Vingt années de Paris/Gustave Courbet

C. Marpon et E. Flammarion, éditeurs (p. 155-170).


GUSTAVE COURBET


Les farouches taureaux, dans les vallons du Doubs,
Quand ils le voient passer, jalousent ses épaules
Comme un Turc il est fort, et comme un agneau, doux.
Son nom, caché longtemps, a volé jusqu’aux pôles.

C’est le peintre, le vrai, des vallons et des bois,
Des chevreuils et des bœufs égarés dans les plaines,
Des femmes en chansons laissant mourir leurs voix,
Et des curés béats aux immenses bedaines.

E. Vermesch.



Ces vers, dont l’encens parut fade à Courbet, me sont revenus au souvenir, l’autre jour, en visitant les salles d’exposition de l’Impressionnisme, une école dont chaque adepte, tour à tour, aussitôt qu’il parvient à forcer la porte du Salon officiel, se hâte d’abandonner les résolutions intransigeantes.

Impressionnisme, d’ailleurs, équivaut à toute autre chosisme : c’est la devise quelconque, variable selon l’époque, au moyen de laquelle se rallient les mécontents, pour inquiéter l’opinion publique et combattre les idées reçues, qui, sans cela, dégénéreraient en préjugés. Je n’y vois aucun inconvénient pour ma part, et j’honore profondément la mémoire de Courbet, qui peut-être, aujourd’hui, se fût appelé impressionniste, et qui des premiers livra la bataille avec la supériorité d’un talent énorme et l’aplomb d’une vanité sans seconde.

Sa vanité mise à part, c’était un simple s’il en fut, en dépit du retroussis narquois de sa lèvre. Honnête homme, d’ailleurs, très honnête, et ce doit être le remords de M. Dumas fils de l’avoir insulté. Tout au plus fallait-il en rire, après avoir admiré l’inconscient génie du peintre.

Inconscient, en effet, il le fut comme un bœuf, dont il avait la redoutable encolure et l’irrésistible coup d’épaule, avec la lenteur du ruminant, le front têtu et dur. — « Il a du charbon dans le crâne, » disait l’Auvergnat Vallès.

Inconscient vis-à-vis de sa propre production. Lorsqu’il partageait avec Bonvin, le railleur, son atelier, celui-ci s’amusait à lui faire choisir, dans son œuvre d’une année, les moindres morceaux pour les envoyer au Salon.

La chose admirable vraiment, en son masque d’idole assyrienne épaissie de rusticité villageoise, était le regard : deux yeux, non, deux lacs, allongés, profonds, doux et bleus. J’ai songé bien des fois, en les regardant, à leur puissance inouïe de vision ; je les imaginais s’ouvrant sur tel ou tel coin de nature, l’absorbant, pour ainsi dire, et en emprisonnant à jamais le reflet, sous les paupières.

Cette faculté phénoménale a marqué son talent. Il rapportait le paysage entier, tons et valeurs, dans son souvenir, et pouvait l’exécuter à l’atelier comme s’il eût été devant le motif. De là, peut-être, cette ampleur de la facture débarrassée de comparaison méticuleuse au moment de faire ; de là aussi quelques négligences de dessin. Je n’entends pas dire qu’il eût coutume de procéder ainsi ; au contraire, c’était le plus rarement ; mais je l’ai vu peindre de chic.

De théorie préconçue, d’esthétique initiale, je n’ai jamais supposé qu’il en eût l’ombre ; le secret de sa force était dans un robuste instinct.

Le Maître d’Ornans était peintre et paysan. Proudhon, Champfleury, Castagnary l’ont gratifié d’une philosophie. Sa vanité flattée s’efforça d’en revêtir l’étoffe et s’y carra jusqu’au ridicule. Faiblesse et sottise.

Pour ma part, en furetant par les coins de son atelier, j’ai quelquefois découvert des esquisses de jeunesse qu’il se hâtait de m’ôter des mains, et où les troubadours abricot mandolinaient à fleur de nacelle, au fil de l’eau, pâmés aux pied des blanches damoiselles.

Qu’est-ce que cela prouve ? Qu’il avait cherché sa voie, comme tout le monde, et s’était heureusement résolu à sa pente naturelle. Il n’y a là rien que de très louable, et la légende est au moins superflue, qui veut embellir Courbet d’une langue de feu spontanée et native, à l’instar des prophètes.

