Vie de Didius Julianus


Vie de Didius Julianus
(Aelius Spartianus)
(traduction Théophile Baudement, 1845)


A L'EMPEREUR DIOCLÉTIEN.

I.Modifier

Didius Julien, qui reçut l’empire après Pertinax, avait pour bisaïeul Salvius Julien, honoré deux fois du consulat, préfet de Rome et jurisconsulte, ce qui ajoutait encore à son illustration. Sa mère se nommait Clara Emilia; son père, Pétronius Didius Sévère. Il avait pour frères Didius Proculus et Nummius Albinus ; pour oncle maternel, Salvius Julien. Son grand-père paternel était originaire de Milan, et son aïeul maternel, de la colonie d’Adrumète. Julien fat élevé chez Domitia Lucilla, mère de l’empereur Marc-Aurèle. L’appui de cette princesse le fit élire parmi les vigintivirs. Il fut désigné questeur avant l’âge fixé par les lois. Marc-Aurèle lai fit ensuite obtenir l’édilité, puis la préture, après laquelle il eut, en Germanie, le commandement de la vingt-deuxième légion Primitive. IL gouverna longtemps et avec distinction la Belgique. Là, il s’opposa, avec le seul secours des auxiliaires provinciaux tumultuairement rassemblés, aux irruptions des Cauques, peuples de la Germanie, qui habitaient sur les rives de l’Elbe. Ce succès lui valut, sur le témoignage de l’empereur, les honneurs du consulat. Il défit aussi les Cattes. Il fut ensuite nommé gouverneur de la Dalmatie, et il délivra ce pays des incursions des peuples voisins. Il reçut, après ce gouvernement, celui de la Germanie inférieure, et il fut chargé, à son retour, du soin d’approvisionner l’Italie.

II.Modifier

Il fut alors accusé par un certain Sévère, soldat des plus distingués, d’avoir formé avec Salvius une conjuration contre Commode. Mais ce prince, qui avait déjà fait périr, pour la même cause, un grand nombre de sénateurs et de citoyens aussi illustres que puissants, craignit enfin la haine publique; et, faisant condamner l’accusateur, il mit l’accusé en liberté. Julien, absous, alla reprendre ses fonctions. Il gouverna ensuite la Bithynie ; mais il n’y mérita pas la même réputation que dans ses autres gouvernements. Il fut consul avec Pertinax, et lui succéda dans le proconsulat d’Afrique. Aussi celui-ci l’appelait-il toujours son collègue et son successeur : ce qui fut surtout remarqué le jour où Julien vint lui présenter un de ses parents qu’il avait fiancé à sa fille : « Honorez en lui mon collègue et mon successeur, » dit l’empereur au jeune homme, d’un ton plein de respect. En effet, la mort de Pertinax suivit de près ces paroles. Dès que ce prince eut été tué, et tandis que Sulpitien tâchait de se faire nommer empereur dans le camp des prétoriens, Julien se rendit avec son gendre au sénat, qui avait été convoqué ; mais il en trouva les portes fermées. Les tribuns P. Florianus et Vectius Aper, qu’il rencontra, l’exhortèrent à s’emparer du pouvoir ; et Julien leur ayant répondu qu’on avait déjà choisi un empereur, ils le forcèrent de se rendre avec eux au camp des prétoriens. Lorsqu’ils y furent arrivés, ils entendirent Sulpitien, préfet de Rome et beau-père de Pertinax, haranguer les soldats et réclamer l’empire. Personne ne voulut laisser entrer Julien, qui faisait, du haut des murailles, les plus brillantes promesses. Il avait commencé par exhorter les prétoriens à ne pas choisir pour empereur un homme qui voudrait venger la mort de Pertinax; il écrivit ensuite sur des tablettes qu’il réhabiliterait la mémoire de Commode. Il parvint ainsi à être admis dans le camp, et à se faire nommer empereur. Toutefois les prétoriens exigèrent qu’il ne fit point de mal à Sulpitien, pour avoir aspiré à l’empire.

