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E. Vigne
LBE

LA NATURE
REVUE DES SCIENCES
ET DE LEURS APPLICATIONS AUX ARTS ET A L’INDUSTRIE

journal hebdomadaire illustré

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PARIS. — IMPRIMERIE SIMON BACON ET COMPAGNIE, RUE D’ERFURTH 1.
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L’accueil depuis longtemps réservé aux livres sérieux, qui tiennent le public au courant du progrès, témoigne de l’intérêt réel que l’on porte actuellement à l’œuvre de la science. La plupart des journaux politiques donnent chaque semaine le compte rendu des séances de l’Académie, et s’attachent un rédacteur scientifique. La science est partout ; elle apparaît à tous les instants, on la voit même pénétrer dans le roman, tant elle se généralise.

Malgré l’avidité de connaître, qui est le caractère de notre époque, malgré le nombre sans cesse croissant des publications spéciales, il nous a semblé qu’il manquait parmi nous un recueil analogue à quelques-uns de ceux qui prospèrent depuis longtemps en Angleterre, en Allemagne, aux États-Unis. On peut compter en France des journaux scientifiques, nombreux et remarquables, qui ne le cèdent en rien aux publications étrangères du même genre, mais ils ne s’adressent, pour la plupart, qu’à une certaine classe de lecteurs. Un chimiste lira le Bulletin de la Société chimique, un naturaliste les Annales des sciences naturelles, un ingénieur, les Annales des mines, etc. Les Comptes rendus de l’Académie des sciences ne sont destinés qu’au monde savant. À côté de ces graves recueils et des autres excellentes publications qui existent actuellement, nous avons pensé qu’il y avait une place importante à prendre pour une revue d’actualité scientifique, où des écrivains spéciaux traiteraient les différents sujets, avec le concours de dessinateurs. Il est difficile, en effet, de se passer de l’illustration dans une œuvre de ce genre ; la description d’un insecte, d’un coquillage, d’une plante, est toujours pâle et sans vie, si le crayon qui parle aux yeux n’accompagne le texte qui parle à l’esprit. Comment expliquer le mécanisme d’un appareil de physique et faire comprendre les rouages d’une machine à vapeur sans la gravure qui reproduit cet appareil et cette machine ? Le professeur de science n’a-t-il pas toujours sous la main le tableau noir, où il complète son enseignement par des traces à la craie ? La gravure sur bois, le diagramme, sont à l’écrivain ce que le tableau noir est au professeur.

Si l’on voulait se borner à faciliter l’intelligence du texte, il suffirait de simples figures, analogues à celles que publient les livres techniques. Nous avons pensé que le public ne se plaindrait pas d’avoir plus encore, qu’il ne reprocherait pas aux gravures d’une revue, toute scientifique qu’elle soit, d’être exécutées avec un grand soin. Un beau paysage géologique, un tableau représentant la reconstitution d’espèces fossiles, la coupe d’un fleuve où nagent les poissons qu’on étudie, ne charment-ils pas l’œil bien plus que des tracés froids et sévères ? Quel inconvénient y aurait-il à embellir une figure de science ? pourquoi ne serait-elle pas une œuvre d’art si elle ne cesse d’être exacte et sérieuse ? pourquoi craindrait-on même parfois d’animer les scènes, de représenter une machine en action, sans s’arrêter de parti pris devant les limites du pittoresque ? pourquoi le journal scientifique serait-il condamné à être aride, sec et souvent ennuyeux ? ne gagnerait-il pas, au contraire, à prendre l’aspect d’un livre attrayant, agréable, afin d’attirer les lecteurs et d’augmenter le nombre de ceux qui aiment l’étude ?

C’est dans cet esprit que nous avons conçu le plan de la Nature, et que nous nous sommes adressés à des savants depuis longtemps connus et aimés du public, pour nous aider à le mettre à exécution. Nous sommes heureux d’avoir pu grouper autour de nous quelques écrivains éminents, qui ont bien voulu devenir nos collaborateurs, mais que pour la plupart nous n’avons cessé de considérer comme nos maîtres.

Une œuvre comme celle que nous avions en vue ne pouvait se réaliser qu’avec un tel concours ; nous avons voulu, en effet, fuir l’écueil de l’erreur et de l’inexactitude, où se brise inévitablement celui qui traite seul les questions multiples qui se rattachent aux différentes branches de la science. Il n’est pas de savant universel, aujourd’hui surtout où le domaine de la science est si étendu. Un astronome ne peut pas bien parler chimie, pas plus qu’un chimiste ne saurait traiter sûrement les questions astronomiques. Cela est peut-être encore plus vrai, quand il s’agit d’écrire pour tout le monde, et quand il faut exposer d’une façon claire des questions complexes et difficiles.

Nous avons cherché dans ce recueil à mettre le lecteur en mesure de suivre les travaux de la France et de l’étranger en 1873. Nous vivons malheureusement souvent dans l’ignorance complète de ce qui se passe au delà de nos frontières ; aussi avons-nous pensé qu’il y aurait un grand intérêt, à les franchir pour jeter les yeux sur les principaux événements scientifiques dont les nations civilisées sont le théâtre.

Une de nos préoccupations constantes a été de bannir de notre œuvre, les questions de rivalités et de polémiques, évitant de froisser toute susceptibilité, mais avec la ferme volonté de ne rien sacrifier à la vérité. Le domaine de la science n’est pas un champ de combat, il devrait se présenter, au contraire, comme le plus sûr terrain de la conciliation. Il ne manquerait pas de l’être toujours, si tous ceux qui s’y réunissent abandonnaient à l’avance les rancunes et les préjugés des partis, pour ne songer qu’au travail et aux progrès qui en dérivent.

Un grand nombre de savants français professent une regrettable indifférence pour les ouvrages de science vulgarisée ; ils les traitent volontiers d’inutiles ou de futiles. Nous croyons qu’un tel jugement n’est pas justifié. Nous ferons remarquer que les savants les plus illustres des nations voisines ne croient pas s’abaisser en se faisant comprendre de tous, en descendant au niveau commun, pour faire goûter aux esprits les moins préparés les bienfaits de la vérité scientifique. Faraday a écrit l’Histoire d’une chandelle, où il semble prendre plaisir à se faire entendre de ceux qui possèdent à peine les plus élémentaires notions de la chimie et de la physique. Le professeur Tyndall sait rendre la science amusante ; il ne néglige rien pour transformer une conférence en un spectacle, et faire d’un traité de physique ou de géologie un livre offrant les séductions d’un roman. Il y a là un but philosophique très-élevé, que cherchent à atteindre nos voisins d’Angleterre ; ils comprennent que la grandeur d’une nation dépend du nombre d’esprits cultivés qu’elle peut compter ; ils n’ignorent pas que répandre les lumières et dissiper les ténèbres, c’est non-seulement travailler pour la science, mais c’est contribuer directement au bien du pays. Aussi ne négligent-ils rien pour accroître le nombre des travailleurs et pour attirer sans cesse de nouveaux adeptes dans le grand temple de la Vérité.

