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L’Indépendant du Cher (p. 48-50).

XXXIII

Perdue en mer

La pluie dura toute la journée et toute la nuit, c’était une cataracte : Véga s’impatientait de son impuissance, elle dormait le plus possible et grelottait au milieu de cette humidité, elle imaginait une gymnastique de chambre de temps à autre, et se replongeait au milieu de la paille, seul canapé qu’elle eut à sa disposition.

Le lendemain matin, une pâle éclaircie montra un peu de ciel. La jeune fille s’élança aussitôt par là, au grand ahurissement du chien, qui se mit à hurler…

Vers les hauteurs, au milieu du brouillard, un froid vif saisit l’oiselle, elle essaya de monter pour rencontrer le soleil. Mais un vent violent la prit, l’entraînant comme une flèche. Où ?…

Elle ne pouvait ni s’orienter, ni descendre, elle était dans une trombe, autour d’elle des oiseaux pépiaient, elle crut reconnaître des hirondelles de mer et en conclut avoir quitté la chaîne des Pyrénées.

Voir au-dessous d’elle restait impossible, un voile uniforme de nuages cachait la terre. Elle s’abandonnait…

La course vertigineuse dura plusieurs heures extrêmement pénibles, la respiration haletante, coupée, la pauvre oiselle finit enfin par trouver une zone plus calme et plus tiède.

Elle s’y baigna voluptueusement, mais elle était brisée et songea à descendre au-dessous des nuages.

L’oiselle était en pleine mer !

Pas un bateau, pas un rocher, pas un abri ! Où donc reposer ses membres fatigués ?

Elle se mit à planer presqu’immobile et songea.

— Suis-je en deça ou au-delà de la Stella Negra ? Suis-je sur l’Atlantique ou sur la Méditerranée ? Plus probablement l’Atlantique. Comme j’ignore les heures, je n’ai aucun autre point de comparaison pour en apprécier la durée que mon estomac ; or, j’ai une faim canine, il y a donc longtemps que je suis loin de mon dernier biscuit… mon repas et mon gîte sont bien problématiques, je le crains… Alors je vais essayer un peu de « concentration » intérieure et envoyer un appel télépathique à Aour-Ruoa.

Véga ferma ses paupières rougies et les bras étendus, s’absorba…

Pour créer autour d’elle des vibrations harmoniques, elle lança tout haut le nom de son ami : « Aour ! » et mentalement elle dit : « Je suis perdue en mer ! »

Ensuite, elle attendit, étudiant tous les points de l’horizon.

Le ciel était si chargé qu’il faisait presque nuit dans les basses zones. Celle circonstance lui fut propice…

Elle sentit soudain un léger choc et vit une projection violette accourir de l’Ouest.

— Merci à toi, Aour ! dit-elle à voix haute et elle se jeta dans le rayon sauveur.

Elle comprenait admirablement la manœuvre du savant. Il avait fouillé l’horizon avec sa lunette marine, permettant l’inspection de milliers de kilomètres, il avait découvert l’oiselle et orienté sur elle un des réflecteurs-projecteurs d’ondes colorées, lui indiquant par là le chemin.

L’espoir rendait des forces à l’oiselle. Malgré la grande longueur du ruban violet, elle gardait intact son courage sinon ses forces.

Bien qu’elle n’éprouvât aucune crainte et ne se débattît pas en vains mouvements, elle était quand même extrêmement lasse, n’ayant à son service, en somme, qu’une énergie de femme, entraînée, il est vrai, mais épuisée de faim.

Elle se sentait fléchir, elle baissait sensiblement ; bientôt, elle en vint à effleurer la crête des lames écumantes. Ses bras, lui faisaient mal aux épaules, l’oiselle allait tomber…

Soudain, elle aperçut accourant à toute vitesse un canot électrique de la Stella Négra, elle le reconnut à son fanion rouge, frappé d’une étoile noire.

Cette vue la ranima encore, elle remonta un peu et sans faire le mouvement d’avancement, elle se maintint uniquement pour économiser son reste de forces.

Une autre que Véga eut succombé devant l’horreur d’une telle situation.

Le canot arrivait. Debout, au milieu, un homme de haute taille aux longs cheveux blancs lui tendait les bras, elle s’y jeta éperdue en murmurant presqu’évanouie :

— Aour-Ruoa ! Mon sauveur !

Le Brahmane lui enleva sa carapace et l’étendit au fond du bateau sur d’épais tapis ; ensuite, il prit dans une boîte d’or une petite pastille et la glissa entre les lèvres de la pauvre enfant.

