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Vie de Mélanie, bergère de la Salette/Introduction


Mercure de France (p. ix-li).


INTRODUCTION


I


Ascende superius.


Parmi les chrétiens qui ne rejettent pas le miracle de la Salette, nul ne pourrait sans s’élever à l’héroïsme du ridicule, prétendre que les deux Enfants Témoins ont pu être autre chose que des instruments infirmes.

Universellement on tient pour vérité indiscutable qu’ils étaient, en 1846, de petits paysans très grossiers, sinon imbéciles, choisis tels pour faire éclater d’autant mieux l’évidence d’une Révélation surnaturelle.

Tout au plus, à l’extrême rigueur, accorderait-on une lueur d’intelligence à Maximin qui ne publia pas son Secret et qui est, par conséquent, beaucoup moins gênant que sa compagne. L’historienne des premières années du pèlerinage, Mlle des Brulais, le représente comme un petit garçon d’une vivacité extrême, ayant parfois, en dehors de sa mission stricte de narrateur, des saillies assez amusantes. Mais rien, absolument rien n’est concédé à Mélanie.

C’est « une pauvre innocente, une boudeuse, une entêtée », incapable de comprendre quoi que ce soit aux réponses, très souvent extraordinaires, qui lui sont inspirées. Ainsi parlait d’elle cette Mlle des Brulais, personne excellente, cela est certain, mais institutrice autant qu’on peut l’être et vingt fois incapable de soupçonner le mystère de cette vocation inouïe.

Après soixante-cinq ans, la glorieuse Mélanie, morte en 1904, est plus vilipendée que jamais. Quand le thème de l’idiotie n’a plus été tenable, on a parlé d’imposture, de vagabondage, de rébellion criminelle, de… mauvaises mœurs. Des prêtres, des évêques même, qui auraient dû recommander leurs âmes sans amour à cette vierge pleine de miracles, se sont, au contraire, acharnés contre elle, quelques-uns jusqu’à en mourir de rage ; rendant ainsi manifeste l’importance unique et la non pareille prédestination de leur victime. On voit encore des ecclésiastiques pouvant être crus respectables, que le nom seul de Mélanie déséquilibre jusqu’à la fureur. On est même tenté de se demander si le nombre de ces malades n’a pas augmenté.

Lorsque l’histoire de la Bergère sera connue, on s’étonnera du chiffre incroyable des calomniateurs, obstinés jusqu’à l’apostasie inclusivement ; des désespérés, jusqu’à la mort dans les convulsions, par la seule cause de l’existence d’une très humble fille qu’on ne pouvait condamner ou proscrire sans être frappé au cœur.

Cette histoire cachée plus d’un demi-siècle avec une étonnante perfidie et infiniment peu connue, est parmi les plus déconcertantes et les plus tragiques. Je devais en être l’auteur et je le serai peut-être un jour. Les indispensables documents m’ayant été refusés, je suis, néanmoins, par bonheur et par grâce insigne, en possession de publier l’histoire, écrite par elle-même, des premières années de sa vie, pour obéir à l’un de ses confesseurs.


II


Mélanie avait alors soixante-neuf ans et on lui demandait d’écrire en français, chose difficile. Ayant habité, plus de vingt-cinq ans, diverses contrées de d’Italie, habituée à parler et à penser en italien, son récit ne pouvait être qu’une traduction très naïve saturée d’italianismes involontaires. Aussi éloignée de l’art d’écrire que de l’intention d’être agréable à qui que ce fût, sa très simple narration est tellement extraordinaire qu’on peut dire avec assurance qu’il n’y a pas, dans l’histoire de tous les saints, une autobiographie comparable. L’autobiographie d’une enfant !

Car Mélanie est redevenue pour cela une petite enfant. Elle, si grande et si forte dans sa correspondance de femme, quand elle regarde le monde, s’interrompt alors complètement de savoir que le monde existe. Elle n’en sait rien vraiment elle n’a que faire d’en rien savoir. Elle a trois ans, elle a quatre ans, elle a douze ans, et, sans le vouloir, elle s’exprime comme pourrait le faire une enfant qu’on interrogerait à ces différents âges. Elle ignore qu’il y a des lois humaines, une histoire humaine, un océan de choses autour d’elle. Elle ignore tout absolument, excepté Jésus enfant comme elle, visible pour elle seule et la nécessité de se configurer à lui par la souffrance. Elle est immergée dans une ignorance lumineuse.

Lorsque le vicaire de la paroisse de Corps entreprit de lui enseigner le catéchisme, elle raconte qu’elle n’y comprenait rien, les mots n’ayant pas de sens pour elle. La Lettre la tuait.

Qu’on se représente une habitante du Paradis forcée de vivre sur terre, une petite créature, confisquée, séquestrée dans les gouffres de lumière ; ayant reçu, par infusion, la théologie la plus sublime, en même temps qu’une injonction infinie de n’être rien ; instruite par Jésus en personne qu’elle voyait, presque chaque jour, sous la forme d’un enfant et qu’elle nommait familièrement son « petit frère » ; transférée par lui — combien de fois ! — dans les palais inimaginables du ciel ; stigmatisée dès l’âge de trois ans et, sans même le savoir, opérant, comme on respire, les miracles des plus grands saints ; — qu’on l’imagine, cette petite montagnarde du Dauphiné descendue à peine des montagnes de la Liturgie des cieux, interrogée sur les rudiments par un bonhomme de prêtre aussi éloigné d’elle, en réalité, qu’il pouvait l’être des fournaises de cette prodigieuse étoile, à peine visible encore, sur laquelle, depuis des milliers d’années, se précipite, assure-t-on, notre système solaire !…

« On l’envoyait ramasser du bois », dit-elle. Alors elle voyait « la Création des Anges innombrables, la rébellion d’un grand nombre, la Création d’Adam et d’Ève et leur chute… »

Que faire d’une pareille enfant ? Elle venait à peine de naître et déjà sa mère la haïssait. Cette haine étrange, hyperbolique, monstrueuse, que la narratrice par obéissance est bien forcée de mentionner tout en l’excusant ; cette aversion totale et soudaine pour une fille désirée avant sa naissance, fut elle-même une sorte de prodige, explicable seulement par la conjecture d’une sorte de prévision qu’aurait eue cette mère de la destinée surnaturelle de son enfant.