Puissions-nous, en France, suivre ce mouvement salutaire, et nous efforcer de faire comprendre à tous que le sol de l’investigation scientifique, loin d’être aride et froid, est au contraire fertile, hospitalier, — véritable terre promise, toujours accessible à l’esprit laborieux !

Plutarque nous rapporte quelque part, dans ses écrits, que l’astronome grec Eudoxus, lassé de chercher en vain dans le ciel les mystères de la constitution des astres, se prosterne devant les dieux de l’Olympe et les supplie de lui laisser voir de près le soleil, quand bien même il devrait payer de sa vie la contemplation de la vérité. Le grand historien semble déguiser ainsi, sous une forme allégorique, la passion dominante de l’humanité, celle qui l’anime sans cesse dans l’étude de l’univers, et que l’on pourrait appeler la grande curiosité des effets et des causes.

La science est née de cette curiosité sublime qui a déjà produit les plus merveilleux résultats ; elle est la conséquence directe du culte de la nature. C’est pour rendre hommage à ce besoin de l’esprit que nous avons choisi le titre de ce recueil. Quoi qu’on nous ait objecté, il embrasse la science toute entière, avec ses nombreuses applications. L’industrie y est comprise comme la science pure, car l’œuvre humaine fait partie de celle de la nature. L’homme est une force qui prend part à l’éternelle évolution de la matière. Quand il creuse les montagnes, quand il aplanit le sol, qu’il arrache les arbres des forêts, qu’il couvre la terre de moissons, qu’il combat partout pour vivre, il accomplit le rôle qui lui a été dévolu sur la terre et qu’il est appelé à jouer sur le théâtre du monde !

Gaston Tissandier.

L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR
EN FRANCE.


Les révélations qui ont été faites à la Sorbonne, il y a environ un mois, en présence des délégués des Sociétés savantes, sont bien de nature à exciter l’attention de tous ceux que préoccupent les intérêts du pays. Il résulte avec une cruelle évidence, de l’éloquent exposé de M. Jules Simon, alors ministre de l’instruction publique, que la France, assez riche, disait-on jadis, pour payer sa gloire, assez opulente aujourd’hui pour payer ses défaites, est trop pauvre pour assurer à l’instruction publique un budget vraiment digne d’une nation civilisée. Il ressort nettement du discours énergique de l’honorable orateur, que l’État ne dépense pas plus de 86 000 francs par an, pour l’entretien de la Faculté des lettres, de la Faculté des sciences, des Écoles de médecine et de droit. 86 000 francs, pour former des écrivains, des savants, des médecins, des législateurs, pour préparer la génération sur laquelle le pays fonde son avenir ! On ne saurait trop méditer ce chiffre navrant, pour en rougir.

Il est manifeste que les sciences sont actuellement dépourvues des ressources les plus nécessaires à leur développement ; et cela, au moment où tout le monde comprend, qu’une renaissance n’est possible que par les bienfaits de l’instruction et de la science. « La résurrection commencera seulement le jour où l’on pourra complétement et facilement travailler, c’est-à-dire être un savant tout à son aise[1]. »

Malgré l’évidence d’une telle affirmation, il nous a paru curieux de chercher dans le passé des enseignements propres à la mettre encore en relief. Nous avons été conduit ainsi à étudier la voie du salut, qui a été tracée et suivie en Prusse après ses désastres de 1806.

Il y a aujourd’hui soixante-cinq ans, la Prusse venait de signer la paix de Tilsitt. Après Iéna, la patrie du grand Frédéric cède au vainqueur la moitié de ses provinces, elle se sépare d’une population de cinq millions d’âmes ; son ancienne prépondérance s’évanouit ; l’heure de l’anéantissement semble imminente. À ce moment, un grand patriote, Guillaume de Humboldt, le frère de l’illustre auteur du Cosmos, prend la plume, et dans un écrit mémorable[2], il s’efforce de ranimer chez ses concitoyens l’espoir dans l’avenir. Il récapitule d’abord en un magnifique langage la marche des événements qui se sont succédé, depuis la rupture du traité de Vienne jusqu’à l’heure des défaites. Quoique ce tableau, tracé en traits lumineux, abonde en pages du plus haut intérêt, nous devons le passer sous silence et arriver à ce que l’auteur appelle lui-même la voie du salut.

« Prussiens, s’écrie Humboldt, après Iéna, ne désespérez pas de la patrie !… Faites-vous les vertus de votre condition … Ce qui vous convient désormais, c’est la patience, le travail, l’économie. Aimez-vous, la bienveillance console ! Que le malheur ait rapproché tous les cœurs et confondu toutes les classes !… Les révolutions parcourent la face du globe, chaque peuple a ses époques de grandeur et d’abaissement ; peut-être si nous savons préparer la fortune de nos enfants, les destinées de la Prusse se relèveront quelque jour. »

Ainsi parle Guillaume de Humboldt en 1808. À côté de lui, à la même époque, un esprit remarquable, Fichte, philosophe distingué en même temps que tribun populaire, fait à Berlin une véritable croisade en faveur de l’enseignement. Avec l’éloquence que sait inspirer la conviction, il expose dans quatorze conférences consécutives le moyen de relever la nation ; il développe avec énergie les vertus de ce grand remède qu’il préconise : l’instruction. « L’instruction seule, s’écrie Fichte, dans un de ses Discours sur la régénération de l’Allemagne, peut nous sauver de tous les maux qui nous écrasent ! »

Guillaume de Humboldt et Fichte sont entendus. Selon leurs conseils, la régénération s’opère par l’instruction. On a vu les prodiges accomplis de l’autre côté du Rhin par soixante ans de culture scientifique et de travail : la Prusse, abattue de 1808, a cédé la place à la nation écrasante et victorieuse de 1871.

