le monde féodal, fut rigoureusement appliqué en Égypte. Toute la moisson des Fellahs passait, sauf le strict nécessaire, dans le grenier du maître ; aujourd’hui, le vice-roi renonce au monopole ; il veut transformer les tributs arbitraires en impôts réguliers ; il crée des droits aux laboureurs, et assure aux paysans la libre transmission du champ qu’ils ont arrosé de leurs sueurs. Mais ce n’est pas en un jour que s’effacera l’empreinte terrible du servage passé.

Femme fellah.

Les mariniers du Nil, fils et parents des Fellahs, tiennent d’eux l’ignorance, l’humilité, le dédain de la vie, l’instinct du rire, des chansons et de la danse. Cependant leur intelligence s’aiguise au contact perpétuel des étrangers ; il y a plus de choses dans leur cerveau. À en juger par notre équipage, qui doit ressembler à tous les autres, ils sont sobres et très-soumis à leurs reis ; malins et gouailleurs avec les populations riveraines ; enclins surtout à la maraude, vice commun à tous les métiers errants, pour qui tous les pays sont étrangers ; ils ne voleraient pas un ami, un voisin, un homme dont ils sauraient seulement le nom : mais que leur importe un inconnu ? Et puis il y a tant de poulets sur les bords du Nil, et ils sont si maigres ! C’est avec de pareils raisonnements qu’ils nous attiraient de fréquentes malédictions, et comme les poulets avaient toujours disparu quand nous ordonnions de les rendre, nous nous trouvions complices du vol. Les beaux sermons que nous faisions alors, cherchant à leur démontrer l’injustice de leur action, ou au moins insinuant que de pareils désordres ne pouvaient convenir à des Européens patronnés par le vice-roi ! Et tous, ils répondaient en chœur, au dire du drogman : « Le maître est un sage, un grand sage ! » Le lendemain ils avaient oublié les remontrances. Une nuit que nous avions jeté l’ancre près d’un îlot désert, nous fûmes réveillés en sursaut par le bruit d’une lutte acharnée ; sur le pont, un homme, attaché au mât, poussait d’affreux gémissements, couverts par les menaces de l’équipage. On eût dit le martyre de saint Sébastien. Nous ordonnons de délivrer le captif, très-légèrement blessé à la jambe ; et nous nous faisons expliquer de quoi il s’agit : rencontre d’une autre barque, injures des deux côtés, abordage, coups ; de là tant de cris. Pour détruire l’habitude des querelles, nous imaginâmes un expédient qui nous réussit assez bien ; notre drogman montra aux récalcitrants leurs noms écrits sur un cahier, les prévint que deux mauvaises notes amèneraient leur exclusion certaine. Presque tous méritèrent la première, mais pas un ne risqua la seconde ; les cigares, le café, quelques douceurs données à propos nous les avaient gagnés et ils ne voulaient pas nous quitter.

Femme fellah.

Le reis Essen, originaire d’Assouan, nous était vraiment dévoué ; homme vigoureux, obéissant, et qui savait se faire obéir, il peut être considéré comme un modèle parmi ses confrères. Il tenait bien son rang, ne se rapprochait jamais du matelot, prenait tous ses repas à part, sur le pont supérieur : son riche costume nous faisait honneur : il n’avait cependant que trente francs de gages par mois. Les personnages les plus considérables, avec lui, étaient le drogman et le cawas. Le cuisinier, l’homme le plus gros de l’équipage, mérite aussi une mention ; quelques semaines plus tard, en Nubie, il faillit être dévoré par un crocodile qui, avouez-le, avait bien choisi sa proie.

Nommons enfin le matelot Mahmoud, fort et infatigable, qui parlait sans cesse de son prochain mariage à Louqsor et s’attirait mille lazzis de mauvais goût par son impatience.

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Les rives du fleuve.