Ignorante et rudimentaire comme une barbare qu’elle était, un tel pressentiment, s’il exista, dut l’affoler, l’accabler d’épouvante, la pétrir d’horreur. Obscurément, elle dut supposer cette fille de sa chair conçue et engendrée, pour son désespoir, de quelque démon… Toute la vie de Mélanie a été une continuation de cette épouvante et de cette horreur, et maintenant qu’elle a disparu, cela dure encore, la société chrétienne lui ayant été marâtre autant que sa mère.

On ne peut rien lire de plus bouleversant que le cri de cette abandonnée de trois ans à qui son petit Frère lumineux, soudainement apparu, promettait une maman. — « Une maman ! » s’écria-t-elle en pleurant, « j’ai donc une maman ! » Sa mère l’avait jetée à la porte, comme tant d’autres fois ensuite, au milieu de la nuit, par la pluie torrentielle !…

Je le répète, elle avait alors trois ans et pouvait à peine marcher. Elle se traînait dans un bois et y passait des nuits, des jours, des semaines entières, nourrie seulement de ce que lui donnait son merveilleux Frère, sans que personne pût la rencontrer ni l’apercevoir, étant devenue invisible et intangible, transportée souvent dans les habitacles dont saint Paul n’osait pas parler.

Quand elle reparaissait à la maison paternelle, c’était pour y recevoir les traitements horribles de sa mère qui ne voulait pas qu’elle fût la sœur de ses frères, exigeant de ceux-ci qu’ils ne la nommassent que la Muette, la Louve, la Sauvage, et la rejetant dehors aussitôt que l’absence du père le lui permettait. Il fallut un miracle de tous les jours pour que cette petite fille ne mourût pas.

Elle avait environ six ans lorsque, pour s’en débarrasser, on en fit une bergère en service chez des étrangers. Alors, commencèrent de nouveaux prodiges tels, en vérité, qu’on peut demander s’il y a jamais eu de sainte aussi constamment, aussi exceptionnellement favorisée. Il suffirait peut-être de signaler l’endroit inouï où elle raconte les visites que lui faisaient les bêtes de la montagne :


… Quelquefois, particulièrement quand la neige couvrait encore les cimes des montagnes, les loups, les renards, les lièvres cherchaient à manger ; alors je leur distribuais mon pain et ces bêtes étaient contentes ; puis je leur parlais du Bon Dieu… Mon très Révérend et très cher Père, il m’est difficile de me rappeler ce que je disais à ces bêtes. Je sais qu’elles m’ont fait honte plusieurs fois par leur obéissance à moi, ver de terre de qui elles n’attendaient rien. Je racontais à ces animaux leur création par la parole toute-puissante de notre Dieu éternel comme me l’avait enseignée mon bon Frère et je les engageais à chercher partout leur nourriture, sans causer de préjudice aux hommes, leurs maîtres et leurs rois parce qu’ils sont créés à l’image de Dieu par les puissances de leurs âmes et sont encore les images de Jésus-Christ par leurs corps, etc., etc. En premier lieu un loup venait tous les jours et je lui enseignais ce que je pouvais. Cependant cela ne me plaisait pas beaucoup parce qu’il ne pouvait, comme l’homme, aimer d’un amour de connaissance et désintéressé. Il me rendait service en ce sens que, parfois, j’aurais voulu pousser de hauts cris pour inviter tous les hommes de la terre à louer, aimer et glorifier notre divin Sauveur Jésus qui nous a infiniment aimés en donnant sa vie pour nous sauver…

Bientôt augmenta le nombre des loups, des renards, des lièvres ; trois petits chamois, une nuée d’oiseaux venaient tous les jours, et alors faute d’hommes à qui parler du Bon Dieu, la Louve leur prêchait, puis on chantait le cantique : « Goûtez, âmes ferventes… » Tous donnaient signe de grande attention et inclinaient la tête aux très saints Noms de Jésus et de Marie.

Les loups venaient ensemble à l’heure fixée ; les renards venaient ensemble ainsi que les lièvres, les chamois elles oiseaux. (Un serpent vint aussi, mais fut renvoyé.) Une fois arrivé, chacun de ces animaux prenait la place qui lui avait été assignée et écoutait. Puis dès qu’ils entendaient la fin qui était à peu près celle-ci : « Sit nomen Domini benedictum ! », ils faisaient les fous ; surtout les renards faisaient des espiègleries à leurs confrères loups ; ils les mordaient à l’oreille, à la queue ; ils donnaient des tapes avec leurs pattes aux lièvres et les faisaient rouler ; ils tiraient en arrière les petits chamois par leur petites queues, etc. Dès que jeteur disais de se retirer, tous partaient…


On croirait lire les Fioretti, mais combien d’autres choses encore !

Je ne résiste pas au désir de citer un miracle très différent dont le caractère biblique m’a fortement impressionné :


