Voyage de l’Océan Pacifique à l’Océan Atlantique, à travers l’Amérique du Sud/05

Cabana et Cabanilla.


VOYAGE DE L’OCÉAN PACIFIQUE À L’OCÉAN ATLANTIQUE,

À TRAVERS L’AMÉRIQUE DU SUD,

PAR M. PAUL MARCOY[1]
1848-1860. TEXTE ET DESSINS INÉDITS




PÉROU.




DEUXIÈME ÉTAPE.

D’AREQUIPA À LAMPA.
Cabana et Cabanilla. — Un prêtre selon l’Évangile. — Qui traite d’un colibri géant et de renoncules naines. — Aspect de Lampa à la nuit tombante. — Un négociant en rouenneries. — Manière d’honorer les saints. — De la fraise du Chili et de son emploi comme stimulant bachique. — Un lendemain de fête.

Pendant que mon souper cuisait, un bruit de voix s’entendit au dehors. « C’estJuan qui revient de la mine avec des amis, » dit la femme. Comme elle achevait, la porte s’ouvrit et quatre Indiens, enveloppés jusqu’aux yeux dans leurs ponchos rayés, parurent devant nous. En trouvant des inconnus établis chez eux, ils ne purent dissimuler une grimace ; mais Ñor Medina leur ayant souhaité la bienvenue, et la femme ayant montré à son mari la demi-piastre qu’elle avait reçue, leurs physionomies, un instant hostiles, se déridèrent et sourirent à l’unisson. Tandis que les nouveaux venus se débarrassaient de leurs mantes, la femme alluma une de ces torches résineuses enveloppées dans des spathes de bananier et qu’on tire des vallées de l’Est. À la clarté de ce luminaire, qui jetait plus de fumée que de flamme, les Quechuas s’assirent à terre, tirèrent de leurs bissacs une écuelle de bois qu’ils tendirent à l’hôtesse, que celle-ci remplit jusqu’aux bords d’élagua fumante.

Alors commença une pantomime assez amusante, et dont se fût inspiré volontiers Pierrot-Debureau. Chaque Indien, en recevant son écuelle pleine, la plaça en équilibre sur la pointe de ses cinq doigts, et, lui imprimant un mouvement giratoire, commença de laper la portion de bouillie légèrement refroidie par son contact avec le bois. La rapidité avec laquelle ces braves gens manœuvrent leur sébile, les clignements d’yeux et les jeux de physionomie dont ils accompagnaient cette opération, constituaient un spectacle si neuf et si bizarre, qu’en les regardant faire j’oubliai que je n’avais rien pris depuis le matin.

Ñor Medina me le rappela en m’annonçant que le souper était servi. Il avait étendu à terre, en manière de nappe, le tapis de ma selle, placé au milieu la terrine et son contenu, affilé un morceau de bois destiné à remplacer la fourchette absente et mis à ma disposition un pot d’eau glacée. Je n’eus plus qu’à m’exécuter. J’achevai mon repas, et voyant que l’arriero accaparait à son profit les restes du souper, je le priai d’offrir à la maîtresse de céans, en témoignage de ma parfaite estime, un membre quelconque du volatile dont la chair coriace avait lassé mes muscles maxillaires. L’homme obéit avec empressement. Seulement, au lieu d’une aile ou d’une cuisse que j’aurais désiré voir offrir à notre hôtesse, ce fut un débris de carcasse qu’il lui donna, mais que celle-ci n’en suça pas moins avec un plaisir évident.

« Pauvre apuhualpacuna, dit-elle en se léchant les doigts, si quelque chose peut le consoler à présent, c’est de penser qu’il a été mangé par un caballero d’Espagne. »

La séance ne tarda pas à être levée. Les Quechuas, après s’être consultés à voix basse, disparurent en nous saluant d’un : Quendense con Dios. Au remue-ménage qui se fit dans la hutte voisine, je compris qu’ils se disposaient à y passer la nuit et nous abandonnaient l’entière possession de la pièce où nous nous trouvions. L’Indienne me confirma dans cette idée en ajoutant quelques poignées de crottin sec au feu sur le point de s’éteindre et en allant rejoindre son mari. Restés seuls, nous étendîmes nos pellons à quelques pas de l’âtre, et nous nous laissâmes choir dessus tout habillés. Cinq minutes après, nous dormions comme des bienheureux.

Le lendemain, à six heures, nous nous mîmes en route. Les terrains présentaient de l’ouest à l’est une déclivité très-prononcée. À nos pieds, le paysage était caché par une brume blanche et épaisse dont le soleil, qui dépassait déjà l’horizon, colorait faiblement les bords. À mesure que nous descendions, le brouillard montait. Bientôt toute la partie inférieure des plateaux se dessina très-nette et très-distincte, tandis que le ciel restait voilé par l’épais amas de vapeurs. Au bout d’un moment, ces vapeurs commencèrent à se mouvoir et à rouler sur elles-mêmes, et passèrent du blanc opaque au roux transparent ; puis l’immense rideau se déchira, nous laissant voir dans toute leur splendeur le bleu de l’éther et l’orbe du soleil levant.

De Compuerta à Cabana, où devait se terminer notre journée, on compte seulement six lieues, mais de ces lieues hispano-américaines qui équivalent à neuf lieues de France. En outre, le paysage, des plus insignifiants, n’offre dans son ensemble que de l’herbe rase et des pierres, et le touriste qui voyage pour se distraire court risque de s’ennuyer mortellement. Mais le savant, l’amant de Flore ou de Cybèle, peut y trouver matière à sonnets et à jouissances. Grâce aux lunettes qu’il porte d’habitude, lesquelles grossissent les objets et parfois les lui font voir doubles, il découvre dans l’herbe des fragosas rameux d’une taille lilliputienne, des fleurettes acaules, gentianes, vernerias, loasas, lysipomias, lobélies, etc., blanches pour la plupart et qui justifient le dicton local : Oro en la costa y plata en la sierra[2].

Du végétal, si ce même savant passe au minéral, là où le touriste n’a vu que des pierres, lui voit, toujours aidé de ses lunettes, de puissantes collines de porphyre trapéen, mélangé de feldspath nitreux et d’amphibole, et reconnaît la qualité des matériaux employés par les Incas dans leurs belles constructions des onzième et douzième siècles.

Comme je ne voyageais ni en savant ni en touriste, mais en homme affairé, je ne cherchais dans le paysage ni distractions ni découvertes. Toute mon attention était concentrée sur ma mule que j’excitais de la voix et de l’éperon, en écoutant, sans y répondre, le bavardage soutenu de mon guide.

Depuis notre sortie de Compuerta, nous avions longé constamment les bords de sa rivière, afin d’éviter les montées et les descentes que nous eût occasionnées une marche en ligne directe vers le village de Cabana. Cette détermination avait été prise par Ñor Medina, non pas en vue de mon bien-être et de mon agrément, comme on pourrait le croire, mais seulement pour ménager les forces de ses bêtes, que ces passages successifs du nadir au zénith, disait-il, ennuyaient et lassaient considérablement. Tout autre à ma place se fût récrié et eût exigé que le digne arriero suivît la ligne horizontale, d’autant plus que la ligne courbe décrite par le chemin dont il avait fait choix allongeait quelque peu l’étape. Si je n’en fis rien, c’est qu’une considération d’amour propre m’en empêcha. Je craignis de prêter à rire au brave homme, qui n’eût pas manqué de trouver extraordinaire qu’un voyageur se plaignît pour une lieue de plus qu’on l’obligeait à faire, quand de gaieté de cœur il en faisait lui-même vingt-six pour éviter de suivre la grande route.

Le soleil monta, les heures se succédèrent. La rivière de Compuerta, lasse de couler au sud-est, dévia à l’est et tourna au nord. Les terrains prirent une pente plus décidée. En ce moment nous devions être, nautiquement parlant, par le travers de Chucuytu. Le lac de Titicaca arrondissait, à quinze lieues de là, son immense vasque, et si quelque montagne se fût trouvée par hasard devant nous, debout à son sommet, nous eussions découvert la lagune sacrée, les treize îles disséminées sur sa surface et les quatorze rivières qui lui tributent leurs eaux. Dans l’impossibilité de récréer mes yeux par le spectacle de cette mer alpestre, tantôt endormie, tantôt furieuse, et qui domine de près de douze mille huit cents pieds le niveau de deux océans, j’évoquai jour par jour, pour me distraire, l’heureuse époque où, l’esprit débarrassé de tous soucis, je vagabondais sur ses plages, cherchant à surprendre dans leurs jeux aquatiques, mais sans jamais les découvrir, l’araignée verte, le tourniquet et le triton barbu, dont parle le P. Valera dans son Histoire naturelle du Pérou. Vainement aussi j’écartais les joncs et les roseaux pour y trouver le polygonium amphibium, qu’y vit fleurir le même père. Rebuté par mes recherches infructueuses, je m’arrêtais alors pour grignoter quelque biscuit ou faire des ricochets avec les cailloux blancs et noirs du rivage. Hélas ! que le passé semble terne et mélancolique, lorsqu’on le considère à la clarté de la lampe du souvenir !

Au moment de quitter pour toujours ces hautes régions sur lesquelles tant de savants de cabinet ont écrit ou disserté, sans les avoir jamais vues, je me sentais m’y rattacher par tous les liens de l’habitude et de la sympathie. J’aurais voulu pouvoir emporter dans ma main, comme Karl le Grand son globe, cette contrée historique, dont l’antique civilisation de l’Inde, en marche à travers le monde, avait fait jadis un de ses foyers ! Avec quelle ferveur d’ethnographe et quel enthousiasme d’archéologue je l’eusse déposée dans un musée d’Europe, à l’abri d’un volet vitré, afin que nos savants, en l’étudiant de près, pussent s’entendre une fois pour toutes sur son origine et ses développements successifs ! Par malheur la chose était impossible.

