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L’Indépendant du Cher (p. 44-45).

XXIX

L’amour souffle où il veut

Véga, habituée à vivre au milieu d’hommes, était fort à l’aise, le manque de confortable la gênait à peine, elle s’assimilait avec une incroyable facilité à toutes les ambiances. Au matin, elle avait quitté son hamac, était passée sur le sentier, où, à l’aide d’un filet d’eau que déversait une source à travers le rocher, elle avait procédé à une sommaire toilette.

Puis, elle avait roulé son étui de cuir dans son manteau et avait dissimulé le tout sous les couvertures de son hamac.

Ensuite, gaiement, elle avait déjeuné avec les brigands ; elle tenait à leur inspirer confiance, à rester seule à la caverne ne fut-ce que cinq minutes, mais de toute la journée, cette bonne aubaine ne se présenta pas.

Les hommes travaillèrent à trier leur butin, à dénaturer les objets d’argent, d’or, les bijoux.

Ils lui parlaient avec gaieté, Pepete lui apporta des framboises cueillies au flanc du mont. Il la servit dans une assiette d’argent, lui offrit un couvert d’argent, un gobelet de vermeil, tout cela de premier choix, marqué de couronnes et d’initiales variées.

Le soir, un des « observatores » vint à la porte de pierre, il appela d’un coup de corne et se fit ouvrir ; ensuite, il eut un conciliabule avec le chef de la bande et pendant le souper celui-ci annonça.

— Il passera demain soir deux mulets chargés d’objets de contrebande, filigrane de Mahon, croit-on, vases d’or dérobés à « l’iglesia » de San Geronimo. Nous irons les attendre.

En entendant ces mots, une idée germa dans l’esprit de Véga.

— Chef, dit-elle au brigand, voulez-vous me dire une chose qui m’intéresse grandement.

— Bien sûr que je veux. Senorita graciosa, on ne peut trouver une plus aimable compagne que vous. Parlez.

— La nuit qui a précédé celle où nous avons passé si fatalement à votre porte, n’avez-vous pas vu venir une autre automobile par le col de la Maladetta ?

— Si, affirma Pepete, une autre auto… a traversé la Longa.

— Et vous ne l’avez pas arrêtée ?

— Par Jésus-Christo, non, et je m’en ronge les poings. Elle a filé comme une trombe, en pleine vitesse, il fallait que le diable en fut le conducteur, car au train dont elle marchait, il y avait mille chances de se rompre le cou.

— Et savez-vous quelle route elle suivait ?

— Elle a suivi la route qui mène à la mer, nous avons vu ses phares jusque dans la vallée.

— Merci. Vous avez vu ce qu’il y avait dans la voiture ?

— Non, les carreaux de bois étaient montés, un seul homme conduisait devant. Ah ! il devait y en avoir du butin là dedans.

— Il n’y avait qu’un prisonnier.

— Alors, rien à regretter, conclut le chef.

— Hélas ! soupira Véga, j’aurais pu le trouver ici !

Vingt-quatre heures s’écoulèrent sans que la jeune fille restât seule et libre ne fut-ce que les cinq minutes après lesquelles elle aspirait.

Le passage est peu fréquenté, les bandits chômaient.

Le lendemain soir, ils partirent, mais quatre restèrent à la caverne. Ce ne fut que le huitième jour de cet affreux séjour qu’un incident se produisit.

Le chef, soucieux depuis le matin, s’approcha de Véga, qui, bonne fille, ayant trouvé dans le butin un nécessaire de travail, en or et maroquin, bien pourvu de tout ce qu’il faut pour coudre, reprisait l’habit de Pepete.

Le chef donc tira son escabeau vers la jeune fille.

Senorita, dit-il, je vais descendre jusqu’à Saint-Sébastien, j’irai voir mon banquier… c’est le jour où il doit toucher votre rançon. Si elle est versée, dès mon retour vous serez libre, si elle ne l’est pas…

— … vous me couperez les oreilles.

Il réfléchit encore plus grave et d’une voix enrouée d’émotion.

— Non, senorita, je désire au contraire que votre rançon ne soit pas payée.