Le lecteur a compris le rapprochement que nous avons voulu établir : la plus simple logique ne fait-elle pas ressortir l’absolue nécessité de relever en France l’enseignement scientifique et de favoriser, au prix des plus grands efforts, le développement de l’instruction publique ? La situation est difficile, le temps presse, il est indispensable que les réformes signalées à l’Assemblée des sociétés savantes s’accomplissent dans un avenir très-prochain. Déjà l’impulsion est donnée : il faut que le mouvement se continue. Trois nouvelles chaires de mécanique ont été créées récemment à Marseille, à Lille et à Poitiers ; des laboratoires de clinique, pour les études d’histologie et d’analyse pathologique, ont été fondés à Montpellier et à Paris, où s’organise encore à l’École de médecine, un nouveau laboratoire de chimie biologique qui sera dirigé par M. Wurtz.

Le Muséum d’histoire naturelle va être complétement transformé. Déjà de magnifiques laboratoires ont été ouverts à M. Frémy, à M. Decaisne, à M. Brongniart ; déjà l’erpétologie est installée dans un nouveau monument où les reptiles ne seront plus emprisonnés dans des cages étroites et malsaines ; les collections du Muséum, qui constituent certainement une de nos gloires scientifiques, ne tarderont pas, enfin, à trouver place dans des galeries spacieuses où pourront s’étaler leurs innombrables richesses.

La Faculté des sciences de Paris sera transportée dans les terrains annexes du Luxembourg, où l’on construira un édifice digne de sa destination. L’antique Sorbonne n’abritera plus que la Faculté des lettres et la Faculté de théologie.

Pour mettre à exécution ces projets, l’argent est indispensable, s’il est le nerf de la guerre, il est aussi celui de la science ; de semblables progrès ne se réaliseront pas, on le conçoit, avec les 86 000 francs dont nous avons parlé tout à l’heure. Mais M. Jules Simon a fait entendre aux délégués des sociétés savantes que, cette année même, le budget de l’instruction s’élèverait probablement à la somme de huit millions de francs, dont la moitié serait fournie par le Conseil municipal de Paris et l’autre moitié par l’État. Les événements politiques actuels troubleront-ils d’aussi belles espérances ? Puissent tous ceux qui ont le pouvoir de hâter cette décision comprendre que l’avenir du pays est en jeu ! Puissent-ils se rappeler que la prospérité d’une nation ne dépend pas seulement des trésors qu’on y amasse, des palais qu’on y construit et des remparts dont on la défend. Son véritable bien, sa réelle force, c’est qu’on y compte des citoyens instruits, cultivés, et qu’on y voie surgir des intelligences d’élite, qui en font la grandeur. Qu’ils n’hésitent pas à puiser dans les caisses du trésor les quelques millions qui doivent relever l’enseignement supérieur en France, et plus tard on dira d’eux, comme les Allemands peuvent le dire de Guillaume de Humboldt et de Fichte. Ils ont ouverts au pays la voie du salut.

Gaston Tissandier.

LE CIEL AU MOIS DE JUIN 1873


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Vénus et Jupiter - Mouvements de ces planètes dans les constellations 1o du Bélier et du Taureau 2o du Lion

Le mois de juin est, en nos climats de la zone tempérée boréale, peu favorable aux observations astronomiques nocturnes, en ce sens que les nuits y sont de bien courte durée ; les longs crépuscules du matin et du soir les raccourcissent encore, et c’est à peine, à l’époque du solstice, si l’on peut compter sur deux heures et demie à trois heures de nuit complète, j’entends d’obscurité. En outre, du premier au dernier quartier de la lune, c’est-à-dire du 3 au 17 juin, la lumière lunaire viendra encore par son éclat gêner les observations.

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Aspect et taches : 1o pour le 11 juin 1873 à minuit (Greenwich) ; 2o pour le 26 juin 1873, à minuit (Greenwich) - D’après M. Proctor

En revanche, la douceur de la température ôtera ce qu’il y a de pénible dans les observations faites la nuit en plein air. C’est la saison qui convient le mieux aux amateurs d’astronomie qui, n’étant point astreints au service régulier des observatoires, veulent néanmoins soit étudier les phénomènes connus, soit se livrer à des recherches nouvelles. Pour leur faciliter cette étude, nous donnerons, chaque mois, un court bulletin des phénomènes permanents ou périodiques dont la science peut prévoir avec certitude le retour.

Ce que nous appelons ici les phénomènes permanents, ce sont ceux qui ont leur siége dans la voûte céleste sidérale, et pour objets les étoiles proprement dites, les amas stellaires, les nébuleuses, la Voie lactée. Les phénomènes périodiques sont les mouvements des planètes, de la lune et du soleil, ceux des comètes, les flux d’étoiles filantes, puis les éclipses, les occultations.

En juin, outre la zone circumpolaire boréale dont nous ne diront rien, parce qu’elle reste toute l’année en permanence, visible pendant la nuit, la proportion du ciel principalement en vue du côté de l’horizon méridional est riche en matériaux d’observations : c’est d’abord la Voie lactée qui étale ses plus splendides branches du Cygne au Scorpion en passant par l’Aigle et le Sagittaire, entre Alpha du Cygne, Wéga de la Lyre, Ataïr de l’Aigle et Antarès ; Hercule, la Couronne boréale, le Bouvier avec la brillante Arcturus se voient à l’occident de la grande nébulosité dont les branches traversent le ciel en diagonale. Citons seulement deux nébuleuses intéressantes, l’annulaire de la Lyre et l’amas si brillant de la constellation d’Hercule. Puisque la Couronne boréale est en vue, nous engageons les personnes qui possèdent des lunettes assez puissantes pour bien distinguer les étoiles de neuvième grandeur et au-dessous, à les braquer de temps à autre sur l’étoile qui a subitement attiré l’attention sur elle en mai 1866 par son accroissement d’éclat. Il serait intéressant de savoir si elle offre des variations périodiques, ou si c’est une variable irrégulière ou temporaire.

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VÉNUS ET JUPITER EN JUIN 1875.
Mouvements de ces planètes dans les constellations : 1o du Bélier et du Taureau ; 2o du Lion.

Arrivons aux astres du système solaire. Parmi les planètes, quatre seulement, parmi les sept principales, seront observables. Mercure, voisine de sa conjonction supérieure qui a lieu le 8 juin, se lève trop peu avant le soleil dans la semaine précédente pour être visible. Vénus sera visible le matin avant le lever du Soleil, dont elle s’éloigne de plus en plus : son éclat ou la blancheur de la lumière suffiront à la faire reconnaître ; elle décrira une portion de son orbite dans la constellation du Bélier, entre 2 heures 23 minutes et 3 heures 33 minutes d’ascension droite, et entre 12° 45′ et 15° 32′ de déclinaison boréale. Le croissant serait intéressant à étudier, mais l’observation est difficile, délicate ; elle exige un ciel pur, des instruments excellents, la vivacité de la lumière, l’irradiation qui en est la conséquence, étant plutôt des obstacles que des circonstances favorables.