Ces souvenirs du passé m’absorbèrent si complétement pendant quelques heures, que je ne sentis ni la faim, qui faisait courir de tumultueux borborygmes dans mes entrailles, ni le froid, qu’une brise déliée comme une pointe d’aiguille apportait des Andes neigeuses du Crucero à mesure que le soleil déclinait derrière nous. Je ne remarquai pas non plus qu’à l’extrémité de la puna que nous traversions, se dessinaient comme des points blancs et bruns les maisons de deux villages placés en regard et séparés par la largeur de la rivière de Compuerta. Il ne fallut rien moins qu’une exclamation de Ñor Medina, l’annonce que nous touchions au terme de notre course, pour m’arracher à ma préoccupation et jeter bas l’échafaudage d’hypothèses que j’étais en train d’élever.

À peine eus-je su que les deux villages en vue étaient ceux de Cabana et de Cabanilla, que mon estomac revendiqua ses droits trop longtemps méconnus.

« J’ai une faim du diable ! exclamai-je.

— Moi, un appétit d’enfer ! me répondit Ñor Medina.

— Si nous piquions un peu pour arriver plus vite ajoutai-je.

— Bah ! nous arriverons tout jours assez tôt, » me répliqua mon guide, qui comme tout arriero loueur de mules craignait de fatiguer ses bêtes.

Un moment après nous entrions dans le village de Cabana, laissant à notre droite celui de Cabanilla, qu’un pont de trois arches grossièrement construit, mais construit en grès trachytique, rattache à son voisin comme par un trait d’union placé sur la rivière.

Cabana, que les faiseurs de statistique péruviens, par une modestie de bon goût assez rare chez eux, ont mentionné simplement dans leurs petits recueils, sans attacher à son nom une flamboyante épithète, n’est ni une capitale illustre, ni une cité méritante, ni une bourgade héroïque ! C’est un groupe de maisonnettes construites avec des éclats de pierre et de la boue, couvertes en ichu, ce chaume rigide des Cordillères, et dont l’ensemble offre la figure d’un Z. Le milieu du jambage de cette lettre forme, en s’évidant, une manière de petite place occupée par l’église, humble bâtiment bâti en torchis et surmonté d’un clocheton carré dont la toiture en saillie, supportée par des perches que le temps a tordues, est retroussée comme un toit de pagode. Sur ce clocheton, qu’éclairait en ce moment un rayon de soleil couchant, une douzaine d’urubus noirs[3], véritables croque-morts emplumés, étaient alignés dans l’immobilité de pose qui caractérise cet oiseau coprophage.

Les hennissements de nos mules qui avaient flairé l’écurie, et les jurons sonores par lesquels Ñor Médina crut devoir annoncer notre entrée, n’attirèrent personne sur le seuil des maisons. Le morne village paraissait enchanté ou dépeuplé par une peste. À l’observation que j’en fis à mon guide, il répondit que les habitants de la localité étaient probablement allés explorer les que bradas, les rivières et les ruisseaux des alentours, pour se procurer quelques pepitas ou quelques morceaux de minerai d’argent, avec lesquels ils acquittent leurs redevances.

« Mais l’abolition du tribut a été décrétée, objectai-je à l’homme, et, conséquemment, l’Indien n’a plus rien à payer à l’État.

Cabal ! me répondit-il ; mais si l’Indien n’a plus de tribut à payer à l’État, il a toujours ses petits comptes à régler avec le sous-préfet de la province, le gobernador et l’alcade. Je ne dis rien du seigneur évêque, du curé, du vicaire et des moines de nos couvents, saintes gens qui ne tiennent pas à l’argent et se contentent de prélever une dîme sur les récoltes de pommes de terre, de chuño, d’avoine ou de quinua que peut faire l’Indien. Souvent ce dernier n’a pas de récolte ; mais alors sa femme a une quenouille ; elle file et remet au diezmero[4] quelques pelotons de laine de lama, qui sont toujours reçus avec plaisir. À défaut de laine elle a des cochons d’Inde, une poule, des œufs, un pain de suif, que sais-je ! Elle en fait cadeau, et les petits cadeaux entretiennent l’amitié. Nos Indiens le savent si bien, que tout en rechignant un peu, ils ne manquent pas de s’exécuter, quand vient le moment de faire leur cour aux autorités civiles et religieuses.

— Mais c’est d’un arbitraire épouvantable ! exclamai-je.

— Par politesse, je ne contredirai pas Votre Seigneurie, me répliqua l’arriero,’mais l’Indien voit assurément la chose d’un autre œil ; s’il grogne quelquefois, jamais il ne crie. En bien des choses l’habitude fait tout. J’ajouterai même que la plupart des Punarunacunas[5] considèrent comme une partie de plaisir leur excursion dans les quebradas à la recherche d’un peu de métal. Seulement, ils aimeraient assez à faire seuls cette tournée : — tous sont mariés légitimement, et l’homme marié n’est pas fâché d’être libre un moment. Mais l’Évangile ayant fait une loi à la femme de suivre son mari, l’Indienne, sans s’embarrasser si la chose plaît ou non à son seigneur et maître, part à sa suite sous prétexte de lui faire à manger et de raccommoder ses chausses, mais en réalité pour le faire enrager ; puis, comme les enfants ne sauraient vivre sans leur mère et que les chiens s’ennuiraient sans les enfants, gens et bêtes abandonnent momentanément leur village ; c’est ce qui vous explique la solitude complète de celui-ci.

« Nos Indiens vont rester dix à douze jours en campagne. Au bout de ce temps, s’ils ont rempli leur chupa de métal, ils prélèveront sur le tout quelques piastres dont ils sont redevables aux autorités supérieures. Avec le reste de la somme ils achèteront de l’eau-de-vie et de la coca, puis de retour chez eux, ils danseront au son de la trompette de fer-blanc et du charango, boiront, s’enivreront et rosseront leurs femmes d’importance pour apprendre à celles-ci à ne pas abandonner une autre fois le toit conjugal. Mais ce sera peine perdue. La femme est incorrigible par nature, et par goût, l’Indienne aime à être battue. Cela flatte son amour-propre. Une bonne volée de coups de bâton ou d’une corde à nœuds, administrée de temps à temps par celui qu’elle appelle son palomachay[6] ou pigeon chéri, lui prouve mieux que des protestations et des serments sans fin, que l’homme en question l’a choisie pour compagne et continue à la chérir entre toutes les femmes… »

Ici la dissertation de Ñor Medina fut interrompue par les aboiements d’un chien qui semblait affecté d’une laryngite.

« C’est l’alco du curé, me dit-il, un pauvre animal devenu inutile comme son maître. »

Nous tournions en ce moment l’angle d’une muraille à peu près écroulée, et j’aperçus une bicoque adossée au chevet de l’église, dont le toit de chaume en saillie l’abritait du vent du nord, comme le feuillage d’une branche abrite le nid de l’oiseau. Cette demeure, percée d’une porte et d’une fenêtre, était si basse, qu’un homme à cheval eût pu, en se dressant sur ses étriers, s’accouder sur son faîte.

Alstrœmeria.

Un badigeon blanc égayait son humble façade. Sur le rebord de la fenêtre, dans un pot de terre commune, mais d’un galbe qui rappelait l’art des Étrusques, s’épanouissait une touffe de ces alstrœmères improprement appelées par nos horticulteurs lis des Incas[7] et dont la variété tomentosa, que je reconnus d’un coup d’œil, végète à l’ombre des buissons en certaines expositions abritées de l’Entre-Sierra. La vue de ces jolies fleurs aux pétales d’un rose verdâtre ponctué de rouge brun me causa une sensation de plaisir. Elles dénotaient chez leur possesseur une certaine délicatesse d’organisation qui me parut d’un bon augure pour le repas et la couchée que je comptais réclamer de lui. Comme le chien, un malheureux roquet édenté, chassieux, hérissé, redoublait ses aboiements en nous voyant mettre pied à terre, une vieille femme parut au seuil de la maison et nous regarda d’un air étonné.

« Dios bendiga à U. mamita[8], lui cria mon guide d’un ton à la fois respectueux et familier.

Allilamanta Hueracocha[9], » répondit la femme dans l’idiome des Quechuas.

Le mode de salut et la différence d’idiome entre les deux personnages témoignaient non-seulement d’un degré de civilisation de plus chez l’un que chez l’autre, mais dans le titre d’honneur que l’inconnue venait de décerner au muletier en réponse à la qualification de « petite mère » qu’elle en avait reçue, il y avait comme l’aveu tacite d’une infériorité de position dont je fus frappé malgré moi. Toutefois, je n’eus pas le temps de questionner mon guide à cet égard. La vieille femme, en apprenant par lui que je désirais voir le curé Cabrera, venait de n’inviter à entrer dans sa maison, où je la suivis, laissant Ñor Medina desseller nos mules.

Parvenue au fond de la première pièce, qui paraissait servir d’antichambre, de cuisine et de salle à manger, ma conductrice s’arrêta pour me demander timidement si l’affaire qui m’amenait près du curé était assez pressante pour qu’elle l’éveillât, l’ex-pasteur de Macusani se livrant en ce moment aux douceurs de la sieste.

À cette demande, je répondis courtoisement qu’il était inutile d’interrompre le sommeil du saint homme ; que j’attendrais fort bien qu’il s’éveillât de lui-même, surtout si, pour charmer les ennuis de l’attente, ma digne introductrice me donnait quelque chose à manger.

