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L’Indépendant du Cher (p. 47-48).

XXXII

Celui qu’on attend

La route d’azur et d’or était absolument délicieuse ; ses forces revenues, sa gaieté retrouvée, la jeune fille s’en allait à tire d’ailes vers le couchant.

Il devenait vraiment inexplicable qu’elle ne pût sortir des monts, c’était à croire qu elle tournait en cercle.

À la naissance du jour, elle n’apercevait pas encore la mer.

De plus, le temps se gâtait, des nuages couraient très vite autour d’elle, les plus bas se résolvaient en pluie, lui cachant la vue de la terre.

— Allons, il va falloir traverser ces brumes, se dit Véga, et s’abriter dans quelque creux de rochers, je m’alourdis terriblement.

Elle se laissa tomber, les ailes formant parachute, et toucha terre au bord d’un lac.

Près de ce lac, une maison basse avec dessus le mot « Hospice » lui offrait un refuge.

L’endroit était désert, elle entra dans l’unique pièce de l’asile offert aux voyageurs. Elle contenait de la paille et une armoire en chêne fermée par un verrou. Sur cette armoire, une pancarte où se lisaient ces mots écrits en français et en espagnol :

— Voyageur, repose-toi, mange, bois et paie ce que tu consommeras au tarif ci-dessous. Tu es seul, sois juste.

— Bon, se dit l’arrivante, payer je ne puis pas ; manger, je le puis d’autant mieux que l’air des hauteurs est un terrible apéritif.

Ce pensant, Véga ouvrit l’armoire. Elle n’offrait pas un si bon menu que le buffet du château : il y avait tout juste une boîte de fer contenant des biscuits de mer, une autre boîte de fer contenant des harengades salées.

Les prix indiqués étaient : un biscuit et une harengade pour un réal (25 centimes).

Avant de se reposer, l’oiselle dépouilla ses plumes, les lissa, les étendit.

L’averse crevait torrentielle, le sentier devenait cascade, il était vraiment temps de s’abriter, elle repoussa la porte du refuge, un peu de jour venait d’une petite fenêtre aux vitres sales.

Cet intérieur était horrible. La jeune fille n’y pensait guère, toute réjouie de l’abri trouvé à point. Elle posa sur le seuil un verre afin de recueillir l’eau de pluie nécessaire à son breuvage et elle mangea lentement le frugal repas.

Un souffle court et haletant, une intrusion violente dans sa cachette la surprit soudain. Mais elle sourit à l’arrivant. C’était un bon gros chien de contrebandier ; il avait, attaché sur le ventre, une sacoche plate, il venait tendre son museau vers les provisions. Véga le servit.

— Les bêtes comme nous, petit frère à quatre pattes, lui dit-elle avec une caresse, ne peuvent payer… seulement, en vertu de notre droit à la vie, prenons.

Il grogna de joie, tout ruisselant, et s’étendit sur la paille.

La jeune fille l’imita et dans ce mouvement entendit le froissement de papiers :

— Oh ! les lettres que j’oubliais, voilà qui va m’éclairer.

Elle essaya de lire au jour terne noyé de pluie :

Al Senor don Antonio Talavera
Castel San Geronimo
Provincia de Guipuscoa
Espana

L’enveloppe portait le timbre de Biarritz. La lettre était écrite en français. Sans aucun scrupule, Véga lut :

« Caro Amigo,

Puisque vous croyez possible cette restauration et son heure proche, je repars vers celui qui doit revenir. Son droit est incontestable, son authenticité aisée à prouver, reste à le décider… Il ne tient pas au trône… mais si je parviens à lui prouver que de lui dépend le bien de la France, l’idée du devoir le décidera.

C’est une âme d’élite, un cœur d’or.

Ainsi que vous me le conseillez, j’amènerai le prince chez vous, où il demeurera en sûreté de ce côté-ci de la frontière jusqu’au moment choisi par la divine Providence. À chaque escale, je vous donnerai de nos nouvelles.

Roger et moi vous envoyons notre meilleure pensée.

Sophia ».

Une exclamation jaillit des lèvres de Véga à la lecture de la dernière ligne : Sophia, Roger !

C’étaient ses amis, ceux qu’elle cherchait : et ils s’occupaient de Daniel, eux aussi, et ils parlaient de la restauration du trône.

Ah ! mais alors Mme Angela ignorait donc ?

Elle relut dix fois les lignes passionnantes.

Elle ne les comprenait cependant pas absolument… on avait offert à Daniel le rôle de « prétendant ». Daniel savait alors ? Pourquoi avait-il joué vis-à-vis d’elle la comédie de l’ignorance ?

Une autre lettre restait à ouvrir. Véga lut avidement :

« Mon cher cousin,

L’histoire que vous me contez me paraît un roman… Je crois, je l’avoue, à l’imposture d’un intrigant. Mon fils vivrait ! et depuis vingt ans se tairait ! il aurait eu le triste courage de me laisser le pleurer inlassablement. Non, Antonio, on vous leurre, et pourtant, puisque votre amie affirme, allons jusqu’au bout et laissons-le reparaître, il sera toujours temps de le confondre ou de lui ouvrir les bras, s’il est bien le fils du dernier souverain de France.

Votre parente bien affectionnée,

Mélanie ».

Véga ne pouvait détacher ses yeux de cette lettre extraordinaire.

— Est-ce que ces lignes ont été tracées par Mme Angela ? se disait-elle, est-ce qu’elles corroborent l’autre missive ?

— En tous cas, cet Antonio que j’ai terrifié n’est pas un ennemi de Daniel, puisqu’il veut le recevoir et l’aider.

— Il s’agit évidemment de Daniel… et pourtant…

Le front dans ses mains, la jeune fille songeait profondément, pendant que la pluie faisait rage.

Le chien, très las et repu, dormait.