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L’Indépendant du Cher (p. 55-56).

XXXVIII

La nouvelle Atlantide

Dans une hutte bâtie en tronc d’arbre, sur un lit de mousse sèche, où l’on avait étendu des draps blancs, reposait une femme très pâle…

Près d’elle une jeune fille, à genoux, les mains jointes, la contemplait ardemment.

À travers la pièce, très propre, très en ordre, allait et venait un couple d’Esseniens en train de préparer des tisanes et des herbes.

Silencieux, graves, adroits, ils agissaient avec précision et méthode.

Devant la porte ouverte, on voyait une petite crique où se balançait l’Arcadia, que ses matelotes réparaient.

— Miriem, dit l’Essenien à sa compagne, place sur le front de la blessée cette compresse et mets autour de ses pieds les écorces que voici. Elle ne tardera pas à reprendre sa lucidité. Aussitôt qu’elle sera revenue à elle, fais-lui avaler le lait de chèvre additionné de racine de manioc. Je monte chez nos frères, ils me donneront quelques conseils.

L’homme sortit, et la jeune fille le suivit.

Il avait le costume des anciens Chaldéens, drapé dans une étoffe, les pieds et la tête nus.

— Mon frère, dit Véga, elle n’est pas en danger, n’est-ce pas ?

— Non, elle n’a éprouvé qu’une violente commotion cérébrale, sa blessure est bien pansée, dans quelques semaines au plus, elle pourra se servir de son bras.

— Et les autres naufragés ?

— Ils sont tous sauvés. Nos frères Josef et Luk les ont chez eux, il ne leur faut que du repos. Va soigner ton amie, mon enfant, tu lui éviteras, quand elle s’éveillera, l’impression de l’inconnu…

— Ah ! je ne le pense pas… se dit Véga, car elle doit m’avoir oubliée, mais je la ferai bien se souvenir.

Pol s’éloigna. Il se mit à gravir la colline au milieu des champs de céréales où une abondante moisson mûrissait.

Miriem avait accompli les soins nécessaires à l’égard de la malade.

Véga vint se rasseoir.

Enfin elle avait donc pu retrouver Sophia !

À travers combien d’obstacles !

L’oiselle touchait-elle au but de sa vie ? Allait-elle savoir d’où elle venait : sa patrie, sa famille ?

Allait-elle retrouver son cher Daniel ?

Que de problèmes !

Sophia très pâle était toujours la belle, l’adorable Sophia de jadis ; la marquise de Circey chez laquelle Tout Paris élégant, mondain, aimait tant à se rendre. La mystérieuse Sophia, affiliée, disait-on, au magisme, Sophia chez laquelle les Rois et les Empereurs de l’Univers venaient incognito[1].

Un jour, elle avait disparu, son mari tué, disait-on, par les Compagnons de l’Étoile Noire, dont il avait trahi le secret.

Puis, soudain, on avait vu revenir la belle Sophia de Circey, devenue baronne de Bellay et remariée à son cousin Roger… Nouvelle fugue. Le jeune ménage avait à peine rouvert l’hôtel du parc Monceau, il était reparti en yacht pour une croisière au but ignoré…

L’influence des drogues naturelles placées sur elle par la femme de l’Essenien Pol, eurent très vite un effet bienfaisant.

La naufragée ouvrit ses beaux yeux orangés, les posa un instant sur l’entourage, sur Miriem dont le doux et calme visage lui souriait, puis sur Véga qui pressait ses lèvres contre la main abandonnée le long du lit.

Un peu d’étonnement passait dans ce regard, mais il fut très court, la vie qu’avait menée cette créature laissait peu de place aux surprises, elle savait vite se ressaisir.

À l’extrême surprise de Véga, elle eut pour elle un geste caressant.

— On dirait mon oiselle.

— Oh ! Tia, tu me retrouves dans ta pensée, tu n’as pas idée de la joie que tu me causes. Comment te trouves-tu ?

— Très bien. C’est à peine si je souffre. Vous soignez bien, Miriem. Ne vous étonnez pas que je sache votre nom, je ne pouvais parler depuis que je suis chez vous, mais j’entendais. Je crois bien ne pas me tromper, je suis chez les Esseniens, n’est-ce pas ?

— Oui, Madame, vous comprenez donc notre langage.

— Parfaitement, j’ai étudié l’hébreu dans les temples de l’Himalaya (ceux qui ont lu les précédents romans de l’auteur connaissent ces temples.)

Je sais que de rares adeptes ont survécu… mais que ceux qui restent : docteurs, prêtres, savants, sont les gardiens des anciennes traditions, si belles, si pures, si charitables.

