Vingt années de Paris/Histoire d’un melon

C. Marpon et E. Flammarion, éditeurs (p. 1-10).


VINGT
ANNÉES DE PARIS





HISTOIRE D’UN MELON



Par une belle matinée du mois d’août 1868, mon meilleur ami, celui qui partage exactement mes peines et mes joies, et, pour tout dire, mon linge aussi, était arrêté, à l’angle de la rue Vavin, en extase devant un melon.

Une outre de jus, un boulet de lumière ! un vrai chef-d’œuvre de l’été qui, près de là, dans sa chaleur exagérée et suprême, commençait de rouiller les feuillages du Luxembourg !

Il étalait, le fruit savoureux, son orgueil obèse au milieu de ses frères cantaloups, dans la paille dorée et rayonnante, rond comme un astre, ventru, vermeil, énorme et parfumé, la queue en vrille comme un cochon, ballonnant au soleil sa sphère aux côtes rebondies, avec la majesté d’une couronne d’empereur et la joie d’un turban de carnaval.

Mon ami, sans doute, avait vu bien d’autres cucurbitacés au cours de sa carrière sans en être ému. Celui-là fut une révélation. Peut-être aussi faut-il aux melons, comme à certains musiciens, plusieurs « auditions » pour être compris. Alors, ce fut l’audition décisive ; car, après quelques instants de contemplation, mon meilleur ami pénétra dans la boutique, y déposa, sur le comptoir, quelque menue monnaie, saisit l’objet de sa convoitise, et s’en fut radieux, par les rues, avec sa conquête.

Il faut connaître le vertueux, riant, clair, calme quartier de l’Observatoire, pour comprendre le plaisir infini de s’y promener avec un melon sous le bras. Je dis — avec un melon — parce que ce hors-d’œuvre (considéré par quelques-uns comme dessert) donne à celui qui le porte un air de bourgeoisie cossue, de citoyen qui « a de quoi », d’où il résulte, pour le promeneur, un certain aplomb, une recrudescence d’aise et de nonchalance heureuse dans la marche.

Mais, en résumé, le melon n’est pas indispensable.

Mon ami se promena donc tranquillement, humant la brise tiède, flânant aux enseignes, regardant les passants ; il se croisa peut-être avec M. Littré, qui a le bon goût de demeurer par là, peut-être avec Michelet, son voisin, lequel vivait encore ; avec Sainte-Beuve, lancé au trot derrière une fillette…

Puis, tout à coup, il se souvint que c’était mardi, qu’il avait à faire, comme chaque mardi, son dessin de la Lune ; il s’élança vers son domicile.

Maintenant que je crois être reconnu, je reprends mon pronom personnel :

J’habitais alors la rue d’Assas, dans une maison en briques, un étage au-dessous du logement de Vallès, qui serait bien l’homme le plus tendre, le plus spirituel, le plus charmant et éloquent du monde, n’était la manie, qui le tient, de ne se croire à l’aise que dans la fumée des batailles ou la gueulée des faubourgs. On allait de l’un chez l’autre ; on avait de grands rires, des espoirs fous ; le soir, à la fenêtre, au ciel pâlissant, on regardait devant soi, à l’angle de la maison Lahure, un grand mur de lierre où venaient se coucher les oiseaux. C’était le bon temps… — Passons.

J’arrivai, avec mon melon, pour le moment du déjeuner. Nous nous trouvâmes trois, — peut-être quatre : la chanson des Fraises, Mamzell’ Thérèse, avait déconsidéré le nombre trois. La table était dressée ; mon acquisition eut les honneurs de la séance ; et comme, entre soi, quand les nerfs sont détendus on est aise quelquefois de se laisser aller à la simplicité de l’esprit, comme les grosses plaisanteries sont, alors, les plus goûtées, tout le chapelet des niaiseries qui se peuvent dire, à propos d’un melon, fut égrené.

En fin de compte, on tomba d’accord qu’il fallait publier son portrait.

Le portrait du melon ? Oui. — Dans le journal ? Parfaitement. Puisque la censure interdisait tout, puisqu’on ne pouvait plus rien risquer d’expressif, il fallait dessiner le melon. Cela ne voudrait rien dire.

— Qu’importe !

Et je le fis.

Les collectionneurs le retrouveront au nº 29 bis de la 1re année de l’Éclipse.

La Lune était l’Éclipse alors, ayant été, quelques mois auparavant, contrainte à s’éclipser par la jurisprudence de l’Empire.

Le dessin fut présenté, le lendemain, au ministère ; la Censure fut magnanime, l’autorisation de paraître fut accordée.

Mais, dès le surlendemain, nous recevions, au bureau de la publication, l’ordre de comparaître devant un juge d’instruction dont le nom m’échappe, — grand dommage ! La nouvelle de cette poursuite fit scandale.

Il se trouva, juste, dans toute la presse, un seul être, depuis âme-damnée de Villemessant, pour ne pas nous défendre.

Nous étions accusés… d’obscénité !

C’était raide ! On en parla huit jours ; et la fortune du dessin courut Paris, renforcée des mille quolibets de la foule, qui a sa façon de légiférer, elle aussi.

Comme le croquis ne représentait personne, il fut facile d’en appliquer l’intention à tout le monde, et chacun de son côté le fit pour « sa bête noire ».

Rochefort, dans une de ses Lanternes, y veut reconnaître Delesvaux, ce président de la 6e chambre, qui, après s’être concilié les faveurs de la cour par une série d’arrêts iniques, s’est enfin rendu bonne justice en se crevant d’excès.

M. Francisque Sarcey fit un bon article indigné et gaulois dont je le remercie encore. Et la poursuite fut abandonnée.

Voici comment :

Au jour indiqué par l’assignation, je me rendis chez le juge. Nous comptions bien sur le procès. N’avais-je pas déjà retenu, chez un fruitier, un autre melon que je devais présenter au tribunal, en arguant de mon innocence par la sienne ?

Cela, peut-être, eût été joyeux. Il n’empêche, qu’à l’exemple de ce juste atterré sous l’accusation d’avoir volé les tours de Notre-Dame, j’étais mal à l’aise en grimpant les rigides escaliers de pierre et en enfilant les couloirs bourrus du Palais de Justice.

On me fit entrer, asseoir même dans le cabinet aux soupçons. Le greffier poussiéreux, racorni, se tenait prêt à écrire. Le juge dont j’oublie le nom, l’homme de loi, le roi de pique, celui qu’on appelle David chez les tireuses de cartes, une tête pointue, l’œil louche, figure biseautée, m’observait de coin : il m’interrogea tout à coup :

— Vous vous reconnaissez l’auteur d’un dessin représentant un melon, auquel il manque une tranche fuyant devant un crayon, et intitulé : M. X, deux points ?

Vous entendez, lecteurs ? X deux points, c’est-à-dire : X…, trois lettres, si l’on veut.

Deux points, trois points, je n’y saisissais nulle malice, et je ne sais pourquoi je répondis, pris d’un subit et providentiel souci de la minutieuse exactitude :

— Non, monsieur : X, trois points.

— Bah ! fit le magistrat.

Il reprit le journal, regarda.

— C’est vrai, dit-il ; vous pouvez vous retirer.

L’instruction était abandonnée ; Thémis, désarmée !

Comprenez-vous ? Moi, j’ai longtemps cherché. — Accusation d’obscénité ? — À force de m’exercer à voir de l’œil du jurisconsulte de cette époque, à entrer, comme on dit, « dans la peau du bonhomme », j’ai fini par supposer vaguement !

Mais cela est tout à fait impossible à dire.


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