Voyage de l’Océan Pacifique à l’Océan Atlantique, à travers l’Amérique du Sud/15


VOYAGE DE L’OCÉAN PACIFIQUE À L’OCÉAN ATLANTIQUE,

À TRAVERS L’AMÉRIQUE DU SUD,


PAR M. PAUL MARCOY[1].
1846-1860. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.




PÉROU




CINQUIÈME ÉTAPE.

DE CUZCO À ECHARATI.
La chronique et la tragédie (suite). — Où le voyageur, qui comptait étaler des confitures sur le pain de son déjeuner, se voit réduit à manger ce pain sec. — Le port de la Cordillère d’Occobamba. — Monologue poétique interrompu par un coup de foudre. — Rêveries philosophiques dans un sentier couvert. — Arrivée à Occobamba. — Le voyageur invoque l’appui de la justice, représentée par un alcade. — Jugement et exécution de José Benito. — Jusqu’où peut aller l’amour d’une mère. — Description d’une fontaine. — Une épaule de mouton. — Où l’auteur de ces lignes se voit contraint de faire sa soupe lui-même. — Les deux moitiés d’un fonctionnaire. — Essai sur la topographie locale. — Un déjeuner à Mayoc. — La carte à payer. — Ce qu’il en coûte de parler mariage aux veuves d’un certain âge. — Idylle d’après Théocrite. — Le logis et les poules d’Unupampa. — La ferme des patates douces. — Étymologie au rebours du bon sens. — Qui rappelle Philémon et Baucis de mythologique mémoire.

« Fils du Soleil, répondit Ollantay, je n’étais autrefois qu’un Indien obscur de la nation Poque, condamné par tes aïeux à ne porter d’autre ornement qu’un flocon de laine blanche suspendu à mes oreilles ; il te plut de m’adjoindre à la tribu des Tampus et de troquer cet ornement de laine contre un ornement de totora (jonc) ; grâces te soient rendues pour cette insigne faveur !

— Après, mon fils, dit l’empereur en ajoutant de nouvelles feuilles à la pelote volumineuse qu’il roulait déjà dans sa bouche.

— Fils du Soleil, poursuivit le cacique, ta volonté suprême a fait successivement de moi un homme libre, un noble cacique, un général illustre.

— Celui que nous appelons Ghuri (le Soleil), répondit l’Inca, prescrivit à Manco-Capac, son premier fils, d’élever aux honneurs l’homme de mérite, et d’éloigner de sa vue l’homme paresseux et lâche, qu’il flétrit de l’épithète de Misqui-tullu[2], en le vouant au mépris de ses semblables. Descendant de Manco-Capac, je dois professer ses maximes sacrées.

— Aussi, pour te prouver ma reconnaissance, poursuivit Ollantay, me suis-je attaché d’âme et de corps à ta personne, et t’ai-je aidé à conquérir tour à tour les provinces de Huancrachuca, de Cassamarquilla et de Huilcanota..

— Tu oublies la dernière, fit l’empereur en regardant attentivement son favori, celle de Cunturmarca, où tu reçus dans la poitrine cette pierre lancée par une fronde invisible dont le coup m’était destiné.

— Ton serviteur l’oubliait, en effet, dit le cacique.

— Mais le fils du Soleil s’en est souvenu et veut acquitter la dette du combat. Qu’exiges-tu de notre faveur divine ?

— Inca, murmura Ollantay d’une voix basse et presque suppliante, mon cœur et mes sens ont été surpris par la beauté de l’une de tes filles… »

À ces paroles, l’empereur bondit si brusquement sur son siége d’or, que la litière échappant aux porteurs, faillit rouler avec lui dans la poussière.

« Par le nom de Pachacamac, maître invisible de cet univers, explique-toi, misérable impur ! »

Devant cette colère de dieu couronné, Ollantay, qui déjà sans doute avait fait le sacrifice de sa vie, poursuivit ;

« Ta fille Cusi-Coyllur a daigné descendre jusqu’à son humble esclave ; une fleur d’amancaës, qu’elle m’a remise, m’a dit le secret de son cœur.

— L’nfâme ! s’écria l’empereur en cachant son visage dans les plis de sa mante ; et le Soleil dont elle descend ne l’a pas consumée… elle périra !

— Épargne ta fille ! reprit vivement le cacique ; Cusi-Coyllur n’est point coupable, et si l’un de nous doit mourir, que ce soit moi, qui ne puis être son époux !

— Son époux ! s’écria Tupac-Yupanqui, en qui l’orgueil du maître étouffa les regrets du père, tu songeais donc sérieusement à mêler ton sang d’esclave au sang des enfants du Soleil ! Et croyais-tu aussi que le descendant du grand Manco-Capac, le divin empereur de Cuzco, pourrait condescendre à cette union honteuse et nommer son gendre un Indien Poque qu’il a ramassé dans la boue ? Par la race dont je descends ! je me sentirais disposé à rire de tes prétentions extravagantes, si elles n’offensaient la dignité du Soleil ! Retire-toi, serpent que nous avons réchauffé dans notre sein : ta présence souille l’air que nous respirons. Demain, le châtiment que nous te réservons retentira dans toutes nos provinces ! »

Le cortége impérial se remit en marche, aux sons des flûtes et aux cris des bouffons, qui recommençaient leurs danses.

Ollantay, désespéré, abandonna le soir même la ville de Cuzco et partit pour le tampu que son maître l’avait autorisé à faire construire dans la vallée de Yucay-Urubamba, habitée alors par la nation Poque, à laquelle appartenait le cacique. Son premier soin, en arrivant, fut de dépêcher un messager aux tribus Pirahuas et Ayquis, ses alliées. Ce messager était porteur de quippus noirs et jaunes, qui racontaient la disgrâce du favori, les douleurs de l’amant, et concluaient par un appel aux armes. Le secours demandé ne se fit pas attendre. Deux jours après le retour du messager, dix mille Indiens, armés de lances et de frondes, occupaient les hauteurs du tampu, et n’attendaient que l’ordre d’Ollantay pour marcher sur Cuzco.

À la nouvelle de ces préparatifs de guerre, Tupac, tremblant pour la sûreté de son trône, allait envoyer au cacique rebelle des hérauts chargés de négocier un accommodement, quand un des généraux de l’empereur s’avisa, pour étouffer cette révolte naissante, d’un stratagème qui réussit à merveille. Ce cauteleux Indien, appelé Rumiñahui, franchit, par une nuit de lune, les murs du palais des Vierges et s’introduisit jusque dans la dernière cour du gynécée. Les prêtresses du Soleil, épouvantées de ce trait d’audace, ameutèrent par leurs cris les gardiens de nuit, qui s’emparèrent de Rumiñahui et le conduisirent devant le Villacumu ou grand prêtre, qui faisait aussi les fonctions de juge. La législation péruvienne punissait de mort quiconque avait osé pénétrer dans la demeure des Vierges du Soleil, et le châtiment atteignait le coupable jusqu’à la seconde génération. Quant à la femme, sa complicité une fois établie, les statuts de 1042 la condamnaient, comme les vestales romaines, à être enterrée vive. Rumiñahui, interrogé sur les motifs de ce sacrilége, répondit que la curiosité de voir de près les riches lambris de l’édifice l’avait poussé à en escalader les murs ; qu’au reste, n’ayant parlé à aucune des vierges, il ne pouvait sans injustice être condamné à mort. La sentence du profanateur fut commuée, en effet, en une flagellation publique, suivie de la dégradation de tous ses titres. Le lendemain de l’exécution, Rumiñahui disparaissait de Cuzco et allait se réfugier dans le tampu d’Ollantay, offrant à ce dernier de mettre en commun leur haine et leur vengeance.

Ollantay, informé de ce qui s’était passé par les intelligences qu’il entretenait dans la ville de Cuzco, reçut avec joie le fugitif, charmé d’avoir acquis un si puissant auxiliaire. Les deux bannis vécurent huit jours ensemble, dans une intimité touchante. Au bout de ce temps, Rumiñahui, mettant à profit la connaissance topographique qu’il avait acquise du tampu et la confiance que lui témoignait son hôte, ouvrit à l’Inca les portes de la forteresse, et lui livra Ollantay pieds et poings liés.