III.Modifier

Julien nomma préfets du prétoire, avec l’agrément des prétoriens, Flavius Génialis et Tullius Crispinus. Il s’avança ensuite au milieu de la foule, avec l’escorte impériale commandée par Maurentius, qui avait appuyé auparavant les prétentions de Sulpitien. Au lieu de vingt-cinq mille sesterces[1] qu’il avait promis aux soldats, il leur en donna trente[2]. Ayant ensuite harangué l’armée, il se rendit vers lesoir au sénat, et se mit entièrement à la disposition de cette assemblée. Un sénatus-consulte lui donna le titre d’empereur, avec la puissance tribunitienne et le pouvoir proconsulaire, auquel il avait droit par son agrégation aux familles patriciennes. Sa femme Mallia Scantilla fut appelée Auguste, ainsi que sa fille Didia Clara. De là il se rendit au palais, où il manda sa femme et sa fille, qui y vinrent à regret et en tremblant, comme si elles eussent pressenti la fin tragique qui les menaçait. Il nomma son gendre Cornélius Répentinus préfet de Rome, à la place de Sulpitien. Cependant le nouvel empereur était haï du peuple, qui, persuadé que Pertinax eût fait servir son autorité à réparer les maux du dernier règne, soupçonnait Julien d’avoir conseillé le meurtre de ce prince. Aussi les ennemis de Julien commencèrent-ils par faire courir le bruit que, voulant, dès le premier jour, se moquer de la frugalité de Pertinax, il avait donné un festin des plus somptueux, où l’on avait servi des huitres, des viandes délicates, et des poissons. Rien n’était plus faux ; car Julien poussait, dit-on, la parcimonie jusqu’à se nourrir pendant trois jours d’un cochon de lait, et pendant trois jours d’un lièvre, quand, par hasard, on lui en avait envoyé. On le vit aussi, les jours même où la religion n’en faisait pas un devoir, diner sans viande, avec des légumes et des fruits. Enfin il ne dina pas avant les obsèques de Pertinax; cette mort rendit son repas fort triste, et il passa toute la nuit à veiller, plein d’inquiétude au milieu de ces difficiles conjonctures.

IV.Modifier

Dès le point du jour il reçut les sénateurs et les chevaliers qui s’étaient rendus au palais, et il leur fit l’accueil le plus flatteur, donnant à chacun d’eux, suivant son âge, les noms de frère, de fils ou de père. Cependant le peuple, envahissant les Rostres et la salle du sénat, accablait d’injures le nouveau prince, et se flattait de pouvoir aussi disposer de l’empire, que les soldats venaient de donner. Julien faillit être lapidé et lorsqu’il descendit vers la salle du sénat avec les soldats et les sénateurs, il fut poursuivi par les malédictions de la foule : on alla jusqu’à souhaiter que le sacrifice accoutumé ne donnât pas d’heureux présages. Les plus furieux lui jetèrent des pierres, tandis qu’il tâchait de Îles apaiser du geste. Il prononça dans le sénat des paroles pleines de modération et de prudence. Il rendit grâces à cette assemblée, pour son élection; il la remercia de lui avoir donné le nom d’Auguste, ainsi qu’à sa femme et à sa fille; il accepta le titre de Père de la patrie, et refusa une statue d’argent. Le peuple l’attaqua de nouveau, comme il se rendait du sénat au Capitole ; mais l’emploi des armes, quelques blessures, enfin des pièces d’or promises à la foule, et que Julien lui-même agitait dans ses mains, pour la convaincre, finirent par la dissiper et l’éloigner. De là, il se rendit au spectacle du cirque ; mais il y trouva tous les sièges indistinctement occupés, et il fut encore l’objet des insultes du peuple, qui appela même au secours de Rome Pescennius Niger, qu’on disait déjà empereur. Julien souffrit patiemment tous ces outrages : il montra aussi beaucoup de douceur pendant son règne. Le peuple était furieux contre les soldats, qui avaient tué Pertinax pour de l’argent. Julien, pour se concilier la faveur du peuple[3], rétablit plusieurs usages introduits par Commode et supprimés par Pertinax. Il ne fit rien pour la mémoire de cet empereur : ce qui parut un crime à beaucoup de personnes ; et,:par ménagement pour les soldats, il se garda de parler de lui avec éloge.

