Voyage au pays des Yakoutes/01

Ouvarovski
Première livraison
Traduction par E. Beauvois.
Le Tour du mondeVolume 2 (p. 161-176).
Première livraison

Voyageurs yakoutes. — Dessin de Victor Adam d’après le comte de Rechberg.


VOYAGE AU PAYS DES YAKOUTES

(RUSSIE ASIATIQUE),


PAR OUVAROVSKI[1].
1830-1839
Le bonheur et le malheur marchent de front avec l’homme.
Le blé se change en farine lorsqu’on le moud.


Djigansk. — Mes premiers souvenirs. — Brigandages. — Le paysage de Djigansk. — Les habitants. — La pêche. — Si les poissons morts sont bons à manger. — La sorcière Agrippine.

Sur la rive gauche du grand fleuve la Léna, à cent kœs[2] de la ville de Yakoutsk[3], près de la mer de glace, se trouve Djigansk[4]. C’est là que résidait mon père, en qualité de chef du cercle ; c’est la que je suis né.

Lorsque Djigansk perdit son titre de cité, mon père dut retourner à Yakoutsk ; je n’avais alors que quatre ou cinq ans. À cet âge la mémoire d’un enfant est peu développée : il me reste toutefois quelques souvenirs de ce temps éloigné. Mon père était obligé par son emploi de faire annuellement de longs et pénibles voyages qui duraient jusqu’à neuf mois : pendant son absence je pleurais avec ma mère d’impatience et d’ennui.

Deux fois je faillis perdre la vie : la première fois, je voulus traverser une rivière sur un arbre et je fis une culbute dans l’eau ; la seconde, je tombai dans une marmite ou cuisaient des aliments pour les chiens.

Un matin d’été, m’étant levé de bonne heure, je fus mortellement effrayé à la vue d’un brigand à mine farouche, qui se tenait sur la porte de la maison, l’arme au bras. J’appris qu’il montait la garde pour empêcher que ses compagnons ne missent par mégarde nos biens au pillage.

C’était une bande de quatorze à quinze voleurs qui s’étaient évadés d’Okhotsk[5], où ils étaient condamnés à faire bouillir du sel. Sur leur chemin, ils avaient volé les bagages de plusieurs marchands. Ils avaient descendu l’Aldan jusqu’à la Léna, et étaient venus à Djigansk sur des embarcations. Arrivés de nuit, ils avaient surpris dans le sommeil les soldats et les cosaques, leur avaient lié les pieds et les mains, et les avaient enivrés de façon à leur faire perdre connaissance. Après les avoir enfermés dans la prison, ils s’étaient partagés en plusieurs bandes et s’étaient mis à piller la ville.

Port d’Okhotsk. — Dessin de Victor Adam d’après l’atlas du Voyage dans la Russie asiatique commandé par le commodore Billings.

Le même jour, vers l’heure où l’on trait les vaches (entre neuf et dix heures), ils s’étaient rassemblés tous dans notre maison, après avoir fait leur coup de main.

Ces hommes féroces et terribles étaient privés de nez et portaient des marques bleues sur le visage[6]. Leur teint sanguin paraissait encore plus noir à la chaleur du brasier. Mais à l’arrivée de mon père et de ma mère, ils changèrent subitement de mine et quittèrent leurs manières farouches pour prendre un air bienveillant, quoique le sang d’une de leurs victimes fumât encore. Ils remercièrent mes parents avec effusion de ce qu’ils assistaient de leur bien les pauvres gens.

Il n’était jamais rien arrivé de pareil dans le pays des Yakoutes[7]. Le chef des brigands, Géorgien de naissance, ne semblait pas être ému le moins du monde de ce qui s’était passé. C’était un homme de haute stature. Il avait suspendu à sa ceinture toute sorte d’armes, et était vêtu d’un pantalon rouge, dont les coutures étaient couvertes de galons d’argent. Il m’avait pris dans ses bras et me régalait de toute sorte de friandises, tandis que je pleurais.

Mes parents ne pouvaient qu’être reconnaissants d’avoir été épargnés dans ce jour qui avait vu tant d’infortunes ; leur ruine n’aurait pas été douteuse, si les voleurs avaient voulu piller notre maison. Après avoir pris un copieux déjeuner, ils partirent vers le midi, et se rembarquèrent sur la Léna, emportant un riche butin.

Il est impossible de décrire les pleurs et la désolation de toutes les autres familles de la ville, qui étaient au nombre de plus de trente. Le soir, à leur retour de la forêt où elles s’étaient enfuies, elles trouvèrent leurs demeures dépouillées du bas en haut.

Le même été (je ne me rappelle pas au juste combien de mois plus tard), les brigands furent atteints à soixante dix kœs de Djigansk par des soldats envoyés de Yakoutsk. On ne retrouva qu’une minime partie du bien volé ; le reste s’était gâté ou avait été gaspillé de côté et d’autre.

Pour le simple spectateur, les environs de Djigansk manquent de toute espèce d’agrément et de variété. On rencontre presque partout une prairie resserrée entre deux collines et bordée d’épais fourrés, où un chien ne trouverait pas à passer le museau. On ne peut faire dix pas dans les bois sans enfoncer jusqu’au genou dans un terrain mobile et fangeux. En fait de baies, on n’y trouve que l’airelle rouge, la camarine noire (empetrum nigrum), la groseille rouge, le raisin d’ours et le fruit de l’églantier.

L’hiver dure huit mois, pendant lesquels on ne peut quitter les vêtements chauds ; si l’on ajoute deux mois pour le printemps et l’automne, il en reste à peine deux autres pour le triste été.

La neige forme une masse plus haute que les maisons ; le vent souffle avec une telle violence que l’on ne peut se tenir sur ses jambes, le froid vous coupe la respiration, et le soleil ne se montre presque pas durant deux mois d’hiver. Pour être sincère, si l’on m’avait donné le choix, ce n’est pas Djigansk que j’aurais choisi comme lieu de naissance.

Les habitants de Djigansk sont Tongouses et au nombre de quatre ou cinq cents hommes[8]. Ils vivent de chasse et parcourent une mer de neige de plus de deux cents myriamètres de circuit. Ils recueillent les précieuses cornes d’animaux dont on fait des peignes (les dents de mammouth), et tuent des rennes, des alezans moreaux, des zibelines, des renards à gorge foncée, des renards rouges, des renards des glaces, des écureuils, des hermines, des ours noirs, des ours blancs.

Quel que puisse être un pays, il est rare qu’il manque de tout agrément. Durant deux mois d’été, les habitants de Djigansk voient presque toujours le soleil à l’horizon. Ceux qui n’y sont pas habitués trouvent à peine le temps de dormir.

Les eaux des environs de Djigansk sont sans égales tant pour la quantité que pour la qualité des poissons qu’elles nourrissent ; on y prend des salmo nelma, des ablettes, des esturgeons, des sterlets, des tscher, des muksun, des omul, des salmo lavoretus.

On gaspille sans profit ces poissons excellents, et cela pour deux causes, d’abord parce que l’on manque de sel et ensuite parce que c’est l’habitude. Les Tongouses creusent, près du lieu ou ils pêchent, une fosse profonde d’une brasse environ, dont ils revêtent d’écorce le fond et les parois. Les poissons y sont encaqués après qu’on leur a ôté les intestins et les arêtes. On les laisse consumer jusqu’à ce qu’ils deviennent bleus et tombent en bouillie. Dans cet état, ils sont un des mets favoris des Tongouses. J’avoue que dans mon enfance j’en mangeais très-volontiers en public et en privé, et que j’en mangerais encore si l’occasion s’en présentait.