La vengeance de Tupac-Yupanqui fut noble et généreuse ; il réintégra le cacique rebelle dans ses anciennes dignités, et lui donna sa fille en mariage. Ollantay et Cusi-Coyllur eurent une fille, qui porta le nom d’Ima-Sumac. Quant à Rumiñahui, il n’est rien dit de la manière dont l’empereur Tupac, qu’il avait si bien servi, récompensa son dévouement infâme. Tout porte à croire que sa trahison fut oubliée au milieu de l’allégresse générale.

À cette chronique déjà trop longue, nous nous garderons d’ajouter la tragédie qu’elle inspira au poëte Antonio Valdez. Il suffira du titre de la pièce et de la désignation des personnages introduits par l’auteur dans cet acte en vers octosyllabiques, pour que le lecteur, avec la sagacité que nous lui supposons, flaire bien vite un de ces ours classiques, mal léchés et difformes, que les directeurs des théâtres repoussent impitoyablement, comme étant susceptibles de mettre leur public en fuite et d’apporter le désordre dans leurs finances.


LES RIGUEURS D’UN PÈRE
ET
LA GÉNÉROSITÉ D’UN ROI,
TRAGÉDIE EN UN ACTE, ENTREMÊLÉE DE CHANT, DE MUSIQUE ET DE DANSE.




Désignation des personnages.


PACHACUTEC, aïeul du roi régnant. PIQUI-CHAQUI, domestique de confiance
TUPAC-YUPANQUI, Inca régnant. CUSI-COYLLUR, infante, fille Tupac-Yupanqui.
OLLANTAY, général du district d’Antisuyu. IMA-SUMAC, jeune enfant, fille de Cusi-Coyllur et d’Ollantay.
RUMINAHUI, général du district d’Antisuyu. CCACCA-MAMA, 1re vieille femme.
ORCCO-HUARANCCA, général. CCOYAC, 2e vieille femme.
HUILCCAOMA, prêtre du Soleil. Un Indien de service de la tribu Canari.
HANCO-ALLIN-AUQUI, vieillard.
PITU-SALLA, jeune homme.
La scène se passe à Cuzco.


En achevant d’écrire le mot — Cuzco, — je me retournai pour voir si José Benito avait placé à ma portée le déjeuner dont je sentais que j’avais grand besoin ; mais je n’aperçus rien. Le mozo, tranquillement assis à quelques pas, tailladait avec son couteau l’écorce d’un morceau de bois.

« Eh ! mon déjeuner ! » lui criai-je.

Il se leva et alla prendre dans la sacoche aux provisions un petit pain rassis, et me l’apporta avec une boîte de confitures. Je mordis dans le pain et j’ouvris la boîte, comptant y trouver de ces fruits confits, dans la préparation desquels excellent les ménagères de Cuzco ; mais, au lieu des fruits attendus, je ne trouvai que leurs noyaux, leurs pepins et leurs queues, à demi submergés dans une mare de sirop. Sans penser à mal, je dis au mozo :

« Cette boîte est vide ; donnez-m’en une autre.

— Il n’y en a pas d’autre, me répondit-il.

— Comment, pas d’autre ? C’est là tout ce qu’on vous a donné pour moi à Urubamba ?

— C’est tout ce qu’on m’a remis pour monsieur, de la part de madame la sous-préfète. »

Je regardai José Benito dans le blanc des yeux, essayant de lire au fond de sa pensée. Évidemment, le drôle me mentait encore et se moquait de moi, bien que sa physionomie exprimât la candeur et la plus touchante innocence. Certes, doña Julia n’avait pu lui faire remettre, à titre de provisions de route, une boite de confitures à peu près vide. La déesse de Pintobamba était trop grande dame pour agir de la sorte, et ce n’était pas au moment où nous nous séparions tous les deux pour ne plus nous revoir, qu’elle eût songé à me faire une niche de pensionnaire. Le passé me répondait jusqu’à certain point du présent.

Le résultat de ces réflexions, qui me traversèrent la cervelle en bien moins de temps que je n’en mets à les écrire, fut que j’avais affaire, en José Benito, à une de ces natures foncièrement vicieuses et parfaitement incorrigibles, sur lesquelles le raisonnement, les exhortations et les bons conseils glissent sans plus laisser de traces que la goutte de pluie sur une vitre. Cette fois, je ne levai pas les yeux au ciel pour confier à ses nuages la nouvelle déception dont j’étais victime, mais pour échapper à la tentation de tomber à bras raccourci sur l’indigne mozo, dont le calme m’exaspérait, je me levai vivement, je fermai mon album, que je remis dans mes alforjas, et, fourrant mon pain dans ma poche, je remontai sur ma mule, en donnant l’ordre au mozo de marcher devant moi.

« Monsieur me dit cela bien durement, fit-il avec un soupir modulé ; est-ce qu’il me soupçonne aujourd’hui d’avoir mangé ses confitures, comme il me soupçonnait, hier, d’avoir mangé son chocolat et bu son vin ?

— Brisons là-dessus, répliquai-je au tartufe de bas étage ; marchez devant moi pour me montrer la route, et, jusqu’à Occobamba, tâchez de ne plus m’adresser la parole. Le son de votre voix choque mon oreille et me porte outrageusement sur les nerfs !

— Suis-je assez malheureux ! » murmura-t-il en poussant sa mule et mettant entre nous deux quelques pas de distance.

En ne voyant plus que le dos du drôle au lieu de son affreux visage, ma colère se calma graduellement. Mon petit pain, que je retirai de ma poche et que je mangeai jusqu’à la dernière miette, en apaisant ma faim, rendit le calme à mon esprit. L’estomac a sur nos délibérations secrètes une influence occulte, mais incontestable. À peine le mien eut-il absorbé le pain que je lui donnais en pâture, qu’il se replia sur lui-même, s’engourdit et cessa de m’importuner. Je pus alors réfléchir sur la situation et en tirer une conclusion rationnelle.

En m’offrant généreusement quelques provisions de voyage, la déesse de Pintobamba avait dû faire remettre à mon domestique une douzaine de boîtes de confitures. Une demi-douzaine de ces mêmes boîtes eussent semblé à ma noble amie un cadeau trop mesquin. Or, me disais-je, chaque boîte pèse à peu près trois livres, et dans le court espace de cinq heures à midi, l’estomac de José Benito, fût-il plus élastique que celui d’un boa, ou plus brûlant que celui d’une autruche, n’a pu absorber trente-six livres de fruits confits. Le monstre a dû cacher en chemin, soit dans le creux d’un rocher, soit sous quelque buisson, mes boîtes de confitures pour les reprendre à son retour et les vendre à Cuzco au-dessous du cours, ou en régaler ses amis et ses connaissances. Quel triste cadeau m’a fait là mon ex-maîtresse de maison ! Heureusement aucun contrat ne me lie à ce drôle, et à la première occasion je me séparerai de lui.

Cette détermination prise, je ne songeai plus qu’au paysage qui nous entourait et dont l’aspect n’avait rien de bien récréatif. En tournant le dos à l’endroit d’où je venais de faire un dessin d’Ollantay-Tampu, nous avions mis le cap à l’est-nord-est, et pris à travers le plateau un chemin qui devait nous conduire au port. Dans le pays, on appelle port, de porte, puncu, tout endroit par lequel on peut passer du versant occidental de la chaîne des Andes sur son versant oriental. Ces ports, chemins tracés par la nature, sont rares, et chaque vallée de l’Est n’en possède qu’un, qu’il faut inévitablement franchir.