V.Modifier

Julien ne craignait ni les armées de Bretagne ni celles d’Illyrie; mais, redoutant les légions de Syrie, il y envoya un primipilaire, chargé de tuer Niger. Pescennius Niger et Septime Sévère se révoltèrent donc avec les armées dont ils avaient le commandement, l’un en Syrie, et l’autre en Illyrie. A la nouvelle de la défection de Sévère, dont il n’avait pas suspecté la fidélité, Julien courut, plein de trouble, au sénat, et il obtint que ce général fût déclaré ennemi. On fixa aussi, pour les soldats qui avaient suivi son parti, un délai, passé lequel on devait les traiter comme lui, s’ils ne s’en étaient pas détachés. Le sénat leur députa, en outre, des consulaires, pour les engager à abandonner Sévère, et à reconnaitre l’empereur élu par cette assemblée. Parmi ces députés se trouvait Vespronius Candidus, qui avait jadis été consul, et que les soldats haïssaient depuis ce temps-là, pour son avarice et sa dureté. Valérius Catulinus fut envoyé pour succéder à Sévère, comme s’il était possible de remplacer un homme qui s’était attaché les soldats. On fit partir en même temps, avec ordre de tuer Sévère, le centurion Aquilius, connu comme meurtrier de plusieurs sénateurs. Julien, de son côté, ordonna de conduire les prétoriens au champ de Mars, et de fortifier les tours. Mais les soldats, corrompus et amollis par les plaisirs de la ville, apportaient une extrême répugnance aux exercices militaires, et se faisaient même remplacer, pour de l’argent, dans le travail assigné à chacun d’eux.

VI.Modifier

Cependant Sévère s’approchait de Rome à la tête de ses légions irritées, et Julien, à qui le peuple témoignait tous les jours plus de haine et de mépris, n’avançait rien avec l’armée prétorienne. Ingrat envers Létus, qui l’avait soustrait à la cruauté de Commode et qu’il croyait partisan de Sévère, il le fit mettre à mort. Il ordonna aussi de tuer Martia. Tandis que Julien se conduit ainsi, Sévère s’empare de la flotte de Ravenne : les députés du sénat, qui avaient promis leur concours à l’empereur, se rangent sous les drapeaux de son ennemi; et Tullius Crispinus, préfet du prétoire, à qui l’on avait donné le commandement de la flotte contre ce rebelle, revient vaincu à Rome. Dans ces conjonctures, Julien demanda au sénat que les vestales, tous les prêtres et les sénateurs eux-mêmes allassent au devant de l’armée de Sévère, et, la tête ceinte de bandeaux sacrés, implorassent sa pitié ; mais c’était employer un bien faible secours contre des barbares. Telles étaient toutefois les prétentions de Julien. Faustus Quintillus, consulaire et augure, combattit cette demande, alléguant que celui-là n’était pas digne de l’empire, qui ne pouvait résister, les armes à la main, à son adversaire ; et cet avis fut partagé par beaucoup de sénateurs. Julien, outré de ce refus, fit sortir les soldats de leur camp, pour forcer le sénat à obéir, ou pour le massacrer. Mais une telle résolution fut désapprouvée : devait-il, en effet, se montrer l’ennemi d’un ordre qui s’était déclaré pour lui contre Sévère? Prenant donc un meilleur conseil, il se rendit au sénat, et demanda un sénatus-consulte qui partageât l’empire; ce que l’on fit sur-le-champ.