Le vent contraire n’a pas tardé à ralentir notre voyage ; et tandis que de grandes barques, chargées de paille tordue, descendent le Nil à pleines voiles, la nôtre est lentement tirée à la corde, sous les pentes escarpées et nues du Djébel-Mabagah. La chaîne arabique se rapproche de nous et s’élève ; elle a plus que l’autre de ces aspects sauvages, qui contrastent avec la grande culture des cannes et des cotonniers, dont sa base est égayée. À ses pieds, des groupes de palmiers, dégagés de l’influence humaine, qui impose, même aux arbres, des formes domestiques, jettent de côté et d’autre, comme les brins d’une aigrette bien fournie, leurs fûts grêles sans maigreur, coiffés de panaches immobiles ; ou bien ce sont des tamarix au feuillage aussi doux que des plumes, des mimosas d’où tombe une ombre découpée, semée de mille filets de jour ; ou le figuier d’Égypte, bouclier de verdure épaisse, posé sur un tronc robuste qu’élève hors de terre une coupole de racines. Nous suivions à pied le rivage, tirant d’heure en heure une tourterelle, visitant les villages qui touchent de plus près au désert et prennent un aspect farouche : quelques-uns sont gardés par des soldats et ressemblent à nos villes de garnison. Il y a même, sur les pentes de la montagne, une ville déserte, ancien repaire de brigandage, où Ibrahim-pacha, coupant le mal par la racine, porta jadis le fer et le feu ; ce n’est plus qu’une tanière de chacals, selon le vers du poëte :

Le chacal peut venir ou le crime a passé.

Les maisons tombent d’elles-mêmes, et les grottes voisines semblent pleines d’ossements. Mais, rassurez-vous ; ce sont, pour la plupart, des squelettes antiques de chats et de chiens sacrés. Au retour, nous visiterons avec soin les hypogées de Benis Hassan ; mais nous ne pouvons nous arrêter ; mieux vaut atteindre le terme du voyage, tandis que le Nil encore plein nous oppose moins de résistance.

Nous passions au-dessous du Djébel-Their, dans une sorte de détroit qui ronge la base de la montagne, quand nous fûmes assaillis par des nuées de mendiants peu vêtus et couverts de vermine ; ils se jetaient à la nage, acceptant tout ce qu’on voulait bien leur jeter de la barque, et plongeant avec agilité pour retrouver un sou tombé dans l’eau. C’étaient des hommes et des enfants aussi avides à la curée qu’une meute de chiens ; accablés d’injures par notre équipage, ils ripostaient non sans gloire, et leur vocabulaire était si bien nourri qu’ils éteignirent le feu de leurs adversaires. Enfin nous parvînmes à nous en débarrasser, et ils remontèrent avec leur butin dans une sorte de grand bâtiment carré que nous apercevions assez haut dans la montagne. Qu’était-ce que cette maison ? « Un couvent, nous répondit le drogman. — Et ces gueux ? — Des moines coptes et leurs élèves. » Les Coptes, qui descendent de la caste commerçante de l’ancienne Égypte, sont chrétiens ; ils disent la messe dans une langue précieuse pour la philologie, mais qu’ils ne parlent et n’entendent plus depuis le quinzième siècle. Leur histoire n’est pas brillante : convertis au christianisme vers le deuxième siècle, disciples d’Eutychès, décimés par la persécution orthodoxe, complices de l’invasion arabe, tolérés par l’islamisme et employés par les mameluks à la perception des tributs, ils jouissent aujourd’hui d’une médiocre estime ; moines mendiants et voleurs, faiseurs d’eunuques, tels sont les noms que l’on pourrait jeter à beaucoup trop d’entre eux.

Ce fut à la hauteur de Minieh, ville peuplée, jolie, où le vice-roi possède un palais, que nous commençâmes à requérir les Fellahs pour tirer notre barque à la corde (11 décembre). Les moudirs, les cheiks appuyaient notre firman de leur autorité. Le plus souvent nous ne trouvions aucune résistance ; les vieux et les jeunes quittaient leurs travaux et venaient faire la chaîne en chantant ; ils ne demandaient pas de bakchis ; et s’il nous prenait fantaisie de leur donner quelque menue monnaie, notre aumône restait aux mains du drogman. Chaque village envoyait son contingent, et, de relais en relais, un attelage frais remplaçait l’attelage fatigué. Les matelots, parfaitement oisifs, surveillaient le bâton en main, et dirigeaient la chaîne ; ils arrêtaient quiconque passait à leur portée, sans lui demander la direction qui lui eût convenu le mieux. Un récalcitrant menaça un jour le reis de son hoyau ; il reçut une rude correction. D’autres, jetant leurs outils, s’enfuyaient dans les terres et se cachaient dans les cannes à sucre. Alors commençait la chasse à l’homme, à la grande joie de l’équipage et du cawas ; pour nous, nous n’osions trop rien dire, de peur d’ôter de sa valeur à notre firman. Quand on avait pu se saisir des outils du fugitif, il ne tardait pas à venir les réclamer humblement, craignant qu’on ne les déposât chez le magistrat du pays comme pièce de conviction.