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PLANÈTE MARS.
Aspect et taches : 1o le 11 juin, à minuit (Greenwich) ; 2o le 26 juin 1873, à minuit (Greenwich) — D’après M. Proctor.

Mars, qui était en opposition le 27 avril dernier, sera visible dans la Vierge (ascension droite de 13 heures 43 minutes à 13 heures 56 minutes et déclinaison australe de 11° 15′ à 13° 17′). Il passera au méridien vers 9 heures du soir le 1er juin, à 7 heures ¼ le 30, et dès lors sera plus aisément visible dans la première moitié du mois que dans la seconde. Mars s’éloigne rapidement de la Terre, et son diamètre apparent diminue en proportion ; néanmoins il reste, pendant ce mois, dans une position favorable à l’observation des détails physiques de sa surface. Les dessins que nous donnons ici représentent Mars tel qu’on pourra le voir aux dates des 11 ou 26 juin (à minuit, t. m. de Greenwich, 12 heures 9 minutes 21 secondes, t. m. de Paris). La phase est de plus en plus sensible, de sorte que le globe de Mars apparaîtra nettement différent de la forme circulaire : les taches qu’on aperçoit représentent les continents et les mers d’une grande partie de la surface ; mais l’aspect en varie rapidement par le fait de la rotation, dont la durée de l’un de nos jours moyens de 24 heures.

Jupiter, en juin, passe au méridien entre 5 heures 7 minutes et 3 heures 24 minutes du soir ; mais il se couche seulement vers minuit le 1er, et vers 11 heures à la fin du mois. Il sera donc assez facile à observer dans le Lion (9 heures 48 minutes à 10 heures 5 minutes d’ascension droite ; 11° 25′ à 12° 49′ de déclinaison boréale).

Saturne, enfin, bien qu’il se lève tard, entre 11 heures et 9 heures du soir, sera visible dans la constellation du Capricorne par 20 heures 19 à 13 minutes d’ascension droite et 19° 52′ à 20° 16′ de déclinaison australe. Il passera au méridien un peu avant le lever du Soleil le 1er juin, et à 1 heure ½ du matin le 30 ; mais, même alors, il ne s’élèvera que de 20 degrés au-dessus de l’horizon du sud, et cette circonstance rendra moins favorable l’observation de cette planète.

Nous parlerons d’Uranus une autre fois, et nous donnerons quelques détails sur les observations d’un astronome anglais, d’où résulterait la détermination d’un mouvement de rotation d’environ 12 heures. Si cette découverte se confirme, ce sera un élément de plus à ajouter à ceux par lesquels le groupe des grosses planètes de notre système se différencie du groupe des planètes moyennes.

Amédée Guillemin.

LE PHYLLOXÉRA
ET LA NOUVELLE MALADIE DE LA VIGNE.


Il y a à peine quatre ans que le Phylloxéra vastatrix a attiré l’attention par les ravages qu’il exerce sur nos vignobles, et déjà une multitude de mémoires et de documents de toute espèce, composant la matière de plusieurs gros volumes, ont paru sur ce parasite et sur la maladie à laquelle se rattache sa présence. Les innombrables travaux accumulés par toutes les énergies coalisées de nos savants et de nos viticulteurs, les études poursuivies avec une ardeur digne de rivaliser avec celle du fléau, ont réussi à conduire aujourd’hui la question à maturité. L’épouvante causée par la rapide extension du fléau et surtout par l’impuissance où l’on était de le combattre s’apaise peu à peu, et les tristes perspectives commencent à faire place à l’espoir et à la confiance.

Le mystère qui couvrait l’origine et la nature du mal est aujourd’hui éclairci. Les patientes recherches de MM. Planchon et Lichteinstein, Signoret, Laliman, Bazille, Faucon, Max-Cornu, etc., nous ont fourni des armes sûres contre le phylloxéra, auteur reconnu de la destruction de nos vignobles, en nous faisant connaître les mœurs et l’évolution de ce redoutable parasite, et par suite les conditions où les moyens d’attaque dirigés contre lui présenteront le plus de chances de succès. Plusieurs méthodes rationnelles, les unes préventives, les autres curatives, ont été proposées, et toutes celles qui ont pu être appliquées dans de bonnes conditions ont donné les résultats les plus encourageants : aussi l’heure des prédictions sinistres est-elle passée aujourd’hui, ainsi que celle des hypothèses gratuites et des stériles discussions. La mise en œuvre des moyens d’action fondés sur les observations scientifiques, substitués aux tâtonnements et aux traitements empiriques ou de pure fantaisie, a réussi à enrayer les progrès de l’épidémie dans plusieurs localités, et même parfois à opérer une guérison radicale.

C’est sous ces heureux auspices que nous nous proposons de présenter ici un résumé : des faits positifs acquis jusqu’à ce jour sur la nouvelle maladie de la vigne et sur le terrible dévastateur à jamais célèbre sous le nom de phylloxéra.

I

Actuellement, l’existence du fléau a été constatée : 1o dans le sud-est de la France et principalement dans les départements du Vaucluse, des Bouches-du-Rhône, du Gard, de la Drôme, de l’Ardèche et de l’Hérault, Son apparition a été signalée dans ces derniers temps sur plusieurs points des départements du Var et des Basses-Alpes ; 2o dans le Bordelais ; 3o dans l’Amérique septentrionale et principalement dans les États de l’est du Mississipi, qui paraissent devoir être considérés comme la contrée originaire du phylloxéra ; 4o en Angleterre et en Irlande dans les serres à raisins ; 5o dans le Portugal, où certains vignobles de la région du Douro et des environs de Lisbonne ont été maltraités au point de ne plus fournir que le vingt-cinquième ou même parfois le soixante-dixième de la récolte ordinaire ; 6o en Autriche à Klosternenbourg près de Vienne. C’est autour d’un plant américain importé dans la station œno-chimique de cette localité que le mal a fait sa première apparition en Autriche. Le point de départ de l’invasion dans le Bordelais et dans le Portugal s’observe également dans les vignobles de la Tourette, près de Bordeaux, et de Gouvinhas, près de Lisbonne, où des cépages américains ont été préalablement introduits.

C’est dans le sud-est de la France que les ravages sévissent avec le plus de violence. Les premiers symptômes de la maladie qui désole aujourd’hui la vallée du Bas-Rhône furent observés vers 1864, mais ce n’est qu’en 1868 qu’elle prit des proportions inquiétantes, pour devenir bientôt un véritable fléau dont l’activité se mesurera aisément par quelques faits de statistique.