La ligne presque droite que nous suivîmes nous éleva de plus en plus pendant une couple d’heures, au bout desquelles nous atteignîmes l’extrémité supérieure du plateau incliné, comme je l’ai dit, de l’est au nord. Alors nous entrâmes de plain-pied dans une région de collines basses, à travers lesquelles serpentait un chemin tracé par le pied des chevaux et des mules de charge. Le sol en était tapissé d’un gazon court et dru, dont la couleur, d’un blond verdâtre, s’harmonisait à merveille avec le bleu du ciel. Une solitude complète, un silence profond, donnaient à cette zone montueuse un caractère grandiose et presque solennel. Son niveau, d’abord à peu près plan, puis graduellement relevé vers l’est, me révéla les approches du passage de la Cordillère, dont les sommets neigeux restaient à ma droite et à ma gauche. La région des collines s’acheva et aboutit à une large chaussée dont l’extrémité se perdait dans une brume épaisse, sillonnée de temps en temps par quelques éclairs, auxquels répondait sourdement le tonnerre.

Passage de la Cordillère d’Occobamba.

Comme nous approchions de ces brouillards alpestres, que je comparais poétiquement aux sombres vapeurs de l’Averne ou du lac Stymphale, je vis José Benito, qui avait sur moi quelques pas d’avance, ralentir l’allure de sa bête, de façon à me donner le temps de le rejoindre. Bientôt nous nous trouvâmes sur le même parallèle. Alors le mozo se rapprocha sournoisement de moi.

« Bien que monsieur m’ait défendu de lui adresser la parole, me dit-il en ôtant son chapeau, je crois devoir l’avertir que nous touchons au port de la Cordillère d’Occobamba.

— Après ? fis-je en affectant de regarder ailleurs.

— Le port dépassé, continua le mozo, nous aurons une lieue à faire pour atteindre Lacay, et une demi-lieue plus loin nous trouverons un endroit appelé Sayllaplaya…

— Ensuite ?

— Le village d’Occobamba est distant de quatre lieues. En qualité de guide de monsieur, j’ai pensé qu’il était de mon devoir de lui donner ces petits renseignements.

— Merci, » fis-je sèchement.

Là-dessus, tirant la bride à ma mule et forçant l’animal de s’arrêter, je fis comprendre au mozo que mon intention était de maintenir désormais entre lui et moi une distance au moins respectueuse. Il devina sans peine ma pensée et passa outre en poussant un soupir énorme, qu’il supposait devoir éveiller ma pitié.

D’abord, quand il ne fut plus là, je ne pus m’empêcher de sourire. « Effrontée canaille ! me dis-je ensuite, il ose me rappeler son devoir comme guide et comme domestique, il me vole, il me pille, il ne me laisse rien à mettre sous la dent, et me ment avec une effronterie sans égale. — Va, sois tranquille, mozo endiablé, ajoutai-je, en arrivant à Occobamba, je te rappellerai ton devoir, en réglant ton compte et te renvoyant à Cuzco. »

Un moment distrait par cet incident, je repris, avec le cours de mes pensées, le fil de mes observations. À la large chaussée que nous suivîmes jusqu’au haut, succéda un chemin creux, espèce de rainure pratiquée dans le grès carbonifère de la montagne. Les vapeurs, de plus en plus opaques, rampaient sur le sol, s’accrochaient aux aspérités des rochers comme des toiles d’araignée, et finirent par dérober entièrement l’aspect du ciel. Le fond de la lugubre perspective, d’un ton de teinte neutre sali de bitume, était incessamment sillonné par des éclairs livides, que les roulements du tonnerre de plus en plus distincts, de moins en moins rassurants, accompagnaient d’une façon surnaturelle. On eût dit une de ces scènes des premières époques géologiques, où notre globe en proie aux convulsions de la matière ignée en fusion dans son sein, préludait dans l’ombre et le mystère à quelque enfantement laborieux. À chaque instant, je m’attendais à voir se déchirer du haut en bas ce rideau de vapeurs sinistres et quelque formation étrange se révéler à moi. « Quel dommage, me disais-je, que le vieux Gibelin qui vit tant de choses avec l’œil du rêve, n’ait pu voir avec l’œil de la réalité ce passage de la Cordillère d’Occobamba ! Quel parti magnifique il eût tiré d’un pareil site, et quels épisodes surnaturels il y eût introduits. Jamais plus beau frontispice d’enfer ne fut offert à l’imagination d’un poëte apocalyptique ! Que c’est bien là l’horrible et ténébreux chemin qui doit conduire à l’empire des ombres et des douleurs sans nom ! »

Per me si va nella città dolente :
Per me si va nell’eterno dolore :
Per me si va tra la perduta gente,

fredonnai-je aussitôt sur un air en ut mineur que j’improvisai, et où les premières syllabes de chaque vers de ce tercet revenaient à temps égaux, pareilles aux sourdes coupetées d’un beffroi. Comme je cherchais une phrase mélodique à effet pour l’appliquer au Lasciate ogni speranza, voi che’ntrate, un éclair passa devant mes yeux comme un glaive de flamme et fut instantanément suivi d’un coup de tonnerre si sec, si violent, si démesurément grossi par l’écho de la Cordillère, que, bondissant sur ma selle, j’allai tomber le nez sur les oreilles de ma mule. Cette effroyable détonation, que saluèrent à quelques pas de moi des voix bruyantes et des éclats de rire, effaroucha si fort la muse Euterpe, qui chantonnait en ce moment à mon oreille, que la céleste fille, rassemblant à la hâte sa flûte, son hautbois, ses papiers de musique, et autres attributs que lui donnent les peintres, ouvrit ses ailes d’or et remonta au ciel, me laissant sur la terre tout étourdi, et en même temps un peu intrigué de savoir quelles brutes pouvaient parler et rire de la sorte devant une des plus sombres pages du grand livre de la nature.

Ces — brutes — étaient tout simplement de pauvres Indiens des deux sexes, qui, comme moi, traversaient la Cordillère pour se rendre dans la vallée d’Occobamba. Ils me saluèrent quand je passai près d’eux. Les hommes portaient sur leur épaule la houe et la bêche du travailleur ; les femmes étaient chargées de tout un attirail de cuisine. Sur cette pyramide d’ustensiles, des marmots étaient assis à califourchon. Ces malheureux avaient abandonné par ordre leur village, leur demeure, leurs travaux respectifs, et allaient récolter, pour l’intérêt et la satisfaction d’autrui, des patates douces, de la coca, du manioc, du cacao, subir la misère, la faim, la maladie, et peut-être laisser leurs os dans la vallée… « Encore des âmes damnées qui peuvent dire adieu à l’espérance ! » pensai-je en voyant les pauvres ilotes disparaître dans le brouillard.

Quelques minutes après cette rencontre, je relevai à ma gauche deux monticules façonnés par la main de l’homme avec des ossements d’animaux, bœufs, chevaux, mules, moutons, lamas, morts de faim, de soif ou d’épuisement en atteignant à ces hauteurs. Cette décoration funèbre marquait l’entrée du passage. Je la franchis résolument comme un paladin de l’Arioste, et je me trouvai sur le revers opposé des Andes. Le brouillard était toujours des plus denses. Le vide béant devant moi m’occasionnait un froid glacial. L’onglée me prit, et mes dents commencèrent à claquer en mesure ; à l’inconvénient de ne rien distinguer à deux pas de soi, s’ajoutait la difficulté du chemin jonché de grès mouvants et d’une pente si roide, que ma mule, arc-boutée sur ses jambes de devant, pour se préserver d’une chute, marchait à la façon des écrevisses. Parfois un pavé qu’elle déplaçait roulait avec fracas au bas de la montagne et me causait un tressaillement voisin de la peur. Tout ruisselait autour de moi ; mes vêtements, pénétrés par la froide vapeur, avaient triplé de poids, et mes cheveux mouillés se collaient à mes joues. Cette marche à tâtons vers l’inconnu dura trois quarts d’heure ; puis, à mesure que j’approchais de la base de la montagne, sa pente s’adoucit, et le brouillard devint blanchâtre et de plus en plus diaphane. Bientôt il se dissipa tout à fait, et je pus jeter les yeux autour de moi. Un sol couleur d’ocre jaune, quelques pâles verdures, des buissons et des arbustes rabougris, à droite et à gauche de hautes montagnes aux sommets pelés, m’apparurent comme un spécimen de la vallée. J’avoue que ma première impression fut tout à son désavantage.

