Vieux manoirs, vieilles maisons/077

Ls.-A. Proulx (p. 243-248).

LE MANOIR LATERRIÈRE AUX ÉBOULEMENTS



E N 1870, M. l’abbé H.-R. Casgrain faisait la description suivante du manoir des Éboulements :

« Le manoir de Sales, où l’on arrive par une majestueuse avenue, est encadré de grands arbres, et tapissé, jusqu’au toit, de plantes grimpantes du plus gracieux effet. Il se compose d’un vaste corps de logis, flanqué de deux pavillons : ses murailles épaisses et solides, comme savaient en construire nos pères, semblent destinées aux bastions d’une forteresse. En face du portique s’étend un vaste et beau jardin, soigneusement cultivé ; en arrière, un profond ravin où coule une petite rivière qui alimente le moulin seigneurial, située à deux pas, sur la gauche, au pied du coteau. L’écluse forme un joli étang que traverse le pontet : ce petit lac, où l’on voit sauter la truite en abondance, est ombragé de bouquets d’aulnes et de jeunes bouleaux. La vue s’étend, au delà, sur une vallée cultivée, qui s’élève en pente douce jusqu’au pied des montagnes.

« À l’un des angles du jardin, sur le bord d’un précipice, au fond duquel tombe, en murmurant, une blanche cascade, s’élève une petite chapelle à demi cachée au milieu d’un massif de verdure. Ce pieux monument, dédié à la Sainte Vierge, doit son origine à un incident triste mais consolant.

« Un jour, l’aîné des fils de M. de Laterrière prit fantaisie de tirer un vieux canon français depuis longtemps abandonné. L’arme, chargée imprudemment, éclata en pièces, et un énorme fragment vint frapper le malheureux jeune homme au côté, en lui déchirant les entrailles. Il ne survécut que vingt-quatre heures à cette horrible blessure ; mais aidé des prières de sa mère, il se prépara à la mort avec des sentiments de piété et de résignation si édifiants, il expira avec des marques si consolantes de prédestination, que sa pauvre mère, en souvenir de reconnaissance, fit bâtir cette chapelle en l’honneur de Celle qu’elle avait tant priée et qui l’avait exaucée. C’est ici, sur ce prie-Dieu, devant cet autel d’où la statue de Marie lui tend les bras, qu’elle vient, chaque jour, s’agenouiller, et prier pour ce cher enfant et les autres bien-aimés qui sont partis. Oh ! oui, priez, mère pieuse, c’est la foi qui vous a consolée, qui vous a empêchée de succomber sous le poids de la douleur. Priez encore, priez toujours : quand vous avez ainsi prié, n’avez-vous pas senti comme une présence invisible ? C’était l’ange de votre enfant qui venait vous remercier pour lui, vous baiser au front, et soulever de ses ailes le fardeau qui vous écrasait.

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Le manoir Laterrière aux Éboulements

« À l’extrémité du jardin, vous entrez dans les Chemins Perdus du parc ; c’est la nature canadienne dans toute sa sauvagerie ; rochers, coteaux, vallons, pentes abruptes, déclivités, précipices. Toujours on entend le murmure de la rivière qui traverse le parc, formant des rapides, des chutes, des cascatelles, dont la blanche robe déroule ses plis gracieux, ses dentelles d’écume, qu’on voit briller à travers le feuillage.

« Les Chemins Perdus, entretenus avec soin, sillonnent le parc en tous sens, montent, descendent, se courbent, se croisent, passent devant des bancs rustiques, reviennent sur leurs pas, s’écartent pour vous ménager des surprises : il faut près d’une heure pour les parcourir. Ici, vous gravissez sur un plateau, d’où l’on découvre, à travers une échappée des arbres, un pan du fleuve et l’île aux Coudres, qui paraît à vos pieds, semblable à une table ronde, avec ses assiettes blanches rangées tout autour : ce sont les maisons proprettes de l’île bâties sur le rivage. Vous êtes sur l’Observatoire : à vos pieds s’ouvre une large crevasse, où la rivière se précipite en cascade. Descendez par un étroit et tortueux sentier dans ce gouffre ; jetez, au pied des chutes, la mouche de votre ligne, et vous prendrez de belles truites.

« Une foule de noms sont gravés sur les arbres ; je lis les initiales de sir Étienne et de lady Taché, avec la date de 1830.

« Plus loin, un vallon planté d’arbres fruitiers, où la marguerite et la violette sauvage s’étalent au soleil et se mirent dans l’onde de la rivière qui voudrait s’arrêter ici pour écouter chanter les oiseaux et fredonner les cigales ; cette plaine, dis-je, où il fait si bon rêver, un livre à la main, c’est le Vallon des Champs Élysées. C’est le seul endroit, dans cette partie du pays, où j’aie entendu le chant des cigales.

« Allons maintenant reposer, sur la galerie de la Citadelle, nos jambes un peu fatiguées d’avoir monté et descendu tant de côtes et de gradins. On y arrive par deux escaliers. Une exclamation de surprise et d’admiration s’échappe involontairement de vos lèvres en apercevant le sublime paysage qui s’étend à perte de vue devant vous : l’immense nappe du Saint-Laurent, ses îles et, au loin, la ligne bleue des Alléganys[1] ».

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Le manoir Laterrière aux Éboulements
À remarquer les vieux meubles du salon de cet ancien manoir canadien.
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Le moulin seigneurial des Éboulements
Un peu plus haut, on voit le manoir. Cette vue ne fait-elle pas songer aux paysages de Suisse ?
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La maison Alexis Zoël aux Éboulements

Cette maison plus que centenaire n’a guère été ébranlée par les tremblements de terre puisqu’elle semble encore très solide. Les ouvriers étrangers qui travaillèrent à la construction de l’église des Éboulements prirent leur logement dans cette maison.

  1. La famille de Sales Laterrière, p 47.