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L’Indépendant du Cher (p. 70-71).

L

De mystère en secrets

Quand la porte fut refermée derrière eux, Daniel dit :

— Véga chérie, vous souffrez en votre cœur.

— Oui, c’est vrai, Daniel, et toute ma souffrance découle de vous. Je vous aime, vous le savez, je voudrais être vôtre et tout nous sépare. Si j’étais restée l’enfant de la forêt, je ne souffrirais pas et ne vous ferais pas souffrir, car nous nous ignorerions.

— J’aime mieux vous connaître.

Ils marchaient à pied le long d’une sente étroite, les chevaux suivaient le guide à la file, tranquilles, las, vieux.

Le silence était retombé, chacun pensait en lui-même, le guide sifflait entre ses dents. Ils marchèrent une heure environ, puis l’Isba se dressa devant eux, adossée à des chênes. Sur le seuil, une femme assise brodait avec des laines de couleur une étoffe blanche.

Au bruit, elle releva la tête, montra un visage très ridé, traversé par des lunettes, qui éclairaient de bons yeux ternes.

Le cœur de Véga battait… et cependant aucun élan ne la poussait vers cette femme. Elle restait muette, attentive, glacée, l’émotion ne pouvait naître. Elle dit au guide :

— Demandez à Marfa Strongnief si elle se souvient de la petite fille, de sa plus jeune fille et traduisez-nous les réponses à toutes les questions que vous transmettrez.

— Bien, Madame.

Alors le guide parla et la femme répondit, elle aussi ne semblait pas émue, elle offrait aux visiteurs d’entrer chez elle, de s’asseoir, de prendre du thé. Elle s’empressait, accueillante, aimable, encore alerte, malgré l’âge.

Véga entra, elle voulait voir le pauvre intérieur…

Cependant le guide expliquait :

— Marfa se souvient de sa plus jeune fille Nadia, elle est cuisinière chez Madame Romatowki Piatigorsch, à Piatigorsch.

— Ce n’est pas celle-là dont je parle, fit Véga impatiente, mais de l’autre, celle qu’elle a vendue…

— Elle dit n’avoir jamais vendu son enfant, elle se révolte à cette pensée. Elle aime ses petits.

— Ah ! Olga, Sophia, m’ont donc trompée ! gémit Véga avec, pourtant, au fond d’elle, une lueur de joie… Demandez-lui si elle a connaissance d’un marché… d’une adoption par Madame Olga M… d’une petite fille de quatre à cinq ans, il y a une quinzaine d’années…

— Oui, elle donna à Madame Olga, qui était sa bienfaitrice, une enfant de cet âge, mais la fillette n’était pas sa propre fille.

Daniel et Véga avaient rougi, passionnément intéressés, ils jetaient à l’interprète des questions rapides et suivaient, sur les lèvres flétries de la vieille femme, le flot de mots pressés, rudes, de son patois Caucasien.

Elle disait : — Mon frère Natacha m’avait donné l’enfant, âgé de deux mois, pour le nourrir de mon lait.

— C’était l’enfant de votre frère ?

— Non, c’était un enfant trouvé. Je n’aurais pas vendu ma fille !

— Mon Dieu ! gémit Véga. Elle pressait nerveusement le bras de Daniel.

— Enfant trouvé ! où ? supplia-t-elle.

Alors la bûcheronne parla longtemps avec force gestes et le guide traduisit :

— Son frère Natacha parcourait l’Europe dans sa roulotte. Il vendait des corbeilles et des onguents. Il avait épousé Sarolta, une bohémienne qui savait le passé et l’avenir.

— Mais ce n’est pas l’histoire de Natacha que je veux.

— Laissez dire, continua Daniel.

Le guide reprit pendant que les yeux anxieux de la Caucasienne suivaient avidement la scène.

— Ils parcouraient l’Autriche, un soir la roulotte s’arrêta au bord d’un grand parc. Sarolta alla vendre au château voisin ses paniers, lorsqu’elle revint Natacha dormait, elle le secoua et ils partirent. Quand ils furent un peu éloignés, ils entendirent soudain des cris venant du fond de la voiture. Ils décrochèrent la lanterne pour voir. Les cris venaient d’un paquet, d’où émergeait la tête d’un bébé.

