Vocation (Gilkin)

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La NuitLibrairie Fischbacher (Collection des poètes français de l’étranger) (p. 169-172).
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VOCATION



Il avait entendu le temple épouvanté
Retentir jusqu’au fond des abîmes funèbres
Et redire en l’horreur des tombales ténèbres :
« Homme, que feras-tu de ta divinité ? »

Le doux sage, le frêle et pur enfant-prophète,
Les mains jointes, descend par les chemins fleuris
Vers les villes, laissant sur ses beaux pieds meurtris
Flotter les longs baisers de sa robe de fête.

Ses yeux clairs, où sourit la bonté du matin,
Attirent tout le ciel dans leur azur candide,
Et sa bouche aux langueurs de large rose humide
Fait pâmer les fraîcheurs du Désir incertain.

Emblème virginal, de neigeuses jacinthes,
Des lys miraculeux, des narcisses troublants,
Des tubéreuses et de lourds daturas blancs
S’échappent de ses mains enfantines et saintes.

Quand son geste bénit, on peut voir à son cou
Palpiter une opale en flamme qui succombe ;
Alors dans la lumière une blanche colombe
Rayonne et vient baiser le magique bijou.

Doux prince du printemps, il a vu tous les êtres
Jouer, rire et chanter au milieu des douleurs ;
Mais les rires, les chants et les jeux sont les fleurs
Trompeuses de la mort ; tous les bonheurs sont traîtres.

L’univers n’est-il pas un immense martyr,
Que sans trêve secoue et torture la vie ?
Naître, mourir, renaître, éternelle agonie !
Lutter, aimer, penser, tout cela c’est souffrir.

Un redoutable aimant attire à l’existence
Tous les êtres, les leurre et les garde captifs.
L’enfant sacré connaît les mirages lascifs
Qui font désirer vivre et cachent la souffrance.

Ô bûcher dont nos chairs sont les vivants charbons,
Terre, où le plaisir ment, où les douleurs sont vraies,
Tu n’es qu’un hôpital de cancers et de plaies
Où sans cesse les morts font place aux moribonds !

La mort refait la vie et nous sommes la proie
De l’éternel retour pour l’éternel départ.
Un suaire sanglant, voilà notre étendard !
Des cercueils pleins de vers, voilà nos lits de joie !

Mais il vient, le Sauveur qui doit vaincre le Sort !
Du mal de l’existence il délivre les âmes,
Ô divin Guérisseur, verse-nous les dictames
De tes blancs daturas vierges comme la mort !

Marche vers l’amoureux qu’enlacent les chairs folles,
Vers l’avare accroupi sur son vil monceau d’or,
Vers la femme qui pleure et vers l’enfant qui dort,
Vers le poète plein d’inutiles paroles,
 
Va vers l’homme sans cœur, va vers l’homme sans foi,
Viens vers nous et souris de ton sourire tendre.
Dis-nous que tout nous trompe, hélas ! et fais entendre
La Loi sainte, dis-nous à tous : « Voici la Loi !

« Sache tuer en toi la volonté de vivre ;
« Aime sans désirer ; supporte sans souffrir ;
« Libre de tout espoir, toujours prêt à mourir,
« Va, consolé console et délivré délivre ! »

Nous t’écoutons ! Nous te croyons ! nous te suivons !
N’es-tu pas la lumière éternelle du monde  ?
Ah ! Parle ! Sauve-nous ! Et laisse dans l’immonde
Cloaque où, malgré nous, encore nous vivons,

Sur leurs grabats d’ordure et leurs couches de soie
Hennir les cœurs lascifs, hurler les cœurs haineux,
Criant : « Maudit soit-il, l’ennemi de nos dieux !
« Qu’a sauvé ce Sauveur ? Il a tué la joie ! »

— Et voici qu’on entend le Temple épouvanté
Retentir jusqu’au fond des abîmes funèbres
Et redire en l’horreur des tombales ténèbres :
« Homme, que feras-tu de ta Divinité ? »