À peine avais-je lâché cette phrase, que le curé, qui ne dormait pas comme la bonne femme l’avait cru, m’entendit à travers la cloison, circonstance qui dénotait chez lui une finesse d’ouïe singulière.

Avec qui parles-tu donc là, Véronique ? demanda-t-il en quechua à mon interlocutrice.

— Avec un Huéracocha à peau blanche, qui dit avoir affaire à toi, mon frère, et qui me demande à manger…

— Car il tombe d’inanition, ajoutai-je en élevant la voix et me servant à dessin de l’idiome employé par mes hôtes.

— Eh ! ma sœur, vite à la besogne, répliqua le curé ; tue un cochon d’Inde, brouille quelques œufs, fais une omelette ; entends-tu que ce pauvre voyageur te dit qu’il a faim. Et vous, monsieur, reprit-il en s’adressant à moi, prenez la peine de passer par ici, nous pourrons causer plus à l’aise.

Je laissai dame Véronique à ses préparatifs culinaires pour me rendre à l’invitation du curé. Quand j’eus poussé la porte qui établissait une communication entre les deux pièces je me trouvai dans une chambre une chambre assez grande, mais à plafond bas. Une pierre de Verenguela, transparente comme le verre et taillée carrément, était enchâssée dans les solives de la toiture et éclairait cette pièce à la façon d’un atelier de peintre.

Le curé était assis sur un de ces cubes en maçonnerie, qui, chez les gens du peuple, servent de siége, de table et de lit. Des toisons empilées et recouvertes de mantes de laine grossière atténuaient la dureté de cette couche. Le pasteur égrenait un rosaire qu’il suspendit à un clou quand j’entrai. Puis, comme je m’approchai de lui, il étendit vers moi, par un geste assez certain, ses deux mains qui parurent chercher les miennes.

« Aidez-moi, cher monsieur, me dit-il avec un accent d’une douceur singulière, je vous sais là mais sans pouvoir dire au juste où vous êtes ; depuis quatre ans, Dieu m’a retiré la clarté du ciel et je ne vois plus les choses d’ici-bas que par la pensée. »

Je pris vivement les mains du vieillard qui m’attira près de lui et me fit asseoir sur son lit. J’étais si troublé par l’annonce d’une infirmité à laquelle je ne m’attendais pas, que je ne trouvai ni une consolation banale, ni un mot de politesse à adresser au vénérable prêtre. Pendant que je l’examinais à la dérobée, il caressait mes mains avec une expansion toute juvénile, palpait l’étoffe de mes vêtements et semblait se livrer à une appréciation physiologique dont je ne pouvais comprendre le but.

Un prêtre selon l’Évangile.

« Vous n’êtes pas de ce pays, me dit-il enfin, vous n’avez ni le son de voix, ni l’extérieur de mes compatriotes ; dites-moi, cher monsieur, d’où vous venez et où vous allez et quel vent du Seigneur vous a poussé vers ma pauvre demeure ?

— Bien volontiers, lui répondis-je ; je suis parti d’Islay la semaine dernière et je vais au Brésil, où je compte être rendu avant trois mois. Quant au motif qui m’a conduit chez vous, il est des plus simples. Un jour, il y aura bientôt cinq ans de cela, comme je visitais en amateur le musée de Lima, j’aperçus dans un coin de la salle où se trouve l’arbre généalogique des Incas, un portrait du curé de Macusani, don Juan Pablo Cabrera. Ce portrait à l’huile, fait par un artiste du pays, me parut médiocre comme peinture et mon attention s’en fût promptement détournée, sans la biographie de l’original que je lus dans la légende placée à un des angles de la, toile. Ce récit d’une vie laborieuse et sainte m’émut si vivement, que je me promis de ne pas quitter l’Amérique sans avoir connu l’homme vénérable dont ce portrait était l’image ; et c’est pour accomplir cette promesse, mon révérend père, qu’au lieu de suivre la route des Andes pour me rendre à Cuzco, j’ai pris celle de Lampa, à peu près certain que j’étais de trouver dans le village de Cabana celui que je désirais voir et que j’aimais depuis longtemps sans le connaître.

— Vous avez fait cela pour moi ! exclama le pauvre prêtre en portant mes mains à ses lèvres avec une telle vivacité, que je ne pus empêcher cet élan d’une gratitude profonde et d’une humilité magnifique. — Ah ! monsieur, ah ! mon enfant, car je devine à votre voix que vous êtes jeune, Dieu vous bénira, puisque vous vous êtes souvenu de ceux qui souffrent et qu’on oublie… »

Un silence plein de pensées régna quelques minutes entre nous deux.

« L’Europe est une noble terre et ses fils sont de nobles cœurs, me dit enfin le curé, comme s’il répondait à une méditation antérieure. C’est de l’Europe que sont venues toutes les grandes idées qu’on a tenté de naturaliser chez nous. Si ces idées n’ont rien produit, si le bon grain s’est desséché en terre ou n’a donné qu’un chaume sans épi, c’est que nos cœurs et nos intelligences n’étaient pas préparés pour le recevoir. Au temps où j’habitais Macusani, j’ai connu des Européens que l’amour de la science attirait dans ces contrées. Bien que mes relations avec eux aient été de courte durée, le souvenir en est resté profondément gravé dans ma mémoire. »

Pendant que le prêtre parlait, j’étudiai sa physionomie et la comparais en idée à l’affreux portrait que j’avais vu de lui. Ses traits offraient le type de la race iranienne, mais sans cette saillie des zygomas et cette violente courbure du nez qui le caractérisent. Une pensée constante, pensée d’humaine charité et d’amour divin, semblait avoir encore ennobli et épuré les contours d’un visage déjà noble et correct. Les yeux du vieillard, fermés, comme il le disait lui-même, aux choses de ce monde, et ne communiquant à l’esprit aucun reflet de la nature extérieure, ces yeux aux paupières toujours closes donnaient à son visage le calme auguste et sérieux des beaux masques antiques. L’idiome quechua avec ses expressions fleuries et ses métaphores pompeuses, qu’il employait dans sa conversation, de préférence à l’espagnol, spiritualisait encore chez lui, pour ainsi dire, la beauté plastique, en prêtant à sa pensée je ne sais quelle grâce mystérieuse, quelle élévation soutenue, qui n’avaient rien de commun avec le langage habituel des hommes.

Le costume du prêtre se composait d’une espèce de houppelande de ce drap grossier appelé bayeta, qu’on fabrique dans le pays. Sa chemise était en toile de coton écrue et un mouchoir de cotonnade à carreau lui servait de cravate. Quant à l’ameublement de la chambre, il était comme les habits du vieillard, d’une simplicité qui touchait presque au dénûment. Des murs blanchis à la chaux ; au chevet du lit, une toile représentant la Vierge des sept douleurs ; un bénitier et un rosaire à côté de l’image. Çà et là, des, bancs, des escabeaux, une malle en cuir et quelques objets sans valeurs ; puis à droite, dans l’ombre, une seconde couchette, probablement celle de la sœur Véronique, complétaient l’humble mobilier qui me remit en mémoire ces deux vers d’un poëte :

La croix de bois, l’autel de pierre,
Suffit aux hommes comme à Dieu.

Le digne pasteur s’était tu. Je profitai de son silence pour lui demander, non sans m’excuser à l’avance de mon indiscrétion, quelques détails sur son passé et la vie qu’il menait dans cette solitude.

« Mon enfant, me répondit-il avec un fin sourire, ne m’avez-vous pas dit que vous aviez lu la légende placée au bas de mon portrait ? Eh bien, cette légende a dû vous instruire de toutes les particularités de ma vie.

— Cette légende, répliquai-je, ne m’a raconté que les vertus du prêtre et les labeurs de l’homme. Elle ne m’a rien dit de leurs souffrances et je tiendrais à les connaître ; car si vous ne m’aviez déjà dit que vous avez souffert, je l’aurais deviné en vous voyant et en vous écoutant parler. »

Une pensée d’amertume passa sur le front du vieillard, comme l’ombre d’un nuage sur une eau calme ; mais il se remit promptement.

« Voyons, me dit-il, la journée s’avance et vous aurez cinq lieues à faire pour trouver une estancia. Consentez-vous à me donner votre soirée et à passer la nuit sous mon toit ? À ce prix, je vous raconterai mon histoire, non pas celle que vous avez lue dans le musée de Lima, mais celle que Dieu seul connaît…

— Je ne vous quitterai que demain matin, lui répondis-je.

— Véronique ! cria-t-il alors en se penchant vers la porte entr’ouverte, le souper de notre hôte sera-t-il bientôt prêt ?

— Un peu de patience, mon frère, répliqua la voix de Véronique ; le couy[10] n’est frit que d’un côté et j’ai encore mon omelette à faire. »

Comme je m’excusais au curé de l’embarras et du travail que j’occasionnais à sa sœur pour les apprêts de ce repas, quand un morceau de pain et un triangle de fromage auraient pu me suffire.

« Oh ! me dit-il, nous ne sommes pas en carême et ce jour-ci n’est pas un vendredi pour que vous fassiez maigre. Une seule chose me contrarie : c’est le retard qu’on met à vous servir. Mais Véronique est seule au logis. Notre sœur Epifania est allée à Lampa vendre la laine que les pauvres filles ont filée en commun la semaine dernière, et je ne l’attends que dans la soirée.

— C’est un voyage de six lieues, observai-je.

— Six pour l’aller et six pour le venir, me répondit le curé. En tout douze lieues que notre sœur aura à faire aujourd’hui ; aussi sera-t-elle bien fatiguée. Plaise à Dieu que la rivière de Lampa ne soit pas en crue, car Epifania aurait à chercher un gué pour la traverser et le courant est bien rapide…

— Avec une bonne mule elle n’a rien à craindre, répliquai-je.