De grands médecins écrivent que l’usage des poissons morts depuis un jour cause un violent malaise. Mais comment pourrais-je croire que cette opinion soit vraie, moi qui sais que des milliers de personnes se nourrissent de ces poissons pourris et atteignent néanmoins un âge avancé. Quoique j’en aie moi-même passablement mangé, je ne m’aperçois pas que je m’en sois trouvé plus mal. Que l’on dise au Tongouse : « Ne mange pas de poisson pourri, c’est un aliment malsain ; » il rira et répondra : « Et le poisson que tu viens de tuer pour le manger ne se consume-t-il pas également dans ton estomac ? »

Au milieu du siècle dernier vivait à Djigansk une Russe[9], nommée Agrippine (Ogröpönö), que ma grand-mère connaissait de vue. Elle passait pour sorcière : on estimait heureux ceux qu’elle aimait ; ceux, au contraire, à qui elle en voulait se tenaient pour infortunés. Ses paroles étaient respectées, comme si elles fussent venues du ciel. S’étant ainsi acquis la confiance des hommes, elle se bâtit, entre les rochers, à quatre kœs en amont de Djigansk, une hutte où elle se retira dans sa vieillesse. Personne ne passait près de là sans lui aller demander sa bénédiction et lui porter un présent. Malheur à qui manquait à ce devoir ! elle ne tardait pas à l’en punir. Se métamorphosant en corbeau noir, elle soulevait contre lui de violents tourbillons de vent, faisait tomber ses bagages dans l’eau, et le privait de la raison. Maintenant même qu’elle est morte, les voyageurs continuent à suspendre des dons dans les lieux où elle vécut. Son nom est encore connu non-seulement des habitants de Djigansk, mais aussi de tous les Yakoutes des environs d’Yakoutsk. On dit d’une femme folle qu’elle a été frappée par Agrippine de Djigansk. La tradition rapporte que cette sorcière atteignit l’âge de quatre-vingts ans ; qu’elle était grosse, mais de taille peu élevée ; que son visage était marqué de la petite vérole ; que ses yeux étaient brillants comme l’étoile du matin, et que sa voix avait un son clair, comme la glace que l’on frappe. Le souvenir d’Agrippine n’est pas effacé dans les contrées septentrionales.

Une sorcière tongouse. — Dessin de Victor Adam d’après le comte de Rechberg.


Mon premier voyage. — Killæm et ses environs. — Malheurs. Les Yakoutes. — La chasse et la pêche.

Ainsi que je l’ai déjà dit, j’étais encore bien jeune lorsque notre famille quitta Djigansk pour aller s’établir à Yakoutsk. J’emportai suivant l’usage, dans une bouteille, de la terre de mon lieu de naissance, pour la délayer dans de l’eau et la boire quand je souffrirais du mal du pays ; mais n’ayant jamais regretté Djigansk, je n’ai pas eu l’occasion de me remplir l’estomac de terre noire. Depuis je n’ai jamais revu cette ville, et Dieu sait si j’y retournerai jamais !

À deux kœs et demi au nord d’Yakoutsk est une contrée appelée Killæm, ou mon père et ma mère avaient bâti à la russe une jolie maison qu’ils habitaient avant de s’établir à Djigansk. Tout près de là s’élevait la maison de mes aïeuls maternels, qui étaient fort avancés en âge.

Ni à Djigansk, ni dans le trajet, je n’avais vu de campagne ouverte, ou de plaine liquide qui se prolongeât à perte de vue, ou de chaîne de montagnes et de collines qui s’étendît le long d’un fleuve, et fût du haut en bas couverte d’un fourré impénétrable. Mon oreille n’avait jamais été charmée par les chants de l’alouette, ou les mélodies des oiseaux musiciens ; je n’avais entendu que le croassement du corbeau et de la corneille, ou la voix de la pivoine. En fait de plantes, je ne connaissais que le roseau sans parfum.

D’après cela, jugez de mon étonnement lorsque j’arrivai à Killæm. À mes yeux se déployait une immense prairie d’un kœs de large et de plusieurs kœs de long, couverte d’un tapis de verdure que l’air agitait, et aussi unie que la surface d’un lac. Les innombrables fleurs dont elle était parsemée lui donnaient l’aspect d’un tissu vert et jaune. On voyait çà et là des bosquets de mélèze et de bouleau disposés comme par une main d’artiste. Au milieu de cette prairie serpentaient les eaux claires d’un fleuve rapide, qui coulait sur le sable pur entre des rives noires et escarpées. Sur la rive opposée croissait du foin touffu et nourrissant, où couraient une centaine de faux, dont les lames brillaient comme de l’argent aux rayons du soleil. Dans cette plaine pâturaient un grand nombre de bêtes à cornes et de chevaux, qui prenaient leurs ébats en toute sécurité et erraient à leur gré. De distance en distance étaient réunies, par groupes de cinq ou de dix, les maisons des Yakoutes, enduites de terre grasse, ou leurs yourtes d’été, coniques et blanches, qui avaient l’air d’être peintes. Les croisées, en verre ou en pierre spéculaire, reluisaient comme des pierres précieuses. Au fond de ce paysage s’élevait, comme une haute colline, notre maison bâtie sur une éminence.

La beauté de ce tableau, jointe à son immensité, ravissait mon esprit d’enfant qui ne s’était jamais rien représenté de semblable. Je me figurais que cette contrée n’avait pas de limites, et la joie que j’éprouvais à ces pensées était si grande qu’il est impossible de l’exprimer par des paroles.

À peine étions-nous dans le pays, que le malheur visita notre maison. Un jour, en sortant de table, mon père, qui jusqu’à l’âge de soixante-douze ans n’avait jamais été malade, s’affaissa sans connaissance sur le banc fixé au mur, et au bout de quelques instants rendit son âme à Dieu.

Cette perte inopinée causa à ma mère un extrême chagrin. Après les funérailles, elle se trouva dans une situation tout à fait précaire ; mon père laissait des dettes pour huit ou neuf cents roubles[10], ce qui passait alors pour une grosse somme. Après avoir vécu neuf ans à Djigansk, mes parents n’avaient retrouvé à Killæm qu’une minime partie de leur bétail ; tout le reste était passé de différentes façons dans des mains étrangères. Notre maison avait été dévastée jusqu’à la désolation.

Lorsque sa douleur se fut un peu calmée, ma mère songea à mettre de l’ordre dans nos affaires, et par ses soins notre bétail s’améliora beaucoup pendant les cinq années de notre séjour à Killæm.

La vie que nous y menions manquait de toute espèce d’agrément : la rigueur du froid ne permettait pas que l’on sortît dans la campagne désolée ; nous étions cinq mois sans quitter la maison.

Pendant que nous vivions ainsi, je fis connaissance avec un grand nombre de Yakoutes, qui m’aimaient comme leur enfant, et je leur rendais bien leur affection. J’appris à fond leur langue, et je me familiarisai avec leur manière de vivre et de penser. J’écoutais avec plaisir leurs contes, leurs chansons, leurs vieilles traditions ; j’aimais à prendre part à leurs solennités, à leurs festins, et aux jeux qu’ils célèbrent en été. Je me conciliai ainsi l’affection non-seulement des Yakoutes, mais aussi de leurs femmes, de leurs filles et de leurs enfants. Ils avaient tant de confiance en moi, que je n’aurais pu agir à l’encontre de leur manière de voir, quand même je l’aurais voulu.

Les divertissements ne me manquaient pas. Les lacs de la contrée sont remplis en été de diverses espèces de canards ; et les bois, de lièvres, de coqs de bruyère, de lagopèdes et de perdrix. Au printemps, après la débâcle des glaces, et en automne, lorsque les nouvelles couvées sont en état de voler et partent pour les pays chauds, on est troublé dans son sommeil par les cris des oies, des canards, des cygnes, des grues, des cigognes et d’une foule de petits oiseaux. Pendant bien des années j’ai fait une si rude guerre aux bêtes fauves, que peu d’hommes en ont tué plus que moi. Lorsque j’avais envie de chasser, les distances n’étaient rien pour moi ; je ne m’effrayais pas de passer trois jours sans dormir, je ne connaissais pas la fatigue. En automne, je me couchais sur le flanc, sans autre oreiller qu’un tronc d’arbre, et n’ayant pas même une fourrure ou une couverture pour me garantir de la neige ou de la pluie. Lorsque je pêchais, je pataugeais toute la nuit dans l’eau froide, où les filets étaient tendus. L’habitude que j’avais contractée dès mon enfance de supporter les plus rudes fatigues, me fut très-utile dans la suite.


Yakoutsk. — Mon premier emploi. — J’avance. — Dernières recommandations de ma mère.

Lorsque nous fûmes forcés d’habiter Yakoutsk, ma mère fit transporter dans cette ville chacune des pièces de notre maison de Killæm et la fit reconstruire dans un bon emplacement qu’elle avait choisi ; j’entrai au service de l’empereur, en qualité de copiste au tribunal supérieur de Yakoutsk. Nous avions pour supérieur un M. N…, homme de petite naissance et médiocre écrivain, mais qui passait pour indispensable. Se trouvant dans une belle position, il n’appréciait pas la peine de ses subordonnés. Nous étions occupés chaque jour à écrire sans interruption, depuis le grand matin jusqu’à la nuit, en tout dix-sept heures, et nos appointements s’élevaient à deux roubles de cuivre[11] par mois. Après avoir ainsi travaillé durant deux ans, je devins chef de mon bureau, et trois ou quatre ans plus tard j’eus la direction de sept bureaux. Peu après je fus nommé chancelier privé du gouverneur et l’on mit sous mes ordres dix personnes pour m’aider dans mes pénibles fonctions. Mais comme la moitié de mes subordonnés étaient des ivrognes accomplis et le reste de petits enfants que j’avais à instruire, toute la besogne me restait sur les bras. Je travaillais vingt heures par jour, et je ne gagnais que cinq roubles de cuivre par mois. Mais l’affection de mes supérieurs, la considération publique, et surtout la satisfaction de ma mère, me donnaient des forces, et j’avais en outre la conscience d’être utile.