Un jour, j’étais allée un peu loin pour faire paître mes vaches, quand, vers l’après-midi, se déchaîna une grande tempête : les tonnerres grondaient incessamment tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, la pluie tombait à torrents ; je pris le chemin du village avec mes vaches ; j’aurais voulu pouvoir faire autant de mille millions d’actes de louange et d’amour de mon cher Jésus qu’il tombait de gouttes d’eau. Arrivées à un certain endroit, mes vaches s’étaient arrêtées et voulaient revenir en arrière. C’était le ruisseau qui avait eu une crue énorme, étant situé entre deux montagnes qui lui donnaient leurs eaux. Dans les temps de pluies ordinaires, en faisant rouler des grosses pierres dans le ruisseau, les personnes pouvaient le passer, en allant d’une pierre à une autre ; et les vaches pouvaient passer aussi sans grand danger de se noyer. Mais, ce jour-là, c’était humainement impossible. L’eau était très haute et elle descendait avec fracas, emmenant avec elle des pierres, des rochers et des arbres, et cette eau était bourbeuse. J’étais bien dans la peine. Je voyais que mes bêtes souffraient et étaient effrayées. Je m’adresse à ma maman, je lui expose ma crainte. De fait mes vaches ne m’appartenaient pas, et s’il leur arrivait malheur, c’est moi qui devais en rendre comptée mon bon Dieu. En un instant je vois mon cher Frère près de moi qui me dit : « Ma sœur, n’ayez pas peur, venez. » Aussitôt je fais retourner mes vaches près du torrent en furie, puis je vais près de l’eau et mon petit Frère lève son bras droit sur le torrent. Il y fit comme un grand signe de croix et aussitôt le torrent resta coupé du côté où il descendait. Mon Frère me dit : « Passez, ma sœur. » Je lui dit : « Attendez, mon Frère, que je fasse vite passer mes vaches ; et vous, mon Frère, passez aussi, passons ensemble. » Et nous nous donnâmes la main. Nous avons tous passé et arrivés à l’autre bord, je n’ai plus vu mon cher Frère. Dès que le torrent se coupa, le bruit et le fracas qu’il faisait s’arrêta tout à coup pour recommencer quand nous eûmes traversé.


Je l’ai dit et il importe de ne pas l’oublier, Mélanie écrivait ces choses, forcée par l’obéissance et tout à fait à contre-cœur. On doit donc supposer le strict nécessaire, c’est à-dire l’omission volontaire ou involontaire d’une multitude de faits analogues pouvant être considérés par elle comme accessoires ou simplement itératifs et par conséquent négligeables.

D’ailleurs son incroyable simplicité qui a été jusqu’au point d’ignorer la différence des sexes, même lorsqu’elle était devenue une vieille femme — ignorance qui était une autre sorte de miracle, — cette simplicité, qu’on pourrait nommer angélique, ne lui permettait pas toujours de séparer le naturel du surnaturel dans les choses de pure contingence. En d’autres termes elle pouvait et devait croire très ordinaires certains effets qui, pour d’autres, eussent été l’occasion d’une admiration ou d’une stupeur indicibles.

Elle voyait et sentait en Dieu. Elle était forcée de passer, si on peut dire, à travers Dieu, de percer une triple cloison de lumière pour arriver aux choses sensibles, aussi peu discernables pour elle que les pauvres meubles du laboureur quand il revient ébloui du grand soleil de la moisson. Cela est particulièrement observable quand son confesseur lui demande le détail de certaines guérisons miraculeuses et surtout quand il lui faut parler de ses stigmates qu’elle paraît cependant avoir cru le privilège de tous les chrétiens sans exception. « Si le bon Dieu fait tout ce qu’il veut, je n’en suis pas la cause », dit-elle. Cela lui suffît, éternellement.

Nous voici donc à plusieurs milliards de lieues de la petite paysanne inintelligente et grossière de la légende. L’objet de la présente publication est de la montrer ce qu’elle fut en réalité : un prodige de sainteté sous les apparences du rien, ignorante autant qu’il se peut de tout ce que les hommes enseignent et savante à faire peur de ce que Dieu seul peut enseigner. La célèbre Apparition, loin d’être une nouveauté pour elle, fut l’aboutissement nécessaire, voulu de Dieu, de toute la vie intérieure et profondément cachée d’une petite enfant qui avait dépassé les plus hautes cimes de la vie mystique et qu’on croyait la boue des chemins.


III


Jésus est sorti de Marie comme Adam est sorti du Paradis terrestre, pour obéir et pour souffrir. Marie est donc figurée par le Jardin de Volupté « planté par Dieu au commencement… » Le second chapitre de la Genèse est absolument incompréhensible si on ne pense pas à Marie. Il est vrai que tout est incompréhensible sans Elle. Mais combien plus ici !

Ce Jardin fermé depuis la Désobéissance, hortus conclusus, pour la tribulation ou le désespoir d’un grand nombre de milliards d’humains, était le terme des « générations du ciel et de la terre », selon l’expression énormément mystérieuse du Livre saint.

C’était un merveilleux jardin où il ne pleuvait jamais. Une fontaine montait de la terre pour tout arroser et un fleuve antérieur à toutes les géographies sortait de ce paradis pour devenir aussitôt quatre grands fleuves, dont les noms signifient ou paraissent signifier : Prudence, Tempérance, Vélocité de l’Esprit, Fécondité, au dire des interprètes les plus savants. Il faut croire que ces quatre noms enveloppent d’une manière que nul homme ne peut comprendre la Vocation de Marie : Reine, Vierge, Épouse de l’Esprit-Saint, Mère de Dieu.

Lieux communs adorables ! On ne peut rien voir au delà. Au-dessus, au-dessous, à droite et à gauche, dans l’Infini, il n’y a rien à discerner. Nous avons beau savoir que Dieu est notre fin, quel moyen sans Marie de former seulement une telle pensée ?

Notre esprit ne peut recevoir Dieu que par Marie, de même que le Fils de Dieu n’a pu naître que par l’opération en Elle de l’Esprit-Saint. La parole humaine est ici d’une telle impuissance que tous les mots sont à faire peur. L’Immaculée Conception de Marie, qui nous sépare d’Elle indiciblement, est, tout de même, l’unique point de contact. C’est par l’Immaculée Conception que Dieu a pu poser son pied sur la terre. C’est la porte unique par laquelle il a pu s’évader du Jardin de Volupté qui est sa Mère et que mille siècles de béatitude ne pourraient pas nous faire comprendre.