Ajoutons que cette grosse vanité dont on lui a fait un crime, et qui l’entraîna vers les plus sots dangers, lui fut bien utile, au début, en se doublant d’opiniâtreté.

Ses commencements avaient été durs.

Il racontait parfois des épisodes.

Celui-ci entre autres : dans sa bouche naïve, avec le parler traînard et chanteur de Franche-Comté, le récit devenait grand. J’essaierai d’en retrouver les mots ; mais il faudrait les gestes et l’accent du bonhomme.

— Un matin que j’étais encore couchais, — c’est Courbet qui parle, — que j’étais encore couchais, j’entends ma porte s’ouvrir, et qui est-ce que je vois entrais ? C’était mon père ; il arrivait de chais nous avec son bâton.

— Eh bien ! donc, qu’il s’écrie, qu’est-ce que tu fais là, encore couchais ? Toujours à dormir, donc ?

— Bon ! qu’est-ce que vous me fichais ? Faut donc point dormir pour travaillais ? Et la mère ?

— Elle va bien. Embrasse-moi. Mais tu sais que nous ne sommes point tant riches. Nous avons déjà vendu un champ, l’année dernière, pour t’encourageais. Quand est-ce que tu vas gagnais de l’argent ? On n’en veut donc point de ta panture ? Elle est donc pourrie ? Ça ne va donc point ?

— Ça ne peut pas allais mieux ! Ils n’ont jamais rien fait de pareil.

— Pourquoi qu’ils te refusent toujours à l’Exposition, alors ? Ils ne sont pas plus malins que toi ? Non ! C’est donc toi qu’es plus malin qu’eusse. Eh ben ! je voudrais voir ça ; montre-moi donc leur musée, à eusse !

Courbet accède au désir de son père ; il le mène au Louvre.

Étourdi, aveuglé par l’éclat des dorures, le vieux villageois tourne, glisse et se torticolise en la splendeur des salles, sans rien comprendre.

— C’est ben beau, tout ça, c’est ben beau ! Tu crois que t’es plus fort que ça, toi ?

— Ça, répond Courbet, ça, c’est de la… !

Je n’écris point le mot, mais Courbet le répétait avec fracas.

— Ah ! bah ! vraiment ? fait alors le père, en es-tu ben sûr ? Eh ben ! mais alors, si t’en es si sûr que ça, NOUS ALLONS VENDRE ENCORE UN CHAMP !

Et il s’en va content.

N’est-ce pas que c’est beau et grand cette foi robuste du paysan en l’infaillibilité du fils de sa chair ?…

Étayé sur ce dévouement, Courbet put s’obstiner, s’imposer, parvint.

Il a été incontestablement une des grandes figures, un des initiateurs de la peinture contemporaine.

Il est venu au moment opportun pour endiguer le romantisme débordé. Il a ramené vers l’observation la sincérité, la réalité ; réveillé l’amour de la nature, y compris ses vulgarités, par opposition aux excès inventifs des fougueux cavaliers d’idéal de 1830 ; ainsi que Delacroix avait débridé toutes les extravagances de la ligne et de la couleur, en haine des froides conventions de l’école de David.

Aujourd’hui que la politique a surmené l’attention publique, une période artistique est imminente ; il y a lieu d’espérer que le maître futur aura une admirable formule, étant obligé, pour dominer, de résumer les qualités de ces trois grands chefs.

Revenons à l’homme et au pittoresque de ses verrues.

J’ignore s’il eut en sa jeunesse des heures de fougue, d’emportement. Je ne l’ai connu qu’à là fin de l’Empire ; à ce moment il paraissait lourd, envahi par la graisse, épaissi.

Ses journées se suivaient, pareilles.

Couché tard généralement, il s’arrachait tard aussi, vers les neuf heures, aux discutables douceurs du lit de fer où il reposait dans un coin de son atelier.

Cet atelier — je crois qu’il n’en eut jamais d’autre à Paris — était situé à l’entre-sol d’une vieille maison de la rue Hautefeuille, aujourd’hui disparue. Le vitrage en donnait sur une cour, et la lumière y tombait crue et triste, arrêtée au milieu de la pièce, ébauchant confusément, dans le fond, les toiles délaissées, les châssis brisés, les cadres hors d’usage abandonnés pêle-mêle avec quelques vieux meubles sans valeur envahis par la poussière.