— C’était moi ! murmura Véga.

Daniel lui serra la main. Marfa Stronguief s’expliquait encore avec une grande volubilité. Des larmes involontaires montaient aux yeux de l’infortunée Véga. L’interprète parla de nouveau.

— Les Bohémiens défirent le paquet et virent une petite fille robuste âgée de quelques jours. Ils ne savaient que faire… mais une enveloppe de papier était épinglée au lange.

— Cette enveloppe ! haleta Véga.

— … contenait dix billets de cent florins.

— Pas de nom, pas d’indications ? demanda Daniel.

— Rien, le linge était fin, orné de dentelles précieuses, le marmot avait au cou une médaille de la Vierge en or.

— Cette médaille par pitié.

La vieille Slave était allée fouiller dans le coffre de chêne près de son lit, elle en sortit une boite en bois et l’ouvrit : elle parlait toujours en son jargon incompréhensible pour les intéressés.

Véga, fébrilement, palpait la fine petite chemise, la brassière, la laine des langes. Attachée au minuscule bonnet se voyait la médaille.

Marfa avait conservé ces choses, elle pensait bien que cela ne servirait jamais maintenant, seulement, son bon cœur honnête gardait le souvenir de l’enfant nourrie par elle.

Daniel regardait attentivement la médaille.

— Est ce singulier, Véga, cette médaille représente Notre-Dame des Victoires de Paris et elle porte au verso ceci : Souvenir de première communion, Lô, 1865. Que sont devenus Natacha et Sarolta ?

— Ils sont morts tous les deux, traduisit Sacha.

— Marfa ne sut-elle jamais rien de l’enfant ?

— Jamais rien. Natacha lui donna la moitié de l’argent pour élever la petite fille. Il avait monté une baraque avec le reste de la somme, mais il périt dans un incendie, un soir de représentation à Trieste. Marfa gardait l’enfant malgré sa misère, mais quand on lui offrit de l’acheter, elle la donna, l’hiver était trop dur, la famille mourait de faim. Depuis elle n’avait jamais entendu parler d’elle.

Daniel prit une dizaine de louis dans sa bourse et les mettant dans la main de la bûcheronne, il s’empara de la boîte où étaient les pauvres reliques.

Marfa comprit. Elle regardait Véga avec attendrissement, elle finit par l’attirer sur son cœur.

Et la jeune fille se jeta éperdument aux bras de sa nourrice, des sanglots invincibles la secouaient toute.

Daniel dut mettre fin à cette scène, la journée était déjà bien avancée, il fallait rentrer en ville. Il dénoua les vieilles mains attachées à la robe de Véga ; il y mit beaucoup de douceur et de patience et parvint à emmener sa chérie, à la faire monter à cheval.

Elle obéissait, silencieuse, infiniment émue.

Et ils reprirent le défilé des montagnes pour redescendre vers le Volga.

Après un long moment de réflexions profondes, Véga dit :

— Je sais bien des choses, mon ami, mais pas le principal.

— Ce que vous savez est immense et consolant.

— En quoi, c’est la nuit du mystère de plus en plus opaque.

— Opaque… mais qui vous dit qu’une lumière n’y brillera pas, et plus resplendissante que celle que vous veniez chercher ici. Cette femme n’est que votre nourrice et ses enfants ne vous sont rien. Vous n’allez plus les chercher, je pense ?

— Non. Cette médaille française… indique une origine française… Alors moi, je suis française.

— Je le voudrais, ma chérie. Le linge indique aussi une origine fortunée.

— Mais honteuse… puisqu’on devait me cacher, me perdre, me vendre… quel destin !

— Il n’est pas malheureux, enfant, soyez donc juste, vous avez toujours rencontré de bons amis.

— Un seul me tient au cœur, Daniel, le seul qui soit désintéressé entre tous.

— Il faudrait un pou trotter, Monsieur, observa Sacha ; nous voilà presque en plaine : il est passé huit heures et la nuit tombe.

— Trottons, Daniel, arriverai-je jamais…, soupira Véga.