Vie de Pertinax



Vie de Pertinax
(Julius Capitolinus)
(traduction Théophile Baudement, 1845)


I.Modifier

Publius Helvius Pertinax avait pour père un affranchi, Helvius Successus, qui vendait du charbon, et qui, voyant son fils s'opiniâtrer à continuer ce commerce, lui fit, dit-on, porter le nom de Pertinax[1]. Ce dernier naquit dans un endroit de l'Apennin, nommé la villa de Mars[2]. Au moment de sa naissance, un poulain monta sur le toit de la maison, y resta quelques instants, et se tua en tombant. Le père, frappé de cette circonstance, alla trouver un Chaldéen ; mais après l'avoir entendu lui prédire pour son fils une brillante destinée, il s’écria : « J'en suis pour mon argent. » Pertinax apprit de bonne heure à lire et à compter. On lui donna aussi un maître pour le grec, et ensuite Sulpitius Apollinaire. A la mort de ce dernier, il se mit lui-même à enseigner la grammaire. Ce métier lui rapportant fort peu, il demanda et obtint, par le crédit du consulaire Lollianus Avitus, patron de son père, la dignité de centurion. Devenu, sous l'empereur T. Aurélius[3], chef d'une cohorte qui était en Syrie, il partit pour la rejoindre ; mais il fut forcé par le gouverneur de cette province à faire à pied le chemin, depuis Antioche jusqu'au lieu de sa destination, parce qu'il avait entrepris ce voyage sans lettres de service[4].

II.Modifier

Il servit avec distinction dans la guerre contre les Parthes, et il passa de là en Bretagne, où on le retint quelque temps. Il commanda ensuite un corps de cavalerie dans la Mésie, et il fut chargé, à son retour, du soin d'approvisionner les villes situées sur la voie Emilienne. Plus tard, il conduisit une flotte dans la Germanie. Sa mère, qui l’accompagna jusque dans ce pays, y mourut et l’on assure qu'on y voit encore son tombeau. Après cette expédition, il passa dans la Dacie avec un emploi de deux cent mille sesterces[5]. Mais Marc-Aurèle, à qui des rapports malveillants le rendirent suspect, ne tarda pas à le rappeler. Peu de temps après, Claude Pompéien, gendre de l'empereur, qui semblait vouloir s'en faire un partisan pour plus tard, lui donna un commandement dans la cavalerie. Cette charge, qu'il remplit avec honneur, lui ouvrit l'entrée du sénat. Il continua de se distinguer partout. La trame ourdie contre lui fut enfin découverte, et Marc-Aurèle, pour réparer l'injure qu’il lui avait faite, le mit au rang des anciens préteurs et à la tête de la première légion. A peine investi de ce commandement, il délivra les Rhéties et la Norique des ennemis de l'empire. Sa réputation augmentant de jour en jour, l'empereur Marc-Aurèle le désigna consul. On trouve dans Marius Maximus un discours de ce prince contenant l'éloge de Pertinax et la relation de tout ce qu'il a fait ou souffert. Sans le répéter ici, disons que Marc-Aurèle fit très-souvent son éloge en plein sénat et en présence de l'armée; il témoigna même publiquement beaucoup de regret de ce que sa qualité de sénateur ne permettait pas de l’élever au rang de préfet du prétoire[6]. Les troubles excités par Cassius une fois apaisés, Pertinax quitta la Syrie, pour couvrir le Danube. Il fut ensuite nommé gouverneur des deux Mésies, et, peu après, de la Dacie. Ses exploits dans ces différentes provinces lui valurent le gouvernement de la Syrie.

III.Modifier

Pertinax montra beaucoup d'intégrité jusqu'à l'époque de son gouvernement de Syrie; mais, après la mort de Marc-Aurèle, il devint cupide ; aussi fut-il souvent en butte aux railleries du peuple. Après avoir gouverné quatre provinces consulaires, il revint fort opulent à Rome, qu'il n'avait pas encore vue comme sénateur, ayant exercé son consulat loin de cette ville. A peine y fut-il arrivé, que Pérennis lui enjoignit de se retirer en Ligurie, dans le hameau où son père avait vendu du charbon. Pertinax s'y rendit, y acheta beaucoup de terres, et entoura d'une infinité d'édifices la boutique de son père, à laquelle il Jaissa la même forme qu'auparavant. Il demeura là trois années, trafiquant par ses esclaves. Pérennis mort, Commode rendit justice à Pertinax. Il lui écrivit, et lui ordonna de partir pour la Bretagne. Pertinax obéit, et parvint à y arrêter les mouvements séditieux des soldats, qui voulaient un autre empereur, quel qu'il fût, mais surtout Pertinax lui-même. Toutefois il fut alors soupçonné d'avoir insinué méchamment à Commode qu’Antistius Burrus et Arrius Antonin aspiraient au trône. Il étouffa donc en Bretagne des séditions dont il était lui-même le sujet; mais ce ne fut pas sans courir de grands dangers : il faillit périr dans la révolte d’une légion, et fut laissé pour mort sur la place. Mais il tira bientôt une vengeance terrible de cet attentat. Enfin il demanda son rappel, disant que sa fermeté pour le maintien de la discipline l'avait rendu odieux aux légions.

