Vies des peintres, sculpteurs et architectes/tome 1/5

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gaddo gaddi.
GADDO GADDI,
PEINTRE FLORENTIN.
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À la même époque, Gaddo, peintre florentin, tout en suivant la manière grecque, se montra meilleur dessinateur que Tafi et ses prédécesseurs. Il dut peut-être cet avantage à l’amitié qui l’unissait à Cimabue. Rapprochés par la conformité de leur humeur ou par l’élévation de leur esprit, ces deux artistes se portaient une vive affection. De leurs fréquents rapports et de leurs conférences sur les difficultés de l’art naissaient de belles et grandes conceptions. Ils étaient d’ailleurs aidés par la subtilité de l’air de Florence qui produit ordinairement des génies fins et inventifs, dégagés de cette rouille que souvent la nature, le travail et la méthode, ne peuvent enlever. Les discussions amicales entre gens qui ne sont point recouverts d’une double écorce ne peuvent amener que les plus heureux résultats. N’est-ce pas ainsi que chaque jour s’aplanit le chemin raboteux des sciences ? Mais trop souvent, hélas ! sous les apparences trompeuses de la vérité et de la bienveillance, les artistes poussés par la malice et l’envie, donnent les avis les plus pernicieux à ceux qui les consultent et cherchent même à tromper diaboliquement leurs amis les plus intimes ; de sorte que l’art n’arrive pas aussitôt à ce degré de perfection, qu’il ne tarderait pas à obtenir si les hommes s’entraidaient charitablement comme Gaddo et Cimabue, comme le même Gaddo et Andrea Tafi. Ce dernier s’associa généreusement Gaddo pour achever la mosaïque de San-Giovanni. Gaddo profita si bien en peu de temps, qu’il osa entreprendre seul les Prophètes que l’on voit sous les fenêtres de l’église ; ces travaux le mirent en grande réputation. Dès lors, il se fia à ses propres forces, et s’appliqua à mélanger la manière grecque avec celle de Cimabue. Ses progrès furent rapides. Les administrateurs de la fabrique de Santa-Maria-del-Fiore lui confièrent le soin d’exécuter en mosaïque le Couronnement de la Vierge dans un cadre demi-circulaire, au-dessus de la porte principale. Les maîtres florentins et étrangers regardèrent cette mosaïque comme la plus belle de toutes celles qui se trouvaient alors en Italie. L’an 1308, une année après l’incendie de l’église et du palais de Laterano, le pape Clément V appela Gaddo à Rome et le chargea de terminer plusieurs mosaïques commencées par Fra Jacopo da Turrita (1), dans la basilique de San-Pietro. Gaddo en fit quelques-unes, parmi lesquelles on remarque le Créateur et les nombreuses figures qui couvrent la façade (2). Il travailla également à la façade de Santa-Maria-Maggiore. Là, il améliora un peu sa manière et s’écarta de celle des Grecs, qui n’avait réellement rien de bon en soi. De retour en Toscane, Gaddo fut employé par les Tarlati, seigneurs de Pietramala, à orner de mosaïques, dans la vieille cathédrale d’Arezzo, une voûte en spongite qui s’écroula du temps de l’évêque Gentile d’Urbin (3), qui la fit reconstruire entièrement en briques. D’Arezzo Gaddo se rendit à Pise. Il représenta dans la cathédrale, au-dessus de la chapelle dell’Incoronata, dans une niche, la Vierge allant rejoindre le Christ qui l’attend au ciel. Cet ouvrage fut exécuté avec tant de soin, qu’il s’est parfaitement conservé jusqu’à nos jours (4). Gaddo retourna ensuite à Florence avec l’intention de se reposer. Il s’amusait alors à composer avec une patience incroyable des petites mosaïques en coquilles d’œufs. On peut en voir plusieurs, encore aujourd’hui, dans le temple de San-Giovanni, à Florence. On dit qu’il en fit deux pour le roi Robert, mais on n’en sait rien de plus. Nous ne parlerons pas davantage des mosaïques de Gaddo. Il peignit aussi beaucoup de tableaux qui sont dispersés çà et là en Toscane. On en trouve un entre autres, à Santa-Maria-Novella, dans la chapelle des Minerbetti (5).

Les peintures et les mosaïques de Gaddo le maintinrent toujours en crédit et en réputation. Je pourrais m’étendre ici sur ses ouvrages ; mais je les passerai sous silence, me réservant de parler plus longuement des artistes dont les productions peuvent offrir quelque utilité.

Gaddo vécut soixante-treize ans, et mourut en 1312. Son fils Taddeo lui donna une sépulture honorable à Santa-Croce. De tous les enfants de Gaddo, Taddeo fut le seul qui s’adonna à la peinture. Il apprit son art à l’école de son père et de Giotto qui l’avait tenu sur les fonts baptismaux. Gaddo eut encore pour élève Vicino, peintre pisan, qui laissa plusieurs bonnes mosaïques dans la grande tribune de la cathédrale de Pise, où on lit cette inscription :


Tempore Domini Johannis Rossi operarii istius ecclesiæ, Vicinus pictor incepit et perfecit hanc imaginem B. Mariæ, sed Majestatis, et Evangelistæ per alios inceptæ, ipse complevit et perfecit. Anno Domini 1321. De mense septembris. Benedictum sit nomen Domini Dei nostri Jesu Christi. Amen.