VII.Modifier

Chacun alors se rappela le présage qu’il avait fourni lui-même le jour où il avait reçu l’empire. En effet, le consul désigné ayant dit, dans la conclusion de son avis sur cette élection, « Je pense qu’il faut nommer empereur Didius Julien, » celui-ci reprit aussitôt : « Ajoutez Sévère; » or, c’était un surnom qu’il avait pris de son aïeul et de son bisaïeul. Il y a toutefois des auteurs qui affirment que Julien ne pensa jamais à faire massacrer le sénat, auquel il devait tant. Le sénatus-consulte à peine voté, Didius Julien envoya vers Sévère Tullius Crispinus, un des préfets. Il en créa un troisième, Véturius Macrin, à qui Sévère avait écrit pour lui donner cette dignité, Mais le peuple prétendit et Sévère soupçonna que cette paix n’était qu’un leurre, cachant le dessein de le faire tuer par le préfet du prétoire Tullius Crispinus. Quoi qu’il en soit, Sévère, du consentement même des soldats, aima mieux disputer l’empire à Julien que de le partager avec lui. Il écrivit sur-le-champ à Rome à plusieurs magistrats, et il y fit passer secrètement des édits, qui furent aussitôt proposés. Julien poussa la folie jusqu’à ordonner des opérations magiques, destinées, suivant lui, à calmer la haine du peuple et à rendre inutiles les armes de ses ennemis : on fit des sacrifices contraires à la religion romaine, et l’on chanta des hymnes profanes. Il eut aussi recours à cette espèce de divination qui se fait avec un miroir, derrière lequel des enfants, dont la tête et les yeux ont été soumis à certains enchantements, lisent, dit-on, l’avenir. Celui qu’on avait choisi vit, à ce que l’on prétend, l’arrivée de Sévère et la retraite de Julien.

VIII.Modifier

Sévère, d’après le conseil de Julius Létus, fit tuer Crispinus, qui était venu à la rencontre de ses éclaireurs. On annula aussi tous les sénatus-consultes favorables a Julien. Ce prince convoqua de nouveau les sénateurs, et leur demanda leur avis sur ce qu’il fallait faire; mais il n’en reçut aucune réponse positive. Alors, ne prenant plus conseil que de lui-même, il ordonna à Lollianus Titianus d’armer les gladiateurs de Capoue, et il manda près de lui, de sa retraite de Terracine, Claude Pompéien, gendre de Pertinax, et qui avait longtemps commandé les armées. Mais celui-ci s’excusa sur son âge et sur la faiblesse de sa vue. Julien apprit, en outre, que des soldats étaient passés de l’Ombrie sous les drapeaux de Sévère, lequel avait envoyé à Rome l’ordre de s’assurer des meurtriers de Pertinax. Julien se vit bientôt abandonné de tout le monde, et resta dans le palais avec Génialis, un de ses préfets, et avec son gendre Répentinus. Il fut enfin résolu que l’empire serait ôté à Julien, par l’autorité du sénat ; ce qui fut exécuté, et l’on donna aussitôt le titre d’empereur à Sévère, sur le bruit, répandu à dessein, que Julien s’était empoisonné. La vérité est que le sénat avait envoyé au palais des gens affidés, qui firent tuer Julien par un simple soldat, quoiqu’il implorât la clémence de César, c’est-à-dire de Sévère. Julien, en prenant possession de l’empire, avait émancipé sa fille et lui avait donné son patrimoine. Elle le perdit, par cette catastrophe, avec le nom d’Auguste, Sévère fit rendre le corps de ce prince à sa femme Manlia Scantilla et à sa fille, qui le déposèrent dans le tombeau de son bisaïeul, à cinq milles de Rome, sur la voie Lavicane.

IX.Modifier

On reprochait à Julien d’aimer la table, d’avoir la passion du jeu, de se livrer aux exercices des gladiateurs, et surtout d’avoir contracté dans sa vieillesse tous ces vices, dont sa jeunesse avait été exempte. On l’accusa aussi d’orgueil, quoiqu’il parût fort humble, même sur le trône. Il se montra, d’ailleurs, plein d’affabilité dans ses festins, de bonté dans ses décisions, de modération dans ses rapports avec les citoyens. Il vécut cinquante-six ans et quatre mois ; il régna deux mois et cinq jours. On lui reprocha principalement d’avoir abandonné le gouvernement de la république à des hommes qu’il aurait dû tenir sous son autorité.

  1. 4,843 fr. 75
  2. 5,812 fr. 50
  3. L’auteur n’entend sans doute ici, par ce mot, qu’une petite partie du peuple; car lui-même et Capitolin, dans la vie précédente, ont dit, et souvent, que le peuple aimait Pertinax et haïssait Commode.