Sur la rive libyque, la vallée, moins abrupte, développait à perte de vue des plantations de cannes, assez souvent interrompues par des villages et des villes pittoresques, comme Minieh, Mélawi, Manfalout, Syout, les unes au bord du Nil et s’en allant par lambeaux dans les crues, d’autres à une demi-lieue environ, au pied même des premières assises de la montagne. Tout ce riche pays, vingt villages, appartient au prince Ismaïl, frère du vice-roi[2] ; près de Minieh, ce riche propriétaire a fait établir une machine à vapeur pour élever les eaux et répandre la fertilité dans la plaine ; plusieurs usines, le plus souvent dirigées par des étrangers, distillent et raffinent le sucre ; la principale est située près d’une île charmante, centre de ce vaste apanage, l’île de Rauda, aussi verte que la Rhoda du Caire. Nous y fûmes accueillis en amis par le directeur, un Français, à qui nous rendîmes sa politesse à bord ; c’était notre première réception. Chère passable, grâce aux réserves alimentaires européennes, fantasia, danse des matelots, chants, illumination, feux de Bengale, café, cigares, la fête fut complète et se prolongea bien avant dans la nuit. Le lendemain matin (13 décembre), nous prîmes congé de nos hôtes par deux salves d’artillerie. Après la folle joie, les pensées mélancoliques ; nous fûmes dépassés dans la journée par une barque silencieuse. Elle portait, nous dit-on, une jeune malade que, de guerre lasse, ses médecins envoyaient au tropique. Certes le climat de l’Égypte est éminemment sain et favorable aux poumons affaiblis ; mais s’il peut régénérer une organisation défaillante, ce n’est pas quand elle a dépassé le dernier degré de la prostration. Si l’eau du Nil est une panacée, pourquoi l’appliquer trop tard ? Mais elle s’enfuit, la barque aux fenêtres closes, à la marche triste et rapide comme la maladie qu’elle renferme ; elle disparaît, emportant, à ce détour du fleuve, les sombres pensées ! On ne voit plus que l’eau bleue sous un ciel inaltérable et l’armée des cannes à sucre qui reluit au soleil.

Manfalout, ville au nom antique, est incessamment dévorée par le Nil qui la baigne. Elle montre au voyageur une mosquée à demi éventrée, bazar qui descend boutique par boutique et pend sur l’eau. L’indolence arabe oppose une dédaigneuse inertie au progrès du fleuve ; il est écrit que le Nil emportera ce mur, cette maison, ce champ. À quoi bon lutter ? D’ailleurs la vie est bonne à Manfalout ; on y fait d’excellent beurre, rare trésor en Égypte, et la région des pastèques à chair rouge commence non loin de là ; le commerce y paraît florissant et l’on y vend de tout, même des hommes et des femmes. Le trafic des esclaves interdit par Saïd à son avénement trouve à Manfalout un de ses refuges.

Ânier.

Si le Nil menace ainsi une moitié de cette ville, c’est que sur l’autre rive les pieds des montagnes restreignent son cours et opposent à ses efforts une dure barrière. Le Djebel-bou-Affodah, rongé depuis des siècles, surplombe à peine, et n’a pas à redouter une chute imminente ; ses murailles, par endroits perpendiculaires, et de place en place percées de grottes, d’hypogées et de carrières profondes, ont failli nous être funestes. La nuit tombait lorsque nous entrâmes dans le courant. Le silence régnait, seulement interrompu par la plainte des eaux qui déchirent les aspérités des rochers ; tout promettait un heureux passage et le gouvernail et les voiles triomphaient du courant ; pleinement rassurés, nous cédâmes à la fantaisie d’allumer des feux verts et rouges dont nous étions pourvus. Ce fut un beau spectacle, et des lueurs magiques, changeantes, réveillaient dans les antres de grands aigles effrayés ; nous voyions distinctement les parois sèches, austères, moins belles que les voûtes de nos grottes ou pendent des stalactites humides. Mais, l’illumination éteinte, le pilote, troublé par l’obscurité subite, laisse dévier le gouvernail et la barque pirouette sur elle-même. Par bonheur nous ne devions avoir du danger que ce qu’il en fallait pour fixer en notre esprit le souvenir de cette nuit ; la manœuvre habilement commandée par le reis nous remet dans le droit chemin ou plutôt nous échoue doucement sur un petit îlot où nous nous amarrons solidement pour le reste de la nuit. La joie, plus vive encore que la crainte, se manifesta par des coups de fusil répercutés dans les profondeurs, par des chants, des danses, un tumulte qui attira près de nous plusieurs barques étonnées et prêtes à partager nos réjouissances (15 décembre). À l’aube, nous descendîmes, pour nous tenir éveillés, dans une étroite vallée ou s’écoule dans la paix la vie de quelques familles, inconnues au monde qu’elles ignorent. À peine voit-on de ce village, caché dans un repli de la montagne adoucie, passer les barques sur le Nil. Tout nous y parut patriarcal et primitif ; le beurre s’y fait tout seul, dans un vase suspendu par une corde qu’un enfant agite ; les femmes sourient et tendent la main sans lamentations.