— Hélas ! fit le prêtre, nous ne possédons ni chevaux, ni mules, et notre sœur est obligée de voyager à pied. C’est une de mes afflictions les plus vives. Pauvres sœurs, moi qui aurais voulu les entourer de soins dans leur vieillesse pour les récompenser de leurs labeurs passés… Mais Dieu saura bien le faire à ma place… » Cette conversation fut interrompue par dame Véronique qui nous cria que le souper était servi.

« Donnez-moi votre bras, me dit le curé, et allons nous mettre à table ; pendant que vous mangerez, moi j’achèverai de dire mon rosaire. »

Dame Véronique.

Nous passâmes dans la pièce d’entrée où, sur une table couverte d’un linge, j’aperçus dans des plats de terre, d’un côté le cochon d’Inde écartelé et frit à point, de l’autre l’omelette ou tortilla, aplatie et un peu brûlée, selon l’usage du pays. Un pot d’eau de source et un couteau à manche de corne complétaient le service. Dame Véronique, rouge et tout essoufflée du tour de force culinaire qu’elle venait d’accomplir, me montra le siége qui m’était destiné et aida son frère à s’asseoir en face de moi.

Je me jettai sur les aliments qui m’étaient offerts, et à la rapidité avec laquelle se succédèrent les bouchées, dame Véronique, qui se tenait debout et me regardait de tous ses yeux, ne put s’empêcher de sourire. Mais ce sourire n’avait rien de blessant. Loin de paraître me railler sur ma gloutonnerie, il semblait au contraire m’inviter à redoubler d’activité. Je compris si bien l’invitation muette qu’il renfermait, que du cochon d’Inde il ne resta, cinq minutes après, qu’un squelette défiguré par la pression de mes molaires. Comme je venais d’attaquer la tortilla, Ñor Medina, poussé par cet instinct de l’estomac qui ne trompe jamais, se montra sur le seuil.

« Senor, grand bien vous fasse ! me dit-il en ôtant son feutre.

— Merci du souhait, » lui répondis-je.

En entendant une voix étrangère, le curé s’était retourné. Je m’empressai de l’instruire des nom, prénom et qualité du visiteur, mais sans rien dire du motif auquel nous devions sa visite, motif que j’avais compris tout d’abord à l’air mélancolique et passionné dont Ñor Medina regardait l’omelette.

« Ce brave homme mangerait peut-être un morceau ? observa le curé ; voyez, Véronique, dit-il à sa sœur, s’il ne reste pas de la sessina et un peu de chuno.

— Le senor padre est trop bon en vérité, » fit Ñor Medina en recevant dans une écuelle que lui tendit la sœur les mets locaux demandés par le frère et s’en allant dehors expédier sa pitance.

Mon attention, un instant distraite par cet épisode, se reporta de nouveau sur la tortilla, qui ne tarda pasà disparaître dans les profondeurs de mon œsophage. Comme il ne restait plus rien à manger, je bus quelques gorgées d’eau claire pour aider à la chymification du bol alimentaire, puis dame Véronique enleva les plats vides. Alors le curé, qui avait terminé sa prière, me proposa d’aller respirer un moment l’air du soir. Comme nous sortions, un joyeux carillon de cloches éclata dans la direction de Cabanilla. « Déja l’oracion ! » fit le prêtre. Dame Véronique qui nous avait suivis jusqu’au seuil, regarda le sommet des collines que rougissait un dernier rayon du couchant : « Mon frère, six heures sont sonnées, » dit-elle sans hésiter. Je tirai ma montre : elle marquait six heures trois minutes. « Cette femme est un véritable chronomètre, » pensai-je.

Le curé avait passé son bras sous le mien. Nous traversâmes le village dont toutes les masures étaient closes et nous entraînes dans la plaine. Un silence que ne troublaient ni la voix de l’homme, ni le chant de l’oiseau, ni le cri de l’insecte, régnait autour de nous. Le soleil venait de se coucher dans un linceul violet frangé de pourpre et d’or, et sous ces latitudes sans crépuscule la nuit allait succéder brusquement au jour. Déjà les lointains s’estompaient dans une brume opaque. Des vapeurs s’élevaient du fond des ravins et montaient dans l’air comme la fumée des trépieds. Les cerros voisins se rembrunissaient à vue d’œil. Quelques étoiles commencèrent à briller. Cependant le jour n’avait pas complétement disparu. Une vague et charmante lueur rose, reflet de la pourpre du couchant, teignait les neiges du Crucero qui fermaient l’horizon dans la partie de l’est. Ces neiges ainsi colorées et comme vivantes au milieu du paysage morne, grisâtre, somnolent, ressemblaient au sourire qui voltige encore sur la bouche d’une belle femme dont le sommeil a déjà clos les yeux. Devant ce calme et radieux spectacle de la terre éteignant ses rumeurs et du ciel allumant ses astres, spectacle que Dieu donne chaque soir à ses créatures et qu’il m’était permis de contempler, je ressentais une inexprimable pitié pour le pauvre prêtre qui, depuis quatre ans, n’en jouissait plus que par la pensée.

Notre promenade se poursuivait en silence. De temps en temps une courte phrase formulée par mon compagnon, et à laquelle je répondais avec le même laconisme, rattachait l’un à l’autre notre méditation mutuelle. Nous marchâmes ainsi à l’aventure, rêvant plutôt que causant jusqu’à ce que le froid de la nuit s’étant fait sentir, le vieillard manifesta l’intention de rentrer chez lui. Une demi-heure après nous étions assis sur son lit. Dame Véronique avait pris sa quenouille et, accroupie sur un bout de tapis à quelques pas de nous, filait à la clarté fumeuse d’un lampion.

« Le moment est venu, me dit le curé, de vous raconter la partie de mon histoire que les hommes ignorent et que Dieu seul connaît. Je ne sais ce que vous penserez de moi, après l’avoir entendue ; mais dussiez-vous n’accorder aux maux que j’ai souffert qu’une pitié railleuse, je croirais ne pas répondre à la sympathie que vous m’avez témoignée, ou y répondre mal, en vous faisant plus longtemps un mystère de ce que j’ai toujours caché avec soin à autrui.

« Je suis né à Canima, un petit village du département de Puno, et non pas à Macusani, comme l’ont dit mes biographes. À vingt-cinq ans, j’étais prêtre et je desservais la cure de Macusani, dans la province de Carabaya. Mes deux sœurs, Véronique et Epifania, restées seules après la mort de nos parents, étaient venues me rejoindre et vivaient avec moi. Pénétrés de la grandeur de mon ministère, tout entier aux obligations qu’il m’imposait, j’avais entrepris de tirer de l’abrutissement dans lequel ils étaient plongés les malheureux Indiens que Dieu m’avait donnés à titre de troupeau. Ouvrir les yeux de leur esprit à la vraie lumière, rendre l’espérance à leurs cœurs flétris, faire de ces pauvres esclaves que la peur du fouet tenait courbés devant un maître, des hommes libres, des frères en Jésus-Christ, indissolublement unis par les liens de l’affection et du dévouement, tel était le rêve que je caressais avant de prendre les ordres ; telle fut l’idée à laquelle, une fois prêtre, je résolus de consacrer ma vie.

« Après une première année passée dans l’exercice de mes fonctions et pendant laquelle je rebâtis, à l’aide de mes propres deniers, l’église de Macusani, qui tombait en ruine, je compris toute la difficulté de ma mission apostolique, dont je n’avais vu que le but sans m’embarrasser des moyens ; abrutis par une oppression de trois siècles, les hommes qui m’entouraient se montraient incrédules ou indifférents à la parole que je faisais entendre à leur oreille. Tous ne voyaient dans l’avenir qu’une continuation fatale du passé. En vain j’essayai de relever ces âmes abattues par les promesses d’une vivifiante espérance ; en vain je leur démontrai la possibilité d’arriver par la régénération de leur être moral à une amélioration physique dans leur sort ; tout ce que je pus tenter à cet égard fut sans résultat. Les uns m’écoutèrent par curiosité, les autres par obéissance. Aucun d’eux ne parut touché ou convaincu.

« La loi du Christ que je tâchais d’inculquer à ces hommes contrariait trop vivement leurs habitudes de débauche et de dissolution, pour qu’ils l’acceptassent comme un bienfait. Leur apathie naturelle, encore accrue par l’hébêtement de leurs facultés, s’effrayait et reculait devant un changement de vie. Accoutumés à trouver l’oubli de leurs maux dans les fumées de l’ivresse, ils ne comprenaient pas qu’on pût le chercher dans le renoncement à soi-même et le dévouement à autrui, dans l’amour, la charité, la fraternité, dans la vie de l’âme en un mot.

« Longtemps j’étudiai ces êtres dégradés par la souffrance et par la peur, cherchant un endroit vulnérable où le glaive de la parole pût les atteindre. Mais je me rebutai de cette étude en reconnaissant son inutilité. À ces âmes endurcies, il eût fallu un de ces coups de foudre particuliers, par lesquels Dieu communique les trésors de sa grâce aux pécheurs qu’il veut convertir. Dans l’impossibilité de les convaincre par le raisonnement, je substituai le sentiment à la logique et leur témoignai ostensiblement une vive sollicitude et un dévouement absolu. En agissant ainsi, je croyais éveiller leur reconnaissance, m’attirer leur affection et arriver à leur esprit par le chemin de leur cœur. Mais là aussi je fus cruellement déçu dans mon espoir. En échange de mes bienfaits, je ne trouvai chez eux que le doute et la méfiance, souvent l’ironie, la malice ou la fausseté, presque toujours la lâcheté sous la douceur. Dix années de ma vie, les plus belles, les plus viriles, furent consacrées à ce labeur ingrat, dix années qui tombèrent dans le gouffre du passé, sans avoir fait croître un seul brin d’herbe sur les bords.

