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L’Indépendant du Cher (p. 42-44).

XXVIII

Les séquestrateurs

Soudain, elle fut réveillée en sursaut, des coups de revolver claquaient autour d’elle, un bruit de voix furieuses s’entendait. Elle sauta sur ses pieds.

Wilhem et Léonard étaient aux prises avec une bande d’hommes, Madame Angela, pâle et tremblante, vivement éclairée par les phares de l’auto qui illuminaient cette scène, était tenue par deux bandits armés de poignards.

— Où est mon revolver ? se dit Véga. Ah ! je l’ai laissé dans la voiture.

Elle n’avait pas d’arme, elle s’élança tout de même, mais du premier coup fut prise au bras par un solide « apache » et immobilisée ; au même moment, Léonard et Wilhem, réduits à l’impuissance par le nombre des attaquants, étaient couchés à terre, bien ficelés.

Alors une voix dit en français :

— Pas la peine de se faire mal, nous n’aimons que la douceur, mes belles dames. Sans vos damnés larbins, on se serait entendu tout de suite.

— Misérable, hurla Léonard, quand j’ai ouvert les yeux, ils chapardaient tout dans la voiture.

— Naturellement, on visite les bagages… Vous êtes entrés chez nous, on paie le passage de la Longa.

— Les séquestratores ! s’écria Véga.

Si senora, « los sequestratores della Longa. A la disposicion de usted ! » fit ironiquement l’homme qui tenait la jeune fille. Celle-ci se rebiffa :

— Lâche-moi, bandit, je ne me sauverai pas.

Il la lâcha, elle venait d’entrer énergiquement ses petites dents en l’épaule de l’Espagnol.

— Nous allons nous entendre, reprit le Français. Je pense que la vieille dame est le chef de la bande. C’est donc à elle que je m’adresse : Il nous faut de l’or.

— Vous avez pris tout ce que contenait la voiture, répondit Madame Deblois, montrant un petit tas où se voyaient l’argenterie, les vêtements, les armes.

— Parbleu ! ne croyez pas, bonne vieille, que ce soit suffisant, l’auto ne marque guère une telle pauvreté, vous avez des millions et vous allez tout simplement nous verser quelques cent mille… Voyons, vous êtes quatre : cent mille pour votre vieille peau, deux cent mille pour la jeune demoiselle, et pour ces valets cent mille, soit quatre cent mille, c’est pour rien.

— Nous sommes loin de les avoir.

— Je m’en doute. On ne traverse pas la Sierra avec un tel magot, mais vous allez le faire venir. Notre banquier Lunès, de Saint-Sébastien, recevra la rançon…

— Nous ne donnerons pas une telle quantité d’or, affirma Véga plus apte à discuter que sa pauvre amie qui semblait défaillir, nous ne l’avons pas.

— Alors, ma belle, nous vous garderons, beaucoup d’entre nous n’ont point d’épouses…

Véga haussa les épaules :

— Nous donnerons cent mille francs et nous allons partir à l’instant.

Les bandits se mirent à rire.

— Partir à l’instant ! Vous allez bien, la mignonne, nous souhaitons jouir de votre société et vous allez venir avec nous. Oh ! on vous choiera jusqu’à ce que votre maman nous ait envoyé l’or. Aussitôt, nous vous rendons à son amour…

Angela étendit la main, entrant dans le rôle.

— Je ne quitterai pas ma fille.

— Si, maman, dit Véga, très douce, je comprends parfaitement ce qui nous arrive, nous sommes la proie des séquestrateurs, résignons-nous. Vous savez qu’il faut à tout prix que l’une de nous au moins soit libre. Laissez-moi, je ne crains rien et allez en hâte vers notre but.

— Là, c’est parlé, reprit le Français. Notre poulette sera respectée, bien soignée, vous partirez avec vos domestiques, votre machine roulante et dans huit jours, l’argent touché, on vous reportera intacte votre demoiselle, à la banque Lunès, à St-Sébastien.

— Acceptez, maman, dit Véga, l’argent je m’en charge. Ces voleurs l’auront. Je le demanderai à la Stella Negra.

— Ceci me regarde, mon enfant, c’est moi qui paierai.

— Pourvu que nous ayons la somme, gouailla le chef, suffit, faute de quelque manque au paquet, ou de quelque retard à l’exécution du paiement, nous vous enverrons, en petite boîte scellée et cachetée, les deux oreilles de la jolie fille.

Angela eut un cri d’angoisse, mais Véga sourit.

— Mes oreilles ! allons donc, nul n’y tient plus que moi.

Elle s’approcha de son amie, la prit calmement par le cou et tout bas en l’embrassant :

— Avant vingt-quatre heures, je serai envolée. Attendez-moi à Saint-Sébastien, mais pour l’amour de Daniel, allez-y vite, empêchez Sophia de partir, suppliez-là de m’attendre.

