Vingt années de Paris/Sermon de carême

C. Marpon et E. Flammarion, éditeurs (p. 89-100).


SERMON DE CARÊME



Un mot charmant, bien naïf, est celui de cet enfant, assis inerte sur son banc d’école, et qu’un visiteur interroge :

— Tu ne travailles donc pas, mon petit ami ?

— Non, m’sieu.

— Alors, que fais-tu là ?

— J’attends qu’on sort.

Eh ! bien, ce mot qu’on ne peut entendre sans sourire, il me fait choir en mélancolie, quand je songe à quantité de grands garçons qui ont vingt-cinq ans à cette heure et qui, continuant la tradition du moutard de l’asile, bien portants, mais sceptiques, sans foi, sans feu, sans but, ennuyés, inutiles, ennuyeux, semblent plantés dans la vie uniquement pour attendre qu’on sort.

La jeunesse a-t-elle été toujours ainsi ?

J’ai l’honneur d’être admis dans l’intimité de quelques sexagénaires qui m’émerveillent par la vitalité physique et intellectuelle qu’ils développent incessamment. Quand une heure sombre m’arrive, il me faut fuir en hâte les hommes de mon âge, et surtout l’entretien stérile des plus jeunes. — C’est près de quelque grand aîné que je me réfugie.

Difficilement, en effet, trouverais-je autre part, en été, un géant de belle humeur qui, comme l’illustre professeur Pajot, m’entraînât, toute une après-midi, sur les flots jaseurs et ombragés de la Marne, à force d’avirons ; l’hiver, un viveur intéressant de causerie prestigieuse, enthousiaste et consolant comme Molin, dont l’esprit, l’appétit et le cœur sont toujours en éveil ; ou même, en tout temps, un espiègle de haute futaie, comme Nadar, qui, fatigué de photographie, de dessin, d’aérostation et de littérature, se repose en bondissant, comme un clown, à travers ses ateliers, défaisant, de minute en minute, le nœud de ma cravate, avec les cris de joie d’un écolier lâché !

Et qu’on ne dise point que ce sont là des cas spéciaux résultant d’organisations exceptionnelles ; il m’est revenu du courage, de l’espoir, de tous les anciens que j’ai connus.

Les jeunes ont des vapeurs, des névroses, de l’ennui latent, des ironies clichées pour tout ce qui fut admirable, un vilain dégoût de l’effort, un rire de crécelle à tout idéal, une avide recherche du truc lucratif et rapide, une maîtresse en coopération, des vices solitaires.

D’où vient cette dégénérescence ?

D’une fabrication ruinée d’abord, j’entends bien que les rudes soldats de 92, au retour des batailles, devaient offrir, à la fécondité de leurs puissantes épouses librement vêtues, des arguments que n’ont pu égaler, de leur échine fléchie, les sous-préfets de l’Empire, accointés de leurs minces dames sanglées, de la nuque à la crinoline, en d’étroits corselets.

De même, je ne saurais oublier que les Nana, dont, tantôt, l’histoire nous fut contée, ont triomphalement, aux applaudissements du dernier règne, inventé, vulgarisé, multiplié quantité de pratiques peu ravigotantes pour la descendance de leurs adorateurs.

Mais ce sont là fatalités dont on ne peut attendre un remède que du temps et d’une éducation nouvelle. D’ailleurs, un peu moins de muscle, de pourpre dans le sang, n’est point ce que je déplore uniquement dans la génération actuelle. Encore que la vaillance de la chair ait, avec celle de l’esprit, une indéniable correspondance, on ne peut exciper de la fragilité des poumons pour absoudre un manque de souffle idéal, un dépérissement de l’entrain, de la verdeur gauloise. Un ardent poète regretté, Glatigny, qui, certes, n’était point robuste, a néanmoins brûlé jusqu’au bout d’une belle flamme ; et, si nous n’étions en proie à une école de découragement systématique, on pourrait être encore se tirer d’affaire, avec de violents dépuratifs.

Malheureusement, il y a parti pris d’indifférence lâche, de ramollissement hâtif. On ne voit, en haut du pavé, que rejetons de bourgeois et de banquiers, pâles de sucer leurs petites cannes, héritiers, fainéants, ignorants, railleurs ; et si l’on venait dire aujourd’hui : « Tel a bien mérité de l’humanité, » tous répondraient en chœur : « Faut pas nous la faire ! »

La génération de 48, après l’écœurement d’une révolution ratée, pendant les loisirs débauchés de l’Empire, a commencé l’œuvre de dénigrement par dégoût, désespérance, peut-être pour s’excuser elle-même.

