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Édouard Cornély & Cie (p. 59-62).


ix

TEMPLE DES BOUFFONS


Milan, hors la porte Volta.



De tous les lieux où rampe la fourmi humaine, il n’en est pas beaucoup où l’on puisse froncer le sourcil avec plus de dégoût, que dans le faubourg où je me mis à errer, ce jour-là.

Il est, aux portes de Milan, un théâtre monumental qui donne, soir et matin, les émotions du drame au peuple ; et d’ailleurs, quand c’est son tour d’y paraître, chacun joue son rôle dans la tragédie, et plus d’un devance le temps, parfois.

Une réunion de gens, comme à la foire, et où ne manquent même pas les bêtes, frappe d’abord la vue. Cette assemblée gesticulait étrangement ; la mimique était solennelle. Tous ces pauvres acteurs avaient endossé leurs habits du dimanche. Comme il y avait des vieillards en grand nombre, et beaucoup de petits enfants, toutes les modes se coudoyaient sur l’immense scène. Les arbres semblaient grimés ; un haut cyprès, taillé en cierge, faisait croire à un cierge noir taillé en cyprès ; mais après tout, ce n’était sans doute qu’un portant, et s’il tenait droit, c’est qu’on le dressait à force de câbles, dans la coulisse.

Comme les paysages sont à l’image de notre âme, quand ils la séduisent, la foule dans les allées de ce jardin avait les traits du faux arbre. Tous étaient ridicules, à cause de leur costume roide, et d’un air solennel, qu’ils avaient pris en entrant. Une famille était à table, mangeant des poires ; une autre entourait un fauteuil à oreilles, où un vieillard croupissait. Ils avaient tous leur air de cérémonie, empesé comme leur linge ; et les bourgeois eux-mêmes, le frac sur le dos, étaient gênés aux entournures. Ils faisaient le bras rond, comme dans les bals le jeune ouvrier offre son coude à celle qu’il préfère : car, ici ou là-bas, tout finit de la bonne manière, et par des mariages. Une femme en mantille se promenait dans une robe à cinq volants entre deux hommes blêmes, l’un grand et maigre, l’autre court et gras, mais tous les deux d’une dignité inaltérable, et vêtus d’un long manteau, précaution contre l’hiver : tous les trois allaient d’un pas si sérieux qu’on avait peine à les croire à la promenade ; cependant, comme la femme tenait un gros bouquet de dahlias stupides, l’homme maigre un parapluie, et le gras une canne à bec de canard, on ne pouvait douter qu’ils ne fussent dans cette campagne pour leur plaisir.

La foule était cossue, éloquente en ses mines, silencieuse toutefois. Les enfants eux-mêmes paraissaient soucieux ; ils veillaient à ne point salir leurs petites robes, leurs beaux souliers à lacets, ni leurs guimpes. Ils concouraient pour le prix de sagesse, sous les yeux attendris et moroses de leurs parents. Le vent ne jouait point dans les nattes des petites filles. Un marmot pourtant faisait des pâtés dans le sable, d’une bêche prudente ; il pétrissait la terre ; un autre la coiffait de son seau. Un garçon en culottes, la veste tournée en queue de poule, poussait un étrange cerceau, épais et blanc comme la pierre.

Que l’air était lourd et moqueur dans ce jardin ! On pouvait compter les mailles des dentelles sur la tête des femmes, et la brodeuse eût reconnu le point. Voici venir un vieux birbe, dont la houppelande est scellée de sept boutons d’or, sans en omettre deux à la taille, et deux autres à la pointe des basques, tel l’œil sur la plume du paon ; on reconnaît sur les boutons l’effigie du prince Eugène, et l’on admire jusqu’où un assidu des ventes a poussé l’amour de la Révolution.

Une vieille dame au nez creux, qui fit fortune dans le commerce des fruits secs, porte un collier de noisettes et trois bracelets d’avelines. Un chien suivait son maître, en tirant la langue ; un diplomate pressait un carlin sur son gilet, tandis qu’une marquise tenait un éventail et un manchon. Nombre d’hommes, le bras tendu, montraient le poing aux nuages ; quelques femmes baissaient les yeux et comptaient les boutons de leurs bottines ; une mariée, empêtrée dans son voile, ployait un front chargé de fleurs pesantes et sans parfum.

Tout ce peuple avait froid, sous la lumière jaune de l’été, en dépit des manteaux et des fourrures. Ils allaient, la plupart tête nue ; mais beaucoup aussi coiffaient le chapeau blanc, des plumes et des écharpes. Ils avaient l’air de parler haut, chacun pour son compte ; un grand nombre criaient ; quelques-uns chantaient : pas un ne semblait seulement entendre la voix de son voisin. Le geste obstiné, ils déclamaient insupportablement. Nul en fatuité ne le cédait aux autres. Ils proclamaient leurs noms et leurs qualités, avec une emphase atroce. Certes, on ne vit jamais une troupe si outrée ni si morne de comédiens.

Je m’aperçus alors que ces pauvres gens jouaient en farce la plus illustre et la plus antique tragédie du monde. Car ce théâtre, ce monument de laideur et de vanité, cette scène éhontée où la parodie de la douleur s’étale, j’en dis enfin le nom : c’est le cimetière de Milan.