— De quoi, fit l’homme brutal en prenant rudement Véga par le bras, filez la vieille, tout de suite ou on vous fait votre affaire à tous les quatre, et motus ou…

Il acheva d’un geste, en passant sa main sur le cou de Véga, son odieuse menace.

Angela sanglotait, les voleurs la poussèrent dans sa voiture qu’ils visitèrent une dernière fois, aidés de Véga elle-même qui prit dans le filet un long rouleau de cuir qu’elle cacha sous son manteau.

Sans attendre davantage, les bandits entraînant Véga, s’éparpillèrent dans la forêt où il faisait nuit opaque en dehors de la projection des phares de l’automobile.

Un des hommes avait passé son bras sous celui de la jeune fille et la guidait avec une sûreté absolue. Nul ne parlait.

Après une assez longue course, les arbres cessèrent tout à coup et on se trouva au pied d’une montagne pelée, au flanc de laquelle serpentait un lacet étroit surmontant un précipice.

Il montait d’en bas un bruit de cascade.

— Faut-il lui bander les yeux ? demanda l’homme qui tenait Véga.

— Non, elle risquerait de tomber, le chemin est difficile à voir par une pareille nuit et trop étroit pour marcher de front. Mets-la entre deux de nous à la file.

Il n’y avait aucune lueur de lune, des nuages couraient là-haut, l’orage de la journée revenait rasant les cimes. La trompe de l’auto, distante déjà, jouait comme un signal.

— C’est bon, ils partent, songea Véga. Moi, je saurai bien me tirer d’affaire : un jeu. Ah ! si seulement je pouvais retrouver Sophia.

Les pierres roulaient sous les pas des ascensionnistes, quand l’une tombait au gouffre sa lente chute indiquait une profondeur immense.

Un peu de lune se coula entre deux cumulus.

Le paysage était effrayant : une montagne nue, coupée à pic, sur un ravin hérissé de roches et devant soi le sentier barré par un amas de pierres hautes de plusieurs mètres. Le premier de la bande s’arrêta contre, il fit jouer un ressort, la pierre s’entr’ouvrit en une fissure juste assez large pour laisser passer un homme de côté.

Tous entrèrent par là, suivirent un moment l’espèce de couloir étroit, puis le sentier se dessina de nouveau.

L’homme d’arrière-garde referma la porte secrète.

À présent on entrait dans une caverne haute et large éclairée d’une lanterne de fer suspendue à la voûte.

La pièce était remplie de choses hétérogènes : des sacs suspendus aux parois, gonflés, indiquaient de grosses provisions, des armes s’alignaient en quantités, des tas d’objets d’argent rangés en ordre montraient que les voleurs n’étaient pas au début de leur carrière.

Les porteurs de butin vinrent jeter leur prise au milieu de la pièce, plus tard évidemment en procéderait au triage.

Le souci de tous à présent paraissait être de se reposer. Ils avaient laissé la porte ouverte, le chef dit :

— La senora voit notre confiance, nous ne l’enfermons pas.

— Parbleu, fit Véga d’un air naïf, à moins que je ne m’envole, je ne vois pas comment je retrouverais ma route et franchirais l’entrée de pierre.

— Très juste, la belle. L’entrée de pierre, comme vous dites, ne s’ouvre que pour nous et vous seriez bien mille ans devant sans trouver le « mot » qui fait jouer le ressort, gouailla le bandit. À présent, il faut manger et puis après dormir. Vous, allez partager la salade.

— Volontiers, acquiesça la jeune fille qui ne voulait pas perdre ses forces.

Et en brave créature qu’elle était, habituée peut-être par un lointain atavisme à l’acclimatation de toutes les misères, elle s’assit sur le banc de bois devant une table de sapin à peine équarri, et piqua de la pointe de son couteau les olives, les harengades, les piments et les oignons, le tout assaisonné d’huile. Avec cela, elle mordait dans l’énorme tranche de pain que lui avait coupée le chef.

Les séquestratores la regardaient avec des sourires où la sympathie se montrait admirative.

Bueno, nina, s’écria l’Espagnol qu’elle avait mordu, « Caramba volete il mio corazon… » (je vous offre mon cœur).

— « Nada » (rien), riposta la jeune fille en buvant sans dégoût le verre d’excellent Rancio que lui offrait le chef.

— Maintenant, expliqua-t-elle, je vous prie de me laisser reposer, je suis horriblement lasse.

— Pépette a dressé un hamac, dit le chef.

Véga alla paisiblement vers le coin sombre où pendait à deux crochets de fer le long filet, elle y grimpa lestement sans jamais lâcher son précieux fuseau de cuir.

— Brave fille, fit l’Espagnol, il ferait bon la garder parmi nous.

— La paix ! gronda le chef, et à la niche, il y a du travail pour demain.

Moins d’une heure après, les brigands et leur prise dormaient avec une absolue tranquillité.