À une petite lieue du port, j’aperçus, adossée aux flancs d’un cerro, la ferme de Lacay, que m’avait annoncée José Benito. Cette bicoque, fabriquée avec des lattes et couverte en chaume, se composait de deux corps de logis. Le mozo, qui me précédait, poussa deux ou trois cris pour avertir de sa présence les habitants de cette ferme ; mais comme aucun d’eux ne parut, j’en inférai que la baraque était déserte, bien que sa porte à claire-voie restât ouverte à tout venant.

Ferme de Lacay (vallée d’Occobamba).

Sayllaplaya, que nous atteignîmes au bout d’une heure, me dédommagea un peu de l’aridité monotone du paysage à travers lequel nous cheminions depuis notre sortie du port. Des terrains d’un — beau mouvement, — comme disent les peintres, des cerros que la végétation capitonnait de velours vert, des coteaux mollement ondulés et parfois boisés de la base au faîte, donnaient à ce site un aspect, sinon tropical, du moins plantureux et récréatif. La métairie du nom de Sayllaplaya était assise sur une pelouse coupée à pic du côté du chemin et entourée de belles touffes d’arbres. À la distance où j’étais, je ne pouvais au juste reconnaître l’essence de ces derniers, mais je pensai, vu la latitude et l’endroit, qu’ils ne pouvaient être que des érythrines à fleurs de corail et des sabliers épineux (hura crepitans). Un groupe de bananiers aux larges feuilles satinées apparaissait au-dessus du chaume de la métairie et complétait sa décoration agreste.

Si les fleurs, dont la rose est le prototype, durent peu, comme l’assurent, depuis un temps immémorial, les grands et les petits poëtes, la feuille du bananier, dont ils n’ont rien dit, dure moins encore. De toutes les feuilles simples ou composées, elle est la plus fragile et la plus éphémère. D’abord roulée sur elle-même, elle grandit et s’allonge insensiblement ; puis un beau jour, lorsqu’elle a atteint toute sa croissance, elle déroule sous un rayon de soleil son vaste limbe vernissé, que la brise secoue et fouette, comme elle ferait d’un voile, et dont elle déchire aussitôt les marges en mille lanières. La feuille du bananier m’a souvent rappelé ces natures tendres et délicates qui ne peuvent s’exposer au choc des passions humaines sans en être meurtries et voir leur cœur saigner par mille blessures.

Métairie de Sayllaplaya.

Tout en philosophant sur ce sujet, car pour le moment je n’avais rien de mieux à faire, je m’engageai, remorqué par mon guide, dans un sentier auquel aboutissaient les talus d’ocre qui formaient un soubassement à la métairie de Sayllaplaya, veuve d’habitants comme sa voisine, la ferme de Lacay. Ce sentier, qu’on eût dit creusé par la roue d’un char gigantesque, était bordé par des terrains en pente couverts d’arbustes et de plantes, et jonchés de grosses pierres verdies. L’ensemble de ces choses offrait cet inextricable fouillis que la nature dispose avec une entente admirable, et dans lequel le peintre voit un motif d’étude, et le penseur un sujet de méditations. Dans ce fouillis ravissant à l’œil, la pierre semblait peser sur la plante, la sarmenteuse implantait ses griffes dans le rocher, l’arbuste tentait d’étouffer celle-ci dans ses serres noueuses, des lianes brochaient sur le tout et, venant à se rencontrer, se saisissaient et se mordaient l’une l’autre, comme deux aspics en fureur. Partout éclataient une ardeur rageuse, une âpreté d’envahissement, une opiniâtreté de résistance singulière. Chaque chose voulant être, parce qu’elle devait être, luttait désespérément pour se procurer l’air et la lumière qui lui étaient nécessaires et remplir l’espace, autant que sa puissance d’extension le comportait. Il n’était pas jusqu’au sentier qui, en s’insurgeant contre la ligne droite, ne témoignât par des détours multipliés de ce besoin de développement que la nature inflige à tous les êtres.

Près d’une demi-heure s’était écoulée depuis que nous étions entrés dans ce sentier, et le demi-jour qui y régnait, non moins que la répétition des mêmes choses, n’eût pas tardé à m’endormir sur le dos de ma mule, si le décor n’eût changé brusquement. Au sentier venait de succéder un grand espace circulaire, jonché de blocs erratiques mêlés à des arbrisseaux nains et à de gros buissons ramassés en boule. Au fond de la perspective, au pied de deux cerros boisés à leur base et dénudés à leur sommet, apparaissaient une trentaine de chaumières grises de ton et d’un aspect assez misérable.

« Occobamba ! » cria de loin mon guide en se retournant et me montrant du doigt le village. Pour toute réponse, j’éperonnai ma mule. Au bout d’un quart d’heure de marche, j’étais arrivé.

Une femme, que je trouvai accroupie devant une flaque d’eau où elle lavait des guenilles et à qui je demandai où demeurait l’alcade de la localité, me montra une chaumière édifiée à l’écart, vers laquelle je me dirigeai aussitôt. L’autocrate d’Occobamba, que je reconnus à sa chemise de tocuyo à peu près blanche, était assis sur un banc treillissé, devant la porte de sa demeure, et se taillait des sandales dans un morceau de cuir qu’il adaptait à ses plantes, afin d’en prendre la mesure exacte.

« Que Dieu soit avec toi, lui dis-je.

— Que Dieu soit avec toi, » me répondit-il.

Ce salut échangé entre nous, et voyant que l’individu, un peu surpris de mon apparition, était tout yeux et tout oreilles, je profitai de l’attention qu’il me prêtait pour lui demander si, parmi ses administrés, il ne trouverait pas un homme qui, moyennant finance, consentît à me servir de guide jusqu’à Echarati.

« Mais Echarati est dans la vallée de Santa-Ana, et nous sommes dans celle d’Occobamba, observa-t-il très-judicieusement.

— C’est vrai, dis-je ; mais tu sais ou tu ne sais peut-être pas que tout chemin mène à Rome, et qu’en tirant à droite, si je puis entrer dans la vallée de Lares, en prenant à gauche, je puis entrer aussi dans celle de Santa-Ana. Or c’est dans cette dernière que j’ai affaire pour le moment, et tu m’obligeras de me donner un guide pour m’y conduire.

— Rien n’est plus facile.

— Ce n’est pas tout, repris-je ; j’ai depuis deux jours un mozo qui me sert de guide et de domestique, et qui m’attend à quelques pas d’ici. Ce mozo, je désire le renvoyer à Cuzco, et, comme il m’est fort attaché malgré ses défauts et qu’il pourrait s’obstiner à me suivre malgré moi-même, j’ai recours à ton intervention pour l’obliger à partir sur-le-champ, en cas qu’il s’y refuse. Prends cette piastre, pour t’indemniser du dérangement que cela peut t’occasionner.

Virgen santissima ! exclama l’alcade en empochant la piastre ; où donc est ce garçon dont tu as à te plaindre ? Montre-le-moi : je puis l’emprisonner, le mettre au cepo, le faire fouetter ou rouer de coups de bâton… À ton choix !

— C’est inutile. Renvoie-le simplement, et donne-moi un homme qui le remplace.

— Viens donc ; mais, en vérité, tu es trop bon Huéracocha. Une petite correction ne m’eût rien coûté à administrer à ce drôle, et c’eût été le meilleur moyen de te prouver ma reconnaissance. »

Comme je revenais sur mes pas, accompagné de l’alcade, dont la figure bonasse et souriante avait pris subitement une expression rébarbative en harmonie avec les fonctions qu’il allait remplir, nous nous trouvâmes nez à nez avec José Benito, qui avait mis pied à terre et tenait sa mule par la bride. En apercevant le chef politique d’Occobamba, qu’il devina malgré la négligence de sa mise, comme un voleur flaire un gendarme sous un déguisement, le mozo perdit contenance et baissa les yeux.