IV.Modifier

Ayant donc reçu un successeur, il fut chargé du soin des approvisionnements, puis du proconsulat de l'Afrique. Il eut, dit-on, à réprimer, dans ce gouvernement, plusieurs séditions excitées par les prophéties des prêtresses d'Uranie, Appelé à la préfecture de Rome, à la place de Fuscianus, magistrat sévère, il montra beaucoup de douceur et de bonté, et il se rendit fort agréable à Commode. Il reçut alors la confidence du projet formé par quelques mécontents, d'ôter la vie à ce prince. Lorsque Commode fut tué, Létus, préfet du prétoire, et le chambellan Électus, allèrent offrir l'empire à Pertinax, et le conduisirent au camp. Pertinax harangua les soldats, promitun donatif, et dit que Létus et Électus lui imposaient l'empire. Les conjurés, dans la crainte qu'on n’excitât contre eux le ressentiment des troupes, répandirent le bruit que Commode était mort de maladie. Pertinax ne fut d'abord salué empereur que par un petit nombre de Romains. Cette élection eut lieu la veille des calendes de janvier : il avait alors plus de soixante ans. Du camp, il se rendit au sénat. C'était la nuit ; et le gardien ne s’y trouvant pas pour en ouvrir les portes, le nouvel empereur attendit dans le temple de la Concorde. Claude Pompéien, gendre de Marc-Aurèle, ne tarda pas à venir le trouver, et se répandit en regrets sur la mort de Commode. Pertinax l’exhorta aussitôt à prendre l'empire; mais Pompéien s'y refusa, voyant que Pertinax en était maître. Tous les magistrats, avec les consuls, s'étant rendus ensuite au sénat, Pertinax les y suivit, et fut proclamé empereur.

V.Modifier

Pertinax, après avoir entendu les consuls faire son éloge, et tout le sénat flétrir la mémoire de Commode, remercia cette assemblée, et surtout le préfet Létus, par qui ce prince avait été tué, et lui-même fait empereur. Le consul Falcon lai dit alors: « Il nous est aisé de prévoir comment vous régnerez, puisque vous conservez Létus et Martia, les complices des crimes de Commode. » Pertinax lui répondit : « Consul, vous êtes jeune, et vous ignorez la nécessité de se plier aux circonstances. C'est malgré eux qu'ils ont obéi à Commode, et ils ont montré, dès qu'ils l'ont pu, ce qu’ils n’ont jamais cessé de vouloir. » Flavia Titiana, épouse de Pertinax, fut appelée Auguste le même jour que lui, et il fut le premier qui, en faisant les vœux au Capitole, reçut, avec ce titre, celui de Père de la patrie. On l'investit aussi, en même temps, du pouvoir proconsulaire, et du droit de porter devant le sénat quatre affaires dans la même séance; empressement qui fut regardé comme un mauvais présage. Pertinax se rendit ensuite au palais, qui alors était vide, Commode ayant été tué dans le palais Vectilien. Au tribun qui vint, le premier jour, lui demander le mot d'ordre, il répondit : Combattons, flétrissant ainsi la lâche tranquillité du règne précédent. Ce mot, il l'avait d’ailleurs donné dans toutes les guerres où il avait commandé.