Ayant perdu son mari et ses douze enfants, à l’exception d’un seul, ma mère ne vivait plus que pour moi. Mais voilà qu’au temps où elle aurait pu jouir du repos, elle fut atteinte d’une maladie mortelle, qui s’aggrava de jour en jour. Je restai près d’elle, sans sortir et sans dormir, les neuf jours et les neuf nuits qui précédèrent sa mort. Les dernières paroles d’adieu qu’elle m’adressa furent nombreuses, très-nombreuses. La veille de son trépas elle me dit :

« Ne reste pas à Yakoutsk ; cette ville est remplie de Russes qui te portent envie. Les indigènes te conserveront sans doute leur affection ; mais c’est précisément ce qui excitera la jalousie de tes ennemis. Tu ne pourras t’éviter de répondre à leurs provocations, tu perdras ta liberté et tu tomberas dans l’infortune. Vends ta maison et tes biens, et pars pour la Russie. Là tu verras l’empereur ; ce sera ton bonheur. Je vais te laisser seul sur la terre ; mais tu connais mes principes, ne les abandonne pas, ils feront ta consolation dans l’adversité. Ne manque pas d’assister ton prochain de tes biens, de tes conseils, de ton travail. C’est le devoir de tout homme. Je mourrai demain ; au lever du soleil envoie chercher le prêtre, et fais appeler tous nos parents et toutes mes connaissances. »

C’était un jour d’automne ; l’ecclésiastique étant arrivé dès l’aurore, ma mère confessa ses péchés, reçut l’eucharistie, et fit ses adieux à toutes les personnes qui s’étaient rendues à son appel. Ensuite elle m’embrassa ; je sentis sur mes épaules le froid de son haleine, et peu après tous les assistants s’écrièrent : « Elle est morte ! » Ma mère venait de rendre subitement le dernier soupir.

Avec elle, je perdis tout ce qui faisait mon bonheur sur terre. N’ayant plus ni frère ni sœur, et n’ayant jamais été marié, je n’ai eu personne pour me consoler dans mes jours d’abattement, ou pour se réjouir avec moi dans mes moments d’expansion. Je suis pour tout le monde un étranger ; quelque part que j’aille, je ne suis qu’un hôte !

La contrée de Yakoutsk n’avait plus de charmes à mes yeux ; ce qui m’avait paru beau ne réveillait en moi que des idées tristes. Et puis la prospérité des Yakoutes décroissait d’année en année, par suite de la faiblesse des administrateurs. Toutes ces circonstances réunies m’affermirent dans la résolution de quitter ce pays. Mais je fus quelque temps retenu par le gouverneur, dont je dirigeais la chancellerie et qui m’aimait comme un fils.

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Irkoutsk. — Voyage. — Oudskoî. — Mes bagages. — Campement.

Dès que le chancelier fut mort, je vendis ma maison et mes biens, je payai mes dettes et je me rendis à Irkoutsk[12], où je fus placé dans la chancellerie du gouverneur, avec quatre-vingts roubles d’appointements par mois. J’y passai tranquillement un an et demi, n’ayant d’autres soucis que de remplir mon facile emploi.

Je me proposais de partir pour la Russie, lorsque arriva un M. X…, qui avait été nommé gouverneur de Yakoutsk. Ayant appris que j’étais versé dans la langue des Yakoutes et familiarisé avec leurs mœurs, il me proposa de m’emmener avec lui. Je n’avais guère envie d’accepter ; pourtant comme ce personnage était un homme de tête, je me décidai à l’accompagner, dans l’intérêt des Yakoutes plutôt que dans le mien ; car je présumais bien que mes nouvelles fonctions me donneraient plus de peines que de profits ; et la suite montra que je ne m’étais pas trompé dans ces prévisions.

Dès que le gouverneur fut arrivé au lieu de sa résidence, il remarqua une foule d’abus, et donna congé à plusieurs employés qu’il remplaça par d’autres. Lui-même il donna l’exemple, et pendant les cinq à six années qu’il passa dans ce pays, il n’épargna aucun effort et alla jusqu’à s’épuiser, pour préparer un avenir aux Yakoutes. Son administration fut un bienfait pour ce peuple. Il y a déjà quinze ans qu’il a cédé sa place à d’autres ; cependant son nom est toujours cher à ses anciens subordonnés. Heureuse la ville qui a un tel gouverneur !

Au sud-ouest de Yakoutsk, à une distance de plus de cent kœs, est situé le district d’Oudskoï, qui a environ cinq cents kœs de circuit, et est renommé pour l’abondance de son gibier. Il touche à la mer d’Okhotsk, l’empire de Chine, et aux districts de Nertchinsk[13], d’Olkminsk et de Khangangy.

Bazar de Nertchinsk. — Dessin de Victor Adam d’après le comte de Rechberg.

Comparativement à l’immense territoire de Yakoutsk, ce n’est qu’un coin de désert. Ce désert ne renferme dans toute son étendue que quatre à cinq cents Tongouses nomades ; il n’est pourtant pas sans importance, vu ses ressources et sa situation particulière.

Un grand nombre de Russes et de Yakoutes y vont acheter à vil prix le produit de la chasse des indigènes, à qui ils donnent en échange des denrées surfaites. De là, toute sorte de vexations et de fraudes, qui causaient la ruine des habitants du cercle d’Oudskoï. Ces circonstances, ainsi que diverses autres affaires compliquées, nécessitèrent l’envoi d’un commissaire à Oudskoï : ce fut moi que l’on choisit pour cette mission.

Deux mois avant mon départ, je fus chargé de beaucoup d’écritures ; cette besogne et les préparatifs de mon voyage furent le commencement des fatigues infinies que j’eus à supporter pendant un an et demi dans le cours de ma lointaine expédition.

Mes bagages se composaient de trois costumes d’hiver, de quatre costumes d’été, de sucre, de thé, de biscuits russes, de viandes, de poudre, de plomb, d’armes, d’un peu de rhum, d’eau-de-vie, de beurre russe et yakoute : le tout emballé dans des sacs de cuir du poids de cent livres, ou dans des caisses de bois et d’écorce de bouleau.

Lorsque les ballots furent enveloppés de telle façon que l’eau n’y pût pénétrer, on en attacha plusieurs ensemble avec de fortes courroies de cuir, de manière pourtant que la charge d’un cheval n’excédât pas deux cents livres.

On était déjà en février, et le froid n’en était pas moins rigoureux. Le liquide avec lequel les Russes mesurent la température[14] était au-dessous du chiffre trente lorsque je quittai Yakoutsk avec les deux cosaques qu’on avait mis sous mes ordres. Monté dans un traîneau attelé de deux chevaux, j’allai jusqu’à Amga, qui est éloigné de vingt kœs. Là, après avoir chargé nos bagages sur le dos de sept bêtes de somme, qui étaient toutes prêtes, nous montâmes à cheval et nous continuâmes notre route sous la conduite de deux guides.

Comme les chevaux étaient trop gras et impatients du joug, ils se débarrassaient sans cesse de leur fardeau. Pour ce motif, nous jugeâmes à propos de les ménager le premier jour, et après avoir parcouru trois kœs, nous fîmes halte dans un lieu où nous voulions passer la nuit.

Les conducteurs commencèrent par décharger les bêtes de somme, puis ils détournèrent avec des pelles la neige qui couvrait le sol, et ramassèrent du bois sec pour allumer du feu. Ensuite ils remplirent de neige la bouilloire à thé et une grosse marmite, et les mirent bouillir devant le brasier.

Lorsque la chaleur du thé nous eut réchauffé le sang, les guides s’occupèrent de préparer nos lits ; ils amassèrent de petites branches d’arbre qu’ils mirent en tas, sur lesquels ils étendirent d’abord les housses de nos montures, ensuite des peaux d’ours. Pendant ce temps, nous prenions le repas du soir, et dès que nous eûmes fini, nous nous dépouillâmes en toute hâte de nos vêtements et nous nous mîmes au lit. Nos bottes, nos bas, nos gants étaient moites de sueur ; nos guides les enfoncèrent dans la neige afin qu’elle en absorbât l’humidité ; de cette façon ils séchèrent beaucoup mieux que s’ils eussent été étendus dans un appartement, près du feu. Nous nous endormîmes aussitôt que nous eûmes échauffé nos couches et nos couvertures. Le lendemain matin nous nous habillâmes en toute hâte, après nous être frottés de neige, en grelottant ; puis on prit du thé et on se remit en route. Nous voyageâmes de la sorte jusqu’à ce que la neige fondit.

