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L’Indépendant du Cher (p. 16-18).

X

L’écriture mystérieuse

Il y avait de tout… des invitations, des demandes de charité, des offres de service, des factures de fournisseurs.

Le papier inutile, Véga le casait dans une enveloppe, avec l’idée de le restituer, pendant que Daniel dépliait chaque page, la parcourait du regard et la rejetait, déçu.

— Est-ce que j’aurais perdu ma tournée, pensait l’oiselle.

— Que veut dire ceci, Véga, voyez donc ? dit Daniel qui examinait une feuille depuis un moment. Cela paraît n’avoir pas de sens.

Il tendait une lettre d’une écriture nette et claire où on pouvait lire cet amalgame de mots sans suite :

« pan, arbre, riz, temps, elle, Zoé, dent, et, sceau, use, île, trop, elle, par, ôte, un, rond, M, à, B, image, lot, émir, sang, Tul, sel, ère, sylphe, gens, arôme, dur, élevé, sot, pince, me, o, vous, o, que, ur, elle, zan, dire, espèce, science, ébène, Xantippe, cor, utile, rang, sue, il, ôter, non, sol, dan, arme, Nil, sire, lan, âme, miel, or, nul, turne, abricot, gain, non, émir, loc, colle, Alma, stupide, iradier, oblige, nid, Nantes, aride, île, troupe, rang, abri, bond, alose, cil, ir, loup, élan, poul, rude, élargir, Nontron, dire, remède, érable, orage, urgent, tripe, Uriage, élargir, rendre ».

— Ceci, mon cher, représente un langage de convention, c’est une grille. Ou ces mots-là ont un sens admis, ou dans chacun des mots il faut prendre certaine lettre. J’ai vu les Compagnons se servir de choses analogues. Par exemple, s’ils écrivaient : échelle, cela voulait dire : monter, s’ils parlaient de voiture, cela voulait dire : partir. S’ils écrivaient : couteau, cela voulait dire : traître. Ils avaient encore un langage chiffré. Prenez un papier, un crayon et commencez une étude.

Voyons la première lettre, la septième, la quatorzième, etc… Non, ça ne donne rien. La première et la dernière de chaque mot, la dernière de chaque mot, rien encore. La cinquième, la troisième, la neuvième… aucun sens.

— On dirait une page d’écriture d’enfant.

— Il y a une clef. Nous l’aurons.

— Ah ! suivez bien, j’aperçois une idée. Écrivez, je dicte la première lettre de chaque mot :

P.a.r.t.e.z… mais cela va, mon ami, nous y sommes. Avec : Pan, arbre, riz, temps, elle, Zoé, nous déchiffrons : partez. Continuons : d.e.s.u.i.t.e. Voilà qui achève le sens, je lis : de suite, soit : parlez de suite. Cela devient un jeu, mon ami, je lis très couramment désormais, il faut toujours admettre la première lettre de chaque mot et nous obtenons : « partez de suite pour M. (ça c’est le nom de la ville qui bien certainement ne doit pas commencer par un M)… à B… (autre nom de localité), il est sur ses gardes, provoquez des excursions dans la montagne, l’occasion naîtra facile : prendre ou tuer ».

— Ça y est, mon brave Daniel, on vous occit avec désinvolture, il est bien certain qu’il s’agit de vous.

— Évidemment. Il n’y a pas de signature ?

— Non. Le récepteur connaît l’envoyeur.

— Sans doute. Ceci ne m’éclaire guère.

— Comment ! vous êtes difficile ! On vous apprend qu’on veut vous prendre ou vous tuer dans une excursion en montagne et cela ne vous suffit pas ! Quant aux deux villes, l’une est Paris.

— Et l’autre est Bigorre, mon pays, où il y a des montagnes.

— Nous n’avons pas mis longtemps à découvrir le truc.

— Vous êtes unique, Véga.

— C’est bien possible. Je le souhaite.

— Pourquoi le souhaitez-vous ?

— Parce que si nous étions un cent ou seulement deux de mon espèce, je n’aurais plus de goût à mon métier. Voilà maintenant une dépêche ; elle est claire celle-là, le télégraphe n’admet pas l’incompréhensible : « Soignez votre santé ou vous êtes perdu, allez aux eaux. Rat ». Ce télégramme corrobore la lettre.

— En quoi ?

— C’est limpide. Traduisez : « Vous êtes un imbécile incapable, rattrapez-vous, réparez ou vous êtes perdu aux yeux du maître ! Allez aux eaux, le condamné y sera, agissez pour vous réhabiliter ». La signature : Rat, est certainement un nom de convention.

San Remo, les yeux sur ces lignes se taisait, il ne tremblait pas, car il était brave, mais il songeait à ce début de lumière sur la route de sa vie. En effet, on voulait se défaire de lui, donc il était « quelqu’un » et même quelqu’un de redoutable, alors il pouvait quelque chose. Ah ! cette adorable enfant dont il sentait auprès de lui la douce et chaude présence, quelle reconnaissance ne lui devait-il pas.