— Par quel hasard providentiel avez-vous échoué ici, Madame, nous sommes tellement en dehors de la route suivie par aucun navire.

— Je venais vous chercher… je savais au juste la situation de votre île, son degré de latitude, de longitude, et j’avais frété un yacht pour arriver ici. Seulement de véritables catastrophes m’ont entravée.

— Madame, peut-être devriez-vous moins parler.

— Non, je ne suis pas fatiguée. L’organe que j’exerce est silencieux depuis longtemps…

— Il faut prendre votre lait, c’est une bouillie de manioc.

— Donnez, Miriem, où est votre mari ?

— Ils ont monté au Monastère, nos fils sont à aider à retirer les débris de votre barque sur la grève.

— Et mon mari ? Je sais qu’il est sauvé. Ne puis-je le voir ?

— J’espère que si, Madame, il est déjà venu vers vous pendant votre sommeil. Pol l’a rassuré, alors qu’il est allé visiter l’un des nôtres, Lô.

— Lô, ou plutôt Louis. Ciel, quelle joie de le revoir !

Véga écoutait, impatiente d’accaparer son amie, mais elle n’osait interrompre une causerie qu’elle devinait intéressante pour Sophia.

Elle osa dire doucement :

— Sommes-nous ici dans la Nouvelle Atlantide ?

Sophia tourna ses prunelles élargies vers la jeune fille.

— Qui t’a dit ce nom que moi seule et… une autre avons donné à l’île inconnue.

— L’intuition…

— Comment es-tu ici, mon enfant, si belle, si bonne, ma fille chérie, tu n’as pas idée du bonheur que j’éprouve à te retrouver, après le drame au milieu duquel nous nous sommes séparées il y a dix ans.

— Je t’ai cherchée, Tia… tu me permets de te donner ce nom affectueux, n’est-ce pas ? Dans ta langue de France, il veut dire Tante, mais il est bien plus tendre en Italien, Tia mia. Tu veux bien que je te dise toi. Le vous des Français est par trop pluriel, on a l’air de parler à plusieurs personnes, cela me trouble.

— Parle comme tu voudras pourvu que tu m’expliques quelle Providence t’amène à moi.

— Toujours… l’intuition. Je voulais te retrouver. J’ai tant de choses à te dire, à te demander, que je ne sais vraiment comment commencer.

— N’importe pendant que je mange cette délicieuse bouillie, explique-toi. Quels hôtes parfaits ces Esseniens : discrets, savants.

— Je les ignore, j’arrive de la Stella Negra, j’ai su par Cleto Pisani…

— Ne prononce pas ce nom !

— Le nom d’un homme qui t’aime.

— Tais-toi. Tu ne peux comprendre ni l’amour, dont il profane le nom, ni le rôle de cet être néfaste. Il t’a dit que j’étais à Madère avec ma balle dans le bras.

— Oui, alors je suis partie sur un yacht qu’il m’a donné et après une série de navigation en tous sens, avec mes matelotes, j’ai été conduite ici par la grâce du Ciel.

Sophia se servait du bras qu’elle avait de libre, elle souriait à l’enfant qu’elle aimait, elle dit doucement :

— Comme tu as grandi : tu ne m’as donc pas oubliée ?

— Jamais. Je t’aime. Quand tu le pourras tu me conteras mon enfance, ce que tu en sais.

— Ne t’occupe pas du passé, ma petite fille, ton présent est meilleur. Vis-le sans souvenirs. À quoi bon, les souvenirs sont tristes, ils laissent toujours des regrets, regrets d’un bonheur passé, ou renouveau d’une peine.

— Je voudrais connaître ma patrie, ma famille.

— Ta patrie ?… la terre. Ta famille ?… ceux qui t’ont montré de la tendresse. Tu es jolie, superbe de santé, de force, d’intelligence, qu’importe la graine d’où tu naquis.

— Il y a donc derrière moi une honte, un crime, une faute, pour que tu parles ainsi. La graine inconsciente peut ne pas se soucier de l’arbuste dont elle tomba, l’oiseau peut oublier son nid, mais l’enfant qui a une âme, un cœur, veut savoir de quelle source il vient, quels bras l’accueillirent, quel baiser le premier caressa son front

Même s’il y a une détresse à mon origine, un mal, je veux le savoir.

— Il n’y eut ni mal, ni faute, ma chérie, il y eut de la misère, c’est pourquoi je t’adoptai…

— On me vendit…

— Tes parents étaient pauvres, et ils étaient nombreux. Ils ne furent pas coupables, je t’en prie, Véga, n’approfondis pas une chose pénible pour nous deux.