Colonie ou village yakoute. — Dessin de Victor Adam d’après Gabriel Sarytchew.


Le froid. — La rivière Outchour. — L’Aldan. — Voyage dans la neige et dans la glace.

Je dois remarquer ici qu’une des plus grandes incommodités d’un voyage d’hiver, c’est de se déshabiller par un froid pénétrant pour se coucher ; mais ce qui est encore beaucoup plus pénible, c’est de se lever le matin, de se laver avec de la neige, et de remettre ses nombreux vêtements. Il faut avoir un rude tempérament, un corps de glace, pour endurer ces souffrances sans devenir malade.

Je ne bois d’aucune liqueur enivrante, et par conséquent j’ignore de quelle utilité elles peuvent être ; mais je suis convaincu que sans thé l’on ne pourrait résister à ces fatigues. Je ne parle pas ici des Yakoutes ni des Tongouses, parce que ces peuples nés et élevés dans les frimas peuvent voyager trois jours sans rien manger.

Après trois ou quatre journées de marche, nous atteignîmes la rive gauche du grand fleuve Aldan, vis-à-vis l’endroit où il reçoit la rivière Outchour. Nous fîmes halte dans une yourte (hutte) de Tongouse, ou nous apprîmes qu’il se trouvait sur notre chemin un espace de dix kœs couvert de six empans de neige, et qu’il était impossible de franchir cette étendue et de continuer le voyage. Cette nouvelle nous jeta dans une grande perplexité ; nos instructions ne nous permettaient pas de retourner sur nos pas, et pour éviter la neige, il aurait fallu faire un détour de vingt kœs, et faute de fourrage, remplacer nos chevaux par des rennes. Mais ces derniers n’auraient pu traîner que de légers fardeaux, et nous n’avions pas de magasins pour serrer le surplus de nos effets. En conséquence, nous résolûmes de remonter l’Outchour. Pendant les deux jours que nous passâmes dans la yourte, nous fîmes des raquettes ou patins à neige, et nous laissâmes sans fourrage les deux chevaux qui n’étaient pas chargés. Le troisième jour nous franchîmes l’Aldan, et à peine étions-nous dans le lit de la rivière gelée, que la profondeur de la neige ralentit la marche des chevaux.

Un des guides, qui avait mis ses patins, tirait par la bride les deux chevaux sans bagages. Ceux-ci se cabraient sur les pieds de derrière et en retombant brisaient la dure croûte de la neige. Nous suivions leur trace, avec toutes les autres montures attachées l’une derrière l’autre.

Nous fîmes à peine un demi-kœs en marchant depuis le matin jusqu’au soir, et il ne nous fallut pas moins de dix jours pour traverser l’étendue de neige qui se trouvait sur notre chemin ; nous ne fîmes à cheval qu’une petite partie de cette route, car on avait peine à se tenir en selle, à cause des violentes secousses que l’on recevait, et l’on éprouvait une fatigue insupportable. Baignés de sueur, comme nous étions, nous préférions chausser nos patins et glisser sur la neige.

La rivière Outchour coule entre des rochers à pic, au pied desquels se trouve çà et là une étroite lisière qui borde l’abîme. Il est impossible qu’un cheval chargé gravisse cette pente escarpée. Aussi, quand nous avions choisi notre station de nuit, étions-nous obligés de décharger nos bagages dans le lit du fleuve, et de tirer les chevaux hors du précipice, pour qu’ils pussent chercher en liberté l’herbe sous la neige ; ils ne pouvaient arriver jusqu’au gazon, et étaient réduits à brouter des rameaux de bouleau ou de saule.

À peine avions-nous passé les neiges, qu’un autre obstacle se présenta : resserrées dans leur lit de rocher par la glace épaisse de douze à treize empans, les eaux de l’Outchour l’avaient brisée et s’étaient répandues sur sa surface, jusqu’à la hauteur du genou d’un cheval ; dans d’autres endroits, elles s’étaient gelées et avaient formé un verglas sur lequel glissaient les chevaux non ferrés, et où les rennes même n’avaient pas le pied ferme. Pour que le chemin fût moins glissant, deux de nos hommes y faisaient des entailles avec des coignées et des couteaux, ou bien y répandaient de la terre sèche ou du sable dont ils avaient fait provision. Dans un endroit ou l’on avait négligé de prendre ces précautions, nos seize chevaux s’abattirent, et dans leur chute les ballots se détachèrent et se défirent. Il fallut perdre la plus grande partie de la journée à les remettre en ordre.

Dans le cours de notre voyage, nous passâmes près de quelques montagnes qui présentaient un coup d’œil merveilleux. L’eau, qui s’était amassée à leur sommet, avait rompu l’enveloppe de glace qui la pressait et s’était congelée en coulant le long de la pente. Lorsque le clair soleil du printemps était sur son déclin, ses rayons tombaient en plein sur cette surface polie, qui prenait les couleurs de l’arc-en-ciel, ou resplendissait, comme si elle eût été couverte de pierres précieuses. Au pied de ces montagnes, le fleuve était toujours si rapide, qu’il ne gelait jamais.


L’Ægnæ. — Un Tongouse qui pleure son chien. — Obstacles et fatigues. — Les guides.

Au mois d’avril nous commençâmes à suivre la rive droite de l’Ægnæ, affluent de gauche de l’Outchour. Un jour, nous aperçûmes au loin un objet noir qui restait immobile sur le bord de la rivière. Nous le prîmes d’abord pour un animal ; mais en approchant, nous reconnûmes que c’était un Tongouse, qui était assis et pleurait ; il se leva et nous salua à sa manière ; lorsque nous lui eûmes demandé le sujet de sa douleur, il nous fit le récit suivant :

« Hier, en me rendant au bois, je rencontrai quelque part des vestiges de renne sauvage. Ravi de cette découverte, je retournai chez moi pour préparer mes armes et mes munitions. Après m’être reposé, je sortis avec mon chien, vers le milieu de la nuit, quand la neige qui était tombée pendant la journée fut devenue ferme. Arrivé à l’endroit ou j’avais découvert les traces de renne, j’attendis deux heures en fumant du tabac, et à la pointe du jour, dès que l’on put distinguer une piste, je lâchai mon chien et je le suivis sur mes patins. Je parcourus ainsi l’espace de plus d’un kœs, franchissant fleuves et montagnes. Les rennes, meurtris aux pattes, commençaient à laisser des traînées de sang sur la glace ; leur fuite se ralentissait sensiblement ; les sauts de mon chien étaient moins espacés, et je finis par entendre ses aboiements ; il était clair que j’approchais du gibier. Mais tout d’un coup le limier poussa un cri d’agonie ; je frémis, comme si mon cœur se fût entr’ouvert, je redoublai de vitesse, et à la distance d’environ deux portées de fusil, je vis par terre deux lambeaux de chair, noirs et sanglants. Au moment où le chien avait atteint le troupeau de rennes, il les avait poussés dans un ruisseau et s’était mis à courir tout autour pour les empêcher d’échapper. Mais pendant qu’il était ainsi occupé, des loups affamés étaient descendus de la montagne, l’avaient saisi par la tête et la queue et l’avaient mis en pièces. Sur ces entrefaites les rennes s”étaient dispersés de côté et d’autres. Mon chien était vieux de sept neiges ; dès l’âge de six mois il allait à la chasse et pendant six ans il ne m’a pas laissé un seul jour souffrir la faim. L’élan, le renne sauvage, la zibeline et beaucoup d’autres animaux tombaient infailliblement sous mes coups, quand il avait une fois découvert leur piste. On me le rendrait au prix de cinq rennes de trait, que je ne le céderais pas pour dix. J’étais riche quand je l’avais, maintenant je suis le plus pauvre des hommes. Je ne sais si j’oserai reparaître devant ma famille ; ma femme et mes enfants l’attendent pour le caresser ; leurs lamentations me déchireront le cœur comme un couteau émoussé. »

Il n’était pas en ma faculté d’assister ce Tongouse ; je poussai donc plus loin, après l’avoir consolé, en lui représentant que le passé ne revient plus, et que rien n’est plus sûr que de mettre son espoir en Dieu.