Le Saïd. — Thèbes.

La ville de Syout, qui tient le premier rang après le Caire et Alexandrie, se présente avec plus d’apparat que ses voisines. Ses nombreux minarets, ses groupes de maisons blanches, ressortent gaiement sur le fond terne de la montagne libyque. Une route délicieuse, ombragée de mimosas, véritable allée de parc rafraîchie par un canal qu’elle côtoie, conduit du rivage à une espèce de porche, en avant d’une grande cour entourée de casernes. Là se tiennent les arnautes et les soldats du gouverneur. On traverse ensuite un petit bras du Nil, souvent à sec. Mais en décembre les eaux sont hautes et forment une belle chute. Au delà du petit pont, à droite est le palais du moudir, et son harem sans doute, car nous entendîmes au passage des cris joyeux et des éclats de rire, comme le bruit d’une pension de jeunes filles à l’heure de la récréation ; de grands arbres dépassent les murs et couvrent de leur ombre ce singulier internat. Une rue étroite et montueuse comme les rues de Sienne mais non pavée, conduit au centre de la ville. Les industries locales encombrent de leurs produits les vastes bazars : très-riches broderies d’or pour selles et harnais ; poteries célèbres et jolies pipes. Au milieu du bazar sont situés deux bains luxueux, l’un construit par Cléopatre, l’autre, connu pour le mieux organisé de toute l’Égypte sans en excepter le Caire. Syout fut dans les temps anciens un centre considérable et probablement une des villes assignées à la caste militaire. Les hypogées nombreux creusés dans la montagne où la ville s’appuie étaient destinés à des guerriers ; deux seulement présentent encore quelque intérêt ; le reste est dans un état de délabrement qui nous dispense de toute description.

Syout est la capitale de la haute Égypte ou Saïd ; ses environs, bande étroite limitée comme partout ailleurs par le Nil et la montagne, se distinguent par une recrudescence de végétation. L’hiver, notre hiver, vient de commencer (20-23 décembre), et les champs verdoient, fleurissent, embaument comme au printemps. Quelques feuilles tombent des mimosas ; mais le blé qu’on vient de semer pousse à vue d’œil ; les orangers, les grenadiers, à peine dépouillés de leurs fruits, paraissent couverts de boutons prêts à fleurir. Le narcisse s’entrouvre entre les roches au bord de l’eau, et les violettes parfument le pied des buissons. Les cannes à sucre, hautes en ce lieu de cinq à six mètres, récoltées presque sous nos yeux, jettent déjà des pousses nouvelles. Le tabac, le chanvre, le lin, semés en petits champs, introduisent dans ce gracieux ensemble les variétés de leur feuillage. Parmi les arbres connus, nous remarquons une espèce de palmier qui se plaît surtout dans l’Égypte tropicale ; c’est le doums, qui diffère du dattier par la conformation et par le fruit. Au lieu d’un seul tronc élevé, couronné d’un panache de longues feuilles pointues, le doums a généralement deux branches principales garnies de nombreux rameaux dont l’extrémité porte un bouquet de feuilles assez courtes et plie sous une forte grappe de gousses rougeâtres. Les régions de la Nubie, dont il est parfois le seul ornement, semblent couvertes de gros hérissons immobiles, les dards levés. Ses fruits, gros comme une orange allongée et de forme irrégulière, ont l’aspect, mais non la valeur, de petites noix de coco. L’enveloppe épaisse et filandreuse renferme une partie molle légèrement sucrée et au centre un fort noyau. Le doums donne par an deux récoltes ; les naturels mangent le fruit quand il est frais et l’emploient surtout en médecine.

Femme fellah.

