Vies des peintres, sculpteurs et architectes/tome 1/20

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agnolo gaddi.
AGNOLO GADDI,
peintre florentin.
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La vie de Taddeo Gaddi nous montre clairement quel profit et quel honneur un homme de talent peut retirer de la culture des beaux-arts. Grâce à son travail, Taddeo donna à ses fils Agnolo et Giovanni les moyens de rendre la famille des Gaddi aussi riche et aussi puissante que nous la voyons aujourd’hui à Florence et dans toute la chrétienté. Et si Gaddo, Taddeo, Agnolo et Giovanni ornèrent de leurs ouvrages une foule d’églises, n’était-il pas juste que les souverains pontifes les récompensassent en accordant à leurs successeurs les premières dignités de l’Église ? Taddeo enseigna son art à ses enfants ; mais ses plus grandes espérances reposaient sur Agnolo, qui semblait devoir le surpasser lui-même. Malheureusement Agnolo démentit plus tard cette prévision. Né et élevé dans l’abondance, qui parfois est un obstacle à l’étude, il s’adonna plutôt aux trafics et au négoce qu’à la peinture. Cela ne doit pas étonner : souvent certains génies, au plus beau de leur course, tombent étouffés par l’avarice et l’amour du gain. Dans sa jeunesse, Agnolo peignit à Sant’-Iacopo-tra’-Fossi une Résurrection de Lazare dont les figures ont un peu plus d’une brasse de proportion. Les apôtres et d’autres personnages, dans des attitudes expressives et variées, se bouchent le nez, les uns avec leur manteau, les autres avec leur main, pour éviter l’odeur infecte répandue par le corps du Lazare, dont les chairs livides et violacées reprennent vie à la joie de Marthe et de Marie. Cette composition, d’un mérite réel, annonçait qu’Agnolo laisserait derrière lui tous les élèves de Taddeo, et Taddeo lui-mème. Mais il en fut autrement. Si la volonté et la jeunesse sont capables de vaincre les plus grandes difficultés, souvent aussi les années apportent une mollesse qui, au lieu de faire avancer, rejette bien loin en arrière. C’est ce qui advint à Agnolo. La famille Soderini, ayant vu son premier essai, attendit de lui un chef-d’œuvre, et lui confia le soin de décorer la grande chapelle dei Carmine. Il y représenta l’Histoire de la Vierge ; mais il resta tellement au-dessous de sa Résurrection de Lazare, qu’il fut évident pour chacun qu’il ne voulait plus s’occuper sérieusement de son art. De tous les tableaux de cette chapelle, il n’y a de bon que celui où l’on voit la Vierge entourée de jeunes filles occupées, les unes à filer, à coudre, les autres à charger des bobines, à tisser ou à broder. Dans la grande chapelle de Santa-Croce, il peignit à fresque, pour la noble famille des Alberti, l’Histoire du recouvrement de la sainte croix. On remarque dans cet ouvrage un bon coloris, beaucoup de pratique et peu de dessin. Ses tableaux de saint Louis, dans la chapelle des Bardi, sont infiniment plus satisfaisants (1) ; Agnolo travaillait d’une manière capricieuse, tantôt avec nonchalance, tantôt avec un soin extrême. Ainsi l’on croirait terminée de la veille une fresque représentant la Vierge, l’Enfant Jésus, saint Augustin et saint Nicolas, qu’il exécuta au-dessus d’une porte de Santo-Spirito (2). Il s’amusait parfois à travailler en mosaïque, car il avait hérité pour ainsi dire des secrets et des outils de son aïeul Gaddo. Aussi, lorsque l’an 1346 l’humidité eut gâté les mosaïques laissées à San-Giovanni par Andrea Tafi, les consuls de la compagnie des marchands résolurent de le charger de les restaurer. Il s’acquitta de ce travail avec tant de succès, que depuis elles se sont maintenues sans éprouver la moindre altération. Dans le même temps on remplaça, d’après les conseils et les dessins d’Agnolo, l’entablement extérieur de l’église par un autre en marbre beaucoup plus grand et plus riche. Il dirigea également la construction des voûtes de la salle du Podestat, et il les disposa de façon que le feu ne pût comme autrefois les endommager. En outre, il fit élever autour du palais les créneaux que nous voyons aujourd’hui. Tout en s’occupant de ces travaux, il n’abandonna pas la peinture ; car il orna le maître-autel de San-Pancrazio d’un tableau en détrempe où il représenta la Vierge, saint Jean-Baptiste, saint Jean l’Évangéliste, saint Nérée, saint Achilée, saint Pancrace et d’autres saints. Cette composition est bonne, mais inférieure aux peintures du gradin, divisé en huit parties, renfermant des sujets tirés de la vie de la Vierge et de sainte Reparata. Le Couronnement de la Vierge, du maître-autel de Santa-Maria-Maggiore, qu’il fit l’an 1348 pour Bacone Capelli, ne manque pas de mérite (3). Peu de temps après, il peignit à fresque l’Histoire de la Vierge dans la chapelle de l’église paroissiale de Prato, qui fut construite l’an 1312, comme nous l’avons déjà dit, par Giovanni de Pise, pour conserver la précieuse ceinture de la mère de Dieu. Enfin il laissa une foule d’autres ouvrages dans différentes églises du même pays, décora la porte de San-Romeo à Florence, et représenta la Dispute du Christ avec les Docteurs, à San-Michele. À cette époque, beaucoup d’édifices ayant été renversés pour agrandir la place de’Signori, il fut chargé de rebâtir l’église de San-Romolo, que l’on avait été obligé de démolir.