Dans le département du Gard, toute la plantation du plateau de Pujant, aux environs de Roquemaure, un des premiers points attaqués, a complètement disparu.

Dans les Bouches-du-Rhône, la commune de Graveson dont la récolte moyenne était, pour les années 1865, 1866 et 1867, évaluée à 10 000 hectolitres, n’en fournit plus que 5 500 en 1868 et seulement 2 200 en 1869. La commune d’Eyragues donna successivement, pour les mêmes années, 15 000, 5 000 et 3 500 hectolitres. La grande plaine de la Crau a, de son côté, perdu, depuis le commencement de l’invasion, plus de 5 000 hectares.

Dans le Vaucluse, le plus éprouvé de tous les départements du Sud-Est, en 1871 il ne restait déjà plus que 5 000 hectares de vignes saines sur 31 028, et au mois de mars 1872, la contenance des vignobles préservés était réduite à 2 500 hectares. Beaucoup de viticulteurs de cette malheureuse région se sont vus dans la cruelle nécessité d’arracher la totalité de leurs vignes, et plusieurs plants précieux sont aujourd’hui complètement anéantis ; tel est le célèbre cru du Château-Neuf-du-Pape, dont la production moyenne était de 3 000 hectolitres, et qui n’existe plus aujourd’hui que de nom.

Dans l’Hérault, depuis la constatation du premier centre d’attaque, faite à Lunel au commencement du mois de juillet 1870, le mal s’est propagé sur quarante communes des environs de Montpellier ; vingt-cinq seulement de celles-ci étaient atteintes en 1871.

La destruction a marché d’un pas moins rapide dans le Bordelais que dans le Bas-Rhône. Toutefois, du domaine de la Tourette (environs de Bordeaux), qui eut à subir les premières attaques, la contagion a envahi quatorze ou quinze communes de la rive droite de la Garonne, et tel propriétaire qui faisait d’ordinaire cent vingt tonneaux, n’en récolte plus aujourd’hui que trois ou quatre.

Au total, enfin, les ravages se sont si rapidement étendus en France depuis l’apparition des premiers symptômes que, sur 2 500 000 hectares consacrés, dans notre pays, à la culture de la vigne, plus d’un million sont aujourd’hui frappés ou menacés de stérilité.

E. Vignes
La suite prochainement.

LES NOUVEAUX LABORATOIRES
DU MUSÉUM D’HISTOIRE NATURELLE.


L’enseignement supérieur est organisé de telle sorte dans notre pays que les chaires libres qui ne conduisent pas directement à un examen, doivent fatalement être désertées. Les lycées ont donné l’enseignement secondaire, les Écoles spéciales, polytechnique, normale, centrale, des mines, des forêts, prennent tous les jeunes gens qui se destinent aux carrières de l’enseignement ou de l’industrie, la Faculté des sciences prépare elle-même ses licenciés ; seuls le Collège de France et le Muséum restent sans auditeurs, leur enseignement n’a pas de sanction, les ouvrages qui traitent des sujets qu’on y étudie sont nombreux, bien faits, et l’enseignement oral donné dans ces établissements ne s’adresse plus qu’à un public très restreint, presque nul, si on en élimine en tout temps les désœuvrés et en hiver les frileux.

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Laboratoire de physiologie végétale au Muséum d’histoire naturelle.

Comment relever cet enseignement libre qui devrait être d’autant plus important que le professeur n’est plus strictement limité par les exigences d’un programme ? comment rappeler aux étudiants le chemin de ces chaires libres qu’ils ont oublié ? C’est ce que les professeurs du Muséum ont cherché à faire en substituant à l’enseignement purement oral de l’amphithéâtre l’enseignement pratique du laboratoire. Sous leur pression, un ministre a fondé l’École des hautes études, c’est-à-dire une réunion de laboratoires dans lesquels les jeunes gens reçoivent l’enseignement pratique par excellence ; ils sont exercés là aux manipulations et aux dissections, initiés à toutes ces finesses, à ces tours de main, qui sont de tradition dans les coulisses de la science, mais qui ne peuvent être exposés sur son théâtre. Dans le laboratoire, les jeunes gens travaillent sous les yeux du maître, à ses côtés, et s’instruisent bien autrement par les conversations familières, par le contact de chaque jour, que par les leçons d’apparat qu’ils écoutaient naguère.

Sans nous occuper aujourd’hui du Laboratoire de zoologie, dirigé avec le plus grand zèle par M. A. Milne-Edwards, et par lequel ont déjà passé nombre de jeunes gens désireux de prendre le grade de licencié ès sciences naturelles ; du Laboratoire de physiologie, à la tête duquel se trouve l’illustre M. Claude Bernard, d’anatomie comparée, de géologie, nous entraînerons le lecteur rue de Buffon, dans les nouvelles constructions qui comprennent le Laboratoire de chimie de M. Frémy, le laboratoire de botanique de M. Brogniart, et le Laboratoire de physiologie et d’anatomie végétales de M. Decaisne.

M. Frémy avait depuis plusieurs années déjà réuni ses élèves dans d’anciens bâtiments du Muséum, mal éclairés, petits, étroits, où ils étaient fort mal à l’aise ; maintenant au contraire il les a installés dans un bâtiment neuf où ils trouvent toute facilité pour leur travail.

Aussitôt qu’on a pénétré dans la cour, on trouve, à droite et à gauche, des paillasses en plein air couvertes d’un vitrage où peuvent être faites toutes les préparations à odeur forte qui infecteraient les laboratoires. De chaque côté s’allongent des bâtiments, l’un spécialement destiné aux commençants, l’autre aux jeunes gens plus avancés ; ce dernier est garni des fourneaux construits pour obtenir les températures les plus élevées ; chaque élève a sa place marquée, son nom inscrit sur les cadres qui s’élèvent au-dessus de sa table de travail, à laquelle sont adaptés le tiroir et l’armoire où il conserve le matériel qui lui est spécialement destiné ; le laboratoire de l’aide naturaliste, M. Terreil, celui du préparateur, sont placés à la suite du laboratoire des élèves : ainsi qu’on peut le voir sur le plan d’ensemble que représente notre figure, la surveillance est facile, les conseils sont proches.

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Les Nouveaux laboratoire du Muséum d’histoire naturelle — Plan du rez-de-chaussée[3].

Au fond de la cour s’ouvre un couloir : il met en communication les deux ailes du bâtiment ; on y a disposé les armoires destinées à recevoir les vêtements que l’étudiant échange en pénétrant dans le laboratoire contre ses habits de travail ; une porte pratiquée dans ce corridor donne accès à une antichambre sur laquelle s’ouvrent le laboratoire de M. Frémy et celui de son aide particulier, placés vis-à-vis l’un de l’autre.