VI.Modifier

Les soldats ne purent souffrir un tel reproche, et ils pensèrent aussitôt à choisir un autre empereur. Ce jour-là aussi, Pertinax réunit dans un grand festin les magistrats et les principaux sénateurs; usage que Commode avait négligé. Quand on abattit, le lendemain des calendes, les statues de ce prince, les soldats murmurèrent, d'autant plus que l'empereur avait encore donné le même mot d'ordre. On avait tout à craindre de l’armée sous un chef déjà vieux. En effet, le troisième jour des nones, jour des vœux annuels, les soldats voulurent mener dans leur camp et couronner Triarius Maternus Lascivius, sénateur d’une noble famille ; mais il se sauva tout nu, courut au palais de Pertinax, et sortit ensuite de Rome. Pertinax, de peur de plus grands maux, confirma tout ce que Commode avait donné aux soldats et aux vétérans. Il déclara tenir sa dignité du sénat, quoiqu'il l’eût acceptée sans son aveu. Il s'engagea par serment à ne rechercher personne pour crime de lèse-majesté. Il rappela ceux qu'on avait déportés pour ce crime. Il réhabilita la mémoire de ceux qu'on avait tués. Le sénat voulut donner à son fils le titre de César ; mais Pertinax, qui avait déjà refusé pour sa femme celui d'Auguste, répondit au sujet de son fils : « Quand il l'aura mérité. » Les innombrables nominations faites par Commode ayant introduit le désordre dans les rangs des anciens préteurs, Pertinax fit rendre un sénatus-consulte qui statuait que ceux qui n'avaient pas réellement exercé la préture céderaient le pas aux préteurs véritables. Mais cette mesure excita contre lui la haine de beaucoup de citoyens.

VII.Modifier

Il fit revoir le cens et punir sévèrement les délateurs qui étaient en prison ; il fut toutefois moins sévère que les précédents empereurs envers ceux qui pouvaient être accusés à l’avenir du crime de délation, et il gradua les peines suivant la condition de chacun. Pour empêcher le fisc de s'attribuer injustement des successions, il porta une loi qui déclarait valables les testaments auxquels il n'en aurait pas été substitué d'autres par le testateur. Il déclara en même temps qu'il n'accepterait aucun héritage qui lui serait laissé par adulation, ou d’après un droit douteux, et au préjudice des héritiers légitimes et des parents. « Il vaut mieux, pères conscrits, disait-il dans le préambule de son sénatus-consulte, être pauvre en gouvernant la république, que de s'élever au comble des richesses par l'injustice et le déshonneur. » Il donna les congiaires et les donatifs promis par Commode; il pourvut avec un soin particulier aux approvisionnements. L'état du trésor public, où il n'avait trouvé, disait-il, qu'un million de sesterces[7], le força, malgré ses promesses, d'exiger les impôts que Commode avait établis; et le consulaire Lollianus Gentianus lui ayant reproché de manquer à sa parole, il allégua pour excuse la nécessité. Il fit vendre à l'enchère ce qui avait appartenu à Commode, jusqu'à ses mignons et à ses concubines, excepté les personnes qui paraissaient avoir été amenées de force dans le palais. Plusieurs de ceux qui furent ainsi vendus rentrèrent dans la suite au service de Pertinax : ils recréèrent sa vieillesse, et parvinrent, sous les empereurs suivants, jusqu'à la dignité de sénateur. Les ignobles bouffons qui avaient pris, pour plaire à Commode, les noms les plus obscènes, furent dépouillés de leurs biens et vendus. Les sommes considérables qu'il retira de cette vente furent distribuées, comme donatif, aux soldats.

VIII.Modifier

Il exigea aussi des affranchis la restitution des biens qu'ils devaient aux libéralités de Commode. La vente du mobilier de ce prince fut surtout remarquable en ce que l'on y vit des vêtements tissus de soie et rehaussés de fils d'or, une infinité de tuniques et de manteaux grands et petits, des tuniques à manches à la façon des Dalmates, des sayons à franges, des chlamydes de pourpre à la grecque, des vêtements de guerre, des capuchons comme en portent les Bardes, des toges, des armes de gladiateurs chargées d'ornements d'or et de pierres précieuses, des épées comme la fable en prête à Hercule, des colliers de gladiateurs, des vases d'or fin, d'ivoire, d'argent, et de bois de citronnier; des coupes de la même matière et représentant des sujets obscènes ; des vases du Samnium, où l’on faisait chauffer la résine et la poix qui servaient à épiler les mignons. On y voyait aussi des voitures d'une nouvelle invention, et dans lesquelles un mécanisme assez compliqué, mais fort ingénieux, qui s'appliquait aux roues et aux sièges, permettait, en les tournant, ou de se mettre à l'abri du soleil, ou de se ménager à propos un air frais; d’autres mesuraient seules le chemin parcouru, indiquaient les heures, et étaient accommodées aux plaisirs du prince. Pertinax rendit à leurs maîtres ceux qui s'étaient enfuis de chez eux pour se réfugier à la cour. II réduisit à une juste mesure les frais immenses de la table impériale, et il supprima toutes les somptuosités de Commode. L'esprit d'économie, dont l’empereur donnait l'exemple, gagna bientôt toutes les classes, et fit baisser le prix de tous les objets. Il congédia, en outre, les personnes inutiles, et diminua ainsi sa dépense de moitié.