Il faudrait savoir ce que furent Adam et Ève, ce que furent les Plantes et les Animaux de ce Jardin, ce que fut la Désobéissance et ce qu’elle a coûté. Il faudrait assez anéantir tout ce que les hommes ont pu penser depuis soixante-dix ou quatre-vingts siècles pour que devînt possible, je ne dis pas l’évidence ni l’aperception lointaine, moins encore peut-être le pressentiment, mais à peine quelque chose de semblable à un battement de cœur en présence de ceci que, tout étant perdu à jamais comme chez les anges maudits, il y eut, quand même, une goutte de Sève divine conservée, juste ce qu’il fallait pour sauver des milliards de mondes et qu’à la fin s’épanouît cette Fleur plus belle que l’Innocence que les chrétiens nomment, sans y rien comprendre, l’Immaculée Conception, {sc|Marie}} Elle même, le Jardin sublime récupéré.

Pourtant, oserai-je le dire ? rien n’était fait encore. Il fallait que ce Jardin, depuis si longtemps fermé par la Désobéissance du premier Homme, s’ouvrît de lui-même pour expulser le dernier des hommes, semblable à un ver, qui devait racheter tous les autres. Pour cela l’obéissance de Marie ne suffisait pas, j’ai peur de l’écrire. Il fallait, résorbées en Elle, L’impatience et la douleur de tous les siècles.

L’Immaculée Conception n’était pas assez pour procurer le Salut du monde. L’Impatience et la Douleur de l’Immaculée Conception étaient nécessaires.

Nous ne pouvons rien comprendre, c’est entendu. Cependant il est possible d’imaginer une terre abandonnée à toutes les puissances ténébreuses, une race humaine désolée se multipliant de jour en jour et se pervertissant de plus en plus à chaque génération. Malgré cela et à travers tout cela, an tout petit rayon lumineux, un fil de lumière que rien ne pouvait détruire, l’Immaculée Conception perçant les âges et les peuples jusqu’à l’heure miraculeuse, inconnue des plus grands anges, où elle se manifesterait en Marie pleine de grâce, conçue sans la tache originelle sous la Porte d’Or. Comment se représenter une telle Créature sans le cortège infini des lamentations et des deuils de toute la Race humaine dont elle était l’unique Tige vivante ?

On sait par la Tradition que notre mère Ève porta pendant des siècles une pénitence infinie pour toutes les nations à venir. Marie sans péché recueillit tout l’héritage de cette pénitence et en fit ce qu’Elle pouvait, c’est-à-dire une Douleur comme il n’y a pas de douleur au monde, la douleur de toutes les générations, de tous les hommes, de tous les cœurs, de toutes les intelligences, la douleur même des démons et des réprouvés, diraient quelques visionnaires. Cette infinité de plaintes et de tortures dans une âme infinie dut avoir une répercussion d’impatience adéquate rigoureusement à l’impatience de Rédemption que la théologie mystique attribue à la Seconde Personne divine.

Lorsqu’au jour de l’Annonciation, l’ange Gabriel vint frapper à la porte du Paradis perdu, cette porte aurait bien pu ne pas s’ouvrir. Il s’agissait d’envoyer le Fils de Dieu à la chair des hommes et à la mort. Mais l’impatience fut la plus forte et la porte s’ouvrit sur cette réponse de la Douloureuse : Fiat mihi secundum verbum tuum. Monde malheureux, tu ne souffriras pas un jour de plus !


IV


Un ami de Dieu m’a écrit, un jour, cette magnificence :

« Tu parles, dans Celle qui pleure, de la faillite « apparente » de la Rédemption, Et, en effet, si on regarde l’histoire des peuples chrétiens… Eh bien ! non, la réponse est simple. La Rédemption a pleinement, intégralement, parfaitement, absolument et manifestement réussi, de manière à satisfaire éternellement Dieu et les hommes. L’Humanité et la Création ont été unies à Dieu, selon toute la perfection du Désir divin. Et cette parfaite et manifeste réussite de la Rédemption, c’est la Sainte Vierge.

« Voilà pourquoi Dieu avait besoin d’Elle. Il ne fallait pas que son Sang fût inutile. Après cela, tout peut venir : crimes, schismes, mensonges, fornications, abominations — et même imperfections et infidélités chez les saints. La Rédemption a réussi du premier coup, une fois pour toutes. La Sainte Vierge répond à tout, compense tout, vaut plus que tout. »

C’est le christianisme intégral, absolu, dans sa splendeur. Sans doute la Sainte Vierge vue ainsi, pensée ainsi, est inimaginable. Cependant Elle pleure à la Salette, Celle que toutes les générations doivent appeler Bienheureuse. Elle pleure comme Elle seule peut pleurer, Elle pleure des larmes infinies sur toutes ces prévarications énumérées et sur chacune d’elles. Elle en est donc atteinte au sein même de sa Béatitude. La raison s’y perd. Une béatitude qui « souffre » et qui pleure ! Est-il possible de le concevoir ?

— Si quelque chose vous manque, ô Marie, dites-le-nous. Dites-le à vos pauvres. Eux seuls sont assez riches pour vous le donner. Il vous faut donc plus que tout, puisqu’on assure que tout vous a été donné. Vous êtes la Mère de Celui que tous les lépreux ont symbolisé, dont les prophètes ont dit qu’il était un ver et non pas un homme, un opprobre, une abjection, et dont les apôtres ont été nommés des balayures. À cause de cela votre place est prodigieusement plus haut que celle des Anges. Que vous faut-il donc de plus ?

Ah ! j’y suis maintenant. L’ignominie du Verbe ne vous contente pas. Il vous faut l’ignominie de l’Amour ! En une manière qu’aucun homme ne peut deviner, il vous faut la Passion de l’Esprit-Saint, laquelle doit transformer toute créature en une fournaise. Jusque-là vous ne régnez pas, vous n’accomplissez pas ce Règne du Père qui ne peut être que vous-même et que vous êtes bien forcée d’attendre, puisque nous avons le devoir de le demander chaque jour. On ne demande que ce qui est à obtenir.

Votre saint Jean, à qui Dieu semble avoir parlé plus qu’aux autres hommes, n’a-t-il pas dit qu’il y en a Trois qui rendent témoignage sur terre : l’Esprit, l’Eau et le Sang, et que ces Trois correspondent à la Trinité ? C’est exactement son texte. Est-ce que cela ne fait pas les trois déluges indispensables à la Rédemption : le vieux déluge de l’Eau, le déluge du Sang qui ne finit pas encore après dix-neuf siècles, et le déluge du Feu qui va venir, annoncé par tant de prodromes ?