Le premier et le second étage des bâtiments à droite et au centre sont destinés aux botanistes de M. Brogniart, dont l’installation n’est pas complètement terminée ; l’aile gauche appartient encore à la chimie ; au premier se trouve la salle de conférences, au second la bibliothèque.

M. Frémy a réalisé la fondation d’une véritable école de chimie, non-seulement il prodigue à ses élèves ses conseils, mais il veille à ce que leur instruction soit complète. Tous les jours à trois heures les manipulations, les recherches du laboratoire cessent, et l’enseignement oral commence ; la salle de conférences est au reste ouverte au public ; M. Frémy enseigne la chimie générale, avec le talent d’exposition qu’on lui connaît ; M. Terreil est chargé de l’analyse ; M. Ed. Becquerel, de l’Institut, initie les jeunes gens au maniement des instruments de physique ; M. Jannetaz, aide de minéralogie, qui vient de soutenir brillamment une thèse de doctorat sur la propagation de la chaleur dans les cristaux, enseigne la minéralogie ; enfin M. Stanislas Meunier, un des collaborateurs de la Nature, déjà connu par ses recherches sur les météorites, expose toutes les parties de la géologie qui touchent à la chimie ; des examens doivent être faits par les conférenciers pour s’assurer du travail des élèves, qui seront récompensés, à la fin de leurs études, par un certificat témoignant de leur assiduité et de leur instruction.

Tout cet enseignement est absolument gratuit. M. Frémy a voulu rester fidèle à la vieille devise du Muséum : Tout est gratuit dans l’établissement ; cet excès de libéralisme est peut-être critiquable. Nous croyons savoir que le traitement des aides de M. Frémy comme ceux de tous les employés du Muséum est des plus minimes ; il doit osciller autour de 1 500 francs, sans jamais dépasser 2 000 francs ; les conférenciers font une besogne utile qui est peu ou pas rétribuée. Il y a peut-être là un abus ; si les soixante-cinq jeunes gens qui travaillent dans le laboratoire donnaient seulement 200 francs par an, ce qui serait encore bien peu, puisque les laboratoires particuliers demandent à leurs élèves 100 francs par mois, on aurait une douzaine de mille francs à distribuer dans le corps enseignants et ce ne serait que justice. Les Allemands n’y font pas tant de façons ; les professeurs qui s’entourent de nombreux élèves sont rémunérés par eux, bien que leurs traitements soient habituellement très-supérieurs à ceux que la France, si riche qu’elle soit, donne à ses maîtres les plus illustres. Il y a là évidement une réforme à faire ; elle doit d’autant plus tenter M. Frémy, qu’il a écrit il y a quelques années un opuscule pour montrer combien est difficile la position des jeunes gens qui se vouent à l’étude de la science.

Derrière la grandiose installation de chimie se trouve le laboratoire le plus modeste de M. Decaisne ; on descend quelques marches, on arrive dans un jardin destiné aux expériences de culture et l’on trouve à gauche une longue galerie vitrée : c’est le laboratoire de physiologie et d’anatomie végétales.

Autant il y a de mouvement chez les chimistes, autant on trouve ici de calme et de tranquillité ; nous ne sommes plus dans un laboratoire d’enseignement fréquenté par une nombreuse jeunesse, nous sommes dans le temple de la science pure, dans un laboratoire de recherches. M. Decaisne surveille et conseille dans sa visite quotidienne les anatomistes, qui, l’œil soudé au microscope, paraissent indifférents à tout ce qui se passe autour d’eux ; notre excellent ami et collaborateur, M. Dehérain, qui s’est fait connaître par d’importantes recherches de chimie agricole et de physiologie végétale, dirige les travaux du laboratoire que représente notre gravure. C’est une longue pièce parfaitement éclairée, où arrive à flots la lumière solaire, qui joue un rôle si important dans tous les phénomènes de la vie végétale ; à droite, les hottes enlèvent tous les gaz à odeur forte que le chimiste est obligé d’employer ; de longues tables garnies de faïences s’étendent au milieu de la pièce, comme au-dessous des fenêtres. Tout est d’une propreté méticuleuse ; nous sommes loin, on le voit, des anciens laboratoires, sombres, humides, où les toiles d’araignées rejoignaient les crocodiles pendus au plafond et enveloppaient de leurs nombreux réseaux les vieilles fioles saupoudrées de poussière.

Ce laboratoire, où se trouvent associés dans les mêmes recherches chimistes et botanistes, nous promet sans doute une ample récolte de travaux originaux, il est encore peu peuplé : n’y entre pas qui veut, on le conçoit. Il ne s’agit plus ici d’apprendre, mais de trouver. Les noms de M. Decaisne, de M. Dehérain, de M. Prilleux, physiologiste distingué, sont un garant que des recherches sérieuses y seront exécutées ; parmi les jeunes gens qui y travaillent se trouvent M. Landrin, M. Bertrand, qui, lorsqu’il était encore élève au collège Chaptal, a trouvé dans les sablières de Clichy, près Paris, des ossements humains associés à ceux des grands mammifères de l’époque quaternaire ; enfin un jeune Luxembourgeois, M. Vesque, chargé de tenir le laboratoire au courant des travaux publiés en Allemagne.

Au moment de notre visite, la préparation du jardin annexé au laboratoire de physiologie n’était pas terminée ; on remplissait des fosses, soigneusement garnies de tuiles, de terres d’espèces différentes pour y entreprendre des cultures comparées et suivre ainsi l’influence du sol sur le développement des plantes.

Ce jardin de physiologie végétale nous paraît destiné à fournir à la chimie agricole et à l’agriculture de féconds résultats. Le savant aura là le moyen de préparer à sa guise de véritables sols artificiels ; il verra les plantes de diverse nature croître sous ses yeux ; il les nourrira de substances organiques et minérales dont la composition lui sera connue. Il suivra pas à pas les différentes phases de la vie végétale ; il étudiera les lois encore pleines de mystère de la nutrition des végétaux. Quelles puissantes ressources entre les mains d’un expérimentateur !

À peine les laboratoires de chimie et de culture étaient-ils terminés que l’habile architecte, M. André, qui sait donner aux bâtiments qu’il construit une forme appropriée à leur destination et qui serait incapable de construire le fort détaché où loge l’anatomie comparée, a commencé l’édification des laboratoires de zoologie de M. Milne-Edwards. Il achève l’installation d’un bâtiment destiné aux reptiles et aux poissons : en deux ans la république aura fait plus pour le Muséum que l’empire pendant les vingt ans qu’il a présidé à nos destinées. De toutes parts, dans ce grand établissement, la vie renaît ; l’activité qui s’y manifeste est de bon augure.

