Voici des ailes !/07

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VII


Ils eurent tous quatre, le lendemain, d’assez mystérieuses façons. Tandis que les deux maris visitaient Saint-Lô, ses vieilles maisons, sa jolie cathédrale à chaire extérieure, les deux femmes se confinèrent dans leurs chambres, y déjeunèrent et n’en sortirent qu’au moment du départ.

Régine déclara :

— Je vous avertis que je suis fatiguée.

— Eh bien, répondit d’Arjols, demain repos à Coutances… en attendant, dépêchez-vous, il faut y arriver pour dîner.

— Non, non, je ne me dépêche pas… j’en ai assez de votre train d’enfer… aujourd’hui je marche avec les deux paisibles.

Il bougonna, mécontent :

— Tous quatre, comme ça, en bande, ah ! non.

— Allons, viens, lui dit Madeleine, je me dévoue.

Visiblement, elle évitait Pascal. Lui, d’ailleurs, ne paraissait point la rechercher. Et l’étape s’effectua de cette étrange manière, les deux ménages se suivant à trois ou quatre cents mètres d’intervalle.

Ils eurent l’air de s’ennuyer beaucoup. Un instant Régine se montra fort aimable avec son mari. Elle le complimentait sur sa position, sur son allure aisée, sur sa bonne mine, d’un ton affectueux, comme si elle eût voulu se faire bien voir de lui. Il fut inquiet. Se doutait-elle de quelque chose ? Par prudence il se mit en frais. Dès lors elle se tut. Lui se tut également. Devant eux, ils voyaient les silhouettes de l’autre couple, divisées par toute la largeur du chemin, l’aspect rébarbatif.

Le soir, à Coutances, on se sépara de même. Le lendemain cependant, Régine et Guillaume se promenèrent ensemble à travers la ville charmante aux églises incomparables, et, au déjeuner, Pascal sut que Madeleine avait erré de son côté. Elle le fuyait toujours, sans qu’il tâchât davantage à se rapprocher d’elle.

Mais, l’après-midi, ils se trouvèrent tous deux dans le jardin public et elle courut à sa rencontre. Un regard doux et profond les unit. Ils se sourirent. Puis Madeleine prit Pascal par le bras, l’entraîna vers un banc et lui dit :

— Vous savez, Pascal, je vous aime, je vous aime.

Elle prononça ces mots avec une joie infinie, avec un accent qui révélait combien elle était heureuse de l’aimer et heureuse de lui annoncer cette bonne nouvelle.

Il fut profondément touché. Il vit jusqu’au plus profond d’elle-même en cet élan de franchise. Il la devina simple, loyale, ardente à vivre et d’âme grave. Il ne put que lui dire :

— Ah ! Madeleine… Ah ! Madeleine…

Ils se tenaient les mains, il la contemplait éperdument des pieds à la tête, comme s’il remarquait pour la première fois sa beauté merveilleuse et diverse. Il aima ses larges yeux calmes, la noblesse de son front, toute la pureté de ce visage où s’épanouissait cependant une bouche sensuelle, aux lèvres tendues, une bouche en offrande. Il admira l’harmonie de ses épaules et de ses hanches, et ses attitudes, et ses gestes.

— J’ignorais que vous fussiez si belle, Madeleine !

— Alors, pourquoi m’avez-vous aimée ?

— Pourquoi ? je ne sais pas… Il y a tant d’autres raisons de vous aimer que j’avais oublié celle-là qui est la plus apparente, et j’en suis content, il me semble que vous n’êtes belle que depuis que vous m’aimez…

Un adorable jardin les entourait, clos de vieux murs moisis et s’étageant en terrasses au-dessus d’un frais vallon de verdure. Des cèdres et des tilleuls, des magnolias, des massifs épais augmentaient l’intimité de sa solitude. Des lauriers-roses et des camélias l’égayaient. Elle lui dit :

— Pardonnez-moi de vous avoir fui, Pascal, j’étais si bouleversée que je ne savais ce qui se passait en moi, et je voulais voir clair. Oh ! quel bonheur quand j’ai su que j’aimais enfin, que je vous aimais.

— Moi aussi, répondit-il, j’ai voulu me reprendre, des scrupules me tourmentaient, car je sentais bien que j’avais parlé sous l’influence de l’exaltation où le mouvement, où la nature, où la griserie de l’air nous emportaient tous deux. Mais, du moins, ces paroles exprimaient-elles la vérité de mon âme et comme elles, mes sentiments n’avaient-ils pas été provoqués par cette sorte d’ivresse si spéciale et si troublante ?