Le règne du Père se repentant d’avoir fait les hommes, le règne du Fils chargé de cette pénitence divine et le règne universel de l’Amour par qui tout doit être renouvelé. Ecce nova facio omnia . Mais de quelle manière et à quel prix ? Vous le savez sans doute, étant le « Siège de la Sagesse », la Sagesse même et c’est pour cela que vous pleurez.

Vous savez, seule parmi les créatures, qu’il y a, tout au fond du ciel, un Puits effrayant — précisément cette fontaine qui jaillissait de la terre au milieu du Paradis, — réservoir infiniment caché de vos Larmes d’où doivent sortir, bientôt peut-être, les insongeables et irrévélables ignominies du Paraclet par lesquelles vous triompherez enfin !

Voilà près de deux mille ans que vous êtes la Mère de Douleur, vous êtes pressée de devenir l’Épouse de Douleur. On vous voit, toute pleurante de ce désir, sur les montagnes, parmi les rochers, au-dessus des campagnes habitées par les pauvres gens. Votre Visage, incompréhensiblement sublime et sacré, ruisselle de toutes les larmes que ne veulent pas répandre les orgueilleux, les riches, les mangeurs de pauvres, les tueurs d’innocents, les sacrilèges, les impudiques…

En 1846, « ne pouvant plus retenir le Bras de votre Fils » irrité, vous vîntes confier votre peine à la seule créature capable de vous écouter et de vous comprendre, à cette humble Mélanie choisie par vous parce qu’elle paraissait être la plus vile des créatures et vous lui confiâtes votre Secret que vous n’aviez plus la force de porter seule, vous qui aviez porté sans aucune aide le Fils de Dieu.

Douze ans plus tard, vous vous manifestâtes à une autre bergère, mais sans lui montrer vos grandes larmes dont les chrétiens n’avaient pas voulu, ni sans lui confier ce Secret redoutable que la première avait été chargée par vous de divulguer et de répandre, — combien en vain ! Lourdes prévue, annoncée par vous à la Salette, était un effort plus héroïque, un travestissement de votre douleur, semblable au travestissement d’une mère qui, la mort au cœur, se mettrait en habits de fête pour rassurer ses enfants.

Un peu plus de douze ans s’écoulèrent encore et il y eut ce qu’on a nommé l’Année terrible. La France piétinée par des brutes se tordait les bras. Une dernière fois vous apparûtes à de pauvres enfants d’une manière tout énigmatique. Vous déroulâtes dans le ciel d’étranges images de vous-même, accompagnées de brèves et réticentes paroles écrites pouvant signifier aussi bien l’extrémité de la menace que l’extrémité du pardon.

Et c’est tout. On n’a plus eu de vos nouvelles. Le monde chrétien, que ce silence devrait effrayer, a continué de descendre. La Salette méprisée. Lourdes devenue un lieu de négoce et un thème de littérature, Pontmain une image de piété ! Il est bien clair que vous n’avez plus aucun crédit chez votre peuple et que vous ne pouvez plus rien pour lui. Le moment serait donc venu de périr.

Puisque le salut de la multitude est impossible, il faudra bien vous contenter des quelques âmes douloureuses qui se souviennent encore de vous et qui ne demandent pas mieux que d’être sauvées. Ah ! elles ne sont pas nombreuses et n’appartiennent pas aux grands de ce monde ! On peut même dire qu’elles sont les plus humbles et les plus cachées. Il est digne de vous d’en faire ce que vous avez fait de Mélanie, dans son enfance d’abord, ensuite jusqu’à la fin de sa vie : des prodiges de souffrance et des monstres de grandeur. Elles seront ainsi comme des parties de vous-même et réaliseront avec vous la Rédemption qui ne peut être consommée que par votre Époux, lorsque les chrétiens seront tombés assez bas pour lui décerner l’Ignominie inconnue.


V


Marie est le Paradis terrestre, je ne le dirai jamais assez. Mais qu’est-il donc, ce paradis terrestre et où est-il ? Aux temps de foi, il y eut des chrétiens pour le chercher. Raymond Lulle paraît y avoir pensé et on raconte que Christophe Colomb ne désespérait pas de le rencontrer aux Antilles ou un peu plus loin. Mélanie seule a trouvé le Paradis terrestre, bien connu pourtant avant elle, mais sans dénomination précise — comme on découvre un trésor qui est sous les pieds de tout le monde — et elle l’a reconnu tel par l’effet d’un miracle d’illumination intérieure.

Le Paradis terrestre, c’est la Souffrance, et il n’y en a pas d’autre. En réalité l’homme est toujours dans le Jardin de Volupté et son expulsion n’est qu’apparente. Seulement, depuis la Désobéissance, il s’est vu nu, il a vu nus la terre et tout ce qui est sur la terre, il a connu que la souffrance n’est autre chose que la volupté toute nue. Des saints innombrables ont pu avoir ce pressentiment, mais rien de plus qu’un pressentiment, parce que l’Ère de l’Absolu n’avait pas encore commencé.

Il était réservé à une pastourelle, à une enfant sans aucun savoir humain, sans aucune autre culture que celle qu’on peut recevoir à l’École primaire des Anges ; il appartenait à elle seule d’être l’annonciatrice et la prophétesse du Christianisme Absolu. Car sa mission est là tout entière.

L’admirable fille ne peut pas parler ou écrire sans restituer les Martyrs, le temps des martyrs où on savait que Dieu ne peut jamais trop demander à sa créature. C’est même, si on veut, la limite de sa Toute-Puissance. Dieu ne peut pas trop demander. Peut-il même demander assez ? La curiosité moderne a de quoi s’exercer ici. Mais, à l’époque supposée par la vocation rétrospective de Mélanie, on pensait, selon l Évangile, que quand on a tout donné et tout quitté, on est encore un « serviteur inutile ».