— Tia, tu es fatiguée, remettons à plus tard cette révélation, ne repousse pas ma prière, regarde en toi. Tia mia, à ma place, tu voudrais savoir, n’est-ce pas ? Je suis fille de pauvres gens, que n’importe, j’ai de l’or, je leur en donnerai, où sont-ils ?

— Je te conduirai à eux. Pour le moment songeons à la mission dont je suis chargée ici et qui est si importante.

— Ah ! oui, le Prince.

— Quoi, tu sais ce mystère ?

— Presque. Il était mon ami… j’étais partie avec sa mère pour venir le joindre.

— Ah ! et où as-tu connu sa mère ?

— Dans les Pyrénées, sais-tu où elle est en ce moment ? as-tu de ses nouvelles, Tia ?

— La dernière fois que j’en eus ce fut à Madère.

— Elle m’attendait à Saint-Sébastien.

— Elle ne parlait pas de toi. Elle était, en effet, à Saint-Sébastien.

— Moi aussi je lui ai câblé de Madère.

— Et lui, le Prince, il est ici ? Quel bonheur de le revoir !

— Comment le connais-tu, petite Véga ?

— Je l’ai connu à Paris, il est si bon, si noble, si chevaleresque.

— Je ne savais pas qu’il fut allé à Paris.

— Évidemment, il ne contait pas ses projets, il voyageait incognito, il était poursuivi par de tels ennemis ! Comment s’est-il réfugié ici ?

— Après l’horrible blessure faite par un naturel Cafre, il tomba et fut laissé pour mort. Seulement la destinée du dernier descendant du trône de France était sauvegardée, un Essénien passait avec son chameau, il trouva ce blessé que découvrit son chien. Il pansa ses plaies. Tu sais que les Esseniens sont des médecins, il le mit ensuite sur son chameau, puis dans sa pirogue et l’amena ici.

— Il ne m’a jamais conté cela, il me parla de sa jeunesse, de ses études en Autriche.

— Il y alla en effet avant de partir pour l’Afrique, il était l’ami du pauvre archiduc Rodolphe d’Autriche.

— Oui, il dut même quitter Vienne à la suite du drame de Meyerling.

— Quelle chose bizarre, Véga, que tu sois mêlée à toute cette histoire.

— Je trouve étrange, moi, que tu le sois aussi, Tia.

— Je ne t’aurais pas retrouvée sans la lettre de toi que j’ai prise, chez don Antonio Talavera, avec une autre de la mère du proscrit.

— À quelle époque étais-tu à ce château ?

— Il n’y a guère plus d’un mois, fit Véga en riant sans s’expliquer davantage. Tu n’as pas idée des aventures qui me sont arrivées depuis que je suis venue en France, au commencement du printemps.

— Je pense que les miennes ne le cèdent en rien…

— Tu es partie sur ton yacht il y a un mois, toi aussi, Tia ?

— Je suis partie de Biarritz, nous avons d’abord longé la côte où, premier incident, nous avons recueilli à bord un homme qui s’était élancé d’une fenêtre dont il avait dû scier les barreaux.

— Un prisonnier ?

— Sans aucun doute. Il s’échappait d’un château fort comme il s’en trouve encore quelques-uns sur cette côte. Il tomba à la mer d’une hauteur énorme, se blessa assez grièvement, nous le hissâmes à bord, mais il jouait de malheur, car notre pauvre yacht fut coulé par un torpilleur dans les eaux de Kronitz…

— Nous fûmes sauvés, Roger et moi, par ton cher Cléto Pisani. Que devint l’évadé ?… je l’ignore.

— Peut-être le sais-je. On recueillit à la Stella Negra un naufragé attaché à une épave.

— Encore un mystère ce personnage énigmatique…

— Il ne vous dit pas son nom quand vous le reçûtes à bord.

— Il ne pouvait presque rien dire, la commotion qu’il avait éprouvée en tombant de si haut avait un peu brouillé ses idées.

Ensuite il resta bien peu près de nous, deux jours plus tard, nous coulions…

Miriem s’approchait des deux amies.

— Voulez-vous, Madame, demanda-t-elle à Sophia, que je vous aide à marcher jusque dehors. L’air pur vous rendra des forces. Votre mari descend par les lacets de la colline. Il sera ici dans quelques minutes, voulez-vous venir l’attendre au jardin.

— Bien volontiers, Miriem. Je suis très solide… à part ce bras… Viens, Véga, mon enfant, comme l’air est doux et parfumé ici.

— C’est la Nouvelle Atlantide !

  1. Voir nos précédents romans.