Une suite de gracieux villages : Aboutig, posé sur une éminence entre le Nil et la montagne ; Mékéla, gros bourg, avec un joli port, des maisons construites en pisé, et de grands pigeonniers d’où s’échappent à notre approche des nuées pleines de roucoulements ; El-Réalg, à l’air ancien ; Souaghi, dont le palais ressemble à une prison ; Akmin, la misère et la saleté toutes nues, avec je ne sais quelle splendeur pourtant ; El-Saouitch et Menscheb, infestés de moines coptes ; Elhouia, qui s’attache comme un bracelet d’émail blanc et vert, au pied du Djebel-el-Sérath, relient Syout à Girgeh, la favorite de Méhémet-Ali. Mais aujourd’hui délaissée, mirant dans le Nil qui la dévore ses nombreuses mosquées solitaires, elle languit déshéritée sous le gouvernement d’un simple mamour. Ses habitants se couchent tôt et se lèvent tard ; les portes se ferment à la tombée de la nuit. Lorsque nous arrivâmes il faisait clair de lune, et pénétrant à grand’peine dans la ville silencieuse, nous y rêvâmes mille beautés nocturnes que le jour devait effacer ; c’étaient de grandes ombres clairement dessinées dans les rues tortueuses, et cette lueur idéale des lunes de l’Orient.

Après Girgeh déchue, Farchout sans prétentions, épanouie sous le soleil au milieu de vastes champs de pastèques. C’est de là qu’au printemps descendent vers le Caire et Alexandrie des montagnes de melons et de citrouilles qui encombrent les marchés ; tout le rivage est couvert de larges feuilles et de grosses tiges qui serpentent, et çà et là s’ouvrent les grandes fleurs jaunes et blanches dont le cœur démesurément grossi fera la joie des Fellahs. Un heureux fruit que ces pastèques, admis à toutes les tables, cher à toutes les bouches ! Sa renommée est universelle, et nos troupes, lorsqu’elles parcouraient ces lieux, l’ont nommée Sainte-Pastèque. Eh bien ! dût notre opinion faire scandale, nous faisons peu de cas de ce trésor ; nous n’avons pas encore eu assez soif pour en apprécier le parfum insensible et l’eau sucrée à peine.

Depuis Syout, le Nil veut qu’on le regarde, au moins autant que ses rives. Ses coudes brusques, les efforts qu’il fait pour se dérober aux montagnes qui l’étreignent, varient à chaque instant l’aspect de son cours. Tantôt des troupeaux de buffles viennent boire ses eaux limpides et plongent tout d’un coup ; on ne voit plus que leurs mufles noirs couronnés de plantes aquatiques ; ou bien ce sont des escadres de canards magnifiques, prenant pied par moments sur les îlots de sable. À demi sauvages et presque sans maîtres, ils pullulent aux environs de Farchout ; nous essayâmes en vain d’en tuer quelques uns ; ils sentent l’homme de loin et se réfugient dans les roches. Les gens du pays en font, vers le printemps, de grandes destructions ; c’est dans le courant de février, quand des pastèques sans nombre, tombées des barques trop pleines, s’en vont à la dérive, becquetées des oiseaux sur la route. Chacun se coiffe alors d’une citrouille creusée, percée de trous pour la bouche et les yeux, puis, nageant sans bruit au milieu des canards sans défiance, en saisit deux à la fois, un de chaque main ; et ce jeu, cette chasse ingénieuse, recommence tous les jours à toute heure, tant que dure le mois des melons. Les canards ne sont pas seuls habitants des lagunes ; des centaines de serpents s’y chauffent au soleil ; de temps en temps une cigogne passe, pique un reptile ou deux et les met en réserve dans sa large poche.

Comme nous perdions de vue Farchout, le drogman nous fit remarquer sur un tertre, tout près du rivage, un groupe dont nous ne comprîmes pas bien d’abord les gestes et les postures. Il y avait des hommes, des femmes portant des ballots et de menus objets ; tous s’inclinaient chacun à son tour devant un vieillard parfaitement nu, assisté d’un compagnon richement vêtu.

« C’est, nous dit le drogman, cheik Sélim et son domestique ; oui, ce vieillard que vous voyez est un saint renommé qui passe pour se faire écouter des crocodiles. Il jette des sorts aux gens qui passent sans lui rendre hommage ; voyez ; il donne sa main à baiser.

— Mais que fait-il de ce qu’on lui donne ?

— Il distribue presque tout aux pauvres ; de ce qui reste il habille son domestique. »

Cheik Sélim, grâce à quelques talaris et à une livre de tabac, nous reçut bien et daigna nous promettre un heureux voyage ; il est immonde, et je vis à plusieurs reprises les puces sauter d’une de ses jambes à l’autre. Tourné vers les régions supérieures, il n’a pas de temps à perdre en propreté mondaine ; si pour les grandes cérémonies il consent à revêtir une simarre de soie, il se hâte de retourner à la nudité et à la vermine.