« Ô mon enfant ! que la vie me parut lourde et désenchantée, quand je me fus bien persuadé que mon idée de régénération était une chimère à la poursuite de laquelle je me fatiguais vainement ! À partir du jour où j’eus reconnu l’impossibilité d’atteindre mon but, un ennui profond, un dégoût amer s’emparèrent de moi ; l’inaction d’esprit, l’isolement du cœur me jetèrent dans une tristesse mortelle. Pendant un laps de temps dont je ne saurais préciser la durée, je vécus replié sur moi-même et indifférent à tout. Les caresses et les soins de mes pauvres sœurs qui s’affligeaient de mon état, dont elles ignoraient la cause, me soutinrent dans cette épreuve.

Abattu par la perte de mes illusions, froissé dans mes plus chères sympathies, mais sans colère et sans haine pour les hommes à qui j’avais ouvert mes bras et mon cœur et qui les repoussaient, je me jettai dans l’étude de la nature, croyant y trouver un remède à mes souffrances, en même temps qu’un aliment à ma pensée. J’espérais que la contemplation de l’infini, en suscitant en moi un nouvel ordre d’idées, m’arracherait aux maux de cette terre pour ne me laisser voir que les splendeurs du ciel. J’étudiai donc, ou plutôt j’observai la vie de la nature, essayant de la suivre dans ses transformations diverses et pénétrer ses moindres secrets. J’écoutai avec ravissement ses capricieuses harmonies ; je recherchai leur sens caché. J’admirai, plein d’enthousiasme, l’ordre et la beauté de l’univers et la régularité des lois auxquelles il est soumis. Après avoir constaté les effets, je tentai de remonter aux causes ; je voulus connaître la pensée qui avait présidé à la création, et dans une éjaculation fervente, il m’arriva souvent de m’élancer vers Dieu pour la lui demander.

« Mais je m’aperçus bientôt que cette admiration constante usait mes forces sans les retremper. Mon esprit flottait au hasard dans cette immensité, comme un esquif sans rames et sans boussole, et mes yeux aveuglés par l’éclat des astres se refermaient de lassitude. Je compris alors au vide étrange qui se fit en moi que je n’étais pas né pour la vie contemplative. Pour jouir instinctivement de ces calmes et sereines merveilles, une organisation plus poétique que la mienne eût été nécessaire ; pour étudier le mécanisme de ces sphères et s’expliquer d’une façon satisfaisante les lois et les affinités qui les régissent, il eût fallu une intelligence nourrie d’études plus substantielles que celles qu’habituellement on fait chez nous.

« Je retombai de nouveau sur moi-même et sentis mon âme accablée sous le poids de l’ennui. L’étude de la nature qui m’avait sourit un moment me devint odieuse ; elle n’avait servi qu’à me faire sentir plus vivement encore ma petitesse et mon isolement. La vie ne me sembla plus qu’une veille aride, une réalité desséchante. La réflexion surtout m’accablait ; j’eusse voulu désapprendre l’exercice de la pensée, perdre la mémoire du passé, la conscience du présent, l’appréhension de l’avenir ; végéter, en un mot, à la façon des plantes. Pendant des mois et des années je vécus de cette vie languissante et morne, accomplissant scrupuleusement tous mes devoirs de prêtre et de chrétien, mais sans y trouver cette satisfaction intime que donne la certitude du devoir accompli. Les erreurs et les maux auxquels je n’avais pu porter remède étaient comme autant de fantômes qui me poursuivaient dans mes veilles et revenaient encore troubler mon sommeil.

« La révolution de 1824 éclata sur ces entrefaites. La royauté dut céder le pas à la république. De grandes institutions croulèrent en un jour ; les décombres s’amoncelèrent de toutes parts ; un moment j’espérai que de ce bouleversement politique et social il résulterait quelque chose de grand et d’utile ; qu’une ère fortunée commencerait pour nos populations ; mais mon espoir fut de courte durée. La forme des choses eut beau changer, le fond resta le même. Le mot liberté inscrit sur la bannière de Simon Bolivar ne fut qu’un écriteau menteur placé sur le nouveau pouvoir. Comme par le passé, le despotisme régna sans contrôle. Aux vice-rois succédèrent les présidents, et ce fut tout. Le peuple resta ce qu’il était et ce que vous le voyez à cette heure, misérable, ignorant, abruti, et, qui pis est, satisfait de sa condition ou s’en consolant par l’ivresse.

« Voilà, mon cher enfant, la phase de ma vie qui ne figure pas dans la légende placée au bas de mon portrait, et cela parce que les hommes l’ont ignorée. Si je la leur ai cachée avec le soin qu’on met à cacher certaines plaies secrètes, c’est qu’elle n’eût éveillé chez eux que l’incrédulité, l’ironie ou l’indifférence, au lieu des sympathies sur lesquelles j’étais en droit de compter.

« J’arrive à une circonstance de ma vie dont on a fait grand bruit. C’est celle qui m’a valu l’honneur de figurer dans le musée de Lima comme un des améliorateurs de l’industrie péruvienne. Je vous livre les faits tels qu’ils se sont passés. Un jour, en errant dans la partie montagneuse qui sépare Macusani des premières vallées de Carabaya, je trouvai dans le creux d’un rocher un alpaca mâle né de la veille. La mère, qui broutait l’herbe à quelques pas de là, prit la fuite à mon approche. J’emportai le petit dans ma soutane et en arrivant chez moi je le remis à mes sœurs pour qu’elles l’élevassent. L’alpaca grandit en compagnie d’une vigogne dont nous avions fait notre commensale. Après quinze mois, ces animaux nous donnèrent un rejeton dont la laine était remarquablement belle. Un échantillon de cette laine, remis a des commerçants de la province, attira de telle sorte leur attention, que mes sœurs virent dans le croisement des races pacocha et vicuna un moyen de retrouver la petite fortune que San Martin et les indépendants nous avaient enlevée. J’aidai les pauvres filles dans l’exécution de ce projet, mais moins par attrait pour cette fortune que par affection pour elles. Après bien des courses dans la montagne, nous réussîmes à nous procurer quelques alpacas et quelques vigognes. Au bout de sept ans, notre troupeau d’hybrides comptait une soixantaine de têtes. Mais que de mal nous nous étions donné pour arriver là !

« Cependant la nouvelle de notre entreprise était parvenue à Lima. Le président de la république, frappé des avantages que le commerce et l’industrie du pays pouvaient en retirer, s’était intéressé à son succès. Il daigna nous écrire à ce sujet une lettre flatteuse, et, pour me donner, disait-il, un témoignage particulier de son estime, il voulait que mon portrait figurât dans le musée de Lima, qu’une médaille d’or fût frappée en mon honneur et que je choisisse dans le département de Cuzco une cure à ma convenance. Je refusai cette offre. Depuis trente ans que j’habitais Macusani, il m’en eût coûté beaucoup d’aller vivre ailleurs. Plus tard, les cir constances m’obligèrent à demander moi-même mon changement à l’évêque de la province ; La faveur des grands en s’attachant un moment à nous avait éveillé dans le pays de violentes haines. Des gens, qui jusqu’alors s’étaient montrés indifférents à notre entreprise, en devinrent jaloux et résolurent de nous nuire. Comme ils n’osaient s’attaquer ouvertement à nous, ils s’en prirent à nos pauvres bêtes, que le poison fit périr une à une. Mes sœurs, profondément affectées de cette perte et ne sachant jusqu’où pourrait aller la méchanceté de nos ennemis, me supplièrent d’abandonner Macusani. Nous vînmes nous établir à Cabana, dont Cabanilla, le village voisin, était alors une annexe. Après deux ans passés ici, la main de Dieu s’appesantit de nouveau sur moi ; je perdis la vue. Comme je ne pouvais remplir les devoirs de mon ministère, l’évêque transféra le siége de cette cure à Cabanilla et y envoya un prêtre pour me remplacer. Resté sans ressources, j’adressai au gouvernement, qui s’était montré bienveillant pour nous, une requête dans laquelle je rappelais avec humilité ce que mes sœurs et moi nous avions fait sans l’aide et la protection de personne. Je terminais en exposant notre détresse et demandant qu’au lieu des honneurs que le chef de l’État m’avait offerts, il voulût bien allouer à chacune de mes sœurs une piastre par jour pour nous aider à vivre. Ma requête eut l’honneur d’être présentée à la chambre, où les députés en firent le texte de beaux discours ; mais le temps passa sans que nous reçussions de réponse. Comme nous n’avions aucun moyen d’existence, mes sœurs défrichèrent un petit champ et l’ensemencèrent. Nous élevâmes des poules et des cochons d’Inde qui nous procurèrent des aliments et des moyens d’échange avec nos voisins. Plus tard, mes sœurs imaginèrent de filer et de tricoter pour des personnes charitables de Lampa, qui rétribuèrent convenablement leur travail. Petit à petit nous étendîmes nos ressources. Sans sortir de la pauvreté, nous réussîmes à nous mettre à l’abri du besoin. Voilà tantôt quatre ans que nous menons ensemble cette vie, nous consolant l’un par l’autre et resserrant les liens de notre affection, à mesure que nous approchons du terme où la mort les dénoue. » Le curé cessa de parler ; sa tête se pencha lentement, comme alourdie par une pensée secrète qu’il n’avouait pas. Peut-être le récit qu’il venait de faire avait-il épuisé ses forces. Je regardai dame Véronique qui continuait de filer. Son visage n’exprimait qu’une impassibilité sereine. L’habitude de la souffrance avait-elle émoussé la sensibilité de la vieille fille, ou, à l’exemple de son frère, portait-elle sa croix avec une résignation muette ? — Je ne sais, — mais toute son attention me parut concentrée sur le travail de son fuseau, dont elle examinait de temps en temps le fil à la lumière, comme pour s’assurer qu’il était bien d’une grosseur égale.

