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L’Indépendant du Cher (p. 54).

XXXVII

La vaine recherche

Un voyage en mer, quand le temps est beau, offre une parfaite monotonie, à part un vol d’oiseaux qui se posent sur les verges, la forme des nuages, — s’il y en a — une pêche de poissons, le salut lointain d’un navire, le touriste n’a guère de ressources qu’en lui-même, aussi passe-t-il son temps étendu dans une chaise longue sur le pont.

C’est extrêmement sain et reposant.

Aujourd’hui, grâce à la télégraphie sans fil, les passagers ont les nouvelles du monde entier.

À bord de l’Arcadia, grâce à la télépathie, variété personnelle de la télégraphie sans fil, Véga communiquait avec son ami le bon brahmane.

Où allait-elle ? à la recherche de l’amie qui détenait le secret de sa vie. Pour la joindre, elle avait une donnée certaine, puisque Cléto Pisani venait de quitter Sophia à Madère.

Mais pour Daniel combien vagues étaient les renseignements ! Et Mme Angela ? L’attendait-elle encore à Saint-Sébastien ? Sûrement non, après un tel retard !

Dans quelle étrange aventure elle se trouvait lancée !

Elle naviguait sans même connaître son but : la nouvelle Atlantide n’était marquée sur aucune carte. Il y a beaucoup d’îles sur la côte africaine, Madagascar, Bourbon, l’île Maurice, les Séchelles, les îles Cormoran, dans l’Océan Indien. Et dans l’océan Atlantique, la carte porte seulement quelques terres inhabitées.

L’Arcadia filait en attendant sur Madère.

L’île jolie qui semble un massif de fleurs s épanouit aux yeux des arrivantes, le surlendemain de leur départ.

Elles mirent en panne en pleine mer et détachèrent le canot d’abordage.

Véga, toute impressionnée, y prit place avec Ryna et Anka.

Il n’entre pas dans le plan de ce récit de parler des beautés de cette île originale, amusante, gaie et hospitalière.

Il n’entrait pas davantage dans l’esprit de Véga de s’occuper de la nature, des usages, des plaisirs, elle allait fièvreusement au but.

Et ce but poursuivi, à travers tant d’obstacles, fuyait devant elle.

La première question qu’elle fit en arrivant dans le principal hôtel de la ville, lui apprit que la dame blessée avait repris la mer le lendemain sur un paquebot portugais : le Loanda, qui faisait voile pour St-Philippe de Benguela.

Des larmes vinrent aux yeux de la pauvre Véga déçue encore, elle pencha un instant sa tête d’oiselle, mais ses ailes lui manquaient pour abriter sa déconvenue.

Ryna l’encouragea en brave Américaine, elle conclut :

— Rembarquons, nous allons croiser sur la côte africaine et si nous ne réussissons pas à joindre votre amie, eh bien, j’ai une idée…

Sans même songer à une promenade à travers les rues de Madère, où glissent les traîneaux, les deux jeunes filles remontèrent dans leur canot dont elles prirent les rames, et elles cinglèrent lestement vers l’Arcadia.

De nouveau le bateau léger ondulait sur l’eau bleue, il ressemblait à un grand oiseau avec toutes ses voiles dehors, les beaux jours pourtant menaçaient de finir, la chaleur lourde anéantissait un peu l’équipage.

La plupart du temps les matelotes n’avaient rien à faire, sauf la pilote qui maintenait la direction, les autres regardaient le vent gonfler les voiles.

Elles causaient entre elles, en parfait accord toutes les sept.

Les jeunes Américaines racontaient leur difficile enfance, le pain qu’il avait fallu gagner à force d’ingéniosité, puis l’éparpillement de toute la famille.

Véga, nullement entachée des préjugés ou habitudes mondaines, élevée, elle aussi, dans un milieu spécial, traitait ses subalternes en égales et bientôt en amies. Jamais elle n’avait vécu avec des femmes, jamais elle n’avait connu l’amitié douce de ses semblables et elle trouvait délicieux de vivre un peu avec des créatures de son espèce, qui avaient les mêmes sensations et conception du bonheur.

Elles causaient, elles ouvraient leur cœur, parlaient de cet éternel problème de l’amour qui divise souvent avant de multiplier, et à l’étude duquel nul être normal ne peut se soustraire.

Véga songeait toujours à Daniel…

Les jeunes filles jouaient entre elles, chantaient souvent et se trouvaient tout à fait hors la route fréquentée, lorsqu’elles ressentirent soudain un grain qui fit dresser la tête de Ryna et amena cette observation d’Eddy :

— Nous allons trop vers le cap des tempêtes. Si une île qui mérite le nom de Nouvelle Atlantide existe en cet Océan, elle ne doit pas se placer en une telle région.

— Carguez les voiles, toutes ! cria Anny du banc de quart où elle se tenait.

Aussitôt la toile mollit, la manœuvre exécutée avec adresse et précision, sauva le bateau d’une embardée, la rafale passait faisant gémir toute la mâture.

Véga, couchée à plat sur le pont, respirait le grand souffle.

Il avait une odeur de terre ce vent, il avait une voix, il avait une âme, ou plutôt c’était peut-être un grand vol d’âmes.

Il apportait des sons d’infiniment loin, il soulevait d’immenses lames aux crêtes blanches.

L’Arcadia, trop légère, s’élevait, retombait dans des creux, d’où de vraies montagnes d’eau la dominaient, elle se trouvait roulée entre des murs liquides…

Véga rampa jusqu’au gouvernail, une vergue venait de filer emportée.

Un grand choc d’eau balayait le pont.

— Allons-nous couler, Ryna ? demanda-t-elle.

— Couler : Ah bien, en voilà une idée, les matelotes ne peuvent pas couler, Mademoiselle.

— Je le pense aussi. Ryna. Seulement l’Arcadia se plaint… et voici notre beaupré qui plonge terriblement.

— Nous allons fuir sous le vent, Mademoiselle. Aussi bien puisque nous ne savons pas où nous allons, la tempête va peut-être nous jeter en Arcadie…

Elles avaient peine à causer. Les bras raidis de Ryna dépensaient une force inouïe pour maintenir la barre.

Ses sœurs manœuvraient la pompe, un morceau de bastingage de bâbord venait de se briser, l’eau descendait par l’écoutille dont le capot ne tenait plus.

— Les forces aveugles, murmura Véga, les forces inconscientes, celles qui nous brisent et qu’Aour-Ruoa veut domestiquer…

Crac : voilà le grand mât cassé par le milieu…

L’Arcadia se couche à tribord entraînée par le poids.

Mais Eddy a pris une hache, elle coupe les cordes qui retiennent le fragment de bois et il file à l’eau, aussitôt libéré de ses entraves.

Le bateau se redresse d’un bond, allégé.

Là-haut les nuages courent moins vite, les vagues paraissent moins menaçantes, une saute brusque de vent chasse le bateau désemparé qui fuit sans savoir où…

L’Arcadia se jette d’un quart sud-ouest, sur le pont désemparé, les jeunes filles regardent le cercle fermé de l’horizon et Véga pense :

« Le vent me pousse où je dois arriver. »

Toute la nuit passa. Au jour, le bateau venait doucement échouer sur une île inconnue.