IX.Modifier

Il fixa des récompenses pour les soldats en campagne, paya les dettes qu'il avait contractées au commencement de son règne, et rétablit l'ordre dans les finances de l'État. Il affecta aussi certaines sommes à la construction d'édifices publics ; il en leva d’autres pour réparer les chemius ; il fit payer à un grand nombre de citoyens ce qui leur était dû depuis longtemps. Sous !ni enfin, le trésor put faire face à toutes les dépenses ordinaires. S’armant de courage, il supprima les distributions alimentaires auxquelles on avait droit à partir de neuf ans, en vertu d'un décret de Trajan. Il se rendit, comme particulier, suspect d’avarice, en ce qu'il profita, pour étendre ses domaines, de l'embarras ou des dettes avaient mis les propriétaires des environs de Vado [8]; et on lui donna, d'après un vers de Lucilius, le surnom de « plongeon de terre [9]. » Beaucoup de personnes l'accusèrent aussi, dans leurs lettres, de s'être montré cupide dans les provinces où il avait commandé comme consulaire; par exemple, d’avoir vendu à ceux-ci des exemptions de service, à ceux-là des commandements militaires. Ce qui est certain, c'est qu'avec un patrimoine des plus médiocres, et sans qu'aucun héritage lui fût échu, on le vit tout d’un coup riche ; et s’il fit rentrer dans leurs biens ceux à qui Commode les avait enlevés, ce ne fut pas sans en exiger un prix quelconque. Il assista toujours aux séances ordinaires du sénat, et toujours il y proposa quelque affaire. Il montrait beaucoup de bienveillance à ceux qui venaient le saluer ou qui lui adressaient la parole. Protégeant les maîtres contre les accusations calomnieuses de leurs esclaves, il condamna ces délateurs au supplice de la croix : il vengea même ainsi quelques citoyens déjà morts.

X.Modifier

Falcon, qui aspirait à l'empire, tendit des embûches à Pertinax. Ce prince en fit ses plaintes au sénat, qui les crut fondées. Un esclave se disant fils de Fabia, et par conséquent de la famille de Céjonius Commode, se donna le ridicule de revendiquer la demeure impériale. Il fut reconnu, fustigé, et rendu à son maître. Ceux qui haïssaient Pertinax trouvèrent, dit-on, dans cette vengeance le prétexte d'une sédition. Toutefois l'empereur fit grâce à Falcon : il sollicita même le sénat en sa faveur, et celui-ci resta tranquille possesseur de tous ses biens, dont son fils hérita à sa mort. Plusieurs écrivains prétendent que Falcon ignorait qu'on lui destinât l'empire ; d'autres, que des esclaves infidèles voulurent l'accabler sous de faux témoignages. Quoi qu'il en soit, le préfet du prétoire Létus, et ceux que gênait la probité de Pertinax, formèrent une conspiration contre lui. Létus se repentait d'avoir fait un empereur qui le traitait quelquefois de mauvais conseiller. Les soldats, de leur côté, faisaient un crime à Pertinax d'avoir fait mourir, dans l'affaire de Falcon, plusieurs de leurs camarades, sur le seul témoignage d’un esclave.