« Ne s’étonner de rien, » c’est la devise de ce sage ; et d’ailleurs les ascètes ont de tout temps pullulé dans la Thébaïde. Cheik Sélim se croit le successeur des Paul et des Marie Égyptienne ; il me parla même de se faire bâtir une colonne pour y demeurer en équilibre jusqu’à la fin de ses jours, plus près du ciel où il aspire.

Mais place à de plus grands spectacles ; Thèbes s’approche ! Passez, Konek, antique Tentyris Cléopatre éleva le temple de Dendérah ; Gamaunh, Hamamdi, riches cultures, charmants bosquets de la rive arabique. La chaîne libyque est dans toute sa puissance. À ses pieds, voici Gournah, Médinet, les Colosses, les Memnonia ; sur l’autre bord, Louqsor et Karnak développent leurs palais énormes encore pleins de la gloire et des noms de Thoutmosis et de Rhamsès.

Le temple de Dendérah.

Sur cette terre épuisée par la puissance qu’elle a nourrie, l’homme aujourd’hui tient peu de place : un bourg à Louqsor, des huttes à Médinet, à Gournah quelques tombeaux habités, voilà toute la part d’une vie rabougrie et misérable sur ces bords fameux par les dieux, les rois, les chefs-d’œuvre. Mais, dans cette vaste plaine qui repousse et forme en cirque lointain les deux chaînes riveraines, la solitude est peuplée de visions innombrables ; les nations mortes laissent quelque chose dans l’air, et les pensées volent encore où les cerveaux ne sont plus !

Louqsor, point méridional de Thèbes, sur la rive arabique, conserve deux importantes séries d’édifices. C’est d’abord, en partant du sud, le temple-palais d’Aménoplus-Memnon, relié au Nil par des propylées où nous avons compté quarante-quatre hautes colonnes. Le fond du temple se relie sans intervalle au palais proprement dit ; dans l’une des dernières salles, toutes décorées de bas-reliefs et d’inscriptions, Aménophis s’était ménagé un oratoire où il est partout représenté dans l’attitude de l’adoration ; quand il ne voulait pas aller chez les dieux, les dieux venaient chez lui. Son petit-fils, Rhamsès-Sésostris, s’est établi tout auprès. Quatre pylônes à demi écroulés donnaient accès dans une enceinte encore formée de quatre-vingts colonnes ; des colonnes partout, autant que de peupliers sur le bord de nos champs ! En avant et au nord, se dressent deux autres pylônes plus grands, gigantesques, précédés de quatre colosses qui ont dix mètres de haut ; devant le colosse oriental, comme si ce guerrier, après le combat, eût planté sa lance en terre en signe de paix éternelle, paraît le majestueux obélisque dont le nôtre fut le pendant. « Le Seigneur du monde, soleil gardien de la vérité, approuvé par Phré a fait exécuter cet édifice en l’honneur de son père Ammon-Ra, et lui a érigé ces deux grands obélisques de pierre, devant le Rhamséion de la ville d’Ammon. »

Médinet-abou. — Cour des colosses.

Une voie antique de deux ou trois kilomètres nous conduit des pylônes de Sésostris aux ruines de Karnak ; à notre gauche brille le Nil, à demi couvert encore de l’ombre de sa rive orientale ; à droite, la montagne abaissée laisse venir à nous les premiers rayons ; çà et là de grands talus de débris qui s’en vont en salpêtre, ou bien un sphinx écroulé : un millier de ces bêtes sacrées bordaient la route, mais on n’en compte plus qu’une centaine. Bientôt l’immense série d’édifices se développe à nos yeux, joignant le Nil à la montagne arabique.

Cette partie de Thèbes occupait cent trente hectares, clos d’une enceinte en briques crues visible encore par endroits ; ce qui nous reste n’est pas le dixième de ce qui a péri, et suffit pourtant à confondre l’esprit le plus audacieux. De grands pylônes, élevés et décorés par Rhamsès-Méïamoum (dix-neuvième dynastie), séparés du fleuve par des débris de colosses, de sphinx et de degrés, forment l’entrée d’une vaste cour flanquée de temples anciens, couverte de bas-reliefs par une dynastie originaire de Bubaste. Sur douze très-fortes colonnes élevées par des rois éthiopiens, une seule a été sauvée du temps. Derrière la cour, commence une forêt symétrique de colonnes parallèles ; et quel arbre atteindrait le diamètre des douze fûts géants qui marquent la travée centrale ? C’est ici la Salle hypostyle, la merveille de l’Égypte. Dans les ombres croisées de ses trente colonnades habite un peuple de bas-reliefs ; et des hiéroglyphes innombrables montent, comme un tourbillon de grêles scarabées, à l’assaut des murailles et des chapiteaux monolithes.

