Vies des peintres, sculpteurs et architectes/tome 1/27

LIPPO,
PEINTRE FLORENTIN.
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L’invention a été et sera toujours regardée comme la mère de l’architecture, de la peinture, de la poésie, de tous les autres arts, et en un mot de toutes les merveilles enfantées par le génie de l’homme. À l’aide de l’invention l’artiste développe facilement ses idées, ses caprices, ses fantaisies : un esprit inventif sait flatter délicatement et blâmer avec adresse. Lippo, peintre florentin, dont les inventions furent si variées et si heureuses, et dont la vie et les travaux furent marqués du sceau d’une si déplorable fatalité, naquit à Florence, vers l’an 1354 (1). Il se mit bien tard à étudier la peinture ; mais, grâce à ses dispositions naturelles, il ne tarda pas à se distinguer d’une manière éclatante. Il peignit d’abord à Florence, à San-Benedetto, grand et beau monastère de l’ordre des Camaldules, aujourd’hui détruit, plusieurs figures et une chapelle qui montrèrent ce que peuvent produire, en peu de temps, l’application et le désir de la gloire.

De Florence étant allé à Arezzo, il peignit à fresque, dans l’église de Sant’-Antonio, l’Adoration des Mages, et à l’évêché la chapelle de Sant’-Iacopo-e-San-Cristofano pour la famille des Ubertini. Tous ces ouvrages sont d’une composition et d’un coloris admirables (2). Lippo fut le premier qui joua avec ses figures, si l’on peut s’exprimer ainsi ; le premier il éveilla les esprits des artistes. Après avoir laissé de nombreux travaux à Bologne (3), et un bon tableau à Pistoia, il revint l’an 1383 à Florence, où il représenta l’Histoire de saint Jean l’Évangéliste dans la chapelle des Beccuti, à Santa-Maria-Maggiore. À main gauche de la grande chapelle de cette église, il peignit encore six sujets tirés de la vie du même saint. Parmi ces tableaux, qui sont ingénieusement composés, on admire surtout le saint Jean qui fait couvrir de ses habits, par saint Denis l’Aréopagite, des morts qui ressuscitent au nom de Jésus-Christ, au grand étonnement des spectateurs qui peuvent à peine en croire leurs yeux. Quelques raccourcis habiles montrent que Lippo connut et chercha les difficultés de son art. À San-Giovanni, il peignit en détrempe l’Histoire de saint Jean-Baptiste sur les volets du tabernacle, où l’on voit les anges et le saint Jean en relief d’Andrea ; et comme il aimait aussi à travailler en mosaïque, il fit dans la même église, entre les fenêtres, au-dessus de la porte qui conduit à la Misericordia, un ouvrage de ce genre, qui fut regardé comme le meilleur de l’époque, et il en restaura quelques autres avec un talent remarquable. Hors de Florence, à San-Giovanni-fra-l’Arcora, il exécuta, près de la Passion du Christ de Buffalmacco, plusieurs fresques d’une grande beauté, ainsi que dans les petits hôpitaux de la porte de Faenza. À Sant’-Antonio, non loin de l’hôpital, il représenta quelques pauvres, dont les attitudes et les mouvements sont pleins de naturel et d’expression. Dans l’intérieur du cloître, il peignit une Vision de saint Antoine d’une manière tout à fait neuve et originale. Le saint aperçoit les embûches du monde, et les hommes tiraillés par leurs passions et leurs appétits divers. Enfin Lippo laissa des mosaïques à Florence, à Pise, et dans d’autres villes d’Italie. On peut dire que cet artiste fut vraiment malheureux, car non seulement la plupart de ses ouvrages ont été détruits pendant le siége de Florence, mais lui-même perdit encore la vie tragiquement. D’un caractère chicanier, il préférait la guerre à la paix. Un jour il maltraita de paroles, devant le tribunal de la Mercanzia, un de ses adversaires, qui l’attendit le soir au coin d’une rue, et lui traversa la poitrine d’un coup de poignard. Les productions de Lippo datent de l’an 1410 environ (4).

À la même époque, vivait à Bologne un autre peintre de talent, nommé Lippo Dalmasi (5), qui, entre autres choses, peignit, l’an 1407, à San Petronio, une Vierge que les fidèles ont en grande vénération. Au-dessus de la porte de San Procolo, il exécuta quelques fresques, et dans la tribune du maître-autel de l’église de San-Francesco, il représenta le Christ entre saint Pierre et saint Paul. Au bas de cette peinture, on voit son nom tracé en grandes lettres. Il était assez bon dessinateur, et il enseigna son art à Messer Galante de Bologne, qui dessina ensuite beaucoup mieux que lui, comme le prouvent les esquisses que nous conservons dans notre recueil.

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Les différentes écoles italiennes, et l’école florentine surtout, ont compté beaucoup de peintres du nom de Lippo ou de Lippi. Il en est résulté assez naturellement plus d’une méprise. On a confondu ainsi des hommes et des ouvrages fort distincts. On trouvera, dans un des prochains volumes, à la vie du célèbre Fra Filippo Lippi, quelques considérations à cet égard.

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NOTES.

(1) Il y a ici une erreur évidente. Vasari a dit plus haut que Lippo avait été élève de Giottino, qui mourut en 1356. Lippo n’aurait donc eu que deux ans lorsqu’il se trouva dans l’atelier de Giottino ?

(2) Les peintures de Sant’-Antonio et de l’évêché ont péri.

(3) Lippo décora dans l’hôpital de San-Biagio, à Bologne, le réfectoire des Pèlerins.

(4) Voici l’épitaphe de Lippo que l’on trouve dans la première édition du Vasari :

Lippi Florentini egregii pictoris monumentum. Huic artis elegantia artis immortalitatem peperit, fortunæ iniquitas indignissimæ vitam ademit.

(5) Lippo Dalmasi, surnommé dalle Madonne, était élève de Vitale. Le comte Cesare Malvasia et le Baldinucci ont débité une fable en soutenant qu’il avait eu pour élève sainte Catherine de Bologne, de laquelle il reste des miniatures et un Enfant-Jésus peint sur bois.