« Voilà l’homme ! dis-je simplement.

— Avance, voleur, brigand, assassin ! » crut devoir ajouter l’alcade.

José Benito devint vert comme une olive, et, tremblant de tous ses membres, obéit à l’injonction du redoutable fonctionnaire.

« Comment, drôle, effronté, détestable coquin, as-tu pu mécontenter un aussi bon seigneur que celui que tu accompagnes ? Réponds, fils de chien, créature du diable !… »

Défilé de la vallée d’Occobamba.

À la pompe oratoire de ce début, je prévis que le discours de l’alcade durerait plus longtemps que ma patience.

« Laisse-moi régler cette affaire, lui soufflai-je à l’oreille. José Benito, continuai-je en m’adressant au mozo, à dater de ce moment tu n’es plus à mon service. Je n’ai pas besoin de te dire les motifs de cette détermination, tu les connais aussi bien que moi. Prends ces quinze francs que je t’avais promis pour n’accompagner jusqu’à Echarati ; retourne à Cuzco et tâche de devenir honnête homme. »

Le mozo s’avança avec une humilité feinte ou réelle, prit l’argent que je lui donnai et le mit dans sa poche ; mais au lieu de partir il s’appuya sur la croupe de ma monture, comme s’il allait défaillir ; sa pose indiquait un tel abattement, le regard qu’il me jeta était empreint d’une si profonde tristesse, que, sentant le courage me manquer, je détournai la tête en disant à l’alcade :

« Fais-le partir bien vite !

— Double scélérat ! cria celui-ci d’une voix furieuse, faut-il que je te fasse écorcher vif ! »

À cette menace, le mozo bondit brusquement et, retrouvant à la fois sa présence d’esprit et ses forces physiques, détala comme un cerf à travers les halliers, où nous le perdîmes de vue.

Quand le pauvre diable eut disparu, j’eus comme un remords de l’abandonner ainsi à vingt-deux lieues de Cuzco et surtout de l’obliger à traverser à pied la Cordillère que le matin il avait franchie commodément assis sur une mule ; mais l’alcade, à qui je communiquai mon idée, m’ayant assuré gravement qu’un coquin n’était jamais à plaindre avec quinze francs dans sa poche, j’abandonnai José Benito à sa destinée, comptant après tout que Mercurius, son honoré patron, saurait le conduire à bon port.

Il était environ quatre heures du soir ; considérant la journée perdue pour le voyage, j’acceptai l’hospitalité que m’offrait l’alcade, et après l’avoir chargé de conduire mes deux mules dans un corral et de pourvoir à leur nourriture, j’allai faire un tour de promenade dans le village. La plupart des hommes étaient absents ; seules, les ménagères étaient restées au logis et préparaient quelque brouet pour le repas du soir. Je jugeai ainsi de la chose au filet de fumée qui s’échappait par les parois treillissées des demeures. Un détail intime et touchant m’arrêta devant une d’elles. Une jeune femme assise à terre, dans une pose pleine d’abandon, retenait captifs entre ses jambes deux enfants de trois et quatre ans, auxquels elle prodiguait des caresses ; de temps en temps sa main s’égarait dans la chevelure ébouriffée des innocents, et y cherchait un objet invisible qu’elle portait à sa bouche après l’avoir trouvé. Je reconnus bien là cet amour maternel que ne rebute aucun obstacle, que n’effraye aucun sacrifice et qui se repaît au besoin de la vermine d’un enfant ! Heureux, me dis-je en m’arrachant ce tableau, celui que la main d’une mère débarrasse ainsi des insectes qui l’incommodent ! C’est un bonheur que Dieu m’a refusé jusqu’à ce jour, et que probablement je suis destiné à ne jamais connaître sur cette terre !

Village d’Occobamba.

En continuant mon inspection de la localité, j’avisai, adossé contre les flancs d’un cerro, et pareille, avec ses montants de granit joints par un linteau, à un lichaven celtique, la plus charmante fontaine que pût souhaiter un peintre de genre pour un premier plan de tableau. L’eau s’en épanchait comme un voile de gaze, et tombait sans bruit dans une manière de vasque pleine d’une ombre noire où les reflets du soleil couchant faisaient frétiller mille anguilles d’or. Le trop-plein de ce bassin s’échappait par-dessus des pierres moussues, et allait former au milieu du chemin une rigole cristalline ou les oiseaux du ciel et les chiens du village pouvaient se désaltérer à souhait. Des ronces-mûres, des fuchsias et des loranthées retombaient en buissons épais des flancs du cerro, et formaient un cadre de feuillage et de fleurs à cette fontaine, autour de laquelle croissaient pêle-mêle des sagittaires, des scolopendres et des hydrocotyles d’un vert sombre et lustré. Après une invocation mentale à la naïade gardienne et protectrice de ce réservoir, je bus une gorgée de son onde limpide, et n’apercevant rien qui me parût valoir une mention écrite ou un trait de crayon, je revins à pas lents chez mon hôte l’alcade.

Je le trouvai occupé à laver, dans un baquet d’eau, un morceau de mouton d’une teinte bleuâtre, dont il retirait avec soin certains corps oblongs et mouvants. D’un coup d’œil je reconnus une viande gâtée dans laquelle les vers pullulaient déjà. Après avoir manipulé cette chose et l’avoir flairée à plusieurs reprises, il me la tendit pour que je la flairasse à mon tour, mais je fis trois pas en arrière.

« Elle sent un peu, me dit-il, mais en cuisant l’odeur s’en ira. J’aurai soin, d’ailleurs, de mettre beaucoup d’oignons, de baume et de piment dans le chupè.

— Et pour qui ce chupè ? demandai-je.

— Pour toi, me dit-il ; c’est ton souper que je prépare.

— Plus souvent ! ripostai-je. J’aime mieux souper de mémoire, que de goûter à cette horreur. Est-ce que tu n’as pas autre chose à m’offrir ?

— En fait de viande, non ; mais j’ai du giraumont, des yuccas et des patates douces.

— Donne donc ; je les cuisinerai moi-même et je ferai un repas de prince. »

Retour de José Benito.

L’homme alla prendre une moitié du cucurbitacée offert, y joignit une poignée de racines et de tubercules, et vint déposer le tout à mes pieds. Je m’assis, et tirant mon couteau de ma poche j’enlevai l’écorce du giraumont, je coupai sa pulpe en menus morceaux, et j’en remplis un pot de terre dans lequel je versai une pinte d’eau avec addition de piment et de sel. Cela fait, je plaçai ma soupe sur un feu de branchages que l’alcade avait allumé, puis j’enfouis dans les cendres des racines de yucca[3], qui devaient me servir de pain, et des patates douces pour me régaler au dessert. Mon hôte suivait mes préparatifs culinaires avec un étonnement admiratif quine laissait pas que d’être flatteur pour mon amour-propre.

« C’est la première fois que je vois un caballero faire la cuisine, me dit-il ingénument.

— Bah ! est-ce que cela t’amuse ?

— Mais oui, fit-il.

— Eh bien ! lui répliquai-je, à charge de revanche ; si tu veux m’amuser aussi ou seulement m’être agréable et remplir jusqu’au bout les devoirs de l’hospilalité, éloigne de ma vue et surtout de mon nez le morceau de charogne que tu tiens à la main et dont la chaleur du foyer dilate de telle sorte les corpuscules odorants, que je sens mon cœur défaillir… »

Bien que la fin de cette phrase fût du ressort de la physique, et conséquemment inintelligible pour mon hôte l’alcade, le geste de dégoût et le jeu de physionomie dont je l’accompagnai la lui rendirent si claire et si saisissable, qu’il se leva et alla accrocher au fond de la chambre l’épaule de mouton dont le fumet commençait à m’incommoder. Ce soin pris, il revint s’asseoir près du feu, qu’il alimenta de bûchettes, pendant qu’à l’aide d’une cuiller de bois je faisais fondre ma citrouille, tout en retournant mes racines sur les braises incandescentes.