Taddeo plaça le portrait de son père Gaddo à côté de celui d’Andrea Tafi, dans un Mariage de la Vierge qui orne la chapelle des Baroncelli, à Santa-Croce.

Nous possédons une miniature de Gaddo assez semblable à celles de Giotto et qui montre son talent comme dessinateur. Ce que j’ai raconté de Gaddo Gaddi m’a été fourni par un vieux livre qui parle aussi de l’édification de la riche et belle église de Santa-Maria-Novella de Florence. Il ne sera peut-être pas mal à propos de dire ici quelques mots sur son origine et sur les hommes qui la construisirent (6). Saint Dominique ayant obtenu le terrain de Ripoli, hors de Florence, y envoya, sous la conduite du bienheureux Jean de Salerne, douze frères qui, peu d’années après, allèrent demeurer à San-Pancrazio de Florence. Ils s’établirent ensuite à San-Paolo, sur l’ordre de saint Dominique qui vint lui-même à Florence. Enfin, le dernier jour du mois d’octobre de l’an 1221, ils commencèrent à habiter Santa-Maria-Novella que le légat du pape et l’évêque de la ville cédèrent avec toutes ses dépendances au bienheureux Jean de Salerne. Les frères virent bientôt augmenter leur nombre et leur crédit. Ils pensèrent alors à agrandir leur couvent et leur église qui était fort petite et dont l’entrée se trouvait sur la Piazza-Vecchia : ayant donc ramassé une bonne somme d’argent et s’étant assurés du concours de beaucoup de citoyens, ils jetèrent les fondements de la nouvelle église le jour de saint Luc, de l’an 1278. La première pierre fut posée avec pompe par le cardinal Latino degli Orsini, légat du pape Nicolas III à Florence. Les architectes de cette église furent Fra Giovanni, de Florence (7), et Fra Ristoro, de Campi, convers du même ordre, lesquels relevèrent le pont de la Carraia et celui de la Santa-Trinità, renversés par une inondation le 1er octobre 1264. La plus grande partie du terrain occupé par l’église et le couvent fut donnée aux frères par les héritiers de Messer Jacopo Cav. de’Tornaquinci. La dépense fut couverte en partie par les aumônes et en partie par les deniers fournis par diverses personnes, et entre autres par Frate Aldobrandino Cavalcanti, qui fut plus tard évêque d’Arezzo (8). L’église fut achevée à l’époque où le couvent avait pour prieur Fra Jacopo Passavante (9), à qui l’on érigea un mausolée en marbre devant la grande chapelle. Enfin Santa-Maria-Novella a fut consacrée l’an 1420, par le pape Martin V, comme l’indique l’inscription suivante gravée sur un pilastre de la grande chapelle :


Anno Domini 1420, die septima septembris, Dominus Martinus divina providentia Papa V personaliter hanc ecclesiam consecravit, et magnas indulgentias contulit visitantibus eamdem.


Toutes ces choses sont relatées dans les histoires de Giovanni Villani (10) et dans une chronique qui appartient aux PP. de Santa-Maria-Novella. J’ai cru bon de donner ces détails sur cet édifice qui est un des plus importants et des plus beaux de Florence, et qui en outre, comme nous le dirons plus bas, contient tant de chefs-d’œuvre des plus fameux artistes (11).


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Ce que nous venons de dire à la fin de la vie d’Andrea Tafi peut entièrement se reporter ici. En effet, le premier des Gaddi, son collaborateur et son ami, nous parait n’avoir été comme lui qu’un continuateur exact de l’école grecque. Le Vasari nous semble donc s’être livré à une distinction fort arbitraire, quand il fait dépendre la supériorité de Gaddo sur Tafi, de sa liaison et de ses conférences avec Cimabue. D’abord, cette supériorité de Gaddo est peu appréciable. Ensuite, s’il est vrai que le style de ses ouvrages, soit en mosaïque, soit en peinture, paraisse aussi conforme à celui de Cimabue, c’est que Cimabue lui-même s’était peu affranchi des

vieilles traditions.
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NOTES.

(1) Dans l’édition des Gîunti, on lit Fra Francesco, mais on doit dire Fra Jacopo. Voyez le Baldunicci, dec. II, sec. 2, page 41.

(2) Ces mosaïques n’existent plus.

(3) Gentile de’Becchi d’Urbin, évêque d’Arezzo, de 1493 à 1497, fut le précepteur de Laurent de Médicis.

(4) Voyez Theatr. Basil, pisan., chap. 7.

(5) Ce tableau a disparu.

(6) Voyez les détails que donne sur l’origine de cette église Fra Modesto Bigliotto, dans sa chronique, chap. 7.

(7) Quelques auteurs l’appellent Fra Sisto. Voyez le Cinelli, page 237 des Bellezze di Firenze.

(8) Vasari se trompe ici. Il n’y eut jamais à Arezzo un évêque du nom d’Aldobrandino Cavalcanti. Aldobrandino fut le trente-cinquième évêque d’Orvieto. Il posa, avec le cardinal Corsini, la première pierre des fondements de Santa-Maria-Movella.

(9) Le Passavanti, auteur du Specchio di vera penitenza, est un des plus élégants et des plus purs écrivains italiens.

(10) Giovanni Villani, liv. 7, cap. 56.

(11) Dans l’édition du Torrentino, Vasari rapporte à la fin de la vie de Gaddo Gaddi l’épitaphe suivante :

       Hic manibus talis fuerat, quod forsan Apelles
           Cessisset, quamvis Græcia sic tumeat.