Tout en songeant, il leva les yeux et rencontra dans la grande glace placée en face de lui le reflet du groupe qu’ils formaient ensemble et, malgré le tragique de l’heure, un involontaire sourire joua sur ses lèvres.

Véga vit le sourire, suivit le regard et elle éclata franchement d’un rire sonore.

Elle apercevait ce tableau : Un monsieur correct, assis en tenue de soirée, fleur à la boutonnière, près de lui une espèce de petit singe totalement noir, sauf le visage rose et blanc, les mains gantées par le prolongement du maillot tissé de soie, le corps entier moulé dans la même étoffe, debout, affairé, dépliant les papiers, se penchant sur l’épaule du lecteur pour lire aussi.

— J’ai l’air d’un diable, fit Véga, conseillant un mortel ; il ne me manque que de sauter sur la table et de marcher sur les mains, de tirer vos cheveux et votre moustache et de vous faire signer de votre sang un pacte avec moi.

Souple, gamine, amusée, elle fit trois ou quatre cabrioles sur le tapis, puis saisissant une draperie jetée sur le dos d’un canapé, elle s’en couvrit fièrement :

— Soyons convenable, le diable se fait ermite, cette étoffe tissée d’or et de pourpre est digne du sacerdoce. Daniel, fils de Roy, je vous rends mes hommages.

Elle s’inclina, très bas, mais il la releva, la retint contre lui.

— Véga, ange ou démon, en tous cas mon génie, je vous aime, car je vous dois le premier bonheur de ma vie, le premier battement tendre de mon cœur. Et vous, petite oiselle ?

— Moi ! J’aime beaucoup de gens, mes chers compagnons de là-bas, le Tio, Sophia, vous, un petit peu, c’est un début.

Elle riait toujours, fort calme, si parfaitement indépendante, si peu femme dans son étrange tenue qui accusait un corps mince, léger, admirablement sculpté, dénué encore de toute éclosion féminine que ce costume noir n’accusait pas.

Elle se dégagea fort calme :

— Nous savons maintenant ce que nous avions soupçonné, mais ceci ne nous donne pas les papiers secrets pouvant établir votre authenticité. Le Barbentan doit les cacher ailleurs. À présent, il se défiera encore plus, je pense, il devinera une intrusion chez lui, je le mets au défi de soupçonner laquelle, mais il prendra davantage de précautions. Ce que vous devrez faire, ce sera d’aller trouver le Pape.

— Celui qui fut mon parrain est mort. Je fis déjà ce voyage, croyez-le et ne pus rien découvrir, je fouillai les archives, mon titre y est inscrit, c’est tout. Je n’eus aucun indice, sauf…

— Dites tout, puisque je suis de bon conseil.

— … C’est tellement peu, une lueur si fugitive… Comme je visitais Rome, flâneur solitaire, mélancolique, je me trouvais un jour assez loin au commencement de la mélancolique campagne romaine semée de tombeaux et de ruines. Une voie peu bâtie, moins triste, s’ouvrait fleurie d’arbustes, le sol était couvert de sédums, je cueillis une fleurette et son parfum soudain me troubla. Il éveilla en moi comme une très lointaine sensation.

— Allez toujours, on dirait un souvenir.

— Peut-être. Je marchai, une petite porte arrondie, au faîte dominé d’un flot de plantes me retint, je m’immobilisai à regarder cette porte évidemment fermée depuis bien longtemps, car des rameaux grimpants la croisaient. Un jardin était derrière et au fond j’apercevais le toit plat à terrasse d’une maisonnette.

— Après ?

— Je partis. J’étais seul, pas même un lazzarone, pas un paysan ne passait. La pensée fugitive s’envola.

— Hélas ! c’est comme moi quand j’essaie d’approfondir un rêve, il fuit… Bonsoir, Daniel, je vais aller dormir, dans le songe, dit-on, on revoit souvent le passé, je pense que tout au fond de ma cervelle, il y a de vieilles images gravées et qu’une fois, elles remonteront des lointains obscurs. Quand partirons-nous ?

— Décidez, Véga, je suis vôtre, uniquement.

— Alors, restons encore deux jours, j’ai envie de deux choses : aller causer aux hirondelles qui tournoient au sommet des tours de Notre-Dame et prendre une vue de Paris à vol d’oiseau… Aller aussi regarder la maison de Sophia, des fois les choses parlent. Aour-Roua dit qu’elles parlent toujours, seulement que nous ne savons pas les comprendre. Il dit que les maisons, les objets touchés, gardent l’empreinte de ceux qui les touchèrent…

— Comment deviner, nous profanes, les somnambules seules le peuvent.

— Nous aussi. Notre cerveau étant organisé pour recevoir les vibrations projetées et provoquées par le fluide des souvenirs.

— C’est bien obscur.

— Un peu. C’est la théorie des affinités sympathiques, elles existent dans tous les règnes de la nature. À demain.

Elle partit vite sans donner à son compagnon le temps de la reconduire et il resta longtemps, lui, l’âme troublée du passé et le cœur… du présent.