Ouvrir le menu principal

L’Indépendant du Cher (p. 37-39).

XXV

La route incertaine

Une fois dans le bois, Véga éprouva une réaction si heureuse au sortir de sa pénible nuit, qu’elle ne put s’empêcher de bondir au grand air, de descendre vers le château en courant comme une jeune biche en liberté.

Elle mourait de faim et se fit servir à déjeuner bien vite.

Wilhem démoralisé la regardait, serviette en main, pendant qu’elle dévorait son chocolat et ses tartines.

— Wilhem, dit-elle, ne vous désolez pas trop, mon ami, j’ai bon espoir, nous allons partir.

— Mademoiselle m’emmène ?

— Votre dévouement intelligent peut nous être bien utile, Wilhem ; votre maître vous apprécie beaucoup. J’espère que Léonard a remis en état la voiture.

— Oui, mademoiselle, depuis qu’il fait jour il y travaille.

— Quand sera-ce prêt ?

— Je pense que la réparation est terminée.

— Quelle heure est-il ?

— Neuf heures, mademoiselle.

— Il faudrait que vers dix heures et demie nous soyons prêts à partir, nous prendrons une voyageuse sur la place des Bains.

— Oh ! mademoiselle, oserais-je insister pour que nous allions seuls à la recherche de M. le Comte.

— Rassurez-vous, Wilhem, la dame qui va nous accompagner en est digne, elle aime celui que nous cherchons… voulez-vous respecter un secret, mon ami, et n’interroger ni elle ni moi, déduisez-en vous-même ce qu’il vous plaira, mais ne faites part à personne de vos réflexions. Vous pouvez avoir confiance en moi, n’est-ce pas ?

Le valet correct s’inclina sans un mot. Véga continua :

— Mettez dans l’auto… quelques provisions, voulez-vous vite vous charger de tout ce qui est nécessaire pour dormir et manger en cours de route, moi il faut que j’écrive. De plus, je vais emballer avec soin mon appareil d’oiseau ; je vous le recommande, Wilhem, ainsi que la discrétion à ce sujet encore. Nous sommes alliés vers un même but.

— Mademoiselle peut compter sur moi.

— Je le savais, mon ami.

La jeune fille se leva de table, elle envoya une longue lettre à son oncle, lettre prudente à mots couverts, lui disant qu’elle partait pour l’inconnu, mais qu’il la retrouverait à la Stella Negra et qu’elle lui enverrait, quand elle pourrait, des télégrammes.

Elle alla ensuite détendre et caresser « lady-bird », elle mit un soin religieux à faire jouer et graisser les articulations, elle roula son maillot… d’oiseau avec un peu de linge et un manteau, plaça le tout dans une des valises plates adaptées aux côtés de l’auto et fut prête avant l’heure.

On partit.

Devant le Palmarium, une voiture de place stationnait. À la vue de l’auto, une dame en descendit, elle aussi avait une couverture roulée en main, tandis que le cocher la suivait avec un sac de voyage.

— Veuillez monter, madame, dit Véga installée au fond de la voiture.

Wilhem avait ouvert la portière, il remonta près du chauffeur. Par prudence, Wilhem avait dépouillé sa livrée pour admettre le vêtement civil.

Assises l’une près de l’autre les deux femmes se regardèrent, d’abord silencieusement. Toutes deux transformées finirent par se sourire.

— Je ne vous reconnais plus, dit Véga.

— Et moi à peine, ma chère enfant.

— Le fait est que je devais avoir un singulier aspect ce matin… coiffée de toiles d’araignées, ma jupe mouillée, verdie, boueuse, mon corsage en lambeaux, car je m’étais déchiré le dos dans le passage surbaissé du souterrain. Quant à vous, madame, c’est encore bien plus grave, je ne vous avais vue que vêtue d’une longue robe, les cheveux épandus… le souterrain respectait votre toilette mieux que la mienne.

— J’en connais tous les détours, vous avez pris la branche abandonnée, il y a une bifurcation facile.

— J’ignorais… c’est passé à présent. Savez-vous, madame, que vêtue ainsi que vous l’êtes de ce costume tailleur bleu sombre, de votre chemisette blanche, avec ce chapeau de forme masculine sur vos cheveux mousseux, vous ressemblez à Daniel d’une manière frappante.

— Dites plutôt qu’il me ressemble… c’est vrai, il a les cheveux déjà blancs comme moi.

— Avec son visage jeune et sa blonde moustache, c’est un contraste charmant, presque une coquetterie.

— Où allons-nous ?

— D’abord aux Quatre Routes. À partir de là seulement nous commencerons l’exploration. J’ai emmené le valet de chambre fidèle de Daniel, pour le cas où un homme nous serait utile. De plus, je suis armée d’un bon petit revolver.

— Inutile, j’espère. À moins que nous n’ayons à faire à quelques détrousseurs de la Sierra, les ennemis que nous attaquons ont une autre espèce d’arme.

— L’important est qu’ils ne nous soupçonnent pas à leur poursuite, il faut tâcher d’avoir l’air de touristes.

— En effet, à ce propos, ma chère enfant, voulez-vous me dire votre nom, car nous voilà embarquées ensemble à travers nos secrets réciproques et nous ignorons qui nous sommes.

— C’est juste. Je sais, madame, que vous êtes la mère de Daniel, et que vous vous appelez Mme Angela de Valsalut.