Véga leva ses yeux lumineux sur l’étrange personnage et devina nettement ce qu’il allait dire, elle sourit :

— Parce que vous voulez que je reste avec vous.

— Juste, senorita, je voudrais vous garder avec nous, mais non comme prisonnière, comme…

— … votre femme. Belle idée, on se connaît depuis huit jours et sous quels auspices !

— Moi je vous aime, senorita, vous n’avez pas l’air triste d’être avec nous, c’est donc que vous ne vous y déplaisez pas. Alors, d’être la femme du chef, c’est une belle position.

— Je vous crois, « amigo, yo creo », votre offre est très drôle, je vais y réfléchir et je vous répondrai à votre retour.

Il la regardait, ses yeux noirs flambaient de joie, il eut un geste de gentilhomme, point rare chez les Espagnols du peuple, il prit la petite main où brillait le dé d’or et la baisa chaudement.

— Alors, dit Véga, je vais vous demander une faveur.

Senorita, donnez vos ordres.

— Ils sont bien simples. Depuis que je suis ici, je n’ai pas été un instant seule. Je voudrais procéder, hors de la vue de vos camarades, à une toilette que je souffre de voir si négligée.

Bueno, ce soir la troupe doit aller en embuscade jusque sur le versant français, vous serez maîtresse au logis.

— Vous ne craignez pas que je me sauve, fit-elle moqueuse.

— Non, le sentier aboutit à la porte de pierre et à cette caverne sans issue. En haut, la muraille est a pic à une hauteur prodigieuse, en bas le torrent roule au fond du gouffre, et puis… senorita, j’ai…

— Confiance. C’est cela, amigo, vous avez raison d’avoir confiance, je suis bien enfermée en cette cage d’où je ne pourrais que m’envoler.

Elle rit et se mit à coudre activement.

Les doigts agiles couraient dans l’étoffe mûre, sa pensée plus agile courait vers ceux qu’elle aimait. Depuis huit jours, elle était prisonnière, depuis dix jours Daniel était prisonnier… mais elle avait des ailes ! tandis que lui !…

Que faisait madame Angela ? avait-elle pu retenir Sophia ? Comme elle avait hâte de savoir !

Sa journée cependant s’écoula vite. Pepete, qui était cuisinier et pâtissier, composa des Torones de Jicon, et tous mangèrent la délicieuse pâtisserie, après les rôtis des cuisses d’izards, le tout arrosé de Jérez et d’Alicanthe. Le chef semblait vouloir, avant de partir pour la vallée, régaler tout le monde.

La nuit tardive de juin ne tombe guère qu’après neuf heures, la lune se leva dans un ciel lumineux d’étoiles.

Véga regarda cet aspect avec souci, pas le moindre petit nuage où elle pourrait se cacher. Il lui faudrait monter très haut et très vite pour éviter que le « gros oiseau » ne fut — non reconnu certes — mais remarqué, et alors quelle aventure, on tirerait sur elle sans doute. Mais elle n’avait plus le choix des moyens. Rester dans la caverne des sequestratores pour y épouser le chef lui paraissait grotesque, fuir autrement que par les airs était absolument impossible.

En conséquence, quand le dernier des bandits eût passé par la porte de pierre et que le dernier regard brûlant de « son amoureux » eût glissé sur elle, Véga secoua ses épaules avec un mouvement de joie libre et elle revint en sautant à la caverne.

— Pas de temps à perdre, se dit-elle, et lestement elle laissa glisser sa jupe, enleva son corsage, ses bottines, et retirant de la cachette l’étui de cuir fauve elle en délia les courroies. Elle souriait, ses mains caressaient avec amour l’armature soyeuse, elle la détirait, l’allongeait.

Avant de la revêtir, elle eut une dernière précaution destinée à donner le change, elle déposa sur le talus en haut du gouffre ses vêtements, de manière à laisser croire à une chute au torrent, puis elle revêtit le maillot noir qui la moulait et s’inséra dans sa carapace d’oiselle :

Sursum corda, dit-elle au sens réel du mot.