Vingt années de Paris/La Charge de M. Thiers

C. Marpon et E. Flammarion, éditeurs (p. 223-226).


LA CHARGE DE M. THIERS



Je l’écris pour l’ahurissement des provinciaux : je n’ai jamais vu M. Thiers. Je l’ai, à ma façon, dessiné cinq cents fois peut-être ; je ne l’ai jamais vu.

Cela tient probablement à ce qu’il en est de mon humble individu comme de la plupart des Parisiens qui, peu soucieux de leurs monuments, laissent volontiers s’écouler la vie sans s’inquiéter de savoir si l’obélisque a une porte et sans gargariser d’ascensions exténuées la colonne.

Je n’ai pas enjambé le petit Thiers. Cet aveu fait, je n’ai plus qu’à exaspérer les peintres fanatiques de la copie méticuleuse du modèle, en déclarant qu’il me semble avoir mieux fait pour dessiner Thiers de ne le pas voir, et que, par ce moyen, j’ai mieux tenu compte de la légende et servi au public une silhouette plus conforme à ses idées préconçues.

J’ai eu l’honneur d’obtenir un soir, à dîner, l’approbation du grand Hugo pour cette parole.

On a le droit d’être laid jusqu’à trente ans ; plus tard, la laideur est haïssable, car elle ne vient plus de la nature, mais du caractère. Thiers n’était pas absolument laid, mais petit, grincheux et bourgeois.

C’est la bourgeoisie qui lui doit des statues ; le peuple ne lui doit rien ; au reste, il a eu soin de donner la mesure de sa tendresse pour le peuple à Transnonain et en mai 71.

Le Mirabeau-mouche, l’élève de Talleyrand, Pickochole, disait Castille, Foutriquet, disait le maréchal Soult, sans foi politique, ajoutait Cormenin, mais avide de pouvoir, non pour le bien qu’il peut faire, mais pour celui qu’il procure, le trafiquant, avec Simon Deatz, de la duchesse de Berry, M. Thiers a bu largement et peut-être immodérément à la coupe d’une popularité qui faisait fausse route.

J’ai la satisfaction d’avoir, au cours de mon œuvre modeste, osé parfois dépailleter sa robe de prophète et montrer l’étincelle méchante qui crépitait au fond de ses lunettes. Le faux-col de Prudhomme se hausse de lui-même aux oreilles et à la mâchoire de ce partisan du pape, de cet ennemi de Proudhon et des chemins de fer. Le pli de sa lèvre serrée a le tranchant du sabre.

Est-ce à dire que la mémoire de M. Thiers usurpe la grande place que lui a concédée l’histoire ? Non ; mais j’ai trouvé un peu vaste pour lui le manteau que lui a taillé le peintre Vibert dans le drapeau tout entier de la France. Il eût suffi du moindre lambeau du haillon sublime qui couvre l’Humanité.


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