L’heure du coucher était venue. Le bon curé voulut qu’on dressât mon lit dans sa chambre. Quelques peaux de mouton que sa sœur étendit à terre formèrent une couche moelleuse. Comme Ñor Medina m’apportait ma selle que j’avais demandée pour en faire un oreiller, le chien fit entendre au dehors quelques aboiements étouffés auxquels répondit une voix de femme. « Dieu soit loué ! exclama le curé, c’est notre pauvre Epifania qui revient de Lampa ! » Dame Véronique sortit pour aller rejoindre sa sœur. Un instant après, les deux femmes reparaissaient ensemble. Dame Epifania prit la main de son frère, la baisa et la mit sur sa tête, selon l’antique usage des Quechuas. « Que Dieu vous bénisse, ma sœur, comme je vous bénis, murmura celui-ci.

— Vous devez être bien lasse de votre course, dis-je à la voyageuse, dont les pieds poudreux étaient chaussés de sandales en cuir brut, comme en portent les gens du bas peuple.

— Bah ! je n’en dormirai que mieux, » me répondit elle gaiement.

En achevant, elle déposa dans la main du curé quelques pièces d’argent, le produit de la vente de son travail sans doute, que le vieillard glissa sous l’oreiller de son lit. Cela fait, les deux femmes rassemblèrent à la hâte quelques toisons et des mantes de laine et sortirent en fermant la porte derrière elles.

Je restai seul avec le curé, qui, m’ayant souhaité une bonne nuit, se tourna du côté de la muraille après m’avoir prié d’éteindre le lampion. Pendant un moment je l’entendis prier à voix basse et mêler quelques soupirs à sa prière, puis mes yeux se fermèrent et je tombai dans un sommeil profond.

Le lendemain je fus sur pied d’assez bonne heure. Pendant que je dormais encore, les deux sœurs avaient préparé une bouillie à la farine de maïs dont elles exigèrent que je mangeasse quelques cuillerées, pour me prémunir, disaient-elles, contre le brouillard matinal. Comme j’étais en train d’expédier mon brouet, Ñor Medina vint m’annoncer que les mules étaient sellées. Je lui tendis mon écuelle à demi pleine pour qu’il l’achevât. Trois coups de langue lui suffirent pour en laper le contenu. Mes hôtes s’étaient avancés jusqu’au seuil de leur demeure pour assister à mon départ. Je pris dans mes mains les mains du vieux prêtre :

« Mon révérend père, lui dis-je, je n’ai rien à vous offrir en échange de votre accueil cordial et de la touchante confiance que vous m’avez témoignée ; je quitte ce pays pour n’y plus revenir ; mais j’ai à Lima, à Arequipa, à Cuzco, des amis influents, qui, j’en suis certain, accueilleront favorablement la requête que je pourrai leur adresser à votre sujet. Que désirez-vous qu’ils fassent pour vous être agréables ?

— Absolument rien, me répondit-il ; j’ai trop peu de jours à passer sur la terre pour que la protection des hommes me soit utile maintenant. Allez, mon cher enfant, et que Dieu vous conduise. Les prières du vieillard que vous êtes venu chercher de si loin ne vous manqueront pas. » Le vénérable curé me pressa dans ses bras et les deux femmes me serrèrent la main comme à une ancienne connaissance.

Au moment de quitter pour toujours ces nobles infortunés, je sentis mon cœur se gonfler et mes yeux devenir humides. « Adieu ! leur dis-je brusquement en enfourchant ma bête. — Adieu et bon voyage, » me répondirent-ils tous les trois. Ñor Medina était déjà en selle. « Vamos ! » cria-t-il en poussant sa monture que la mienne suivit aussitôt. Cinq minutes après, les villages de Cabana et de Cabanilla et le pont de trois arches qui les rattache l’un à l’autre s’évanouissaient derrière nous.

Le souvenir de mes hôtes absorbait trop complétement mon esprit pour qu’il s’intéressât aux sites que nous traversions ou au spectacle toujours pompeux du soleil levant dans la Cordillère. J’étais plongé dans cette rêverie qui est en quelque sorte le prolongement d’une sensation douloureuse, et qui ne s’arrête qu’après en avoir propagé l’ébranlement de vibration en vibration jusqu’aux dernières fibres du cœur. Ñor Medina, tout en respectant mon silence, en paraissait vivement contrarié et s’efforçait d’y mettre un terme par des remarques faites à haute voix. Tantôt c’était la sangle de ma mule qui lui semblait trop lâche, ou le pellon de ma selle qui pendait d’un côté, ou bien encore une évaluation de la distance que nous avions à parcourir pour arriver à Lampa. Je le laissais dire sans l’interrompre. Quand il vit que ses allusions indirectes étaient sans résultat, il prit le parti d’aller droit au but.

« Monsieur aurait-il à se plaindre de la réception qu’on lui a faite à Cabana ? me demanda-t-il d’un air obséquieux.

— Pourquoi cette question ? fis-je.

— Ah ! c’est que monsieur n’a pas encore ouvert la bouche depuis que nous sommes en route, et son silence me ferait supposer qu’il est mécontent. Après tout, je l’avais averti que le vieux padre Cabrera était un peu fou, et s’il a ennuyé monsieur, ce n’est pas ma faute. »

À ces paroles irrévérencieuses, je bondis sur ma selle, et, debout sur mes étriers en babouches, afin de dominer mon interlocuteur de toute la hauteur de ma taille et de mon mépris :

« Ñor Medina, lui dis-je en essayant de le foudroyer du regard, vous êtes et ne serez jamais qu’un… muletier !

— Mais je l’espère bien ainsi, monsieur, me répondit l’homme en ôtant son chapeau par égard pour lui-même ; muletier, mon aïeul le fut, mon père l’était, et j’ai succédé à mon père comme mon garçon me succédera quelque jour. Muletier, caramba ! ne l’est pas qui veut en ce monde ! »

Devant cette profession de foi enthousiaste, il n’était plus possible de garder son sérieux. Toute la colère qu déjà bouillonnait en moi s’en alla dans un éclat de rire. La glace était rompue. En me voyant rire, mon guide se mit à rire aussi, et redevenus sur-le-champ bons amis, nous reprîmes notre causerie de la veille juste à l’endroit ou nous l’avions laissée.

Après avoir côtoyé pendant deux heures la rivière de Cabana, qui tantôt coulait lentement, tantôt précipitait son cours, selon que les terrains étaient plans ou déclives, nous la laissâmes se diriger à l’est, et nous prîmes au nord la direction de Lampa. Le ciel était d’une admirable sérénité. Un soleil brillant égayait le paysage ; mais vers deux heures, l’astre et l’éther se dérobèrent à nos yeux derrière un rideau de sombres nuages. Ces lourdes vapeurs, de l’espèce des nimbus, semblaient recéler dans leurs flancs la foudre, la grêle et la neige, et nous nous préparions à recevoir leur choc le plus philosophiquement possible, quand la Providence eut pitié de nous. Le noir tourbillon passa comme une trombe au-dessus de nos têtes, se contenta de remplir de poussière et de petits cailloux nos yeux, nos nez et nos oreilles, et alla s’abattre sur le Titicaca, au grand effroi des palmipèdes qui habitent le lac Sacré. Un instant après, le ciel redevenait couleur de lapis-lazuli et le soleil brillait de nouveau sur nos têtes.

Baccharis obtusifolia.

Au moment où ma montre marquait quatre heures, nous longions le versant d’une colline tout parsemé d’éclats d’obsidienne d’un vert noirâtre et d’un scintillement à nous faire baisser les yeux. Des blocs erratiques de figure rectangulaire et de dimensions énormes, pareils à des pans de murailles restés debout après l’écroulement d’un édifice se dressaient çà et là. Comme nous passions à dix pas de ces masses, je découvris un buisson de tolas[11], au feuillage rigide et sombre, qui végétait à l’abri du vent du nord. Autour de ce buisson, à demi cachés dans une herbe fine et douce, quelques érantbis naines, particulières à ces latitudes, épanouissaient leur corolle blanche. Déjà je me disposais à mettre pied à terre pour cueillir un bouquet de ces fleurs alpines qui me rappelaient les pâquerettes au cœur d’or dont avril étoile nos pelouses, quand un oiseau, arrivant de je ne sais où, s’abattit comme une flèche sur ces fleurettes, et sans que ses pieds touchassent la terre, passa de l’une à l’autre, plongeant dans leur calice son bec démesurément long, courbe et effilé. Au vol bourdonnant de l’oiseau, à ses allures vives et saccadées, à sa configuration spéciale, je reconnus un individu de la famille des trochyles. J’avoue néanmoins qu’un colibri de cette taille, dont les ailes mesuraient quelque trente centimètres d’envergure, me parut un fait si prodigieux, qu’un instant je me défiai du témoignage de mes yeux écarquillés outre mesure. Force me fut pourtant de me ranger à l’évidence et de convenir avec moi-même que cet oiseau mystérieux était bien un trochyle, mais un trochyle géant, lequel était aux individus de sa famille ce qu’un moineau serait à un dinornis, si le dinornis existait encore.

