Vies des peintres, sculpteurs et architectes/tome 3/2

ALESSO BALDOVINETTI,
peintre florentin.
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Les beaux-arts ont tant d’attraits, qu’une foule d’hommes ont quitté des professions lucratives pour suivre une autre route et s’adonner à la peinture ou à la sculpture, même contre la volonté de leurs familles. Et, à parler franchement, ceux qui connaissent la véritable valeur des richesses savent que le talent est plus précieux que l’or et l’argent. Ils savent que le talent est à l’abri de tous les revers qui menacent ces vaines richesses trop sottement estimées par la plupart des gens. Alesso Baldovinetti, frappé de ces vérités, abandonna le commerce dans lequel ses parents avaient acquis les moyens de vivre splendidement et noblement, et se consacra tout entier à la peinture. Il devint un parfait imitateur de la nature comme le prouvent ses ouvrages. Dès son enfance, il se mit à dessiner malgré son père qui le destinait au commerce et qui ne se décida à le laisser suivre son penchant qu’après avoir vu les remarquables progrès qu’il fit en peu de temps (1).

Alesso couvrit de fresques, à Santa-Maria-Nuova une des parois de la chapelle de San-Gilio. Il y représenta, entre autres choses, un saint Egidius qui fut beaucoup admiré (2). Pour Messer Gherardo et Messer Bongianni Gianfigliazzi, honorables et riches gentilshommes de Florence, il peignit en détrempe le grand tableau de la chapelle de la Santa-Trinità (3). Il enrichit en outre cette chapelle de sujets tirés de l’Ancien-Testament qu’il ébaucha à fresque et qu’il termina en les retouchant à sec (4). Il mêla ses couleurs avec des jaunes d’œufs et un vernis liquide cuit au feu, pensant que ce genre de détrempe les mettrait en état de résister à l’eau. Il croyait avoir trouvé un rare et précieux secret, mais sa peinture s’écailla dans une foule d’endroits où il avait employé trop abondamment son malheureux mélange. Alesso laissa un grand nombre de portraits d’après nature. Dans le tableau de la reine de Saba, dont il orna la même chapelle de la Santa-Trinità, il introduisit ceux du magnifique Laurent de Médicis, et de Lorenzo dalla Volpaia, habile horloger et astrologue, qui exécuta, pour Laurent de Médicis, la belle horloge que le duc Cosme conserve aujourd’hui dans son palais. Cette horloge fut la première qui indiqua la marche des planètes. Dans un autre tableau, en face de celui de la reine de Saba, Alesso peignit Luigi Guicciardini l’ancien, Luca Pitti, Diotisalvi Neroni, Julien de Médicis, père du pape Clément VII, et, auprès du pilastre de pierre, Ghedorar Gianfigliazzi l’ancien, le chevalier Bongianni, revêtu d’un habit bleu, et paré d’un collier, et Jacopo et Giovanni de la même famille. À côté, on voit Filippo Strozzi l’Ancien et Messer Paolo, astrologue de Pozzo Toscanelli. La voûte représente quatre patriarches, et le tableau renferme la Trinité et saint Giovanni Gualberto agenouillé ainsi qu’un autre saint. Tous ces personnages sont faciles à reconnaître, car ils ressemblent d’une manière frappante aux autres portraits peints ou sculptés que l’on trouve ailleurs, et particulièrement chez leurs descendants. Ces travaux demandèrent beaucoup de temps à Alesso, qui était très-patient et qui aimait à agir tout à son aise. Il dessinait parfaitement, comme l’on peut en juger par un mulet d’après nature que nous possédons dans notre recueil. La manière d’Alesso était un peu sèche, et crue surtout dans les vêtements. Il se plaisait à peindre des paysages d’après nature ; aussi voit-on toujours dans ses tableaux des fleuves, des ponts, des rochers, des herbes, des fruits, des routes, des champs, des villes, des châteaux.

À la Nunziata de Florence, il peignit à fresque une Nativité du Christ qu’il retoucha ensuite à sec avec tant de soin, que l’on pourrait compter les brins de paille qui forment le toit d’une cabane. On remarque encore dans cette composition une maison en ruines dont les pierres sont rongées par la pluie et par la grêle, et couvertes de branches et de feuilles de lierre. Sur un mur glisse un serpent que l’on croirait vivant.

On dit qu’Alesso se livra à de nombreuses recherches sur les véritables procédés de la mosaïque, et que ses efforts étaient restés infructueux, lorsqu’il rencontra un Allemand qui allait à Rome implorer les indulgences du pape, et qui lui dévoila tous les secrets de cet art, en reconnaissance de l’hospitalité qu’il lui avait offerte. Alesso fit alors, au-dessus des portes de bronze de San-Giovanni, quelques anges tenant la tête du Christ. Cet ouvrage fut cause que les consuls de la corporation des commerçants le chargèrent de réparer les mosaïques de la voûte de ce temple, qui avaient été exécutées, comme nous l’avons écrit, par Andrea Tafi. Alesso s’acquitta de cette tâche avec un soin extraordinaire, et se servit d’un échafaud construit par le Cecca, le meilleur architecte de ce temps.

