Une raillerie de l’amour/02


L’AVERSION.


Nous rêvions, nous faisions de ces poèmes vagues,
Comme en portent les vents, comme en chantent les vagues ;
Et tout contens d’aller par le même chemin,
Frères, et non rivaux, nous nous tenions la main.
M. Berthoud.


II.


Il trouva Camille relisant son billet de la veille en achevant sa toilette. Ils se regardèrent un moment sans parler, se reprirent des yeux, car ils s’étaient faits hommes tous deux dans l’absence, et leurs traits, naguère indécis comme une ébauche légère, se remontraient l’un à l’autre complets, comme arrivés au point où l’artiste peut oser signer son ouvrage.

Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, trop saisis par l’émotion qui mouillait leur cœur pour lui donner un langage. Cet attendrissement muet se changea bientôt en une fièvre de joie, en paroles tumultueuses, et en éclats de rire sur l’étrange façon dont ils s’étaient reconnus la veille. Au milieu de ces élans dont la douceur ne peut se décrire, Ernest prit tout-à-coup un air grave, et s’informa si son ami pouvait lui consacrer toute cette journée.

— Comment donc ! répondit Camille, je te la donne entière, puisqu’elle appartient au bonheur de te retrouver, après une impatience haletante où je me consume inutilement depuis huit jours ; je ne suis occupé que de toi, je ne cherche que toi dans les cercles et les spectacles que j’ai parcourus sans t’y rencontrer. Le chagrin de ne pas te voir, toi ! mon idée fixe depuis notre départ d’Allemagne, m’a fait trouver dans Paris un vide, un ennui, une agitation nerveuse qui me rendait tout insupportable. Personne, dans l’hôtel que tu habitais autrefois, n’a pu me mettre sur tes traces ; tout ce que j’ai recueilli dans ce vague et ce tourbillon où je ne reconnais personne, c’est que l’on te croyait en Normandie pour un procès. Ah ! mon Dieu ! tu as donc des procès ?

— Je t’expliquerai cela, dit Ernest, de plus en plus préoccupé. Présentement il faut me suivre et t’abandonner à moi. Prends garde pourtant, ajouta-t-il avec une hésitation mystérieuse, la démarche où je t’entraîne n’est pas, peut-être, sans conséquence et sans danger. Il le regarda sérieusement. Qui sait si je ne dispose pas en ce moment de ta vie.

— Est-il vrai ? repartit Camille en saisissant son épée avec précipitation, je ne te quitte pas. Ernest se retint de lui sauter au cou ; et son ami le suivit en silence jusqu’à sa voiture qui les attendait, et qui les emporta vivement ensemble. Charles monta légèrement derrière en jetant à Ernest un regard d’intelligence qui disait : Nous nous sommes vus quelque part. — Aussi sa contenance était fière comme celle d’un lutteur qui n’a pas reçu tous les coups.

Ernest eut toutes les peines du monde à s’empêcher de rire de la précaution d’une épée dans une pareille circonstance. Mais il garda son sang-froid, en se plaçant près de Camille, et se contenta de lui serrer fortement la main, comme pour le remercier de l’avoir compris.

Durant le chemin, Camille voulut hasarder quelques questions ; Ernest lui ferma la bouche en répétant trois fois : Tu vas tout savoir. En entrant rue de Choiseul, dans l’élégant hôtel qu’il habitait avec sa sœur : — C’est ici, dit Ernest, dont Camille observait avec surprise l’agitation qu’il ne pouvait maîtriser.

Après avoir été introduit dans un vaste et beau salon où ils se trouvèrent seuls.

— Eh bien ! dit Camille, qu’est-ce que cela devient ? N’est-il pas temps que je sache un peu où nous sommes ?

— Tu vas l’apprendre, répondit Ernest en laissant déborder toute sa joie. Suis-je assez heureux de te retrouver, Camille ! toujours le même, franc, brave, dévoué, sincère, et presqu’aussi gai qu’au temps où nous nous battions en frères. Est-il vrai que plusieurs années nous séparent déjà du collége ? D’honneur, Camille, la jeunesse est si près de l’enfance que je les confonds encore dans ma tête. Notre affection surtout les a liées si étroitement ensemble, que sans avoir eu le temps de rien préparer, je joue ici avec toi l’un de nos tours d’écolier, dont le plan m’a bercé délicieusement toute la nuit.