On trouve à Florence un grand nombre de tableaux d’Agnolo, qui en retira de riches profits, bien qu’il travaillât plutôt pour faire comme ses ancêtres que pour l’amour de l’art. Bientôt même il ne s’occupa plus de peinture que comme d’un passe-temps. Il ouvrit une boutique à Venise, et se livra complètement au commerce avec ses fils, qui ne voulurent plus vivre en artistes. Il acquit ainsi d’énormes richesses, et mourut à l’âge de soixante-trois ans, d’une fièvre maligne qui l’emporta en peu de jours.

Il eut pour élèves Antonio de Ferrare, qui fit à San-Francesco d’Urbin et à Città-di-Castello plusieurs belles peintures, et Stefano de Vérone, habile fresquiste, comme le prouvent les nombreux travaux qu’il laissa dans sa patrie et à Mantoue. Stefano réussissait surtout à donner une grande vivacité à ses têtes d’enfants, de femmes et de vieillards. Ses ouvrages furent imités et reproduits par Piero de Pérouse, miniaturiste et fresquiste qui enrichit de miniatures tous les livres de la bibliothèque du pape Pie, dans la cathédrale de Sienne. Agnolo compta encore parmi ses disciples Michele de Milan, et son propre frère Giovanni Gaddi, qui annonçait déjà un talent distingué, lorsqu’il mourut dans un âge très tendre, après avoir représenté, dans le cloître de San-Spirito, la Dispute du Christ avec les Docteurs, la Purification de la Vierge, la Tentation du Christ dans le désert, et le Baptême de saint Jean. Un autre élève d’Agnolo, nommé Cennino, fils de Drea Cennini, de Colle-di-Valdelsa, composa un livre sur la peinture, qui est aujourd’hui entre les mains de Giuliano de Sienne, habile orfévre. Il y traite des manières de travailler à fresque, en détrempe, à la colle, à la gomme, en miniature, et des divers moyens de dorer. Au commencement de son livre, il parle de la nature des couleurs minérales et naturelles. S’il ne fut pas un peintre parfait, il voulut du moins connaître les ressources et les dangers que présentent les détrempes, les colles, les enduits et les couleurs. Il expose aussi une foule de recettes et de secrets qu’il est inutile de rappeler ici, parce que personne ne les ignore aujourd’hui. Nous avons remarqué qu’il ne fait pas mention de quelques terres rouges, et de certains verts à vitraux, qui peut-être n’étaient point en usage alors. Depuis lui on a également trouvé la terre d’ombre, l’ocre, des verts et des jaunes à vitraux, dont manquèrent les artistes de son temps. Enfin il s’occupe des mosaïques, du broiement des couleurs humectées avec l’huile pour faire les fonds rouges, azurés, verts, et d’autres encore ; puis des mordants propres à dorer, mais dont l’emploi ne convient point dans la composition des figures (4). Cennino, outre les ouvrages qu’il exécuta en compagnie de son maître à Florence, peignit, sous la loge de l’hôpital de Bonifazio Lupi, une Vierge et plusieurs saints d’un travail si soigné qu’ils se sont parfaitement conservés jusqu’à nos jours.

