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L’Indépendant du Cher (p. 56-58).

XXXIX

Cincinnatus moderne

Quand Sophia fut assise à la grande clarté du jour sur un banc de gazon, Véga vint s’installer à ses pieds. Son jeune et charmant visage levé sur celle dont le souvenir avait toujours hanté ses rêves, elle dit :

— Tia mia, ton mari descend vers nous, vois comme sa silhouette se découpe bien sur cette pente en lacets, dans quelques minutes, il sera ici et je lui donnerai ma place près de toi, je monterai d’où il vient. Je veux aller voir mon tendre ami, notre héros, notre Prince. Je l’aime de tout mon cœur ; il est si noble et si beau !

— Tu as raison, mignonne, il est digne d’inspirer l’amour et le dévouement. Il est évident que tu as à remplir près de lui une mission, puisqu’à travers de tels obstacles, tu as pu le rejoindre.

— Je le crois aussi. Je n’ai jamais eu une existence ordinaire, Tia, depuis le jour où tu m’as achetée… ; dis-moi si ma mère vit encore ?

— Je ne sais… il faut vraiment que le lien du sang ait une grande puissance, pour que, après tant d’années et sans que personne t’ait jamais parlé des tiens, tu y aies pensé toujours. Je vois que tu souffres, pauvre petite, de ton ignorance ; je te dirai donc, ce soir, toute ton histoire, ton origine, à toi, n’a rien de mystérieux, une chance t’a souri, à travers un grand danger… sois encore patiente quelques heures, je dois consulter mon mari avant de parler, parce qu’il y a des secrets qui sont nôtres, mêlés au tien…

— Oh ! tu peux avoir confiance en ma discrétion.

Les deux femmes se regardaient avec une infinie douceur. Au milieu de cette végétation merveilleuse et bienfaisante, elles paraissaient en leur élément, pleines de charme et de bonté.

— Ici, disait Sophia, il n’y a aucune mauvaise herbe, parce que, née depuis peu, cette terre n’a subi aucune importation nuisible.

De même, il n’y a pas d’animaux dangereux ; pas d’insectes, les bêtes venues ici y ont été amenées par les Esséniens, à part quelques oiseaux de mer jetés par les vents et devenus « indigènes », rien ne put naître ici. C’est une île vierge. Ceux qui l’habitent en dirigent l’extension prospère.

Roger de Belley était maintenant tout près, il hâta le pas, vint s’agenouiller près de sa femme, l’entoura de ses bras :

— Ma Sophia, tu es sauvée ! Il semble que le miracle providentiel te suive…

— Sûrement, je suis protégée parce que je dois remplir une mission. Roger, veux-tu que je te présente Véga, l’enfant que j’amenai à l’île de la Stella Negra, il y a quatorze ans environ.

Véga s’était levée, le baron de Belley aussi, et une grande surprise se lisait sur leurs visages.

— Monsieur, dit la jeune fille, je ne retrouve dans mes souvenirs qu’une seule chose de vous : votre voix.

Sophia sourit à ces mots : — C’est tout ce qui lui reste du passé, murmura-t-elle.

Un regard vif de son mari lui imposa silence, mais la jeune femme reprit tranquille :

— Oh ! mon ami, j’ai l’intention de tout dire à Véga, cette enfant est digne de notre confiance, elle m’a montré à quel point elle était brave et bonne. Elle est un peu ma fille… et mon désir est de la voir le devenir tout à fait.

— Comment ?

— Nous l’adopterons légalement.

— Avant, s’écria Véga, je veux savoir ma mère, ma vraie mère !

Sophia l’attira dans ses bras : — Âme d’élite ! Ta vraie mère te redonnera à moi, sois-en sûre. Veux-tu me laisser un peu seule avec mon mari… Roger, peut-elle aller voir le Prince… où est-il ?

— Là-haut, au milieu de cette vigne, il en attache les branches avec des brins d’Alpha.

— Je cours vers lui, approuva la jeune fille.

Elle s’élança. Monter la pente était un jeu pour elle. Son cœur battait de joie. Revoir son ami, après une si longue absence ! savoir comment il avait pu fuir si loin !