Elle fut anxieuse. Il sourit.

— Soyez en paix, Madeleine, j’ai certes parlé malgré moi, inconsciemment, beaucoup plus tôt que je ne l’eusse fait, mais, je le sais, j’ai parlé selon moi… je vous aime.

Ils se regardèrent encore, très longtemps et très affectueusement. Ils étaient tout étonnés de s’aimer après cinq ans d’indifférence.

— Il est à supposer, dit Pascal, que nous ne pouvions nous voir que sous notre forme actuelle, qui est si dissemblable de notre forme passée. Nous étions comme des objets neutres, vagues, sans contours, et qui soudain acquerraient des couleurs vives, des lignes précises, une existence personnelle. On les voit seulement alors. Ainsi, dès que nous nous sommes aperçus, nous nous sommes aimés. Notre première rencontre date de cette fin de jour où nous avons fait route ensemble, dans la vallée de Cany, vous rappelez-vous ?

— Oui, je me rappelle, ma vie date de là.

— Notre vie date de là ! s’écria Pascal.

Tout est changé, nos habitudes et nos plaisirs, nos aspirations, notre âme même. Ou plutôt, tout est remis à sa place. Je le sens aujourd’hui, j’ai vécu jusqu’aujourd’hui en dehors de moi, dans un milieu qui n’est pas le mien, parmi des gens avec qui je n’ai rien de commun. Et ce qu’il y a de plus incompréhensible, c’est que je ne le savais pas… j’étais honteux de ne pas m’y plaire, persuadé de mes torts, j’imitais les autres pour leur ressembler… je me moquais de mes rêveries, de mon caractère taciturne et maussade. Eh, parbleu, mes rêveries n’étaient que des pensées qui s’essayaient, et si je me taisais, c’est que j’aurais voulu parler d’autre chose.

Il répéta d’une voix de certitude :

— Oui, ce voyage a remis les choses en leur place. L’existence indépendante que nous menons nous a rendus à la vérité. Vivant librement, en dehors des règles et des convenances, nous avons été conduits à notre insu à sentir librement, à penser librement, à aimer librement. Jetés subitement en plein contact avec la nature, nous sommes régénérés. Nos instincts se dégagent de tout cet encombrement d’obstacles qui les contrariait, et nous y obéissons, et nous trouvons tout simple d’y obéir. Ce n’est donc pas étonnant que nous nous aimions, Madeleine, le premier instinct libéré ne devait-il pas être l’instinct d’amour ?

— Oh ! dit-elle, c’est lui qui m’agitait confusément jadis, quand j’attirais les hommes autour de moi et que j’épiais le tressaillement de leur cœur. Depuis le premier jour de ce voyage, Pascal, je sens que toute ma tendresse et toute ma vie se concentrent, grossissent et vont vers vous, telles des sources perdues qui trouveraient enfin leur chemin.

Ils se promenèrent dans une allée de tilleuls d’où la vue s’étend sur des collines ornées de prairies et de vergers. Au fond du vallon, les ruines d’un aqueduc s’enveloppent de lierre. Le charme du paysage imprégna leur amour de douceur et de confiance. Ils s’appuyaient au bras l’un de l’autre. Madeleine dit :

— Je vous aime, Pascal.

Elle s’arrêta. Il vit ses yeux mouillés de larmes et il dut la soutenir, car elle défaillait d’émotion. Elle murmura :

— C’est la première fois que je dis ces mots-là, Pascal,…, alors… alors… cela me bouleverse… la première fois, vous me croyez, n’est-ce pas ?

— Je vous crois, Madeleine.

Il lui prit les mains et les yeux.

— Regardez-moi bien, Madeleine… nous savons ce que nous faisons et où nous allons… eh bien, qu’il n’y ait pas entre nous de prière ni de coquetterie… Madeleine, vous serez à moi, n’est-ce pas ?

Elle ne baissa pas les yeux, et nul embarras ne la fit rougir. Pourtant il la sentit qui palpitait à cette idée qu’elle n’avait pas encore envisagée. Elle répondit gravement :

— Je serai vôtre, Pascal, quand vous jugerez que l’heure sera venue.