Dans le premier chapitre de son livre Cennino, en parlant de lui-même, s’exprime ainsi : « Cennino di Drea Cennini da Colle di Valdelsa, fui informato in nella detta arte dodici anni da Agnolo da Firenze mio maestro, il quale imparò la detta arte da Taddeo suo padre, il quale fu battezzato da Giotto, e fu suo discepolo anni ventiquattro, il quale Giotto rimutò l’arte del dipignere di greco in latino, etc. » « Moi Cennino, fils de Drea Cennini, de Colle di Valdelsa, je fus dirigé dans ledit art, pendant douze ans, par Agnolo de Florence, mon maître, qui apprit ledit art de Taddeo, son père, lequel fut tenu sur les fonts baptismaux par Giotto, dont il resta l’élève pendant vingt-quatre ans ; lequel Giotto traduisit la peinture de grec en latin, etc, » Telles sont les propres paroles de Cennino, qui trouve que les gens qui n’entendent pas le grec doivent une grande reconnaissance à ceux qui le traduisent en latin. Tous les disciples d’Agnolo firent honneur à leur maître. Ses fils, auxquels il laissa plus de cinquante mille florins, déposèrent ses restes dans le tombeau qu’il avait élevé, l’an 1387, à Santa-Maria-Novella. Le portrait d’Agnolo, peint par lui-même, se voit à Santa-Croce dans la chapelle des Alberti. Il s’est représenté de profil, avec un peu de barbe et un chaperon rose, dans le tableau de l’empereur Héraclius portant la croix. Ses dessins ne sont pas très corrects, comme on peut en juger par ceux que nous conservons dans notre recueil (5).

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Nous ne dirons que quelques mots sur Agnolo Gaddi. Ses pères étaient depuis longtemps en possession de la faveur de leurs compatriotes, et avaient amassé de l’argent dans les grands travaux dont ils furent constamment chargés. Toutefois, quand Taddeo en mourant confia l’enfance de ses deux fils à l’habile Giovanni de Milan et au consciencieux Jacopo di Casentino, il entendait en faire des peintres comme lui, et il est juste de dire que sa sollicitude les plaçait en bonnes mains. Giovanni de Milan, l’homme qui laissa les chefs-d’œuvre d’Ognisanti et de l’église d’Assise, pouvait les avancer dans l’art, et Jacopo di Casentino, celui qui fut élu pour régler les intérêts de la corporation des artistes, pouvait les dresser à une vie tranquille et pure. Le premier fils de Taddeo mourut jeune. Son frère, enrichi encore par cette perte, fit comme beaucoup d’autres Florentins, il courut les aventures.

Après avoir voyagé et séjourné à Venise, il vint de nouveau mettre à tribut, dans sa patrie, un talent dégradé et tombé au-dessous du médiocre. Mais il était rare qu’un enfant de Florence, après l’avoir quittée, y revînt piteusement. La vieille race des Gaddi ne devait point déroger à l’usage, et leur dernier rejeton rentrait au bercail, à la façon de Buonacorso Pitti : il avait fait le négoce, il avait une fortune de prince.

Ses élèves l’imitèrent et quittèrent aussi leur métier. Cennino Cennini fit des livres sur l’histoire des procédés de l’art ; Antonio de Venise se livra à l’étude des plantes médicinales, et commenta Dioscoride. Si peu que cela leur ait réussi, il est vrai de dire qu’ils ont plus laissé encore à la postérité, en prenant ce parti, que leur opulent patron.

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NOTES.

(1) Ces peintures ont été badigeonnées.

(2) Les fresques de Santo-Spirito ont été jetées à terre lorsque l’on construisit la nouvelle église. Celles de San-Pancrazio, de Santa-Maria-Maggiore et de San-Romolo dont Vasari parlera tout à l’heure, ont également été détruites.

(3) Tous les ouvrages d’Agnolo, que Vasari vient de mentionner, ont péri.

(4) Nous aurons plus tard occasion de parler un peu longuement de Drea Cennino.

(5) Vasari, dans sa première édition, rapporte l’épitaphe suivante, composée en mémoire d’Agnolo Gaddi :

Angelo Taddei f. Gaddio ingenii et picturæ gloria honoribus probitatis que existimatione vere magno filii mœstiss. posuere.