— C’est mon nom de jeune fille, le nom du père de mon fils, auquel lui et moi avons tous les droits, doit rester ignoré encore longtemps peut-être, mais mon intention est de prendre le nom auquel j’ai également droit de comtesse de Blois, seulement, par prudence, je le modifie ainsi : Mme Deblois, mon mari avait autrefois dans ses voyages incognito utilisé ce pastiche. Et vous, mon enfant ?

— Moi, on m’appelle Véga, je n’ai pas d’autre nom, scanda la jeune fille sur l’air de Mignon.

— C’est joli, j’ai envie d’arranger une petite interposition, de lettres et de dire Eva, c’est plus simple.

— Je tiens à mon nom d’étoile… il me porte bonheur, vous savez, madame, les noms ne sont pas indifférents… le vôtre est charmant : Angela, cela veut dire messagère.

— Marie-Angela.

— Marie est encore plus chanceuse. C’est un dérivé de Miriam de l’hébreux, il veut dire : « qui augmente l’amour », les anciens le donnaient toujours à leur premier-né.

— Vous êtes savante, Véga.

— À peu près comme une carpe… pardonnez-moi cette triviale expression apprise d’une femme de chambre française que j’ai eue pendant mon séjour en Angleterre. Je sais des choses qu’en général les femmes savent peu ; en revanche, j’ignore la littérature, même l’histoire et surtout le protocole mondain. Aussi excusez-moi, madame, quand je manquerai à la civilité.

— Quel âge avez-vous ?

— Dix-huit ans, croit-on…

— Vous êtes pauvre, mignonne, une enfant trouvée…

— Volée ou vendue… l’homme qui me jeta vers l’âge de quatre ans à l’île de la Stella Negra crut y amener un jeune prince enlevé par les compagnons…

— Les compagnons de la Stella Negra ! secte redoutable, socialiste, impie, odieuse, capable des plus noirs forfaits. Comment, mon enfant, vous étiez parmi eux ?

— Oui, et très heureuse, je les aime de tout mon cœur. Ce sont des savants, des philosophes, des philanthropes aussi, ils ne veulent que le bonheur des peuples.

— Par le sang et la ruine.

— Par l’égalité et la liberté ! Nous ne nous convaincrons ni l’une ni l’autre, Madame, laissons ce sujet qui nous divise quand un autre nous lie… si intimement.

— Vous êtes plus sage que moi… petite ensorceleuse.

— … fille adoptive de sorciers, comme vous disiez ce matin.

— Je ne veux pas dire cela, ensorceleuse veut dire charmeuse.

Véga haussa les épaules et se tut. Elle regardait la route déjà parcourue, on allait à belle allure le long de la vallée plane ; onze heures sonnaient quand l’auto vint corner devant l’auberge des Quatre Routes. Le patron accourut.

— Ces dames veulent déjeuner : des truites, du poulet, des…

— Rien. Vous n’avez pas revu le monsieur qui dînait avec moi hier au soir. Vous me reconnaissez ?

— Parfaitement, madame. Non, nous n’avons pas revu davantage le mylord et sa voiture.

— C’est bon. Adieu. Partez, Léonard.

L’auto filait sur la route de Luchon. Véga regarda sa montre.

Ils ont pris ce chemin, ils avaient l’allure de quatre-vingts à l’heure au moins, ils ont dû être en Espagne avant minuit.

— Ils n’ont pas pu franchir les cols la nuit.

— Si, par le Pont du Roi, les autos, m’a dit Léonard, peuvent arriver au Val d’Aran.

— Mais ce Val est sans issue carrossable du côté de l’Espagne, c’est un mur de montagnes, ils n’ont pas été dans cette souricière.

— Alors vous croyez toujours qu’ils ont gagné la mer.

— Je le crois, mon enfant. Un château, même en Espagne, ne peut être par le temps actuel une prison… tandis qu’en mer…

— Mon Dieu, comment savoir ?… Madame, voici plusieurs routes ici : celle de Lourdes. Ah ! Daniel aurait bien dû nous jeter des petits papiers comme au rallye.

— Sans aucun doute, les fenêtres de l’auto étaient soigneusement cadenassées, la portière aussi, croyez-le.

Véga réfléchit un moment, l’auto volait sur la route blanche de soleil dans une poussière ardente, beaucoup de traces de roues se voyaient sur le sol, impossibles à reconnaître.

Puis ce fut Luchon, l’auto s’engagea dans l’allée d’Etigny.

— Où nous arrêtons-nous, mademoiselle ? demanda Wilhem.

— À l’hôtel où vous verrez un garage.

Ils descendirent Hôtel du Parc. Le chauffeur alla chercher de l’eau, Wilhem s’informa si une auto portant un numéro qui finissait par 8 avait passé dans la nuit. Cette petite indication du 8 était la seule qu’avait retenue Léonard.

— Oui, dit un valet, une auto… superbe a passé vers minuit, elle a pris de l’eau et est partie en trombe, les stores étaient baissés, près du chauffeur il y avait un monsieur.

— C’est cela, pensa Véga haletante. Et par où est partie l’auto ?

— Par un singulier chemin, madame, elle est montée à travers le petit pont de la Pique, comme si elle voulait franchir le port de Vénasque, puis voyant la route étroite, elle s’est lancée vers la vallée du Lys.

— En route, Léonard, ordonna la jeune fille, suivez la vallée du Lys.

— Mon enfant, observa Angela, nous ne saurions aller par là en Espagne, le col de la Maladetta est infranchissable en auto.

— Nous saurons toujours ce qu’est devenue l’auto qui nous a précédés, allons. Vamos ! comme on dit ici.