Configurés à Jésus-Christ par leur désir, les contemporains de saint Irénée ou de saint Laurent avaient même la concupiscence des tortures ; et la dévotion facile, pour un grand nombre, c’était d’être coupés en morceaux. Ces anciens chrétiens ignoraient qu’il peut y avoir de bons riches et qu’on peut arriver à la Gloire sans avoir cheminé dans la Douleur. O bona Crux, diu desiderata; sollicite amata… disait saint André allant au supplice, et c’était une parole bien ordinaire. Un bon père de famille léguait à ses enfants le chevalet, l’huile bouillante, le plomb fondu, les bêtes féroces, et c’était un héritage très envié.

Il y a, dans le récit de Mélanie, un certain nombre de pages intitulées : La Bonne Année. Privée de littérature, elle n’a pu trouver mieux pour désigner l’année de son enfance où elle a le plus souffert, celle qui précéda immédiatement 1846 et la célèbre Apparition. Lorsque, vers la fin de cette « bonne année », son père la retira de l’horrible condition où elle se trouvait chez un assassin tortionnaire, elle n’en eut que du chagrin, se jugeant frustrée et convoita aussitôt de plus hauts tourments qui lui furent prodigués un peu plus tard, comme la pluie torrentielle aux champs desséchés.

Cette enfance de Mélanie me fait penser quelquefois à celle d’Abraham, il y a cinq mille ans. Quelle étrange rêverie ! On est, semble-t-il, tout à fait au fond des temps. On est au lendemain de Babel, au surlendemain du Déluge. On est à Ur, en Chaldée, ville et contrée inconcevables. Rien de ce qui peut être imaginé n’existait encore. Et il y avait là un petit enfant sur qui pesait l’avenir du monde, un unique petit enfant qu’il est impossible de se représenter semblable aux autres.

C’est déjà accablant de penser que tout homme, en sa qualité d’image de Dieu, porte en soi, en même temps que l’empreinte des Trois Personnes, le Paradis, le Purgatoire et l’Enfer, c’est-à-dire tout le Péché, toute l’Histoire^ toute joie, toute douleur, toute espérance, toute fécondité ; mais cet ensemble formidable, cette voie lactée de gloire et de peine est inaperçue. Les hommes savent à peine qu’ils ont une âme et ils ne savent pas du tout ce qu’est une âme. Que penser alors d’un enfant à qui Dieu a pu faire sentir de telles empreintes, parce qu’il devait être le Père infiniment béni des multitudes : « Benedicam henedicentibus tibi et maledicam maledicentibus tibi ; je bénirai ceux qui te béniront et je maudirai ceux qui te maudiront » ?

Quelque chose de tel a du se passer pour Mélanie, mais, au contraire d’Abraham appelé à engendrer l’innombrable peuple de Dieu, Mélanie fut appelée à la maternité spirituelle du petit nombre des disciples de la fin des fins, du nombre infiniment petit et qui semble diminuer chaque jour, de ceux qui croient que l’Évangile est inaltérable, intangible, et qu’il n’y pas d’accommodement avec l’Esprit-Saint. Comme à Abraham il lui fut dit : « Sors de ta patrie et de ta parenté et de la maison de ton père », et la simple fillette, bien avant ce qu’on est convenu d’appeler « l’âge de raison », l’entendit comme le Patriarche l’avait entendu, c’est-à-dire dans l’Absolu, sans la plus lointaine possibilité d’un balbutiement interrogateur.


VI


Je pense que le vrai nom de Mélanie, c’est Magnificat. Tout ce qu’elle fait, tout ce qu’elle dit, dans son enfance ou dans sa vieillesse, a l’air d’une paraphrase de ce Cantique de l’Immaculée :

« Son âme magnifie le Seigneur. — Et son esprit a exulté en Dieu son Sauveur. — Parce qu’il a regardé l’humilité de sa servante et qu’à cause de cela toutes les générations la diront bienheureuse. — Car Celui qui est puissant a fait en elle de grandes choses et son nom est saint. — Et de générations en générations sa miséricorde est à ceux qui le craignent. — Il a montré la puissance de son bras, il a dispersé les superbes en la pensée de leur cœur. — Il a renversé de leur siège les puissants et il a exalté les humbles. — Il a rempli de biens les affamés et il a renvoyé vides les riches. — Il a pris en sa protection Israël son serviteur, se souvenant de sa miséricorde. — Ainsi qu’il l’avait dit à nos pères, à Abraham et à sa postérité, dans tous les siècles. »

Je sais qu’il y aura des gens pour trouver énorme de placer ainsi les paroles de la nouvelle Ève dans une autre bouche que la sienne. Pourtant, c’est ce que fait l’Église quand elle convie tous les fidèles à chanter les vêpres. Nous sommes tellement les membres de Jésus-Christ, des Dieux nous-mêmes, selon la parole du psalmiste, expressément et divinement soulignée dans l’Évangile, qu’il n’y a pas une affirmation sainte parmi celles qui sont strictement applicables à la Divinité qu’il ne soit expédient et salutaire de répéter avec amour en se les appliquant à soi-même. C’est tout le secret de la Liturgie catholique. À combien plus forte raison le langage sacré n’appartient-il pas à quelques êtres extraordinairement privilégiés tels que Mélanie, séparés — on ne saurait dire à quel point — des autres créatures humaines par leur vocation prophétique et apostolique !

Il n’y a pas un mot dans le Magnificat qui ne s’ajuste exactement à cette bergère comme une pièce d’un vêtement qu’on aurait fait à sa taille. Il faut lire ce qu’elle a écrit elle-même, je ne dis pas pour comprendre, mais pour entrevoir le mystère absolument ineffable de la compénétration de cette pauvresse obscure, existante à peine, en l’éblouissante Mère du Fils de Dieu. C’est au point qu’il est difficile parfois de les distinguer, de savoir quelle est celle qui parle et celle qui se tait, celle qui pleure et celle qui regarde pleurer, celle qui menace et celle qui prie. Il ne se voit plus qu’un tourbillon de lumière douloureuse.