Karnak. — Salle hypostyle.

Entre la Salle hypostyle et la montagne se succèdent : la Galerie des colosses, dont les piliers délabrés soutiennent soixante statues énormes ; une cour jonchée de débris ; un temple de granit rose flanqué de deux séries de chambres jadis destinées à un collége de pontifes ; la Galerie des rois ou l’antique Mœris a fait sculpter le long des murs, sur quatre files superposées, soixante Pharaons, ses aïeux ; enfin de grands espaces fertiles en pattes de sphinx, en tronçons de triades de granit rose et d’albâtre, deux pylônes ruinés, deux sèkos ornés de colosses et un propylône complétement nu, qui confine au mur d’enceinte. N’oublions pas les obélisques : deux petits devant le temple rose, deux grands au milieu de la Galerie des colosses ; à la sortie de la Salle hypostyle, le plus beau de toute l’Égypte, œuvre d’une reine Amensé qui vivait au dix-septième siècle avant notre ère et se faisait appeler « le roi du peuple obéissant, la fille du soleil. »

Karnak. — Salle hypostyle : vue d’ensemble.

Au nord, les Ptolémées avaient placé des avenues de béliers, des colosses et des propylées ; il ne reste de ces splendeurs qu’un colossal propylône aux riches sculptures parfaitement conservées. Au midi, près du Nil, et se reliant jadis par quatre pylônes et une double rangée de sphinx à la Salle hypostyle, se développent les restes imposants du temple de Kons ou grand temple du sud. C’est un édifice des dix-neuvième et vingtième dynasties ; les Ptolémées y ont mis la dernière main. Enfin Auguste a terminé un petit sanctuaire dédié par Évergète le Ventru à une Cléopatre, sa femme et sa sœur.

Karnak. — Propylône nord.

Karnak et Louqsor ne sont que la moitié de Thèbes. Sur la rive gauche, Mœris, Menephta, Aménophis, Sésostris et Rhamsès III ont construit de magnifiques demeures ; les rois éthiopiens, les Ptolémées, les Antonins, ont complété ou réparé l’œuvre de leurs devanciers. La butte de Médinet est formée par les ruines du temple-palais de Rhamsès III ; l’œil perdu au milieu des cours immenses, des colonnes et des colosses, des bas-reliefs et des hiéroglyphes qui célèbrent l’apothéose du pharaon, se repose sur les proportions plus modestes d’un petit hôtel précédé de deux pylônes et d’une cour étroite ; le grand pavillon du fond présente trois étages décorés avec goût, des balcons supportés par des cariatides engagées dans le mur à mi-corps ; les sculptures intérieures sont pleines de détails intimes et familiers. Là fut le gynécée de Rhamsès, troisième du nom. À quelque distance, au pied de la chaîne libyque, le palais de Sésostris, longtemps pris pour le tombeau d’Osymandyas, jonche le sol de ses colosses et de ses murailles. En avant, dans la plaine, se dressent deux statues assises de vingt mètres de haut, élevées par Aménophis au milieu du quartier funéraire des Memnomia ; l’une est le fameux colosse de Memnon, qui, si l’on en croit les inscriptions nombreuses de témoins auriculaires, rendait au point du jour des sons harmonieux. Plus loin et plus haut, au nord, Ménephta, père de Sésostris, a bâti le palais de Kourna, de proportions modestes mais exquises, et où Champollion a vu un précieux reste de la plus belle période de l’art égyptien.

Médinet-abou. — Gynécée de Rhamsès III.

La vallée funèbre où reposent les dynasties thébaine s’ouvre dans la montagne libyque et se dirige vers l’ouest ; c’est dans ces demeures occidentales que l’esprit symbolique des pontifes a placé l’amenthi, tribunal suprême où siége Osiris assisté de Thméi (Thémis), Horus, Apis et Anubis. C’est là, dans les entrailles de la montagne, que se réunissent les quarante-deux jurés, hommes-serpents, ibis, chacals ou crocodiles ; le mort est étendu sur une bari mystique, escortée de Nephtys et d’Isis ; au pied du trône d’Osiris est un monstre où se mêlent le lion, l’hippopotame et le crocodile.

Médinet. — Palais de Rhamsès III.