Gaston Tissandier

LE CHEMIN DE FER DU RIGHI


Le lever du soleil, contemplé du sommet du Righi, est un des spectacles les plus sublimes que présentent les montagnes de la Suisse ; pas un des cinquante mille touristes qui visitent tous les ans Lucerne ne manque de faire son pèlerinage au mont qui se dresse entre les lacs de Zug et des Quatre-Cantons. Mais ce petit voyage ne laissait point que d’être assez rude : si l’on n’avait pas les jambes suffisamment solides pour gravir la montagne à pied, ou si l’on n’était point assez bon cavalier pour enfourcher un mulet, il fallait recourir à la trop aristocratique chaise à porteurs : grosse fatigue ou grosse dépense, tel était le dilemme. Mais tout se perfectionne et se démocratise — ce qui si souvent est synonyme — dans le grand pays égalitaire, les États-Unis, les chemins de fer grimpeurs ont été inventés, et maintenant les hauts sommets seront accessibles aux faibles et aux pauvres tout aussi bien qu’aux riches et aux forts.

Se rappelant qu’un demi-siècle plus tôt, en 1811, l’Anglais Blenkinsop avait eu l’idée, pour faire avancer les locomotives, de les munir d’une roue dentée engrenant avec une crémaillère placée entre les rails ; M. Sylvester Marsh, de Chicago, comprit que ce système, — tout à fait inutile dans le cas où Blenkinsop voulait l’employer, c’est-à-dire en plaine sur un chemin de fer horizontal — pouvait en revanche permettre de gravir sur le flanc d’une montagne une rampe excessivement forte.

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Le nouveau chemin de fer du Righi[4].

Il restait à ne pas se heurter à la pierre d’achoppement des inventeurs, les difficultés pratiques ; M. Marsh les résolut si bien, que le railway à crémaillère, dont il avait eu la première idée en 1857, fut essayé avec succès dès 1866, et l’on commença immédiatement un chemin de fer montant de la base au sommet du mont Washington, le point le plus élevé de l’est des États-Unis. En 1869, cette petite ligne, était finie. Elle gravit la rampe la plus roide que jamais véhicule ait surmontée : en quelques points l’inclinaison est de 330 millimètres par mètre ; pas une voiture, pas une bête de somme ne pourrait la franchir. Quant aux chemins de fer, il suffit de rappeler que la célèbre rampe de Saint-Germain est de 35 millimètres par mètres ; c’est une suffisante comparaison.

M. l’ingénieur suisse Riggenbach a eu l’heureuse pensée de transporter dans son pays accidenté l’invention de M. Marsh. Le chemin de fer fut commencé sur les flancs du Righi au mois de novembre 1869. Il a été inauguré, jusqu’aux trois quarts de la hauteur de la montagne, le 23 mai 1871, et il sera bien probablement exploité jusqu’au sommet à l’heure où paraîtra cet article. Le railway part d’un petit port du lac des Quatre-Cantons, appelé Vitznau, et parvient au sommet du Righi, à 1 810 mètres au-dessus de la mer, après un parcours de deux lieues (exactement 8 300 mètres) en s’élevant de 1 370 mètres depuis le lac par une rampe qui souvent atteint 250 millimètres par mètre. Plus tard, la ligne sera prolongée le long de l’autre versant de la montagne et le redescendra jusqu’à Arth, sur le lac de Zug. Le principal ouvrage d’art de la voie est le pont en fer sur le torrent de la Schnurtobel, établi à l’issue d’un tunnel de 75 mètres ; le pont, d’un développement de 76m,50, s’élève 23 mètres au-dessus du torrent, il a une pente de 25 centimètres par mètre et s’arrondit en une courbe de 180 mètres de rayon, ce qui est le minimum adopté pour cette ligne.

Depuis, M. Riggenbach a construit un second chemin de fer à crémaillère sur les flancs du Kalhenberg, dont le sommet domine Vienne en Autriche. Un troisième réunit les carrières de pierre d’Ostermundigen au railway de Berne à Thoune.

La crémaillère centrale est une véritable échelle de fer appliquée au milieu de la voie ferrée, le long de la côte, et entre les échelons de laquelle pénètrent les dents des roues placées sous les locomotives et les wagons. Par l’intermédiaire des pistons et des bielles, la vapeur fait tourner la roue dentée de la locomotive ; les dents s’appuient successivement sur les échelons de la crémaillère et hissent ainsi la machine qui pousse le wagon devant elle, comme elle le retient à la descente. Dans ce dernier cas, la pesanteur tend à précipiter les véhicules vers le bas de la montagne ; mais comme les dents des roues engrènent toujours avec la crémaillère, des freins puissants, serrant l’essieu de la roue dentée, l’empêchent de tourner et s’opposent par suite à la descente du train, qui est littéralement suspendu par les dents des roues aux échelons de la crémaillère.

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Pont de Schnurtobel (chemin de fer du Righi).

En desserrant légèrement les freins, le train descend, mais lentement, par suite du frottement considérable que doit vaincre l’essieu de la roue dentée pour tourner malgré la grande pression des freins. Chacun des deux essieux de tous les véhicules étant armé de cette roue dentée et, d’autre part, l’unique wagon qui, avec la machine, compose un train, s’appuyant sur elle sans y être attaché, chacun d’eux peut, en cas de besoin, s’arrêter ou descendre isolément, ce qui garantit de tout accident.

Les trains, pour gravir la rampe ou descendre la pente, vont très-lentement ; on ne fait pas plus de 4 à 5 kilomètres à l’heure. Sur les parties peu inclinées ou horizontales, les locomotives de M. Marsh, ne peuvent marcher beaucoup plus vite, et c’est alors un inconvénient. M. Riggenbach a fait disparaître ce défaut en imaginant, pour le railway d’Ostermundigen, une machine se mouvant à l’aide d’une roue dentée sur les parties très-inclinées, et fonctionnant comme une locomotive ordinaire sur les parties à peu près horizontales.