On magnifie, on exulte en Dieu, on est des servantes humbles que regarde le Seigneur et que les générations disent bienheureuses. Quelles générations ? Toutes celles assurément qui ont eu ou qui pourront avoir sa crainte. Et voilà des mains tendues vers tous les siècles et vers tous les ciels !

Est-ce vous, rois de l’Asie ou de l’Égypte qui avez eu cette crainte ? Ne serait-ce pas plutôt quelques-uns des empereurs de la Chine ou du Japon, tel ou tel des princes inconnus de la ténébreuse Amérique où l’on sacrifiait, chaque année, des milliers d’hommes, treize siècles encore après l’immolation du Calvaire ? Est-ce toi, chauve César, précurseur de Charlemagne à la barbe fleurie ? Est-ce toi, Basile de fer, Tueur de Bulgares ? Est-ce toi, enfin. Napoléon, le plus grand de tous les vainqueurs ou n’importe qui dans le million d’images de Dieu massacrées à cause de toi, qui calèrent — pour si peu de temps — les pieds de ton trône ? Impossible d’en rien savoir avant le Jugement universel.

La Crainte de Dieu est cette perle de l’Évangile roulée sur les continents ou au fond des mers que rencontre enfin un magnifique marchand qui a tout vendu pour l’avoir. C’est cette Drachme de si peu de valeur que la Femme diligente qui l’a perdue retrouve avec tant de joie, en balayant toute sa maison — l’univers entier — parmi les ordures et les soleils…

Et voici que le Seigneur montre son Bras, le « bras pesant » de la Salette, pour dissiper les superbes. Marie, la toute-puissante, l’Omnipotentia supplex de Saint Bernard, qui voudrait sans doute, et quand même, que les superbes fussent épargnés, n’a presque plus la force de le retenir. Alors elle compte pour l’aider sur les témoins de sa détresse, les seuls qu’elle ait pu trouver, les deux enfants les plus faibles qu’il y ait au monde.

Elle a besoin surtout de Mélanie, l’ayant élue depuis très longtemps. Faudra-t-il donc que cette pauvre petite soit écrasée à la place de tous les superbes ? Peut-être. La Souveraine, le sachant, lui transmet la force de son Cœur, à Elle, en lui confiant la clef de son Cantique, ce Secret formidable qui a permis à la dépositaire de soutenir, jusqu’à soixante-treize ans, tout le poids du Ciel.

Mais voilà bientôt sept ans qu’elle est morte, cette substituée aux superbes. Il faudra bien qu’ils soient jetés en bas de leurs sièges et que les humbles comme elle soient exaltés. Il faudra bien aussi que ceux qui meurent de faim obtiennent leur rassasiement et que les riches qui les dévorèrent si longtemps sachent à leur tour ce que c’est que le hurlement des intestins. Il y a, aujourd’hui, un assez grand nombre de signes.

Pour ce qui est de l’Avenir, de l’avenir dès Abraham, le nom d’Israël y pourvoit suffisamment. Les chrétiens seuls peuvent être riches. Ils ont le Baptême, la Pénitence, l’Eucharistie, la Confirmation, l’Extrême-Onction, l’Ordre et le Mariage. Ils ont le Manteau de la Vierge et la protection des Saints. Ils ont dix-neuf siècles de terre bénie et la fontaine miraculeuse des Traditions. Quand ils percent le Cœur de Jésus, c’est le fleuve du Sang divin qui les inonde pour les sanctifier…

Israël n’a rien que son droit d’aînesse jamais aboli et la promesse d’un triomphe certain quoique indéfiniment ajourné. L’Argent dont il est le symbolique détenteur et que les chrétiens sordides lui envient quand ils ne peuvent le lui arracher, l’argent roule vers lui comme un torrent de boue et de misère invoquant un gouffre de désespoir. Israël sent si bien, et de plus en plus, que ce n’est pas là le Dieu qui le précédait au désert dans la colonne de nuées et dans la colonne de feu. Mais il a sa promesse que rien ne rature parce que Celui qui l’a faite est « sans repentance ». Quelle que soit la « perfidie » de ce peuple qui a survécu à tous les peuples, il tient dans ses griffes le chirographe de l’Esprit-Saint, la cédule de son Patriarche, la parole d’honneur de Dieu à Abraham par quoi lui est assurée la meilleure part qui ne lui sera pas ôtée.

Tel est le fond du grand Cantique vespéral de l’Immaculée Conception, fille d’Abraham. Mélanie, sa messagère au soir du monde, ne pouvait que s’identifier à cette Parole intelligible pour elle seule peut-être, Notre Dame de Transfixion, Mère douloureuse du Verbe incarné, lui ayant confié, comme je l’ai dit, la Clef de l’Abîme.


VII


L’éblouissement est promis à ceux qui, connaissant déjà le Secret de Mélanie, voudront lire le récit des années de son enfance demeuré, jusqu’à ce jour, un autre secret plus profond encore.

Cependant une grande simplicité de cœur est nécessaire. Il n’y a jamais eu de créature plus simple que Mélanie. Ecce ancilla… Elle est simple comme Marie à Nazareth, si un tel rapprochement peut être permis. Elle respire Dieu et la Mère de Dieu avec l’ingénuité d’une de ces plantes infiniment pures et suaves du Paradis, dont elle paraît avoir été la jardinière. Elle est vraiment sur la terre comme n’y étant pas et sa clairvoyance, extraordinaire si souvent, des choses de ce monde est une suite de sa vision des choses éternelles. Douée, au plus haut point, du sens prophétique, il n’y a pas pour elle succession ou enchaînement de concepts. Les notions de temps et de lieu lui sont inutiles. Elle n’a pas besoin de comprendre. Elle sait d’une science infuse, primordiale, comme Adam et Ève avant leur péché.