En manches de chemise, bretelles pendantes, l’homme errait par l’atelier, traînant ses savates, arrêté tour à tour devant chaque chevalet, grattant par-ci, retouchant par-là, n’attaquant que rarement une toile blanche.

Puis venait l’heure du déjeuner, qui le menait près de là, rue des Poitevins, chez son ami Laveur, à la table d’hôte où se sont assis, peu ou prou, tous les étudiants d’alors.

L’après-midi était le moment du travail réel, qui durait jusqu’au dîner.

Puis il retournait chez Laveur, y faisant de longues stations, le samedi surtout, où le Dîner Courbet réunissait autour de lui la foule des camarades, les Toussenel, les Charton, les Dupré, les Vallès, les André Lemoyne, etc…

C’est alors qu’il fallait voir, les manches retroussées, son bras blanc et gras étalé sur la table, Courbet se fourvoyer dans les discussions où trébuchaient à chaque pas son ignorance et son débit empâté ! Les flagorneurs, qui toujours pullulent autour des célébrités, encourageaient sa jactance. Il chantait, au dessert, des romances de sa composition, dénuées de rimes et de bon sens, sur des airs à lui, prétendait-il, et qui n’étaient que des souvenirs.

Je me rappelle ceci :

Mets ton chapeau de paille,
Ta robe rayé-bleu,
Avec ton ruban blanc
Autour de ton cou brun.

— Bigre ! fis-je, quand il eut entonné ce singulier quatrain, voilà de la poésie de coloriste !

Il m’en voulut longtemps de mon irrévérence.

Un autre soir, il courut haletant vers Montmartre, arriva en sueur au bal de l’Élysée, se laissa tomber sur une chaise et fit demander Métra, qui conduisait l’orchestre.

Écoutais ! fit-il, aussitôt que le musicien des Roses l’eut rejoint.

Il croyait avoir trouvé une « nouvelle Marseillaise » et se mit à glousser un long trou lou lou rappelant, comme air, la valse du Lauterbach.

En temps ordinaire, il achevait sa soirée aux brasseries, chez Andler ou à la Suisse ; puis, à l’heure de la fermeture, en été, pendant les nuits tièdes, allait prolonger sa veille sur un banc du boulevard Saint-Michel, où son ombre énorme inquiéta d’abord les sergents de ville, qui finirent par s’y habituer.

J’arrive à la colonne.

L’idée du déboulonnement (mon idaie, prononçait-il), qui lui avait poussé en septembre 1870 et qui n’avait alors excité aucune réprobation du gouvernement de la Défense, ardent à répudier tout souvenir des Césars ; l’idée était-elle restée clouée en son crâne, ou s’était-elle envolée ? Je ne sais. Cependant, il n’en avait plus reparlé ; ce n’est pas lui qui en détermina l’exécution. Je crois qu’il assista au renversement de la colonne, mais en simple spectateur.

C’est, je pense, le mot déboulonner qui avait dû le séduire. Un mot inconnu, nouveau, tombant dans la cervelle de Courbet, y faisait du ravage, y causait une obsession, comme le bourdonnement d’un hanneton dans une cruche.

Il me scia, tout un soir, en me répétant à chaque minute :

— Faites donc « un tel » en Torquemada !

Torquemada, Torquemada, Torrrr… !

Ce mot lui roulait sous le front et l’incendiait, sans autre motif que sa sonorité.

On voit que je fais la bonne part de ridicule à celui qui fut mon professeur pendant quelques mois.

Il est bon de rappeler maintenant qu’il a fait les Casseurs de pierres, la Vague, le Combat de Cerfs, la Remise de Chevreuils, tant d’autres merveilles !…

Où est donc passé l’Enterrement d’Ornans, que, pendant la Commune, j’avais fait apporter au Luxembourg ?

Courbet, cette masse engourdie et fruste, avec une vision saine et un bel instinct puissant, a rayonné sur la peinture contemporaine et lui a imposé sa marque.

Il a su garder l’indépendance, la liberté de ses sensations ; tel il était, tel il s’est rué tout entier dans son effort, et c’est pourquoi peut-être il aura quelque jour en son pays une statue que ne déboulonnera pas la postérité.

On peut sourire en notant les faiblesses de l’homme ; il faut s’incliner respectueusement devant l’œuvre toujours vivant, toujours fier du maître.


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