En quittant les bords de l’Ægnæ, nous avions à gravir une montagne haute et escarpée pour regagner les rives de l’Outchour. Lorsque nous eûmes fait deux petits kœs, nous rencontrâmes une grande troupe de voyageurs ; ils nous informèrent que la neige était épaisse de treize empans sur la montagne et qu’en conséquence il était impossible d’en faire l’ascension. Arrivés à l’endroit difficile, nos gens, ayant chaussé leurs patins, prirent parmi les chevaux et les rennes de tous les voyageurs, dix bêtes de chaque espèce que l’on débarrassa de leur fardeau et que l’on conduisit sur la montagne pour s’y frayer un passage ; le lendemain matin nous exécutâmes notre pénible ascension, et nous arrivâmes le premier mai à la foire d’Outchour. J’y levai le yassak (tribut, en yakoute œlbugæ) et je remplis quelques autres missions dont j’avais été chargé par le gouvernement. Dès que nos chevaux, fatigués jusqu’à l’épuisement, eurent recouvré leurs forces, nous nous remîmes en route pour Oudskoï, le premier juin, emmenant avec nous dix rennes que nous avions achetés.

Le lieu de réunion, sur les rives de l’Outchour, est éloigné d’Oudskoï de cinquante kœs environ, qui en valent bien soixante-dix, vu la difficulté du trajet. Le voyageur ne fait que traverser des cours d’eau et gravir des montagnes. Quand il pleuvait, nous chassions nos bêtes dans les rivières pour les forcer à passer à la nage ; d’autres fois nous les traversions sur un radeau construit par nous. La contrée offre tantôt des champs de pierres aiguës, tantôt des marécages sans fond, qui ne sèchent jamais.

Quand un cheval s’abat dans cette bourbe, il ne peut plus se relever ; nos dix-sept chevaux étant tombés tous à la fois, les guides entrèrent dans la vase jusqu’à la ceinture, traînèrent les bagages à quelque distance, et les déposèrent l’un sur l’autre dans un lieu sec. Ensuite ils refirent les ballots qui s’étaient défaits en tombant, et rechargèrent les bêtes de somme. À peine celles-ci eurent-elles fait vingt pas, qu’elles firent une nouvelle chute, et qu’il fallut recommencer. Une fois je me mis moi-même dans la fange, et je soulevai au-dessus de l’eau les têtes de trois chevaux qui s’étaient abattus. Au même instant, un quatrième cheval qui était près de moi s’embourba tellement qu’il ne put se relever et fut suffoqué après avoir plongé deux ou trois fois sous l’eau. Nos fatigues furent encore accrues par l’ardeur du soleil, qui nous brûlait de ses rayons, et par les nuées de moucherons qui nous empêchaient de respirer. Il fallait boire et manger en compagnie de ces hôtes incommodes ; on n’avait pas plutôt servi quelque mets ou versé quelque liquide dans un vase, qu’ils s’y précipitaient et le remplissaient avant qu’on eût pu le porter à la bouche.

On doit dire à la louange des guides yakoutes qu’ils supportent, sans montrer la moindre mauvaise humeur, les peines qui les attendent à chaque pas, et cela pour un salaire très-faible, qui ne monte pas à la moitié de ce qu’il devrait être.

À cette occasion je dois faire une autre remarque. À la fin d’une de ces journées où il a souffert de la boue, de l’eau, de la chaleur, des cousins, des guêpes, des taons, et exécuté à la sueur de son front des travaux qui demandent une grande exertion de force, le guide veille au campement jusqu’à minuit, et, pendant que les chevaux se rafraîchissent, il s’occupe à réparer les harnais qui se sont brisés pendant la journée ou raccommoder ses vêtements. Ensuite il empige[15] les chevaux et les laisse pâturer à leur gré, les surveillant de demi-heure en demi-heure, de peur qu’ils ne s’accrochent à un arbre et ne deviennent la proie des bêtes carnassières. Il ne lui reste guère que deux heures pour dormir. C’est une vie de souffrances continuelles.


Ascension du Djougdjour. — Stratagème pour prendre un oiseau. — La ville d’Oudskoï. — La pêche à l’embouchure du fleuve Ut. — Navigation pénible.

À plus de dix kœs des rives de l’Outchour, nous rencontrâmes la chaîne du Djougdjour (la grosse montagne ; les monts Yablonnoï ou Stanovoï des Russes), que l’on considère comme la ceinture ou l’épine dorsale de la Sibérie. Ne s’affaissant nulle part et s’élevant jusqu’aux nues, elle s’étend sans interruption, sur une longueur de plusieurs milliers de kœs, jusqu’à la mer Glaciale, où elle s’abaisse et se termine. Il était midi passé lorsque nous arrivâmes au pied de cette chaîne ; nous fîmes halte pour y passer la nuit et faire reposer nos montures. Le lendemain matin, avant que le soleil fût levé et que la chaleur se fît sentir, nous nous mîmes à monter à pied ; nos chevaux s’avançaient un à un, sans charge et sans être attachés l’un à la suite de l’autre ; aucun d’eux ne s’accrocha à une branche du fourré, ne tomba dans une crevasse de rocher, ou ne culbuta dans les ravins creusés par les eaux ; au moindre faux pas qu’ils eussent fait, ils auraient été précipités dans un abîme sans fond et auraient été perdus sans retour. Après avoir ainsi grimpé quatorze heures, nous atteignîmes le sommet du Djougdjour, qui est incomparablement la montagne la plus élevée du pays.

Traîneau en Sibérie. — Dessin de Victor Adam d’après Gabriel Sarytchew.

Il y faisait extrêmement froid, et il ne s’y trouvait ni cousin ni guêpe. Nous fûmes transis pendant les deux heures que nous nous y arrêtâmes pour faire souffler nos bêtes. De cette hauteur, les autres montagnes, qui nous avaient paru si élevées, ressemblaient à d’insignifiantes collines. Les nombreux fleuves, qui descendaient des deux versants du Djougdjour, luisaient comme de menus fils d’argent. Les nuages, chassés comme des brouillards, se déchiraient en effleurant la cime de la montagne, et restaient flottants le long du faîte.

Nous mîmes beaucoup moins de temps à descendre qu’à monter ; le voyage, qui avait duré seize heures environ, avait tellement épuisé nos forces et celles des chevaux et des rennes, que nous ne pouvions plus nous remuer. Nous fîmes halte dès que nous eûmes trouvé un lieu de campement au pied de la montagne. Nous venions de décharger nos bêtes, d’allumer des bouzes pour éloigner les moucherons, et de prendre une tasse de thé, lorsque mon chien, que j’avais laissé en liberté, revint du milieu du bois, et par ses aboiements nous fit comprendre qu’un animal se trouvait dans les environs. Je ne sais ce que devint la fatigue dont j’étais accablé, la sueur dont j’étais baigné, la faim et la soif que je ressentais ; mais sans réfléchir que l’animal dépisté pouvait être un ours ou quelque autre bête féroce, je m’élançai à sa poursuite avec le plus jeune de mes cosaques et un des guides. Armés d’un couteau et d’un fusil, dont nous examinâmes la charge et l’amorce, nous suivîmes la trace du chien jusqu’au sommet du Djougdjour. Là nous découvrîmes un mouton sauvage[16] sur la saillie d’un rocher à pic, saillie qui n’était pas plus large qu’un lit. Ayant trouvé une anfractuosité boisée, nous nous glissâmes d’arbre en arbre jusqu’à une centaine de pas de l’animal, et nous fîmes feu tous à la fois. Nous l’avions tué. S’il eût été possible, nous aurions suspendu l’un de nous à un long câble et nous l’aurions descendu vers le gibier, après lui avoir mis une corde en main : il aurait attaché l’une des extrémités aux cornes du mouton et aurait pris l’autre entre ses dents, après quoi nous l’aurions hissé en haut. Mais l’animal, en expirant, tomba sur le côté, glissa de dessus la pierre et roula dans un abîme incommensurable. Le bruit occasionné par le choc de ses cornes contre les parois du rocher fut bruyamment répété par l’écho. Laissant à chaque angle de pierre un lambeau de sa chair, il fut anéanti avant d’arriver au fond du précipice. Ce fut un bonheur pour nous que la chasse finît de cette façon ; car si le gibier fût resté sur place, l’un de nous eût peut-être fait une semblable chute en l’allant chercher.

Argali, mouton sauvage. — Dessin de Victor Adam d’après Pallas.