Il est vrai qu’elle est, ainsi que chacun de nous, sous la loi de la chute, mais par l’effet d’un renversement exceptionnel, c’est en haut qu’elle tombe, dès le premier jour…

Pour guérir en elle les mains et les pieds d’Adam, Dieu les lui perce dès sa toute petite enfance ; pour que les autres créatures ne pénétrent pas dans son cœur, il y plante la Lance du Calvaire ; pour préserver sa tête, il la coiffe de l’effrayante Couronne du prétoire. Avant même de parler, elle ne pouvait voir les hommes qu’à travers le Sang de Jésus-Christ

Et ce fut ainsi jusqu’à son dernier jour. Elle vivait si près de Dieu et la Mère de Dieu lui avait donné une telle place tout près de son trône ; elle était si loin de nous tous qu’il ne lui était pas possible de nous étager la prévarication suprême à ses yeux devant être précisément d’étager le non-amour.

Incapable de subsister ailleurs que dans l’Absolu, cantonnée et retranchée dans l’absolu de l’Absolu, qu’aurait-elle pu comprendre à la casuistique de la dévotion des mondains ? Que pouvait signifier pour elle un escalier des crimes ou des vertus ? Elle voyait tous les hommes, chrétiens ou non, aplatis, rampants comme des vermisseaux, et Dieu ne régnant pas sur la terre. Elle voyait surtout les prêtres — avec quelle précision terrible :

« Je compris, dit-elle, que, dans le Clergé, la pureté de l’esprit est la gardienne de la pureté du corps, qu’il n’y a pas de chasteté du corps en l’absence de la constante pureté de l’esprit, et que l’esprit et les sens ne garderont pas leur pureté s’ils ne sont crucifiés avec Jésus-Christ. » — « Aide-moi à supporter mes ministres déchus », lui dit Jésus, après une vision d’horreur.

La souffrance, énorme pour elle, de connaître la misère spirituelle et l’insuffisance du Clergé, est au fond de tout ce qu’elle pense, de tout ce qu’elle dit, de tout ce qu’elle écrit. C’est un sanglot intérieur sans interruption. Lisez ces pages de la « Bonne Année » où elle raconte avec tant de joie que ses maîtres la laissaient mourir d’inanition, ne lui donnant jamais à manger : « C’est Dieu qui veut que j’expie, par la faim et la soif, le luxe et l’amour des richesses d’un grand nombre de membres du clergé. »

Emitte Spiriliim tuum et creabuntur, et renovabis faciem terræ. Que pouvait-elle attendre ou demander sinon cela, le triomphe définitif de l’Esprit-Saint qui doit consommer la Rédemption en son Épouse Immaculée, la Très Sainte Vierge, Mère de Dieu ; la Création définitive et le renouvellement de toutes choses ?

Jusque-là, elle est en présence du néant, puisque tout ce qui est imparfait est absolument indigne de Dieu et que rien n’est fait tant qu’il reste quelque chose à obtenir. En ce sens, Mélanie est la messagère de l’impatience et de l’angoisse universelle.

Sans doute, la Souveraine lui a donné une Règle des Apôtres des Derniers Temps qui, d’ailleurs, ne fut jamais mise en pratique malgré l’ordre formel de Léon XIII qui ne put se faire obéir. Mais cette Règle, applicable seulement à un petit nombre, était certainement pour attendre, pour préparer la voie, pour faire que le monde prétendu chrétien ne fût pas tout à fait maudit et continuât de subsister quelque temps encore, en attendant l’heure que ne doit marquer aucune horloge.

« L’Immaculée Conception », m’a dit une personne singulièrement aimée de Dieu, « l’Immaculée Conception, envisagée d’une manière attributive, est une pénitence unique pour tout le genre humain, une pénitence absolument inouïe à laquelle personne ne pense et dont il ne fut jamais parlé, sinon comme d’un privilège glorieux au delà de toute expression et non autrement. »

Ève a pleuré, dit-on, plusieurs siècles sur les innombrables enfants qu’elle avait perdus, Rachel plorans filios suos et nolens consolari. Marie, la nouvelle Ève, les retrouve, et dans quel état ! Qu’on se représente une Mère sans tache de plusieurs milliards d’enfants lépreux, agonisant, sanglotant dans les tortures, voués à la mort la plus infâme, souillés de la fange la plus immonde ; Elle seule demeurée pure et spectatrice intémérée de leur perdition. Cela partout et dans tous les siècles…

Il a fallu cet incompréhensible tourment pour « rompre les cieux », comme disait Isaïe, et pour en faire descendre le Sauveur. Le Sauveur descendu et immolé, cela ne suffisait pas encore. Il fallait aussi que les misérables enfants acceptassent d’être sauvés et on voit bien, après dix-neuf siècles, que cela n’était pas moins difficile.

Alors Marie ne sait plus que faire. Elle descend à son tour. Elle descend, tout en larmes, sur une montagne et confie son immense peine à la dernière des créatures, en lui disant de la raconter à tout son peuple. C’est ce que l’obéissante Mélanie a voulu faire et ce que les ministres de Jésus-Christ n’ont pas permis.

L’univers chrétien moribond s’est levé de son fumier pour l’en empêcher, l’accablant des pires outrages… Le manteau douloureux de l’Immaculée Conception étendu sur elle de la tête aux pieds, il lui a fallu mourir dans l’amertume infinie de l’avortement d’une miséricorde irréparable, laissant la Souveraine dans la solitude infinie de son Privilège, au milieu de sa progéniture innombrable de mourants ou de putréfiés.

Aujourd’hui, il n’y a plus rien, sinon quelques pauvres âmes dispersées, souffrantes, vomies par le monde, qui n’attendent plus que le martyre ; un minuscule troupeau d’âmes évangéliques et simples sur qui l’ombre de saint Pierre a passé et qui constituent l’Église actuelle des Catacombes.

C’est pour elles que Mélanie écrivait et c’est pour elles seules que sont publiées ces humbles pages de la Bergère que dédaignera la multitude.

« Je ne veux plus venir à l’école, parce qu’on y fait trop de bruit. J’ai peur que mon cœur l’entende », disait cette enfant que le Créateur de tous les mondes a placée infiniment au-dessus de son tonnerre.


Taillepetit-en-Périgord.
Notre-Dame des Neiges — Octave de l’Assomption, 1911.