Elle courait. La campagne était silencieuse, plus silencieuse que les autres campagnes, parce qu’aucune mouche ne bourdonnait, aucun papillon ne rayait de son vol le bleu du ciel, pas d’oiseaux, pas de murmures dans la haie, rien, qu’une toute petite brise secouant les épis d’or, courbés par leur poids, et mûrs pour la récolte.

Les branches vertes des vignes dominaient la moisson. Véga prit un sentier. Au bout, elle apercevait un chapeau de paille surmontant un grand corps vêtu de blanc :

— Lui, se dit-elle, il me tourne le dos. Comme je vais le surprendre. Elle se mit à marcher sans bruit et soudain, comme le travailleur se penchait sur un cep, elle passa ses deux bras à son cou :

— Mon Daniel !

Lui, stupéfait, se redressa, il vit, devant lui, cette ravissante fillette en costume marin, qui se jetait éperdument dans ses bras et il la repoussa.

Elle aussi reculait effarée : — Oh ! ce n’est pas Daniel !

Qui êtes-vous, Monsieur, je me trompe et vous en demande pardon, je cherche mon ami…

Il sourit, très doux, revenu de sa surprise. — Vous vous trompez, en effet, mon enfant, je n’avais pas droit au baiser que j’ai reçu, mais je vous en remercie. Depuis bien des années, je n’ai plus éprouvé pareil bonheur. Je ne connais pas Daniel, ne serait-ce pas plutôt M. de Belley que vous demandez ?

— Non… Celui que je demande aurait-il ici un autre nom ? Il est celui marqué par Dieu, le dernier descendant d’une lignée souveraine, le Prince que Sophia vient chercher.

— Mais… ce Prince, c’est bien moi.

— Vous !

Véga reculait, elle passait ses deux mains sur ses yeux :

— Vous !

L’impression était si forte que Véga, chancelante, pâlit.

Il passa autour d’elle un bras caressant :

— Nous vivons un rêve. D’où venez-vous ? Vous avez surgi dans cette vigne comme une petite fée. Vous m’appelez Daniel comme le prophète aux lions. Vous cherchez un Prince… et vous rencontrez un vigneron… Prince tout de même.

— Pardonnez-moi, Monsieur, je ne sais qui vous êtes et cela m’est très indifférent… je viens de passer à travers les plus grandes difficultés pour rejoindre un ami très cher, tout m’a fait croire qu’il était ici, je me suis trompée, je pars…

— Attendez un peu. On ne quitte pas ainsi la Nouvelle Atlantide.

— Celui que je cherche souffre, il est probablement prisonnier, tant de jalousies s’acharnent sur Lui, héritier du trône de France.

— Quoi ? héritier du trône de France ? lui aussi.

— Lui seul !

— Petite fée, qui donc êtes-vous ?

— Oh ! ça, je l’ignore absolument. Il paraît que ce soir je le saurai ; mais à coup sûr, moi, je ne suis pas princesse.

— Vous êtes fée, c’est bien mieux ! vous ressemblez grandement à quelqu’un que j’aimais. Voulez-vous vous asseoir un tout petit peu près de moi. Nous allons tâcher de trouver le mot de l’énigme.

— Oh ! c’est limpide. Celui que j’aime est le fils du dernier Roi…

— Ah ! moi je suis fils du dernier Empereur… mais de ces beaux titres, lequel vaut celui de simple vigneron ? Lequel peut donner un bonheur égal à celui qu’on cueille ici au milieu d’une nature généreuse, sous un ciel splendide, entouré d’amis sincères, simples, purs de cœur et d’intention. Si vous avez un ami qui soit fils de Roi, mon enfant, amenez-le ici, aucun trône, aucune puissance, ne valent un jour tranquille dans la Nouvelle Atlantide.

Elle fixa longuement son interlocuteur. Elle vit un très beau visage, resté jeune, des yeux bruns superbes de pensées et de clarté, un front noble, un sourire charmeur, et elle énonça lentement.

— Vous parlez peut-être comme un Sage, mais non comme un brave, de quelle utilité est votre vie ?