L’habitude en est venue, la mode : l’usage en a passé dans l’art et dans la science. Va pour la science dont les analyses décevantes sont compensées par le bien-être des découvertes ; mais pour l’Art. L’Art, qui doit être comme un baume appliqué proportionnellement sur les blessures de la science en perpétuelle démonstration du Néant, l’Art peut-il abandonner sa mission sacrée, qui est de faire sans cesse éclore, aux champs désolés de la réalité, l’Illusion, fleur éternelle qui parfume le monde, et console de la vie ?

1848, il est vrai, succédait à 1830, et dans l’ordre naturel des réactions, devait dédaigner la moisson de gloire que lui avaient léguée les devanciers, comme on voit, aux années de récolte surabondante, couler le sang de la vigne aux ruisseaux.

Tant pis ! Je regrette les romantiques fureurs des anciens ; j’eusse aimé mieux porter l’écarlate pourpoint de Gautier que le gilet de flanelle des éreintés de mon temps !

Ah ! nous sommes loin du Corrège et de son cri d’enthousiasme : « Anch’io son pittor ! » devant Raphaël ; bien loin, même, de Carpeaux, le grand statuaire attardé parmi nous, qui, souffrant déjà du mal dont il devait mourir, en quittant les galeries du Louvre, jetait, au Prisonnier de Michel-Ange, la rose de sa boutonnière, avec un baiser !…

Le fonds qui manque le plus, c’est l’admiration ; l’admiration, ressort indispensable ! Qui admire est tenté d’égaler, de surpasser…

Au fait, je demande pardon au lecteur de cette homélie. Je ne voulais que lui conter une anecdote à laquelle prête un regain d’actualité le récent anniversaire de Victor Hugo : un cri d’admiration poussé loin d’ici, voilà longtemps. La scène est à deux personnages ; l’un est le Maître lui-même ; l’autre, un mien vieil ami que j’ai nommé tout à l’heure.

Donc, en septembre 1843, ce mien ami descendait à cheval, rayonnant de jeunesse, un des sentiers rocheux des Hautes-Pyrénées. Il allait tranquille au soleil, abandonnant sa chevelure aux vives caresses de l’air.

Un piéton montait la côte, au même instant, un peu courbé quoique dans la force de l’âge, le chapeau sur les yeux. Tout à coup, soit excès de chaleur, soit fatigue, soit pour toute autre cause, il se découvrit, et le cavalier, tremblant, éperdu en reconnaissant son visage, exclama dans l’étendue ce cri retentissant :

— Hugo !

Hugo — c’était lui — s’arrêta, s’inclina ; mais le cheval effrayé du cri, violemment refréné, se cabra si rudement, qu’il envoya son cavalier sur le sol, et s’enfuit.

Mon homme désarçonné, meurtri, se releva, salua profondément ; puis, interloqué, prit le parti de courir après sa monture.

Il se disait, entre chaque enjambée : bon ! le Maître est ici ; je le retrouverai bien.

Il le retrouva en effet, le soir même, assis et causant comme un personnage naturel chez la marchande de tabac du village. Il n’osa l’interrompre, songea : demain matin, j’irai le voir. Et, pendant la nuit, il eut des songes merveilleux, où Hugo lui proposait sa collaboration et l’appelait : « mon cher ! »

Hélas ! le lendemain, Hugo était parti, un message arrivé de la veille l’avait rappelé en toute hâte.

Ce fut pour mon homme un désappointement si amer, qu’il demanda, toute la journée, des consolations au vin d’Espagne, et le soir, n’ayant obtenu qu’une recrudescence de mélancolie, s’alla glisser dans un torrent qui cascadait par là.

En résumé, ajoute le héros de cette équipée, vous savez qu’autrefois, en arrivant à Lyon, j’ai traversé le Rhône à belles brassées, pour un maigre pari. Quand on est nageur à ce point, on nage malgré soi : le lendemain matin, je m’éveillai dans mon lit d’auberge.

Assurément je n’engage personne à suivre cet hyperbolique exemple, où s’affirme trop clairement l’influence du Malaga sur un cerveau gentiment fêlé au préalable.

C’est égal : cela sent bon, l’enthousiasme et l’amour du beau ! Tout excès dévotieux est, à mon goût, préférable au dénigrement en face d’un génie, unique depuis les prophètes, et pour l’éclosion duquel il a fallu l’effort de dix-huit cents ans !…

Quant à moi, si j’avais à choisir entre le danger de la noyade et le métier de certains laids bossus qui, après avoir, à genoux et roulant des yeux de crapaud extatique, baisé le pupitre du Maître, à Guernesey, essayent, à cette heure, de « le blaguer » dans les journaux où cette besogne est lucrative, on me verrait, rapide, courir à la rivière !

Un peu d’enthousiasme et d’idéal, mes frères ; admirons, aimons, travaillons avant qu’on sort ! C’est la grâce que je vous souhaite. Amen !