Pendant le temps d’arrêt de quelques secondes que le trochylus en question fit sur chaque fleur, qu’il lacérait à coups de bec quand elle ne lui offrait aucune pâture, je pus ou je crus remarquer que sa chape et ses ailes étaient d’un vert noirâtre, à reflets métalliques, et sa poitrine d’un gris d’ardoise qui passait au blanc sale en atteignant le ventre. Sa récolte de miel finie, l’oiseau disparut par un mouvement d’ailes qui me rappela le vol tourbillonnant des feuilles sèches qu’un ouragan d’automne emporte loin des bois.

Comme je n’avais rien de mieux à faire, je pris mon garde-notes et j’écrivis au crayon les lignes suivantes, si bien effacées à cette heure que, pour les déchiffrer, je me vois contraint d’appliquer à mon œil une loupe d’un fort grossissement.

« Aujourd’hui sept juillet, fête de saint Firmin, évêque de Pampelune, qui vivait au quatrième siècle, observé entre Cabana et Lampa et par une altitude d’environ douze mille pieds, un coibri d’une taille phénoménale. Ce colibri apporté par le vent, vient d’être remporté par par lui. Le naturaliste Tschudi a déjà constaté ce fait de trochyles picorant à treize mille sept cents pieds au-dessus de la mer, mais il n’a rien dit du genre de fleurs dont l’oiseau recherchait le suc à cette élévation. Or, le colibri que le hasard m’a permis de voir aujourd’hui pompait le miel d’une eranthis gracilis, dont le nectaire ou l’écaille pétaloïde qui en tient lieu ne pouvait contenir, comme celui des renonculacées, qu’un suc âcre, de propriétés vénéneuses. Soumettre à l’appréciation du premier savant que je rencontrerai, ce cas qui me semble bizarre, de colibris voltigeant sur la limite des neiges éternelles et se nourrissant de poisons. »

Une heure après l’apparition du trochylus que mon guide avait pris pour une hirondelle, nous passions à gué la rivière de Lampa, cours d’eau sans importance en temps de sécheresse, mais qui devient un torrent furieux à l’époque de la fonte des neiges. Déjà le soleil baissait sensiblement. L’atmosphère, d’une pureté magnifique, paraissait saturée d’une poussière d’or. Les lichens et les leprarias qui tapissaient certaines roches prenaient aux reflets du couchant des tons mordorés pareils aux irisations du col des colombes. Les collines de l’est bleuissaient à vue d’œil et s’enveloppaient aux approches du soir d’un voile de gaze, tandis que celles de l’ouest, teintées d’ocre et de bitume, se détachaient avec une vigueur surprenante sur le fond de pourpre du ciel. Au moment où le soleil disparaissait, une ligne opaque et dentelée barra l’horizon devant nous. Nous touchions au terme de notre course. Cette ligne, c’étaient les maisons de Lampa. Nous poussâmes résolument nos bêtes ; après une demi-heure de marche, nous traversions le pont de pierre à trois arches jeté sur la rivière de Lampa.

Ce pont date d’une quinzaine d’années. Il fut construit en remplacement de l’ancien pont de Minbres dont l’invention est attribuée aux Incas. Le chef actuel de l’État, trouvant qu’une escarpolette en osier rappelait trop indiscrètement le passé barbare de la province, le fit décrocher et voulut qu’on le remplaçât par un pont de pierre. Ce progrès évident s’accomplit en très peu de temps, grâce à une contribution extraordinaire de cinq mille piastres (vingt-cinq mille francs), que les Lampenos, jaloux d’illustrer leur rivière et de plaire à leur président, s’imposèrent héroïquement.

Le pont franchi, je ne vis autour de moi que des maisons basses, groupées sans le moindre parallélisme. Une pulperia, boutique d’épicier-liquoriste, de l’aspect le plus délabré et éclairée par un suif collé contre la muraille, projetait sur leurs mornes façades une clarté livide. Je frissonnai de la tête aux pieds, sans savoir pourquoi. À l’obscurité déjà complète, se joignait un silence profond ; La bourgade paraissait veuve d’habitants. Cependant, à mesure que nous avancions, je distinguais quelques passants rasant les murailles comme des ombres. Çà et là, un rayon lumineux brillait à travers les fentes des volets. C’était peu ; mais c’était toujours quelque chose, et je me sentis renaître à l’espoir. Enfin, nous débouchâmes sur une assez grande place, où j’entrevis des maisons d’une construction rassurante. La lourde masse d’une église avec ses clochers carrés dominait leurs toitures. Des boutiques peu éclairées, mais encore ouvertes, m’annonçaient le centre commercial de la localité, qui compte environ deux mille trois cents âmes. Comme nous passions près d’une de ces tiendas de commerce, dont le propriétaire s’occupait à rentrer des piles d’assiettes, de saladiers et d’urnes de forme suspecte, étalées devant sa porte, j’arrêtai ma monture, pour prier cet industriel de m’indiquer la demeure d’un certain señor Firmin de Varay Pancorbo, négociant en rouenneries, pour lequel j’avais une lettre de recommandation. Il me montra au fond de la place une maison à balcon en bois, dont les fenêtres brillantes de clarté contrastaient vivement avec les ténèbres des demeures voisines.

Marchand de faïence, à Lampa.

« Vous trouverez tout le monde en joie, » me dit-il. Je remerciai ce marchand de faïence, sans songer à lui demander l’explication de ses paroles. En arrivant devant la maison indiquée, un bruit de voix et de rires frappa mon oreille. Nous mîmes pied à terre. La porte nous fut ouverte par un pongo, que j’envoyai prévenir son maître de mon arrivée. Un instant après, l’escalier en bois du logis craquait sous des pas empressés et un homme se précipitait plutôt qu’il ne venait à ma rencontre. « Je suis don Firmin, me cria-t-il en m’apercevant, et vous, señor, qui êtes-vous et que souhaitez-vous de moi ? » À la singularité de cet accueil, non moins qu’au teint cramoisi du négociant en rouenneries, je jugeai qu’il avait fêté la dive bouteille ; mais comme sa brusquerie me paraissait, jusqu’à certain point, bienveillante, je ne m’en formalisai pas, et tirant de mon portefeuille une lettre de quelques lignes qui me recommandait à l’individu, je lui présentai d’un air souriant.

« Soyez le bienvenu, me dit-il, après avoir lu, ma maison est à votre disposition pour tout le temps qu’il vous plaira d’y demeurer. Je suis célibataire. C’est aujourd’hui la Saint-Firmin, et j’ai réuni à cette occasion quelques négociants de mes amis et des femmes d’humeur charmante. Vous nous aiderez à célébrer la fête de mon bienheureux patron. »

Sans attendre que je le remerciasse, le négociant prit mon bras et m’entraîna dans l’escalier. Arrivé sur le carré, il ouvrit une porte et m’introduisit dans une grande pièce assez peu meublée, mais illuminée à giorno, où j’aperçus une quinzaine de personnes des deux sexes assises autour d’une table. La nappe souillée, les mets au pillage, les bouteilles vides ou renversées indiquaient ce moment précis d’un festin péruvien où la faim des convives est complétement assouvie, mais où leur soif commence seulement à s’éveiller.

En me voyant paraître au bras de l’amphitryon, hommes et femmes poussèrent un hourra collectif, que les passants, s’il s’en trouvait, durent entendre à l’extrémité de la ville ; puis, cet accès d’enthousiasme calmé, chacun se serra contre son voisin pour me faire place. Je m’assis entre deux beautés, déjà sur le retour, qui s’empressèrent de me servir avec cette grâce attentionnée qui est l’apanage exclusif du sexe. Pendant que l’une encombrait mon assiette d’aliments variés, l’autre me versait largement à boire. Tout en mettant les morceaux doubles, car j’avais une faim canine, je tâchais de répondre aux questions diverses que des gens positifs m’adressaient à la fois. À mon costume poudreux et débraillé, à mes éperons chiliens sonnant la ferraille, ces messieurs avaient jugé que je descendais de cheval et désiraient savoir d’où je venais, où j’allais, si j’étais négociant en gros ou simple courtaud en boutique, et quels articles de commerce je traînais à ma suite. Quand j’eus répondu que je traversais l’Amérique, n’emportant avec moi qu’un album et quelques crayons, pour dessiner les choses remarquables que pourraient m’offrir les trois règnes, ces Philistins se regardèrent du coin de l’œil et se pincèrent les lèvres pour ne pas rire. Je vis bien que j’avais manqué mon effet, mais je m’en consolai en précipitant les bouchées.

Un festin à Lampa. — Préparation du cardinal.