Il garda un peu le silence, surpris d’une question pareille et dit :

— Le premier des devoirs de l’homme est celui qu’il se doit à lui-même en admettant une conception juste de l’existence. Or, la conception juste de l’existence terrestre est le travail, la fraternité, la bonté envers ses semblables.

— Sans doute, mais tout exemple est un entraînement et ce n’est pas en vivant dans une île à peu près déserte, que vous améliorez l’humanité.

— Vous parlez comme Roger de Belley. Connaissez vous ma mère ?

— Je ne le pense pas. En venant ici, je croyais trouver le fils de Mme Angela.

— Ma mère se nomme autrement.

— Je le devine et tout s’éclaire dans ma pensée, j’ai fait fausse route.

Alliez-vous repartir avec les amis qui viennent vous chercher ?

— Oh ! non ! Je sais que ma mère doit venir à Kec-Taown, j’irai vers elle jusque-là, mais pour me rejeter dans les luttes politiques… jamais.

— Si c’était le salut d’un pays.

— Le salut d’un pays ne saurait être le fait d’un homme à moins qu’il ne soit un… Messie. Ceux de ma famille, qui gouvernèrent, firent au pays plus de mal que de bien, je ne crois plus au pouvoir monarchique. Ce qui est juste, c’est l’organisation primitive : la culture du sol avec chacun sa besogne, son repos, sa part.

— Vous avez les principes des Compagnons de l’Étoile Noire.

— Je les ignore. Mais depuis ma lointaine enfance passée au milieu de fêtes folles, d’un luxe insensé, d’une cour brillante et factice, j’ai pu réfléchir, j’ai vu la guerre et la révolution engloutir nos espoirs, j’ai connu les humiliations, toutes les souffrances… J’ai été si las de l’arrangement de mes jours d’exilé que j’ai voulu partir, me battre, occuper ma jeunesse, j’ai passé pour mort… je fus bien près de l’être ; mais un Essénien nommé Pol passait au travers du désert, il venait d’échanger les graines de la Nouvelle Atlantide contre d’autres, provenant d’un sol différent, il me découvrit mourant, m’enleva, me porta ici…

— Et depuis vous n’avez détrompé personne ?

— À quoi bon. Ma mère me pleurait… puis elle se consola, mes amis me firent des couronnes et me dirent des prières, et on m’oublia… Que pouvais-je pour le bien de mon pays ? Rien, je vécus ici comme un pasteur des temps bibliques et je fus très heureux.

— Comment vous a-t-on découvert ?

— Au sommet de l’Hymalaya vivent encore les trois rois Mages qui eurent le grand honneur de pouvoir adorer le Fils de Dieu.

— Que dites-vous ?

— La vérité. En retour des présents qu’ils lui firent et de leur visite adoratrice, le Divin Enfant leur accorda ce don : « Vous vivrez autant que la planète sur laquelle je viens de naître ». Et il arrêta le cours de leurs années, ils ont toujours le même âge. Or, là-haut, grâce à leur science, ils ont su se créer un climat enchanteur par la captation des radiations solaires, ils ne cessent d’étudier les étoiles… qui leur racontent la vie…

— Ah ! et ils ont vu la vôtre.

— Oui, mon ami Roger de Belley parvint, par suite de circonstances que je ne puis vous révéler, jusqu’aux Mages, et il fut initié à plusieurs de leurs très hautes études. Il érigea l’aspect horoscopique de ma destinée… et me trouva ici.

— Alors l’avenir aussi est écrit…

— Sûrement. Silence, enfant, ce que je viens de dire est assez.

— Je voudrais bien voir l’étoile de mon ami Daniel…

— Demandez à Roger. Retournez vers vos amis. J’ai encore à finir ce champ avant la nuit. Demain, je me rends à Kec-Taown, où un navire anglais amène ma mère.

— Oh ! et cela ne vous émeut pas.

— Si, profondément. Donnez-moi encore un baiser, comme tout à l’heure, c’est infiniment doux et si nouveau !

Véga, très simple, posa ses lèvres sur la joue de l’exilé, et bondissant comme une jeune chèvre, redescendit le sentier ; lui, la regarda fuir…

— Oh ! murmura-t-il, comme elle ressemble à ma pauvre Myna…