À notre retour, je fus spectateur d’une chasse dont je n’avais pas idée. Nos limiers, qui étaient en avant, poursuivirent des oiseaux qui allèrent se percher sur les branches d’un bouleau peu élevé. Aussitôt j’armai mon fusil et j’allais faire leu, lorsque mon guide m’arrêta en me disant qu’il était inutile de perdre la poudre et le plomb, que nous prendrions bien ces oiseaux avec la main. Ayant coupé une longue baguette qu’il dépouilla de ses scions, il attacha à l’une de ses extrémités un lacet de cheveux qu’il présenta avec précaution à l’oiseau perché sur la branche la plus basse, et lorsque le sot animal tendit la tête pour examiner l’objet de plus près, notre homme le prit dans le nœud coulant et le tira à lui. Après lui avoir tordu le cou, il prit successivement tous les autres de la même façon. Cet oiseau, que les Yakoutes appellent karaky et les Russes dikouta, est plus gros que la poule de coudrier et plus petit que la gelinotte de bois bariolée à laquelle il ressemble pour le plumage et pour le goût de sa chair. Il est passablement épais et il a le cou assez court. Je n’ai jamais trouvé d’oiseaux de ce genre que sur la route d’Oudskoï, encore ne l’y voit-on que rarement. Il est vraisemblable que les oiseaux et les quadrupèdes, connaissant sa stupidité, lui font la chasse et détruisent l’espèce.

Depuis le jour que nous avions quitté le Djougdjour jusqu’à celui de notre arrivée à Oudskoï, nous prîmes chaque soir nos quartiers de nuit près d’un coude de la rivière où nous tendions trois filets que nous portions avec nous. Le lendemain matin nous trouvions deux ou trois poissons de l’espèce charioub (salmo thymallus), qui venaient bien à point ; car sans cela nous n’aurions eu pour toute nourriture que du gruau et du beurre rance.

La ville d’Oudskoï (Ut en yakoute), ou nous arrivâmes au milieu de l’été, est située sur la rive gauche du fleuve Ut, dans une contrée où la haute montagne s’abaisse et forme une vallée passablement large. Elle est à neuf kœs de la mer d’Okhotsk. Sa population se compose d’un ecclésiastique, d’un marguillier, d’un capitaine de cosaques qui est gouverneur et a sous ses ordres plus de cinquante hommes ; d’une dizaine de paysans, de six à sept cosaques, de trois à quatre Yakoutes, enfin de trois à quatre cents Tongouses, qui n’ont pas de demeure fixe, mais qui errent l’hiver et l’été, et se transportent de lieu en lieu pour chasser. Ayant mission d’étudier les mœurs et l’industrie de ce peuple, je fus forcé de parcourir toute la contrée ; après avoir pris un peu de repos, je m’embarquai donc avec deux cosaques et deux guides, et je descendis le fleuve Ut qui se jette dans la mer.

À son embouchure stationnent deux ou trois Tongouses, qui prennent une immense quantité de kætæ (espèce de truite), de chiens de mer, et font des provisions d’huile de baleine. Chaque année les flots poussent à l’entrée du fleuve une ou deux baleines longues de six à sept brasses. On tue à coups de fusil les gros chiens de mer et à coups de bâton leurs petits, qui restent à sec lors de la basse marée. On taille en courroies une partie de leur peau, et on met le reste sécher à la fumée, pour en faire des semelles de souliers. Il n’est guère d’animaux qui donnent d’aussi bon cuir. On trouve aussi dans ces parages beaucoup d’oies, de canards, et surtout une innombrable quantité de bécasses de mer de diverses espèces. Lors du reflux, ces bécasses descendent vers la mer et se posent sur les petits îlots ; mais, ne trouvant pas suffisamment de place, elles s’entassent les unes sur les autres. J’en ai tué jusqu’à cinquante-cinq d’un seul coup de fusil quand elles prenaient leur volée.

Après avoir passé quatre jours en ce lieu, je retournai vers la place-frontière d’Oudskoï, accompagné de six hommes, portés par deux nacelles en peuplier creusé. Le premier jour, nous ne pûmes avancer qu’à coups de gaffes ferrées, vu la force du courant ; le soir et toute la nuit il tomba de la pluie, et le lendemain matin l’eau atteignait l’épais fourré qui couvre les rives. Dans cette saison il pleut quinze jours sans discontinuer. De peur d’être arrêtés trop longtemps, si nous faisions halte, et d’être bientôt à bout de provisions et de forces, nous résolûmes de n’épargner aucun effort pour remonter le fleuve. Pendant cinq jours nous nous avançâmes d’arbre en arbre le long de ses bords ; nous étions exténués, nous n’avions plus de vivres, et nous étions encore éloignés d’Oudskoï de trois kœs par eau, d’un et demi à travers le bois. Nos guides affirmant que les trois ruisseaux qui serpentaient dans la forêt ne nous empêcheraient pas de passer, je m’armai d’un fusil et d’une hache, et au soleil levant je partis à pied avec un cosaque et un guide. Nous voulions parcourir le bois et rentrer le soir avec du gibier pour ceux des nôtres qui restaient dans les embarcations. Mais nous ne pûmes exécuter ce projet ; à peine avions-nous fait un quart de kœs que nous rencontrâmes un ruisseau débordé. Nous perdîmes la moitié de la journée à remonter vers la source, que nous traversâmes ayant de l’eau jusqu’à la ceinture. Le soir au coucher du soleil, trouvant un autre cours d’eau, qui avait plusieurs kœs de long et qu’il était impossible de tourner, nous passâmes la nuit sur la rive, exposés à la pluie et n’ayant aucune couverture. On alluma à grand’peine un feu de bois humide, qui brûlait mal et donnait beaucoup de fumée, mais peu de chaleur. Nous fûmes toute la nuit à grelotter ; le lendemain à la pointe du jour, nous fîmes un radeau avec quatre ou cinq baliveaux, afin que deux d’entre nous pussent passer à la fois sur la rive opposée. Nous n’eûmes fini qu’à midi ; mais comme le bois dont nous nous étions servis était imprégné d’eau, le radeau ne pouvait porter qu’une personne ; le guide seul y monta afin de se rendre à Oudskoï, pour envoyer une nacelle à notre rencontre. Mais lorsque l’embarcation fut au milieu de la rivière, elle se sépara en deux et le guide tomba à l’eau, poussant des cris de détresse qui nous perçaient le cœur ; car, bien que nous fussions tout au plus à dix brasses de lui, nous n’avions ni la force ni les moyens de lui porter secours. Heureusement il savait nager, et, à notre grande joie, il revint à la surface de l’eau. Le courant l’ayant porté sur un bas-fond, il se remit debout, et après s’être reposé, étant dans l’eau jusqu’au cou, il repartit pour Oudskoï. Resté seul avec mon cosaque, j’allumai du feu en plusieurs endroits pour écarter les ours. Au lever du soleil nous eûmes la joie de voir arriver deux hommes dans une barque. Ils nous transportèrent sur l’autre rive, et vers minuit nous rentrâmes à Oudskoï, n’ayant pas un seul fil sec dans nos vêtements, et n’ayant rien mangé depuis deux jours. Nous avions voyagé sept jours de suite avec des habits mouillés ; aucun de nous pourtant ne fut malade.

Notre seconde excursion fut encore plus pénible. C’était en septembre ; les nuits devenaient froides, et les eaux, moins profondes, commençaient à se couvrir de glace. Je m’embarquai de nouveau avec mes deux cosaques et trois guides pour aller trouver à dix kœs une assemblée de Tongouses. Lorsque je revins à Oudskoï, il neigea dans le premier lieu ou je m’arrêtai ; les guides, en se levant la nuit, ne retrouvèrent pas un seul de nos dix rennes, qui avaient été dispersés par un loup. Ils se mirent tous trois à leur recherche, et je restai seul avec mes cosaques ; ils furent absents trois jours pendant une pluie continuelle mêlée de neige. Les vivres, dont nous nous étions pourvus pour six à sept jours, étaient entièrement épuisés ; la place, que nous occupions, s’était changée en mare, et nous étions dans une triste position. Le quatrième jour nos guides ramenèrent six rennes, qu’ils avaient eu bien de la peine à trouver ; quant aux autres, ils en avaient perdu la trace. Nous partîmes le même jour, après avoir eu toutes les peines du monde à faire dégeler notre tente, qui était couverte de neige et d’un verglas épais de trois doigts.

Le mois de septembre est, comme je l’ai fait remarquer, peu propice aux voyages. Une mince couche de glace, recouverte de neige, s’étendit sur les rivières remplies d’herbes, sur les fleuves qui sortent des lacs et sur les eaux fangeuses ; n’étant pas assez forte pour supporter une lourde charge, elle rompt dès que l’on y pose le pied ; parfois les rennes disparaissent et le voyageur tombe à l’eau, s’il ne prend de grandes précautions.

À peine avions-nous quitté le lieu du campement, que j’enfonçai dans l’eau ; trempé jusqu’aux os, je voyageai depuis midi jusqu’à la nuit noire et pendant six à sept heures je ne fus qu’un glaçon : mes bras et mes pieds étaient tellement transis que je ne les sentais plus ; je m’attendais à être atteint d’une grave maladie ; mais un grand brasier, du thé et de chaudes couvertures me remirent parfaitement. Le surlendemain nous arrivâmes à la place-frontière (Oudskoï) ; j’y passai environ dix jours à faire mes préparatifs, après quoi j’entrepris mon grand voyage, avec mes deux cosaques, deux guides et trente rennes. C’était à la fin de septembre ou toutes les eaux sont gelées et où la neige tombe en grande abondance.