Après une heure d’attente, je jugeai ma soupe épaissie à point et, l’ayant retirée du feu, j’en versai la moitié dans une écuelle que j’offris à mon hôte. Je partageai également avec lui mes tubercules, et tout en mangeant et l’interrogeant sur lui-même, je ne lui cachai pas mon étonnement de n’avoir trouvé sous son toit ni épouse, ni gouvernante, ni mozita quelconque qui semât quelques fleurs sur son existence et fît des reprises perdues à ses pantalons.

« J’ai eu deux femmes légitimes, me dit-il avec un soupir, et pas une ne m’est restée…

— Mortes toutes les deux ! exclamai-je.

— Hélas ! fit-il.

— Conte-moi donc ton histoire, mon hôte ; cela fait tant de bien d’épancher son cœur dans le cœur d’un ami et tu ne peux douter que je ne sois le tien, après avoir partagé fraternellement avec toi ma soupe au giraumont et mes patates douces.

— Voilà la chose, me dit-il. Ma première épouse avait le goût des liqueurs fortes. Comme elle s’enivrait du matin au soir et prêtait à rire aux autres femmes du village, j’imaginai, pour la corriger de ce défaut, de la bâtonner rudement. Elle s’entêta, je tins bon. Un jour qu’elle avait bu plus que de coutume, je la cognai si fort qu’elle ne se releva plus.

— Diable ! tu as eu la main malheureuse ; il est vrai que l’ivrognerie est un triste défaut ! Néanmoins, s’il fallait assommer tous les gens qui s’enivrent, plus des trois quarts du genre humain y passeraient. Enfin le mal est fait ; n’y songeons plus. Et comment perdis-tu ta seconde femme ?

— Un de mes voisins lui faisait la cour, et la malheureuse le laissait faire. Plusieurs fois je l’avais battue et raisonnée à ce sujet, mais ni coups ni raisonnement. n’avaient de pouvoir sur elle ; c’était une de ces natures de mules qui s’entêtent et se laisseraient assommer sur place plutôt que de céder. Comme elle rentrait au logis après un jour d’absence, ayant oublié de me laisser de quoi manger, je lui lançai une cruche à la tête et l’éborgnai. C’était peu de chose en comparaison des avanies qu’elle m’avait faites ; mais elle m’en garda rancune et disparut le lendemain, après avoir fait un paquet de ses hardes. Depuis, je ne l’ai plus revue.

— Une femme borgne est assez facile à reconnaître dans la foule ; en cherchant la tienne, tu la retrouveras.

— La chercher, Dieu m’en préserve ! c’est bien assez de deux essais de mariage ! Qui sait si la troisième femme que je pourrais prendre ne me jouerait pas quelque tour pendable ! Non, non ; mieux vaut pour moi rester veuf et tranquille dans ma maison ; pour une goutte de miel que vous donne la femme, elle vous fait avaler une outre de fiel ! »

Fontaine à Occobamba.

Je gardai le silence par politesse. L’opinion de mon hôte pouvait être erronée, mais je m’abstins de la discuter. Toutes les opinions sont libres.

Au bout d’un moment que j’employai à fumer une cigarette, voyant que l’alcade imitait mon mutisme et semblait absorbé dans les souvenirs de son passé, je l’arrachai à sa méditation en lui parlant du guide qu’il m’avait promis pour continuer mon voyage. Il sortit pour l’aller chercher.

Resté seul, je pris la torche résineuse qui nous servait de luminaire et j’inspectai minutieusement l’intérieur du logis. À la saleté repoussante qui caractérise au Pérou la chaumière de l’indigène, s’ajoutait le tohu-bohu que présente en tous lieux le ménage de l’homme voué au célibat. À l’aide d’une fourche et d’un râteau de bois que je découvris dans un coin, je parvins à déblayer un espace de quelques pieds carrés que je recouvris avec le tapis et les pellons de mes deux selles. J’achevais à peine de dresser cette couche du voyageur, que l’alcade rentra accompagné d’un homme d’un certain âge, proprement vêtu et dont la physionomie me revint assez.

Comme je l’examinais de la tête aux pieds avant d’entamer la négociation :

« Tu peux avoir une entière confiance en Miguel, me dit l’alcade ; c’est un brave garçon, actif, diligent, et qui connaît tous les détours des trois vallées de Lares, d’Occobamba et de Sauta-Ana. »

Si mon hôte disait vrai, un pareil homme était une véritable trouvaille. Mais la mauvaise idée me vint qu’en cette circonstance l’alcade pouvait jouer le rôle de compère et me donner, pour m’accompagner, un mozo quelconque avec lequel il était convenu de partager le prix du voyage. De pareils marchés entre les fonctionnaires et leurs administrés m’étaient connus depuis longtemps. Craignant d’être pris pour dupe et d’avoir affaire à un guide ignorant des localités, je ne vis qu’un moyen de sortir d’embarras, c’était de lui faire subir préalablement un examen en règle.

« Puisque tu connais si bien le pays, dis-je à l’homme, fais-moi le plaisir de m’apprendre à quel endroit de la vallée de Lares correspond ce village d’Occobamba ?

— En prenant à travers les cerros et marchant tout droit, vous arriverez au village de Quillca.

— Et du côté de la vallée de Santa-Ana ?

— Vous tomberez juste entre Yanamanchi et Pabellon-Pata.

— Mon intention est de longer, jusqu’à sa dernière estancia habitée, cette vallée d’Occobamba que je ne connais pas encore, puis ensuite d’entrer dans la vallée de Santa-Ana. Combien trouverai-je d’estancias en chemin ?

— Sept, à partir de ce village.

— Et la distance du trajet ?

— Vingt-cinq lieues jusqu’à l’hacienda de la Lechuza, soit deux jours de marche.

— Est-ce là que nous prendrons la route de Santa-Ana ?

— C’est là ; au delà de la Lechuza on ne trouve plus d’endroit habité, et vous seriez obligé de passer la nuit en plein air. Donc, en quittant la Lechuza, nous monterons vers les hauteurs qui séparent Santa-Ana d’Occobamba, et nous descendrons avec la rivière d’Alcusama au village de Chaco. »

L’auteur faisant une soupe, à Occobamba.

Décidément, pensai-je, l’alcade a eu raison de me vanter son protégé. Cet homme est un véritable dictionnaire géographique.

« À demain de bonne heure, » dis-je à l’Indien en lui donnant deux réaux de llapa ou bonne-main, qui me valurent force remercîments accompagnés de révérences.

L’homme se retira, me laissant en tête-à-tête avec l’alcade. Comme nous n’avions rien d’intéressant à nous dire, après avoir échangé quelques monosyllabes et quelques bâillements, chacun de nous alla s’étendre sur son grabat. J’ignore si le sommeil de mon compagnon fut troublé par l’apparition de ses deux épouses, mais le mien fut calme et profond comme celui du juste, et je me réveillai au petit jour sans avoir changé de posture.

Fidèle à la consigne que je lui avais donnée la veille, mon guide m’attendait devant la porte. L’alcade alla chercher les mules et sella lui-même celle que je montais, pendant que Miguel harnachait la bête qui, après avoir servi à José Benito, allait lui servir à lui-même. Je pris congé de mon hôte et partis chargé de ses vœux pour mon bonheur futur.

Le soleil ne tarda pas à dépasser la chaîne des cerros qui forment à droite la borne naturelle de la vallée. Les touffes d’arbres et les buissons des escarpements, illuminés par ses premiers rayons, formaient, avec les anfractuosités de terrains encore plongés dans une ombre bleuâtre, des oppositions d’une grâce et d’une fraîcheur idéales. Entre deux croupes de montagnes boisées, reluisait comme un trait d’argent la rivière d’Occobamba descendue des hauteurs. Son murmure, mêlé à ces rumeurs confuses que le jour éveille dans la plaine ou dans les forêts, et qui sont comme l’hymne matutinal que la création chante au Créateur, ce murmure caressait doucement l’oreille et faisait passer dans l’esprit mille visions charmantes, mille choses ailées que la plume ou le pinceau est inhabile à retracer. Devant ces splendides tableaux de la nature, le véritable poëte sera toujours celui qui sentira le plus et qui exprimera le moins.