XI.Modifier

Trois cents d'entre eux[10] se dirigèrent avec leurs armes, et les rangs serrés, vers le palais de l'empereur. Il avait sacrifié ce jour-là même, et n'avait pas trouvé de cœur dans la victime : pour détourner ce présage, il en immola une seconde, où le foie manqua. Des soldats vinrent du camp, où ils étaient tous réunis, se mettre à sa disposition, comme à l'ordinaire; mais Pertinax, remettant à un autre jour, à cause des mauvais présages du sacrifice, le dessein qu'il avait d'aller entendre un poëte à l’Athénée, congédia cette escorte, qui reprit le chemin du camp. Cependant la troupe qui était en route arriva devant le palais, et l'on ne put ni l'éloigner, ni avertir le prince. La haine que lui portaient tous les courtisans était si grande, qu'ils encouragèrent les soldats au crime. Ceux-ci envahirent le palais comme Pertinax en mettait tous les serviteurs en défense, et, traversant le portique, ils pénétrèrent jusqu’à l’appartement qu'on nomme « la Sicile, » ou - la salle à manger de Jupiter. » A cette nouvelle, Pertinax leur envoya le préfet Létus ; mais celui-ci, évitant de les rencontrer, sortit, la tête couverte, par une autre porte, et se retira chez lui. Dès qu'ils furent dans l’intérieur du palais, Pertinax s'avança vers eux, et leur fit un long et beau discours qui les apaisa. Maïs un certain Tausius, du corps des Tongres, réveilla leur colère et leurs craintes pour l'avenir, et plongea sa lance dans la poitrine de l'empereur, qui, implorant Jupiter Vengeur, se couvrit la tête avec sa toge, et tomba sous les coups des autres. Électus en tua deux, et périt avec lui. Le reste des valets de chambre du palais (car, à peine empereur, Pértinax avait donné les siens à ses enfants émancipés) prit aussitôt la fuite. Plusieurs écrivains disent que les soldats entrèrent dans la chambre même de Pertinax, et le tuèrent pendant qu'il fuyait autour de son lit.

XII.Modifier

L'âge donnait à ce prince un air vénérable. Il avait la barbe longue, les cheveux frisés, beaucoup d'embonpoint, le ventre saillant, la taille tout à fait impériale. Il était médiocrement éloquent, et plutôt agréable que bon. Il passa aussi pour n'avoir pas de franchise. Prodigue de belles paroles, il fut en réalité fort peu libéral ; il poussa, comme particulier, l'avarice jusqu'à faire servir à ses convives des moitiés de laitues et d'artichauts; et, à moins qu’il n'eût reçu quelque pièce de gibier, neuf livres de viande, partagées en trois services, étaient tout ce qu'il offrait à ses amis, quel qu’en fût le nombre. Si l'envoi était plus considérable, il gardait le surplus pour le lendemain, ayant toujours beaucoup de convives. Empereur, il ne changea rien à sa manière de vivre dans le particulier. Voulait-il envoyer à quelqu'un de ses amis des mets de son dîner, c'étaient deux tranches de viande, ou un plat de tripes et quelquefois des aiguillettes de volaille. Jamais il ne mangea de faisan à sa table particulière ; jamais il n'en envoya à personne. Quand il n'avait pas d'amis à sa table, il y admettait sa femme et Valérien, qui avait été son maître, et avec lequel il conversait sur des sujets littéraires. Il ne déplaça aucun de ceux à qui Commode avait donné des charges : il attendait le jour anniversaire de la fondation de Rome[11], pour les améliorations qu'il projetait. Aussi dit-on que les favoris de Commode avaient résolu, pour le prévenir, de le tuer dans le bain.

XIII.Modifier

Il ne cessa de témoigner le plus grand éloignement pour l’exercice et l'appareil du pouvoir impérial, et il voulut continuer de vivre aussi simplement que par le passé. Il se montra fort affable avec les sénateurs, et très-sensible aux vœux qu'ils faisaient pour lui. Il s’entretenait avec tout le monde, comme aurait pu le faire un préfet de la ville. Il songea même à déposer le pouvoir et à rentrer dans la vie privée. Il ne voulut pas que ses enfants fussent élevés dans le palais. Son avarice et sa passion pour le lucre étaient si grandes, que, même empereur, il avait, comme auparavant, des gens affidés qui trafiquaient pour lui dans les environs de Vado. Il ne fut que médiocrement aimé. Tous ceux qui usaient d'une certaine liberté de langage le maltraitaient dans leurs discours et l’appelaient chrestologue[12], pour exprimer que, s’il parlait bien, il ne se conduisait pas de même. C'est le nom que lui donnaient surtout ses concitoyens, attirés en foule auprès de lui par sa nouvelle fortune et pour lesquels il ne fit rien. Il acceptait volontiers tous les profits qu’on lui offrait. Il laissa après lui un fils et une fille, ainsi que sa femme Flavia, dont le père, Flavius Sulpitianus, l'avait remplacé dans les fonctions de préfet de Rome. Il se soucia fort peu de la vertu de son épouse, qui aima publiquement un joueur de luth. Pour lui, il vécut, dit-on, dans un commerce criminel avec Cornificia.