Boroukan. — Une halte dans la neige. — Les rennes. — Le mont Byraya. — Retour à Oudskoï et à Yakoutsk.

Nous nous rendîmes à Boroukan, qui est à cinquante kœs au sud-est d’Oudskoï, et à trois ou quatre jours de voyage de l’embouchure du fleuve Amour, qui se décharge dans la mer. Il y a cinquante kœs de Boroukan à la source du Byraya, et treute kœs du Byraya au fleuve Silimdji, qui est à soixante kœs d’Oudskoï.

Le premier jour de notre voyage, nous fîmes halte après n’avoir parcouru que deux kœs. Aussitôt on déchargea les rennes et on les mit en liberté, après leur avoir suspendu au cou un billot long d’une brasse et gros comme le bras, disposé de manière à leur frapper les genoux et à les empêcher de courir s’ils s’enfuyaient quand on voudrait les reprendre. Ensuite un guide sonda la neige avec une longue perche pour chercher un sol ferme. Tandis que mes deux cosaques et moi nous détournions avec des pelles la neige épaisse, un des guides fendait du bois en petits morceaux pour allumer le feu ; l’autre coupait une trentaine de perches, les dépouillait de leurs branches et les apportait dans l’emplacement que nous avions mis à découvert. Après avoir dressé trois perches liées ensemble par l’un des bouts, on disposa les autres tout autour et on les recouvrit de larges peaux de rennes, tannées et cousues l’une avec l’autre. On ménagea en haut une petite ouverture pour laisser passer la fumée, et on entoura de neige cette tente conique, ne laissant qu’un étroit passage, par où l’on pouvait à peine entrer en rampant. Ensuite on joncha le sol d’une multitude de petites branches, sur lesquelles on étendit une couche de fourrures. Au milieu de la tente, on alluma du feu avec les éclats de bois fendu et l’on fit fondre de la neige dans la marmite et la théière. Les préparatifs de notre souper nous prirent beaucoup de temps ; il était minuit lorsque nous nous mîmes au lit. Le feu jetait une fumée si épaisse et si irritante pour les yeux, que l’on ne pouvait rien voir dans la yourte.

En nous levant le matin, avant l’aurore, nous tirâmes nos vêtements de dessous la neige où nous les avions mis pour qu’elle absorbât l’humidité, et nous prîmes du thé dès que nous fûmes habillés. Quand il fut jour, les guides se munirent de leur lazo pour aller arrêter les rennes. Voici la manière dont ils s’y prennent : ils s’enroulent autour de la main droite une corde mince, longue de plus de vingt brasses, de telle façon que le peloton ne soit pas plus gros qu’une soucoupe à thé. À une distance de plus de dix brasses, ils lancent aux cornes de l’animal le lazo dont ils tiennent les deux extrémités dans la main gauche. La corde part avec la rapidité d’une flèche, siffle et atteint toujours son but. Quand le renne se sent pris, il reste immobile et se laisse attacher par la tête. En hiver les Tongouses se gèlent souvent les doigts pendant cette opération, quoiqu’ils soient habitués à toutes les rigueurs de la température.

Lorsque les guides eurent ramené les rennes, ils les chargèrent, et nous partîmes au lever du soleil, après avoir enroulé les peaux, emballé les vases et les gibecières. C’est de cette façon que je voyageai tout l’hiver, pendant sept mois, sans coucher une seule nuit sous un toit. Ce n’est que dans trois lieux de réunion, où je fis une halte de deux jours, que je trouvai environ dix yourtes tongouses.

La surface de cette immense contrée, qui a plus de deux cents kœs d’étendue, est couverte d’épaisses forêts, de montagnes rocheuses et de cours d’eau ; nulle part on ne trouve de chemin. Les guides tongouses connaissent le nom de chaque fleuve, de chaque rivière et découvrent facilement, sans s’égarer, le but où ils se rendent. Dans beaucoup d’endroits, où la neige est profonde d’une brasse, ils chaussent leurs patins et partent en avant, avec des rennes non chargés, pour frayer le chemin. On traverse à pied trois ou quatre verstes de broussailles impénétrables, en s’ouvrant passage avec une serpe. Dans ces régions impraticables, on ne fait guère qu’un kœs par jour.

C’est au milieu de l’hiver que je franchis le Byraya, montagne extrêmement élevée, au pied de laquelle j’avais passé la nuit. Je n’en atteignis le sommet que vers le crépuscule du soir. Cette ascension fut des plus pénibles : sur notre route nous eûmes à détourner avec des pelles la neige profonde d’une brasse et recouverte d’une croûte dure. Nous rencontrâmes un bloc de pierre vertical, haut d’une brasse ; l’un de nous l’escalada avec la plus grande peine, et tira en haut l’un des guides au moyen d’une corde. Il fallut décharger les rennes et les hisser en l’air, un à un, en déployant la plus grande somme possible de forces. Quand toutes les bêtes furent en haut, nous montâmes nous-mêmes l’un après l’autre le long d’un câble. On n’oublie jamais les fatigues d’une telle journée. Nos provisions de bouche étaient à peine suffisantes ; malgré le froid, nous étions tout en nage dans nos vêtements de peau ; le vent était si violent que l’on ne pouvait se tenir debout. Je ressemblais à un Tongouse qui a longtemps souffert ; le vent et le grand air pendant le jour, la fumée et l’ardeur d’un brasier pendant la nuit, m’avaient donné un teint de Giliak. On ne me reconnaissait pour Russe qu’à la couleur des cheveux et à la forme du nez.

Campement de Tongouses. — Dessin de Victor Adam d’après Gabriel Sarytchew.

Je transpirai beaucoup en montant ; ne pouvant m’empêcher d’avaler de la neige en place d’eau, je fus saisi d’un refroidissement et je me sentis pris d’une grande fièvre en arrivant au campement. Le sang me monta à la tête, j’avais le visage en feu, et j’éprouvais des frissons. Dépourvu de médicaments et privé de toute espèce de secours, je me trouvai dans une triste position, ainsi exposé à un vent froid et sifflant sur une haute montagne, au milieu de l’hiver. Je voyais déjà l’ombre de la mort, mais je n’étais pas effrayé, n’ayant ni famille ni parent à laisser dans la misère. Je regrettais seulement que mes peines et celles de mes compagnons dussent avoir si peu d’utilité ; je mourrais avant d’avoir pu communiquer à mes supérieurs le résultat des mes explorations, et presque au moment d’achever mon grand voyage et de m’en retourner.

Je ne raconterai pas la lutte que je soutins toute la nuit contre la mort ; mes deux cosaques et les deux guides veillèrent près de moi, plaignant sincèrement mon sort, et prenant garde que je ne me découvrisse ; car si je m’étais refroidi, c’en eût été fait de moi. Le matin, je m’endormis, et à mon réveil j’étais baigné de sueur, comme si je fusse sorti de l’eau. Le soir, je n’éprouvais plus qu’un mal de tête, et le lendemain je me remis en route. Je décrirai, quand je trouverai un moment de loisir, ce que je vis et entendis durant cette fièvre.

Au bout de six mois, j’avais rempli ma mission et je retournais à Oudskoï.

La contrée que j’eus à traverser est difficile à explorer, à cause de ses chemins impraticables, des ses bois impénétrables, de ses montagnes inaccessibles et de ses nombreux cours d’eau ; mais elle est riche en animaux de toute espèce, dont voici les noms : panthère, ours, loup, glouton, lynx, renard noir, renard charbonnier, zibeline, écureuil, lièvre, loutre, élan, renne sauvage, chevreuil, daim, mouton sauvage, musc, sanglier, écureuil volant, chauve-souris, souris de toute sorte, hermine ; et parmi les oiseaux : cigogne blanche, cygne, canard, plongeon, oie, grue, gelinotte de bruyère, poule de coudrier, perdrix blanche, canard noir, karaky, bécasse.

Il me fallut encore quinze jours pour terminer mes affaires, puis je repartis pour Yakoutsk au mois d’avril.

Dans cette saison le voyage est difficile et périlleux ; l’ours sort de son repaire, et lorsqu’il est affamé, se jette sur le premier être vivant qu’il rencontre. Lorsqu’il est le plus fort, il n’y a pas moyen d’échapper ; il lui faut de la chair et du sang ; celui qui n’en a pas à lui jeter doit voyager avec la plus grande circonspection, s’il ne veut payer de sa propre personne.