Après un certain temps de marche à travers des sites tantôt arides et tantôt décorés d’une maigre végétation, nous nous rapprochâmes de la rivière, qui coulait ou plutôt roulait dans la direction du nord-est sur un lit de cailloux qu’elle entre-choquait bruyamment. Nous la passâmes avec de l’eau jusqu’à la sangle de nos bêtes, bien que devant nous, à peu de distance, il se trouvât un pont destiné à faciliter le transit entre les deux rives. Mon guide, à qui je demandai pourquoi il préférait cette voie à l’autre, me répondit que les pieux du pont que j’apercevais étaient plus qu’à demi pourris, et qu’en passant dessus nous eussions couru le risque de le voir s’abîmer sous nous. Je remerciai vivement Miguel de l’intérêt qu’il portait à nos deux personnes ; une chute de quinze pieds, au milieu d’un courant rapide encombré de pierres, ayant un côté pittoresque, mais pouvant être dangereuse.

Le pays que nous traversions n’avait ni chemins ni sentiers apparents, et nous réglions notre marche sur le cours de la rivière, rasant la berge ou nous en écartant selon les accidents du site ou les mouvements du terrain. La végétation, presque nulle sur la rive gauche, du côté de Santa-Ana, n’offrait rien de bien remarquable sur la rive droite, du côté de Lares. Mais en voyage il faut savoir se contenter de ce que Dieu vous donne, et j’acceptai volontiers comme distractions botaniques les plantes grêles, les buissons rabougris et les maigres arbustes qui défilaient successivement sous mes yeux.

Miguel, à qui je fis part des tiraillements d’estomac que je ressentais, et qui par appétit ou par sympathie en ressentait d’exactement pareils aux miens, me dit que nous réparerions nos forces à Mayoc, une métairie dont la propriétaire, veuve encore jeune et sans enfants, lui était particulièrement connue.

La vue de cette métairie de Mayoc, ou nous arrivâmes sur les onze heures, n’éveilla pas chez moi un grand enthousiasme artistique, mais elle redoubla ma faim. Quand la maîtresse du logis, grosse matrone vêtue d’une simple chemise et d’un jupon de laine, apparut sur le seuil, pour disposer son esprit à la bienveillance je lui souris en m’informant de sa santé et lui demandant si son sommeil de la nuit passée n’avait pas été troublé par de mauvais rêves. Pareille demande de la part d’un homme qu’elle voyait pour la première fois la surprit un peu, et la fit sourire, et comme des gens qui s’abordent en souriant sont tout près de s’entendre, mon guide avait à peine fait part à son amie de notre envie de déjeuner, que la digne femme se mettait en mesure de nous satisfaire.

Métairie de Mayoc.

Bientôt accroupi près du feu que j’alimentais de branchages, j’entendais avec une émotion difficile à rendre le bruit que faisait la marmite en terre dans laquelle trois cochons d’Inde, entourés de légumes, s’élevaient, s’abaissaient et tourbillonnaient au milieu des remous d’écume formés par le bouillonnement de l’eau. Ô poésie de l’estomac, pour n’être pas d’une nature éthérée, tu n’en es pas moins admirable, et tes ravissements ne le cèdent guère à ceux de l’esprit ! Parfois, en écrivant ces lignes, le souvenir de mes fringales du désert me revient à l’idée et me donne, avec des retours de jeunesse, des velléités d’appétit ! Je me sens libre, fier, ardent, enthousiaste et disposé à manger, sans les faire cuire, de vulgaires trognons de choux ! Mais ces élans de l’estomac et de la pensée durent peu, et je retombe sur moi-même, ramené par la loi des choses au sentiment d’une amère réalité !

La chupè aux cochons d’Inde que notre hôtesse ne tarda pas à nous servir me parut plus substantiel que ma soupe au giraumont de la veille. Tout en mangeant et regardant la bonne femme qui s’empressait autour de nous, il me vint une idée que je communiquai à Miguel entre deux bouchées. Cette idée, que je croyais lumineuse, le fit rire aux éclats. Craignant que la veuve, qui ne nous quittait pas des yeux, n’attribuât à quelque remarque inconvenante de ma part l’hilarité intempestive de mon guide, je priai celui-ci de lui en expliquer la cause, ce qu’il fit, mais non sans rire sur nouveaux frais.

À peine la digne femme eut-elle su que j’avais eu l’idée qu’en qualité de veuve elle aurait dû se remarier avec un homme veuf, et que le veuf que je croyais devoir lui convenir était l’alcade d’Occobamba, que sa figure, jusque-là souriante, prit subitement une expression de colère mélangée de dédain.

« Je ne suis pas assez embarrassée de ma personne, dit-elle, pour épouser un monstre, un excommunié, qui a tué sa première femme et défiguré sa seconde !

— Raison de plus pour qu’il devînt l’esclave de sa troisième, insinuai-je adroitement ; cet homme, chère hôtesse, sait qu’il a beaucoup à se faire pardonner, et vous seriez pour lui l’ange de la miséricorde.

— Je ne suis pas un ange, me répliqua sèchement la commère ; les anges sont au ciel avec le bon Dieu ! »

Je crus prudent de borner là cette conversation et d’expédier au plus vite mon déjeuner. Le baromètre humoristique de la patronne venait de descendre à tempête, et soit que ma proposition l’eût blessée comme femme, soit qu’elle lui rappelât avec amertume que le veuvage ou le célibat n’est pas précisément, comme le prétend saint François de Sales, l’état par excellence de la nature humaine, son air était devenu aussi rogue, qu’à notre entrée il m’avait paru bienveillant. Le diable, pensai-je, nous punit toujours de nos bonnes pensées, quand il ne nous châtie pas de nos bonnes actions. J’achevai de déjeuner et demandai à notre hôtesse à combien se montait la dépense.

« C’est deux piastres, » me répondit-elle en allongeant la main et détournant la tête.

Je déposai dans cette main la somme demandée et qui représentait six fois la valeur de mon déjeuner ; puis j’ajoutai mentalement : Paul Marcoy, mon ami, tu n’es qu’un imbécile. On ne doit jamais parler d’hyménée aux veuves qu’on ne connaît pas.

L’ombre de dépit qu’avait pu m’occasionner cet incident se dissipa après quelques minutes de marche ; en tournant le dos à la colline de Mayoc, nous entrâmes sous le couvert d’une oasis, dont la fraîcheur, entretenue par le voisinage de la rivière, me parut d’autant plus appréciable, que la plénitude de mon estomac redoublait pour moi la chaleur et l’éclat du jour. À travers cette oasis, formée par des massifs de bambusacées, des robiniers et des plantes grimpantes, serpentait un de ces chemins qu’on aimerait à suivre le soir sous un rayon de lune, en rêvant à ce qu’on désire ou en jouissant de ce qu’on possède.

L’endroit semblait avoir été tracé d’après les cartons de Théocrite ou de Virgile, et dégageait un parfum d’églogue qu’on respirait avec plaisir. On n’y voyait, il est vrai, ni bergères dans le genre de Glycère et d’Amaryllis, ni Corydon dialoguant avec un Alexis, à l’aide de dactyles et de spondées ; les violettes non plus n’y croissaient pas à côté des narcisses, et j’y cherchai vainement l’ombre d’une amarante. Mais l’herbe drue, émaillée de fleurettes, les roches tapissées de mousse, la rigole courant sans bruit sur un lit de sable, s’y mêlaient et s’y combinaient de façon à produire d’heureux motifs. Une admirable symphonie égayait cette solitude où, à défaut de Philomèle, des oiseaux du pays qu’on ne voyait pas, faisaient assaut de vocalises et brodaient, sur la basse continue de la rivière qui grondait à vingt pas, de ravissantes fioritures. L’immense futaie était à la fois une volière et un orchestre. Un instant j’eus l’idée de faire un croquis de ce lieu choisi, mais quel trait du crayon ou quel ton de la palette eût rendu ce murmure, cette fraîcheur, cette harmonie, ce voile de poésie enfin, qui, pareil au ventus textilis de Pétrone, l’enveloppait comme une gaze. Je remis donc dans mes sacoches l’album que je venais d’ouvrir, comprenant que le gracieux paysage n’était qu’un de ces souvenirs charmants qu’on conserve dans la mémoire, comme on garde un parfum subtil dans un flacon scellé.