L’effet fut presque immédiat, un peu de rose revint à ses joues, son regard s’éclairait, elle sourit :

— Mon bon ami !

— Tais-toi, tes nerfs ont besoin de calme, tu me diras plus tard ton aventure, nous avons une heure de navigation, dors. Il faut que tu aies été lancée dans un cyclone pour avoir volé à une pareille distance. Ferme les yeux.

Il jetait sur elle un souple tartan.

Et alors, à l’aise, détendue enfin, réchauffée, l’oiselle glissa au doux sommeil.

Elle s’éveilla dans sa chambre de fillette, au milieu de ses souvenirs, de ses jouets, de tout ce qu’elle avait aimé et connu. Près de son lit, en forme de conque, était assis Aour-Ruoa.

— Ma chérie !

Il se pencha sur elle et Véga appuya sur les joues de son précieux ami deux tendres baisers. Il continua souriant :

— Tu as dormi juste dix-huit heures. À présent, on va te servir à déjeuner. Ne me raconte rien, je sais. Ainsi que presque toujours, en ton rêve, tu as revécu tes journées et j’ai tout lu dans ta pensée.

— Alors, Aour, conseille-moi, quel temps j’ai perdu depuis que je cherche Daniel ? Dis-moi la date d’aujourd’hui ? Je ne sais plus du tout où j’en suis.

— Nous sommes au 6 juillet.

— Depuis le 8 juin, le comte de San Remo a disparu. Depuis quinze jours, sa mère, Mme Angela, m’attend à Saint-Sébastien. Que faire ?

— D’abord tu vas encore te reposer, ensuite nous agirons. Ton ami Daniel est un personnage intéressant, non comme prétendant au trône certes, car il ne faut plus de trône, mais parce qu’il est devenu compagnon de la Stella Negra.

— Peux-tu deviner où il est caché ?

— Oui, avec les lettres que je t’ai prises et qui le concernent… à moins qu’il ne s’agisse d’un autre prince…

— Crois-tu que ces lettres aient gardé assez de fluide ?

— Oui, je les ai dégagées du tien et mises dans un isolateur ; le moment venu, nous nous en servirons.

— Quand sera ce moment ?

— Nous pourrons commencer demain. Il nous faudra une semaine.

— Tant que cela !

— Je compte me servir des élèves de notre école de prophètes.

— As-tu de bons élèves ?

— J’en ai huit de premier ordre. C’est pourquoi il nous faut huit jours.

Tout en causant Véga se restaurait. Depuis pas mal de jours, elle ignorait la volupté d’un repas confortable et celle d’un lit chaud et douillet. Mais tout en se livrant aux soins matériels que réclamait son humanité, elle songeait :

— Aour, quand nous saurons où est Daniel, nous irons le chercher.

— Tu iras, mignonne, moi je suis ici indispensable.

— Tes expériences sont toujours merveilleuses ?

— De plus en plus ; je suis arrivé, je crois, presque à la limite de la science terrienne. Notre planète rudimentaire ne permet pas davantage.

— As-tu des nouvelles de Cléto Pisani ?

— Oui, il est à Stamboul. Il fait une tournée triomphante, partout il crée des centres de concentration pour nos adeptes, les idées nouvelles et justes que nous répandons accomplissent elles aussi une course vertigineuse. Nous n’aurons bientôt plus ni un roi, ni un empereur, ni une armée, ni une frontière.

Tous les terriens seront frères et parleront le même langage. Ah ! Véga, tu verras peut-être sonner cette heure, moi je serai retourné dans l’éternelle vie des mondes.

— Je t’ai toujours vu aussi vieux, Aour, tu ne changes pas.

— Je ne changerai pas. Je suis cristallisé, je vivrai ici encore une décade, je suis parvenu à répartir mon usure vitale selon ce laps de temps. Ensuite, je cesserai de respirer, ce sera tout. La maladie, l’horreur de cette inconnue — la mort — n’existe pas pour nous, tu le sais. À présent, veux-tu te lever ?

— Oui, je serai heureuse de me reprendre aux choses, je veux revisiter notre île. Et avant, je vais envoyer un message à Madame Angela par notre câblogramme.

— Moi, je te quitte, mignonne, je me rends au jardin d’expérience, je suis en train de saisir la limite qui sépare le règne végétal du règne animal… j’ai une « plante qui pense ! ». À bientôt.