Cette vitesse d’une lieue à l’heure paraît bien minime aux habitués des express, et pourtant elle diminue des deux tiers la durée du voyage au Righi. Après une heure de navigation, le vapeur de Lucerne vous dépose à Vitznau ; quatre-vingts voyageurs s’entassent en hâte dans le vagon unique et l’on part. De minute en minute l’horizon s’élargit ; la voiture fermée de glaces sans tain, les sièges en amphithéâtre, laissent voir à chacun le panorama grandiose ; les chênes succèdent aux vignes, les hêtres remplacent les chênes ; on stoppe un instant devant le grand établissement balnéaire de Kaltbad, puis, au-dessus des hêtres, on entre dans la région des sapins ; l’air se refroidit, la flore alpestre le sature de parfums pénétrants ; on atteint les grands nuages qui reposent légèrement sur les flancs de la montagne, c’est une ascension en locomotive. La vapeur de la chaudière se mêle à celle des nuées ; échappés du foyer brûlant, les nuages humains vont retrouver leurs frères célestes, le soleil les illumine tous et les fait tous resplendir ; comme un léger aérostat, la machine, continue son voyage, reprend son vol, traverse les brumes et, une heure et demie après le départ, domine le sommet. On a la Suisse tout entière à ses pieds.

Charles Boissay.


LE TÉLÉGRAPHE D’AUSTRALIE


Le télégraphe qui relie l’Australie à l’Europe a été récemment terminé ; la réalisation de la communication entre Java et l’Australie et de là à Singapour ou Madras, n’a pas duré moins de cinq années ; elle a été la première étape de cette grande entreprise. Le point d’atterrissage du câble était, naturellement indiqué, au golfe de Carpentarie, d’où une ligne aérienne devait traverser tout le continent australien d’un bout à l’autre jusqu’à Melbourne, passant dans des localités désertes, sans eau et sans végétation. Les colons qui s’étaient aventurés dans le centre de l’Australie avaient perdu des quantités considérables de moutons par l’extrême sécheresse. Le manque de vivres se faisait aussi sentir, car il faut plus de trois mois de voyage avant d’y parvenir ; les chevaux y meurent de soif, aussi les colons ont fait venir des chameaux d’Afrique pour opérer les transports. Le télégraphe devait traverser 200 milles dans ces tristes régions. Il restait 1 100 milles, entre le lac Hope et la rivière Roper, qui étaient tout à fait inexplorés. La troisième section comprise entre la rivière Roper et le Port-Darwin sur la côte Nord, longue de 400 milles, avait été l’objet d’essais de colonisation peu fructueuse. Il y avait donc des difficultés accumulées sur toute cette ligne qu’il fallait établir à travers des pays sauvages.

La direction des travaux était confiée à M. Ch. Todd, directeur des postes et télégraphes d’Australie. Ils furent commencés il y a deux ans et demi, avec un crédit de trois millions de francs, voté par le parlement australien ; mais le gouvernement prit à sa charge la construction de la section du centre, celle qui offrait le plus de difficultés ; chaque poteau, chaque paquet de fil, tous les approvisionnements ont été apportés à travers des régions sans routes, ni sans eau. Cinq brigades, chacune de 200 hommes, tous habitués à la vie sauvage, furent expédiées d’Adélaïde, avec le matériel nécessaire et équipés pour un voyage à travers le continent. Ils avaient 800 chevaux ou bœufs avec 100 chameaux. En même temps, l’entrepreneur de la section du nord envoyait son personnel et son matériel par mer ; il plantait le premier poteau télégraphique le 15 septembre 1870 et s’avançait de suite dans l’intérieur.

Le représentant du gouvernement avait le droit d’annuler le marché conclu, s’il voyait que l’exécution n’allait pas assez rapidement. Usant de son pouvoir, il en résulta une position critique, par suite de suspension des travaux. Le personnel revint à Adélaïde ; il fallut tout recommencer au moment où tout devait être fini. Le gouvernement s’en chargea seul ; les désastres et les calamités vinrent de tout côté ; les bestiaux moururent, les pluies transformèrent le terrain en marécages et les rivières en torrents. Une troisième et une quatrième expédition furent organisées, sous la direction même de M. Todd, que n’arrêta, ni la perte d’une partie du matériel, ni les désagréments de la mauvaise saison.

À la fin de 1871, la section centrale était terminée et celle du sud s’avançait rapidement ; il ne restait qu’une solution de continuité de 300 milles ; en mai, un service d’estafette, organisé pour relier les deux tronçons, permit d’envoyer le premier télégramme le 22 de ce mois, en neuf jours, de Port-Darwin à la rivière Catherine, de là à Tennant-Creak, et enfin à Adélaïde. Mais au mois de juin, le fil se rompit, ce qui donna un moment d’anxiété aux courageux pionniers. Ils reprirent la besogne courageusement, et, le 22 août, après avoir posé les neuf derniers milles à la clarté de la lune, la communication était entièrement établie ; la soudure des deux sections se fit au mont Stuart, au point où l’explorateur de ce nom était passé dix ans auparavant. L’organisateur de cette gigantesque opération reçut des félicitations d’Adélaïde et en même temps de Londres, d’où les dépêches furent transmises en sept heures.


EXAMEN MICROSCOPIQUE
DU LIMON DÉPOSÉ PRENDANT LES CRUES DE LA SEINE.


Les eaux d’un fleuve qui éprouve une forte crue, entraînent avec elles une quantité de matières de toute nature ; ce sont principalement des particules extrêmement ténues, détachées par érosion des rives

  1. M. Jules Simon, Journal officiel, 23 avril 1873.
  2. Matériaux pour servir à l’histoire des années 1806, 1807 et 1808. Brochure anonyme due à Guillaume de Humboldt : elle obtint, à son apparition, un succès extraordinaire.
  3. B. Cour intérieure des laboratoires — AA. Paillasses extérieures couvertes — C. Laboratoire de M. Terreil, aide naturaliste. — D. Laboratoire des élèves. — E. Escaliers conduisant aux étages supérieurs. — K. Salle des balances : laboratoire du préparateur de M. Frémy — P. Laboratoire du préparateur de M. Frémy. — N. Laboratoire de M. Frémy. — M. Cabinet de M. Frémy. — FF. Corridors mettant en communication les divers laboratoires. — G. Laboratoire des élèves. — H. Laboratoire du préparateur. — I. Water closets. — L. Alambics pour l’eau distillée. — QR. Concierge. — S. Perron conduisant au jardin W destiné aux expériences de culture. — X. Laboratoire particulier de M. Deraisne. — J. Salle des instruments de physique ; lieu de travail des micrographes. — T. Laboratoire de physiologie végétale (M. Dehérain). — V. Magasin. — U. Salle du garçon, — débarras. — A. Paillasse extérieure. — Échelle 0,0017 pour mètre
  4. Cette figure, faite d’après une photographie, représente exactement la pente de la voie. Nous devons à l’Engineering l’autre gravure du pont de Schnurtobel.