L’aveu que je venais de faire, s’il m’avait aliéné les sympathies des hommes, avait piqué la curiosité des femmes, comme je le compris aux regards singuliers qu’elles jetaient sur moi. Cette douce moitié du genre humain aime le mystérieux et l’inintelligible ; elle est sous ce rapport un peu comme l’enfant. L’amphigouri lui plaît, le compliqué la charme, l’obscur et l’incompréhensible la ravissent. Il suffisait que les beautés qui m’entouraient ne s’expliquassent pas un homme traversant l’Amérique, sans autre bagage qu’un album sous son bras, pour qu’elles s’intéressassent à lui sur le-champ. Du moins je jugeai ainsi de la chose aux toasts que des femmes charmantes portèrent à l’adresse de ce qu’elles appelaient « mon voyage en déshabillé. » J’y répondis avec empressement en élevant mon verre à la hauteur de mon épaule, le promenant de droite à gauche, et, selon l’usage du pays, saluant, après lui avoir souhaité cent ans d’existence, la personne qui me prenait à partie… Sur un ordre du maître, les mozos de service emportèrent les restes du repas, retirèrent la nappe et posèrent sur la table un de ces verres côtelés, de la grandeur d’un seau, que la Germanie, où on les fabrique, expédie au Pérou. L’amphitryon y vida successivement six bouteilles de vin de Bordeaux, quatre de vin de Xérès, deux de rhum, édulcora et parfuma le tout avec du sucre et de la muscade, puis dans cet amalgame incendiaire appelé cardinal il laissa tomber une fraise[12], qui plongea, disparut et revint flotter à la surface du liquide. Alors chaque convive, attirant à lui le verre phénoménal et trempant ses lèvres dans le breuvage, essaya de gober la fraise, soit en la happant brusquement, soit en l’attirant au fond de son gosier par un remou perfide ; mais le petit fruit qui savait son métier, pivotait sur lui-même ou disparaissait chaque fois qu’une bouche avide l’approchait de trop près. Après de vains efforts et l’absorption volontaire ou forcée de copieuses gorgées, l’amateur rebuté du jeu passait le verre à son voisin, qui recommençait sans plus de succès la même manœuvre. Ce joli passe-temps, appelé la pêche à la fraise, et dont un évêque, Melchior de la Nava, qui vivait à Cuzco au commencement du dix-huitième siècle, fut, dit-on, l’inventeur, n’est pour les Péruviens de la Sierra qu’un honnête prétexte à boire. Les pêcheurs pauvres pêchent à la fraise dans un grand verre de chica, cette bière locale ; les riches font un mélange hétérogène et dispendieux de liqueurs fines et de vins étrangers. Les moyens, comme on voit, peuvent différer, mais le résultat est toujours le même. L’ivresse est le port où viennent fatalement aboutir ces pêcheurs de fraises.

Quand passa devant moi le grand vidrecome, il me fallut, bon gré malgré, y tremper mes lèvres et feindre de poursuivre le fruit mobile ; mais j’eus soin de tenir mes dents assez serrrées pourqu’aucune goutte du liquide où tant de bouches indigènes avaient barboté ne passât par ma gorge. Ce divertissement local dura jusqu’à parfait épuisement de la liqueur. Alors la fraise, restée à sec au fond du verre, fut mangée par un des buveurs.

Le lendemain de la Saint-Firmin.

Sous le coup de la boisson traîtresse qui fermenta bientôt dans leurs cerveaux, tous les convives se levèrent. Les guitares firent entendre un razgo triomphant. Les femmes donnèrent du tour aux volants fripés de leur robe, les hommes déployèrent leurs mouchoir, la zamacueca appela les danseurs. Un couple renommé pour l’agilité de ses mouvements et désigné à l’unanimité par la galerie, ouvrit le bal par un de ces pas de caractère que les Espagnols appellent simplement troche y moche, mais devant lequel un sergent de ville parisien blasé sur le menuet des Courtilles se fût voilé pudiquement la face de son tricorne. Au verre dont la

taille m’avait épouvanté, on venait de substituer une outre d’eau-de-vie, musette bachique dont chacun alla tour à tour tirer quelques sons. L’orgie prenait des proportions babyloniennes. Je profitai d’un moment où personne n’avait les yeux sur moi pour enfiler la porte. Sur le carré, je trouvai un mozo de service que je pris amicalement au collet et que j’entraînai dans un coin. « Écoute, lui dis-je, comme il faut que je parte de grand matin, j’ai besoin de dormir un peu. Tu vas me donner une chambre où pour plus de sûreté tu m’enfermeras et dont tu emporteras la clef. Si par hasard ton maître me demande, tu lui diras que je suis parti. Prends ce pourboire et sois discret, ajoutai-je en lui glissant dans la main une piastre à canons, car si tu t’avisais de révéler le lieu de ma retraite, le muletier qui m’accompagne ne manquerait pas, sous un prétexte ou l’autre, de te rouer de coups avant de quitter la maison. » Le mozo avait l’esprit subtil et comprit à merveille. « Venez, monsieur, me répliqua-t-il en empochant la piastre, c’est aujourd’hui la Saint Firmin et le patron ne songera guère à dormir, aussi vais-je vous installer dans sa propre chambre. S’il demandait à y entrer, je lui dirais que la clef est perdue.

Un moment après je m’allongeais voluptueusement entre deux draps blancs que le mozo venait de substituer à ceux de son maître, attention dont je lui sus gré. Le digne serviteur s’en alla bientôt en retirant la clef de la serrure et je restai livré à mes réflexions. D’abord, il me parut bizarre d’occuper la chambre et le lit d’un homme qu’au coucher du soleil je ne connaissais pas encore, et cela sans qu’il s’en doutât. Mais ce scrupule, à supposer que c’en fût un, s’évanouit bien vite. Je me mis à philosopher sur la chose, et tout en admirant par quelles voies secrètes la Providence donne la pâture aux petits oiseaux et la couchée aux voyageurs, je laissai tomber ma tête sur l’oreiller où don Firmin de Vara y Pancorbo avait tant de fois reposé la sienne. Au bout de cinq minutes et malgré les rugissements de la tempête humaine déchaînée à quelques pas de moi, j’étais plongé dans un sommeil profond.

Le lendemain, je dormais encore quand un officieux geôlier vint ouvrir ma porte. « Vos mules sont sellées, me dit-il, et l’arriero vous attend dans la rue. » D’un bond je fus sur pied. Tout en m’habillant, je demandai au mozo si la nuit avait été orageuse : « Vous en jugerez en sortant, » me répondit-il. Quand j’eus achevé ma toilette, je me disposai à aller rejoindre mon guide. Comme je passais devant la chambre où le banquet et le bal de la Saint-Firmin avaient eu lieu, le mozo qui me précédait en entr’ouvrit la porte. « Voyez, » me dit-il. Je passai ma tête par l’entre-bâillure. Un spectacle navrant s’offrit à mes yeux. Tous les convives de la veille, si gais, si bruyants, si pleins de séve et de santé, gisaient à terre, entassés les uns sur les autres. Les femmes avaient le teint vert, les hommes la face violette. Quelques bouches ouvertes montraient leurs dents. Des chaises brisées, des guitares sans cordes, des outres vides, çà et là des vêtements et des objets de toilette à l’usage des deux sexes : ici une natte de cheveux postiches, là un couvre-chef aplati, formaient les accessoires de ce tableau. Un rayon de soleil entrant par la croisée, éclairait, sans les ranimer, ces corps glacés et roidis par l’ivresse. O horror ! horror ! horror ! exclamai-je comme Macbeth, en refermant la porte et descendant quatre à quatre les marches de l’escalier. Ñor Medina m’attendait sur le seuil. Le mozo qui m’avait suivi me tint l’étrier pour me mettre en selle. « Mes compliments à votre maître, quand il s’éveillera, dis-je à cet honnête garçon. — Monsieur, je n’y manquerai pas, » me répondit-il en riant.

Paul Marcoy.

(La suite à la prochaine livraison.)



  1. Suite. Voy. pages 81 et la note 2, 97 et 241.
  2. Or sur la côte et argent dans la sierra. Presque toutes les fleurs qui croissent en vue de l’océan Pacifique et qui appartiennent aux genres aster, helianthus, hieracium, actinea, chrysanthemum, etc., sont en effet d’un jaune d’or, tandis que celles qu’on rencontre dans la sierra sont d’un blanc d’argent.
  3. Perenoptère urubu.
  4. Individu chargé de recueillir les dîmes.
  5. Runa, homme ; puna, plateau ; cuna, les hommes des plateaux. — C’est le nom donné aux indigènes de la région du Collao.
  6. Le mot paloma, pigeon, colombe, est espagnol, cet oiseau n’existant pas à l’état sauvage dans l’Amérique du Sud, où il a été apporté par les Espagnols. En revanche, il s’y trouve sept à huit variétés de tourterelles, dont la plus grosse est de la taille d’un ramier, et la plus petite, de la taille d’un moineau franc. La première est appelée urpi ; la seconde cuculi. C’est l’urpi qui, sous le nom d’urpi-lla, d’urpilla-chay, douce tourterelle, tourterelle chérie, figure dans la plupart des yaraxis et des poésies des Quechuas.
  7. C’est le narcissus amancaës et non l’alstrœmeria, que les indigènes appellent lis des Incas.
  8. Dieu vous bénisse, petite mère.
  9. Bonjour, seigneur.
  10. C’est le nom en quechua du cochon d’Inde ou cavia minima.
  11. Baccharis obtusifolia.
  12. Fraga reniformis. C’est une des cinq variétés de fraises cultivées au Chili et au Pérou. Elle n’est pas l’originaire de ces con conttrées, comme nos horticulteurs le croient encore aujourd’hui, mais a été importée d’Espagne vers la fin du dix-septième siècle, ainsi que quelques plantes que les botanistes qualifient de Chilensis et de Peruvianus, sans se douter qu’elles viennent d’Europe : tels sont la scylla, vulgairement appelée Jacynthe du Pérou, les poncratium ringens et latifolium, le crinum urceolatum, les amarillis aarea et flammea, primitivement sortis des Açores et des Philippines et naturalisés en Europe par les Portugais. Des plants de la variété de fraise reniformis, pris à la Mocha ou Conception, sur la côte du Chili, par le capitaine Frézier, à qui on doit une relation de voyage dans ces contrées, furent apportés par lui en France en 1712. — Comme le lecteur pourrait s’étonner de voir des fraises au milieu des neiges du Collao, nous ajouterons que, deux fois par semaine, des convois d’ânes et de mules approvisionnent de fruits d’Europe et de fruits des tropiques les marches des principales villes de la Sierra.