Alesso enseigna l’art de la mosaïque à Domenico Ghirlandaio, qui plaça dans la chapelle des Tornabuoni à Santa-Maria-Novella, à côté de son propre portrait, celui de son maître sous la figure d’un vieillard sans barbe et coiffé d’un chaperon rouge. Baldovinetti vécut quatre-vingts ans. À l’approche de la vieillesse, il se retira, à l’exemple de beaucoup de personnes, dans l’hôpital de San-Paolo, afin de pouvoir se livrer tranquillement aux travaux de son art. Pour être choyé et bien traité, il fit porter dans son logement un énorme coffre, et arrangea les choses de telle sorte qu’on le crut plein d’argent. Comme il avait fait donation à l’hôpital de tous les biens qu’il laisserait après sa mort, il n’y avait sorte de caresses que le directeur et les autres employés ne lui prodiguassent. Mais lorsqu’il mourut, on ne vit dans le coffre que des dessins, et un petit livre qui enseignait la manière de composer et de travailler les mosaïques et les stucs. Du reste, on dut peu s’étonner de ne point trouver d’argent ; car Alesso était si généreux, dit-on, que tout ce qu’il possédait appartenait à ses amis plus qu’à lui-même.

Alesso eut pour élève le Graffione de Florence, qui peignit à fresque le Créateur et les anges que l’on trouve encore aujourd’hui au-dessus de la porte degl’Innocenti. On raconte que le magnifique Laurent de Médicis dit un jour au Graffione : « Je veux faire orner de stucs et de mosaïques tous les voussoirs de la coupole, » et que le Graffione lui répondit : « Vous n’avez pas un seul artiste pour exécuter ces travaux. » « Bah ! répliqua Laurent, avec des écus nous ferons des artistes. » « Laurent, Laurent, s’écria aussitôt le Graffione, ce ne sont pas les écus qui font les artistes, mais bien les artistes qui font les écus. » Le Graffione avait de singulières bizarreries : il ne consentit jamais à manger chez lui que sur une table couverte de ses cartons en guise de nappe, et il ne voulut jamais d’autre lit qu’un coffre plein de paille et sans draps.

Mais revenons à Alesso. Il mourut l’an 1448. Ses parents et ses concitoyens lui donnèrent une sépulture honorable (4).

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Si les génies du premier ordre comme les Masaccio, les Donatello, élargissent spontanément le domaine de l’art, il est des talents plus modestes, comme les Giuliano da Maiano, les Alesso Baldovinetti qui, de leur côté, ajoutent insensiblement à ses acquisitions. Les résultats obtenus par ces esprits intermédiaires enrichissent l’art d’une manière moins rapide et moins brillante, mais aussi sûre que les conquêtes des intelligences les plus élevées. Doués d’un tact exquis, d’une volonté robuste, ils manifestent dans leurs œuvres une précieuse entente du but et des moyens. Ouvriers pleins de sagacité et de constance, ils rattachent tout au centre, et ne se livrent jamais aux fantasques écarts dont les artistes bouillonnants de sève ne savent pas toujours se préserver. Il est rare néanmoins que l’on accorde à leurs travaux patients, tranquilles et réfléchis, l’estime et la gloire que l’on distribue si facilement aux produits d’une inspiration et d’une activité éblouissante. Ainsi, Alesso Baldovinetti, malgré les réels services qu’il rendit à l’art, est aujourd’hui complètement ignoré. Son nom a disparu derrière des noms plus éclatants. On n’aurait pas dû cependant oublier qu’en introduisant dans ses tableaux des détails, des accessoires puisés dans une exacte et consciencieuse imitation de la nature, il imprima à l’ensemble de ses compositions un cachet de vérité jusqu’alors inconnu, et se rangea parmi les novateurs qui accrurent les ressources de la peinture.

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NOTES.

(1) Dans un manuscrit de l’an 1513, on trouve qu’Alesso était fils de Baldovinetto d’Alessio di Francesco. Sa mère Agnola, fille d’Antonio di Gio. degli Ubaldini de Gagliano, épousa Baldovinetto l’an 1424. Alesso naquit l’année suivante. Il mourut le 29 août 1499, à l’âge de soixante-quatorze ans. Les souterrains de la basilique de San-Lorenzo de Florence renferment le tombeau de cette famille sur lequel on lit : S. Baldovinetti Alexii de Baldovinettis et suor. descend. Vasari s’est évidemment trompé sur la date de la mort de cet artiste.

(2) Ces peintures sont détruites.

(3) Les peintures de cette chapelle ont été jetées à terre lorsqu’on restaura le chœur de l’église, l’an 1760. Le tableau du maître-autel fut transporté dans le monastère.

(4) Dans sa première édition, Vasari rapporte l’épitaphe suivante composée en l’honneur d’Alesso Baldovinetti :

Alexio Baldovinetto
Generis et actis nobilitate insignis
Cujus neque ingenio neque picturis
Quidquam potest esse illustrius
Propinqui
Optimè merito propinquo
Pos.