D’ordinaire, les tombeaux complets sont ainsi conçus : une ouverture basse, étroite, dissimulée ; une pente roide aboutissant à une galerie spacieuse où des peintures merveilleusement fraîches rappellent les lois et les mœurs de ces temps reculés ; parfois dans les parois, de petites chambres où est traité un sujet spécial ; plus loin un pronaos, puis la salle funèbre, plus longue que large, voûtée en berceau, peinte sur toutes les faces, et au milieu, le sarcophage énorme souvent privé de sa momie qui dormait au fond de nombreuses enveloppes précieuses. Les rois dont le règne fut long ont les plus beaux hypogées, entre autres Ménephta, Rhamsès IV et V. Sitôt qu’un pharaon montait au trône, il songeait à son tombeau ; sa mort arrêtait la percée souterraine ; si bien qu’on peut mesurer l’importance du règne à la profondeur de la tombe.

Nous avions accompli notre descente aux enfers, comme les héros épiques, et après une nuit pleine de rêves monstrueux à têtes de bélier et de taureau, nous traversions mélancoliquement le Nil pour regagner Louqsor, plus silencieux que les barques funéraires guidées autrefois par Isis et Nephtys.

La triple forme des dieux, tour à tour hommes, monstres et animaux ; les pintades, les éperviers, les vautours, le disque et les cornes, tous les attributs qui surchargent la coiffure d’Ammon ou d’Isis, les ornements et les subtilités du culte, disparaissaient à nos yeux, nous laissant voir le fond du symbolisme égyptien.

La complication, plus apparente que réelle, s’explique par la nécessité d’englober, dans la hiérarchie inventée à Thèbes durant la période théocratique, tous les génies locaux, toutes les superstitions primitives. La doctrine, en elle-même, est simple et trouve ses analogues dans l’Inde et la Grèce. Elle admet que le monde est sorti de la substance infinie et féconde, dont l’analogie fit une femme, une déesse, nommée Neith, ou Bouto, ou Isis, ou Hator, ou Tméi, selon qu’on la considérait comme primordiale, nourrice, éternelle, comme féconde ou conservatrice. Neith, femme et mère sans époux, fut d’abord pourvue des attributs des deux sexes ; puis l’homme, qui est ici-bas le chef de la famille, se lassant d’adorer une femme imposa pour époux et pour maître à la déesse suprême Ammon-Ra, qui était d’abord son fils. Ainsi la société humaine eut son type dans le ciel.

Médinet. — Cour de Rhamsès.

De l’union de Neith, le chaos des germes, avec Ammon, l’intelligence et le mouvement, naît l’ordre visible, le dieu Kons, troisième personne de la triade suprême, ou plutôt unique : la triade est la loi de la hiérarchie sacrée. C’est la filière uniforme où doivent passer tous les fétiches locaux, les héros et les idées divinisés. Les dieux n’étant que des synonymes ou des subdivisions les uns des autres, se combinent entre eux aisément, sans souci d’adultères ou d’incestes apparents. Il suffit, pour ne pas s’égarer dans le labyrinthe des triades secondaires, de ramener tous les dieux à l’emploi d’Ammon et de Kons, toutes les déesses au rôle de Neith-Bouto-Isis.

Tous les dieux sont tour à tour père et fils ; quant aux déesses, jusqu’à des temps assez rapprochés, elles demeurent toujours mères et ne sont jamais filles. L’Éternel Féminin reste immuable. C’est l’Aditi Védique, la Nuit primitive d’Orphée, la Terre d’Hésiode, le Possible d’Aristote, le fond nécessaire sans lequel les efforts du principe créateur se perdraient dans le vide.

Telle est, dans ses traits principaux, la théorie qui se cache au milieu des triades sans nombre, entremêlées, combinées deux à deux, trois à trois, et toujours identiques. On peut y rattacher sans peine l’appareil des cérémonies funèbres et la religion des hypogées. L’homme sorti de Neith, d’Isis, rentre en elle et devient son époux sous le nom d’Osiris ; et, suivant la loi naturelle des métamorphoses, il renaîtra du sein d’Isis, sous la forme d’Horus. La progression de la triade n’a pas été arrêtée par la mort ; elle reprend son cours indéfini et vient se résumer dans le mot sacré Hor-Ammon, qui symbolise l’union de l’Esprit céleste avec l’Esprit humain divinisé par son union avec l’éternelle Substance.

H. Cammas et A. Lefèvre.

(La fin à La prochaine livraison.)



  1. Toutes les vues de monuments et tous les types de ce voyage ont été dessinés par M. A. de Bar : les monuments d’après les photographies de M. Henry Cammas, et les types d’après des lithographies de M. Bida, que M. Ém. Barbot a bien voulu mettre à notre disposition.
  2. Aujourd’hui vice-roi d’Égypte.