Traduit par E. Beauvois.

(La fin à la prochaine livraison.)



  1. Le livre curieux dont nous donnons ici la traduction est à la fois une biographie et une relation de voyage. Son titre est littéralement : Uvariskai akhtyta, etc. : Souvenirs d’Ouvarovski, écrits par lui-même en yakoute, et publiés par Otto Bœhtlingk, avec les Voyages du Dr A. T. von Middendorf dans l’extrême Nord et la Sibérie orientale (Reise in den æussersten Norden und Osten Sibériens), Saint-Pétersbourg, in-4, t. I, part. I.

    Le récit d’Ouvarovski est précédé d’une dédicace dont voici le début et la fin : « Au gracieux Otto Nicolaïevitch [Bœhtlingk]. — T’occupant d’étudier les langues de divers peuples, tu vins me trouver au mois de mars (1847), et après m’avoir informé que tu te proposais d’écrire sur l’idiome des Yakoutes, tu me demandas mon concours pour ce travail… ; tu me demandas aussi des mémoires en yakoute sur mon origine, ma naissance et ma vie. Ta bienveillance à mon égard me faisait un devoir d’accomplir ton désir. J’ai composé dans cette vue les souvenirs que tu recevras avec cette lettre.

    « Je suis convaincu de l’inutilité de cet écrit ; tu le liras bien pour donner un exemple, mais personne ne t’imitera. Ce travail n’en était pas moins difficile : car auparavant aucun livre n’avait été composé en yakoute ; il n’existait en cette langue qu’un traité religieux, appelé catéchisme, encore n’était-ce qu’une mauvaise traduction du russe. Je me félicite d’être le premier qui ait écrit dans la langue de mes chers Yakoutes. »

    Le voyage d’Ouvarovski doit avoir eu lieu de 1830 a 1839, ainsi qu’il ressort du rapprochement de diverses dates disséminées à travers sa relation. Il écrivait en 1847, et il y avait huit ans qu’il habitait Saint-Pétersbourg ; c’était donc en 1839 qu’il avait quitté la Sibérie, au retour de sa seconde mission dans les districts d’Oudskoï. Ses voyages avaient duré neuf ans ; c’est ce qu’il appelle ses neuf années d’épreuves et de malheur. Il avait parcouru tout le pays des Yakoutes et des Tongouses. Ceux qui ont visité cette contrée, avant ou après lui, ont mis tout au plus quelques mois à la traverser, courant en poste sur les routes ou remontant les fleuves. Ouvarovski, au contraire, a été forcé, en qualité de collecteur d’impôts, de parcourir divers districts dans tous les sens ; d’aller chercher les nomades au fond des déserts, et d’étudier leur industrie.

  2. Le kœs ordinaire correspond à peu près au myriamètre ; il vaut dix verstes, c’est-à-dire dix fois mille soixante-six mètres. Le kœs d’un piéton est de sept à huit verstes, et le kœs d’un cheval au trot est de treize à quatorze verstes. (Note du traducteur.)
  3. En yakoute Djokouskaï.
  4. Ou Shigansk, en yakoute Ædjigæn.
  5. En yakoute Lami, okhotsk, chef-lieu du district de ce nom (voy. p. 165), dans le gouvernement russe de l’océan Pacifique, est une ville de trois mille habitants. Située originairement a l’embouchure de l’Okhota, sur le bord de la mer d’Okhotsk, elle a été transportée, en 1815, sur la rive droite du Koukthoui. La plupart des maisons sont bâties en bois. Elle à une école de navigation, des chantiers où l’on construit des bâtiments marchands, un port militaire, qui fait aussi un grand commerce avec le Kamtschatka et l’Amérique, enfin une rade vaste et commode.
  6. Ils avaient été stigmatisés avec un fer chaud.
  7. Ce peuple s’appelle dans sa propre langue Sakha selon Ouvatovski, et Socha selon Sauer. Le pluriel est Sakhalar.
  8. Selon Sauer, secrétaire de l’expédition de Billings, Djigansk, qu’il appelle Gigansk, avait encore le titre de cité en 1789 ; elle avait deux églises, deux maisons appartenant au gouverneur, sept maisons de particuliers et quinze huttes. Elle était le siége d’un tribunal de district (zemikoï-soud). Le district de Gigansk, étendu de six mille verstes des bords de l’Iana à ceux de l’Anabara, était habité par 1449 Yakoutes hommes, 489 Tongouses hommes, en tout 1938 tributaires, taxés pour cette année à 56 peaux de marte zibeline, 262 peaux de renard et 1169 roubles d’argent (4676 fr.). En 1784, les tributaires étaient au nombre de 4834. En 1788, il y avait dans ce district et celui de Zakhisvesk 750 Russes hommes y compris les exilés.
  9. Nutsha en yakoute.
  10. Le rouble vaut quatre francs.
  11. Le rouble de cuivre ou d’assignation vaut 1 fr. 14 c.
  12. En yakoute Ourkouskai.
  13. Nertchinsk, chef-lieu du district de ce nom dans le territoire transbaïkalien, est une ville de deux mille âmes, située sur la rive gauche de la Schilka, au confluent de la Nertcha, d’où dérive son nom. Érigée en ville en 1781, elle à deux églises, un observatoire et une école des mines. La contrée est fameuse par ses mines de plomb, qui rendent annuellement sept cent mille kilogrammes de plomb argentifère, dont on extrait quatre mille kilogrammes d’argent ; elle a aussi des mines d’or, de mercure, d’étain, qui sont également exploitées, au compte du gouvernement, par les déportés et les forçats.

    Le sort de ces condamnés, dit le voyageur M. A. Castrén, est plus supportable qu’on ne le croit généralement. Le gouvernement alloue aux simples convicts deux pounds (quarante kilogrammes) de farine et huit francs par mois ; ceux qui ont un métier, comme les menuisiers, forgerons, scieurs de long, tailleurs de pierre, reçoivent, outre la provision ordinaire de farine, quinze kopecks (soixante centimes) de salaire par jour de travail. Les ouvriers sont tenus de pourvoir eux-mêmes à leur entretien et à leur logement ; la subvention de l’État est naturellement insuffisante, mais les hommes laborieux et rangés trouvent presque toujours à faire de petits profits accessoires. Les mieux partagés sous ce rapport sont les mineurs, qui, d’après les règlements, peuvent disposer à leur gré d’une semaine sur quatre. Quant aux artisans, ils ont chaque jour à faire une certaine tâche, après quoi ils font tel usage que bon leur semble du temps qu’ils ont de reste. Dès leur arrivée à Nertchinsk, les forçats sont délivrés de leurs chaînes et mis en liberté : ils ne sont plus qu’esclaves de leur besogne. Ceux qui ont mené une vie honnête pendant vingt ans sont exemptés de travail et jouissent des priviléges des déportés, entre autres du droit de cultiver la terre sans payer d’impôt ; mais les condamnés, qui se rendent coupables d’un nouveau crime ou d’un grave délit, sont astreints à travailler un certain temps dans les fers.

    (Nordiska resor och forskningar, Voyages au Nord et études septentrionales, t. II, Helsingfors, 1855, p. 415, 416.)

  14. Le thermomètre de Réaumur.
  15. Terme de palefrenier, qui signifie mettre des entraves aux pieds des chevaux.
  16. L’argali ou mouton sauvage (ovis fera Siberica de Pallas) est a peu près de la taille du daim ; son corps est partout couvert d’un poil court, qui, gris fauve en hiver, devient roussâtre en été. Il a sur le dos une raie jaune roussâtre qui ne change pas de couleur, comme le reste du pelage. Les cornes du mâle sont grosses, longues et recourbées. « C’était tout ce que je pouvais faire que d’en soulever une paire d’une seule main, » dit le frère Rubruquis, qui, le premier des voyageurs européens, a mentionné cet animal qu’il appelle artak. Les cornes de la femelle sont minces, à peu près droites, et assez semblables à celles de nos chèvres domestiques.

    À la différence du renne, l’argali habite en hiver les régions montagneuses et en été les plaines et les vallées ; cette singularité s’explique par ce fait, que le vent balaye la neige sur les sommets élevés et la pousse dans les basses régions qui en sont entièrement couvertes. Doué d’une grande agilité, il saute de pour brouter les lichens, le gazon peu abondant, les jeunes pousses des arbustes. La femelle porte deux fois l’an, au printemps et en automne, et souvent elle donne naissance à deux petits à la fois ; quand elle a mis bas, elle reste seule avec ses agneaux. La chair et surtout la graisse de l’argali sont très-recherchées des chasseurs sibériens. C’est à Gmelin et à Pallas que l’on doit presque tout ce que l’on sait de cet animal.