XIV.Modifier

Il réprima très-sévèrement les affranchis attachés à la cour, et il s’attira ainsi une haine implacable. Voici quels signes annoncèrent sa fin. Trois jours avant d'être tué, il crut voir, étant dans le bain, un homme qui le poursuivait avec un glaive. Le jour où il périt, on ne voyait plus dans ses yeux les images que réfléchit la pupille[13]. Pendant qu'il sacrifiait aux lares du palais, des charbons ardents s'éteignirent tout à coup, sans qu'on pût les rallumer; et, comme nous l'avons déjà dit, l'on ne trouva ni cœur ni foie dans les victimes. Quelques jours auparavant, on avait vu très-distinctement, en plein midi, des étoiles près du soleil. Lui-même donna, dit-on, le présage que Julien lui succéderait, et voici de quelle manière : Didius Julien lui ayant présenté son neveu, qu'il venait de fiancer à sa fille, Pertinax, en exhortant ce jeune homme à honorer son oncle, lui dit : « Respectez mon collègue et mon successeur. » En effet, Julien avait été consul avec lui et son successeur dans le proconsulat. Les soldats et les courtisans détestaient Pertinax ; mais le peuple ne put se consoler de sa mort, parce qu'il espérait de lui le rétablissement de l'ancienne forme de gouvernement. Les soldats qui l’avaient tué mirent sa tête au haut d'une pique, et la portèrent ainsi jusqu'à leur camp, à travers la ville. On rejoignit ensuite cette tête au reste du corps, qui fut enseveli dans le tombeau de l'aïeul de la femme de Pertinax. Julien, son successeur, qui avait trouvé son corps dans le palais, lui rendit les derniers honneurs, autant que les circonstances le permirent. Mais il ne parla jamais de lui, ni devant le peuple ni devant le sénat. Quand Julien lui-même eut été déposé par les soldats, les sénateurs et le peuple mirent Pertinax au rang des dieux.

XV.Modifier

On lui fit, sous l'empereur Sévère, d'après le témoignage éclatant que le sénat rendit à ses vertus, des obsèques magnifiques, où son image fut promenée solennellement. Sévère prononça son éloge funèbre, et le respect qu'il montra, dans cette occasion, pour la mémoire de ce prince lui fit donner par le sénat le surnom de Pertinax. Le fils de celui-ci devint flamine de son père; les prêtres chargés du culte de Marc-Aurèle, et qui s’appelaient Marciens, prirent le nom d'Helviens, de celui d'Helvius Pertinax. Des jeux annuels furent fondés pour célébrer son avènement au trône; mais Sévère les supprima plus tard : on en institua d'autres pour l'anniversaire de sa naissance, et ceux-là subsistent encore. Il était né le jour des calendes d'août, sous les consuls Vérus et Bibulus[14]. Il fut tué le cinq des calendes d'avril[15], sous le consulat de Falcon et de Clarus. Il vécut soixante ans sept mois et vingt-six jours. Il régna deux mois et vingt-cinq jours. Il donna au peuple un congiaire de cent deniers par tête. Il en avait promis douze mille aux prétoriens ; mais il ne leur en paya que la moitié, et la mort l'empêcha de s'acquitter de ses promesses aux armées. Une lettre insérée par Marius Maximus dans l’histoire de ce prince, et trop longue pour trouver place ici, prouve qu'il avait horreur du rang suprême.

  1. Pertinax, persévérant, opiniâtre.
  2. Alba Pompéia, dans la Ligurie, aujourd'hui Albe, dans le Montferrat.
  3. Antonin le Pieux.
  4. Ces lettres autorisaient à se servir des chevaux publics.
  5. 19,895 fr.
  6. On ne tirait alors les préfets du prétoire que de l'ordre des chevaliers. Alexandre Sévère changea cet usage.
  7. 193,750 fr.
  8. Sur la côte de Gênes, à deux lieues de Savone, Cluvier croit que c'est Savone même.
  9. Le plongeon est connu pour sa voracité.
  10. Dion Cassius dit deux cents.
  11. Le 21 avril, Jour des Palilles. Il fut tué le 28 mars.
  12. Χριστὸς, généreux ; λόγος parole : généreux en paroles.
  13. On Lit dans Pline XVIII, 5 qu'il n'y à point à craindre la mort pour un malade, tant qu'on peut se voir dans ses yeux.
  14. La 9e année du règne d'Adrien, 879 de R., 126 de J. C.
  15. Le 28 mars 946 de R., 190 de J. C.