Pendant le temps que nous passâmes dans ce chemin couvert, je m’imaginai voyager en rêve, et, pour compléter l’illusion, je fermai les yeux à demi, laissant les détails se fondre dans les masses et me contentant de prêter l’oreille au chant des oiseaux. Soit que l’orchestre invisible me berçât doucement, soit que le demi-jour, imprégné de fraîcheur, invitât au sommeil, je commençai par m’assoupir et finis bientôt par dormir tout à fait. Un faux pas de ma monture me réveilla en sursaut. En ouvrant les yeux, je ne pus retenir une exclamation de surprise : le site avait totalement changé d’aspect, les arbres avaient disparu, les oiseaux avaient pris leur vol, et de grands espaces sablonneux, couverts par les derniers débordements de la rivière, alternaient avec des trapèzes de gazon jauni et de grosses roches à demi enfouies dans le sol. Ces changements de décors à vue sont fréquents dans les vallées de Lares, d’Occobamba et de Santa-Ana. Ils n’ont d’autre cause que la direction de ces mêmes vallées, qui se déroulent parallèlement à la Cordillère, au lieu de s’en séparer brusquement, comme les vallées de l’est, comprises entre Paucartampu et les Yungas de la Bolivie.

Nous cheminâmes près d’une heure à travers ce site, qui, par son aridité, me rappelait les punas de la Cordillère, comme, par la pureté du ciel et l’éclat du soleil, il me reportait en idée dans les gorges de la côte du Pacifique. Je reconnus bientôt, aux pentes brusques des terrains, que nous approchions d’une autre zone. La région morne finit en effet par rester derrière nous, et le réveil de la végétation nous fut annoncé par quelques lantanas aux feuilles visqueuses et par des buissons de mimosas, dont les petites fleurs en boules, d’une nuance rose-lilas, avaient l’odeur pénétrante du patchouly.

Comme nous franchissions un dernier groupe de collines qui forment comme la limite nord-nord-est de ce désert, nous vîmes, dans une perspective lumineuse, se dresser devant nous un piton conique à demi revêtu de végétation ; sa teinte, d’un vert sombre, se détachait admirablement sur l’outremer du ciel. Mon guide, à qui je demandai le nom de cette montagne isolée, me dit qu’elle s’appelait la Cuesta d’Unupampa, et me montra en même temps à droite, à demi cachée dans les arbres, une maisonnette qui portait également le nom d’Unupampa.

La Cuesta d’Unupampa.

La métairie d’Unupampa, ombragée par des érythrinas centenaires, était close et muette quand nous passâmes devant elle ; seules, quelques poules noires, à crête rouge, qui gloussaient et picoraient dans les broussailles, animaient le paysage et égayaient un peu les abords du logis. Je regrettai que leur propriétaire ne fût pas là pour lui en acheter quelqu’une, l’emporter suspendue par les pattes à l’arçon de ma selle, et, le soir venu, lui tordre le cou pour en faire un bouillon. Mais Miguel m’ayant assuré que l’hacienda d’Uchu, où nous terminerions l’étape, abondait en volatiles de toutes sortes, je laissai les poules d’Unupampa à leurs affaires et n’emportai qu’un croquis du logis auquel elles appartenaient.

Métairie d’Unupampa.

De nouveau nous nous dirigeâmes vers la rivière, que nous traversâmes sur une passerelle dont un aquarelliste eût tiré un excellent parti ; rien n’y manquait : ni les pieux verdis et tortus, mi-partis d’ombre et de lumière, ni les lentilles d’eau et les conferves simulant un gazon épais, ni les touffes de plantagos et d’aroïdées, étalant au fil de l’eau leurs feuilles lustrées que le courant lutinait, froissait et submergeait incessamment.

Une fois sur la rive gauche, Miguel crut devoir m’avertir que le soleil n’était plus au zénith et qu’il nous restait encore huit lieues à faire pour arriver à Uchu. C’était me dire clairement qu’au lieu de bayer aux corneilles ou de m’amuser à ramasser des cailloux et à cueillir des fleurs, je ferais mieux de piquer ma monture pour que la nuit ne nous surprît pas en chemin. L’avis, tout indirect qu’il fût, me parut judicieux, et j’eus d’autant moins de peine à le suivre, que la vallée n’offrait, en cet endroit, rien de curieux ou seulement d’intéressant. Nous marchâmes bon train jusqu’à l’hacienda de los Camotes (Batata convolvulus), où, sur la foi de cette appellation, je m’attendais à voir des champs ensemencés de ces patates douces dont la corolle régulière est d’un violet si doux à l’œil et les tubercules si sucrés au goût ; mais je n’aperçus, au sommet d’un monticule, qu’une maisonnette en pisé, composée de deux pignons coiffés de chaume et reliés par une varanda. Un jardinet planté d’oignons, de choux et de citrouilles se rattachait à la bicoque et complétait sa physionomie. Je fis une moue de dédain et passai outre.

Hacienda de los Camotes.

À cent pas de là, j’eus l’idée de demander à Miguel d’où venait, à l’hacienda de los Camotes, son nom de patates douces.

« C’est peut-être parce qu’on y élève beaucoup de moutons, » me répondit-il.

La réponse, on en conviendra, était assez saugrenue pour motiver de ma part un éclat de rire. Si je gardai mon sérieux, ce fut uniquement pour ne pas désobliger mon guide et lui faire comprendre qu’il venait de dire une niaiserie.

Des Camotes à Tiocuna (le berceau de l’oncle), nous mîmes trois heures de marche. En atteignant ce dernier point, nos mules, un peu surmenées, soufflaient et renâclaient si bruyamment, que nous nous arrêtâmes un moment pour les laisser reprendre haleine. Pendant qu’elles se reposaient, je donnai un coup d’œil d’amateur à la ferme de Tiocuna et au site qui l’encadrait. La ferme ou la maison offrait deux parties très-distinctes : une, démantelée, avec son toit effondré et ses pieux debout sur un soubassement en ruine ; l’autre, intacte, pourvue d’une porte et d’une fenêtre, et couverte d’un toit de chaume à peu près neuf. Toutefois cette opposition de vieux et de neuf n’avait rien de bien pittoresque, et le site n’était pas de nature à le mettre en relief. Un cerro d’une pente roide, avec quelques buissons accrochés çà et là, un goyavier tortu, penché sur la maison, en formaient les traits principaux. L’air de tristesse répandu sur cette demeure s’augmentait encore de la présence de ses propriétaires, deux vieillards, homme et femme, bistrés de teint, hâves, tannés, décrépits, conjugalement assis côte à côte sur un banc de bois, et paraissant réchauffer au soleil leur sang glacé par l’âge. Je crus voir Philémon et Baucis de mythologique mémoire. Comme je n’étais pas Jupiter, pour mettre à l’essai l’humeur hospitalière de ces deux êtres vénérables, je me contentai de leur adresser de la main un geste d’adieu, et, remontant sur ma bête, je m’éloignai du — berceau de l’oncle — sans daigner m’enquérir de la cause à laquelle le logis devait ce nom singulier.

La ferme de Tiocuna (le Berceau de l’oncle).


Paul Marcoy.

(La suite à la prochaine livraison.)



  1. Suite. — Voy. t. VI, p. 81, 97, 241, 257, 273, t. VII, p. 225, 241, 257, 273, 289, t. VIII, p. 97 et la note 2.
  2. Os paresseux. — Littéralement : os sucrés.
  3. Jatropha Manihot