— S’il s’agit d’un tour d’écolier, dit Camille en se rapprochant d’un grand feu pétillant qui rendait ce lieu doublement agréable, je n’en suis pas moins ton second. Mais à ta gravité, à l’espèce d’irritation qui se révélait en toi, j’ai cru qu’il s’agissait d’un duel, d’un duel à mort, mon pauvre Ernest ; aussi tu vois mon épée !

— Ah ! mon ami, j’ai deviné ton intention ; et tu te préparais de si bonne grâce à te faire tuer sans savoir pourquoi, que ma vie, que tu voulais défendre, t’appartient plus que jamais. Oui, ce trait me pénètre, il peint l’âme ; il vaut cent ans d’amitié !

— Donne-les-moi si tu peux, repartit gaîment Camille, de la gloire, de l’amour, et avec cela beaucoup d’amitié, le siècle serait agréablement rempli ; j’en passerai l’acte quand tu voudras.

— Et je retiens ta signature, poursuivit Ernest en lui saisissant la main avec chaleur et confiance, ah ! mon cher enfant, voilà nos pactes de collége ! oui ! nous voulions cent ans d’amitié, d’amour et de gloire, sans en rabattre une heure, et nous couronnions tout cela d’immortalité. Tu me rends mes plus légères et nes plus douces illusions ! poursuivit-il en essuyant une larme dont il ne fut point honteux, et dont Camille ne rit pas.

— Dis-moi, reprit-il plus bas, en se rapprochant avec quelque inquiétude, ton siècle d’amour est-il commencé ?

— Très-commencé, je te jure, presque envahi même, militairement parlant.

— Est-ce possible ? dit Ernest, d’un air piteux qui fit éclater de rire le sincère colonel, il faut que vous me racontiez tout.

— Je te dirai ce dont je me souviens précisément, cher Ernest, car je n’écris pas de mémoires ; et il y a dans l’amour, dans celui qe j’ai rencontré du moins, tant de fausses guirlandes, tant de distractions, tant de lacunes !…

— Si tu en es là, interrompit Ernest, je respire, et je n’en demande pas davantage.

— J’en suis là, parole d’honneur, mais quel intérêt y prends-tu ?

— Le plus vrai, le plus vif, le mien… je veux dire le nôtre, mon cher camarade. J’ai là-dessus des projets enchanteurs ; ne va pas rire ! je dresse des palais avec une rapidité qui doit au contraire te causer de l’admiration.

— Sois tranquille, Ernest. Je vais me battre en riant ; mais, en amour, je suis le plus sérieux des hommes.

— Apprends alors, poursuivit Ernest, en lui reprenant les mains pour commander toute son attention, apprends que tu es ici chez une femme charmante.

— Tu vas me faire peur, dit Camille en se levant avec vivacité. Nous ne sommes donc pas chez toi ?

— Qu’importe ? nous sommes chez la femme qui m’intéresse le plus au monde.

— Ah ! j’entends ; c’est pour ton compte, repartit le colonel, en se rasseyant avec calme auprès du feu.

— Pour le nôtre en même temps, Camille ! dit Ernest, en appuyant sa main sur son épaule, avec le ton de la confidence.

— Tu plaisantes ! repartit Camille, en le regardant dans les yeux.

— Non. Je suis en amour tout aussi sérieux que toi.

— Moi, je ne comprends pas. Enfin, cette femme charmante, tu en es fort bien accueilli, puisque tu y viens, ce me semble, sans te faire annoncer, et que tu m’y présentes moi-même sans avoir eu le temps de l’en avertir.

— Je suis ici comme chez moi, dit Ernest avec aplomb.

— Ah ! mon Dieu ! serais-tu déjà marié ?

— Non. J’ai dans l’idée que je ne le serai qu’après toi.

— Je t’en félicite ; car je ne le serai, je crois, de long-temps, et je n’y ai pas encore songé. Tu dis donc que la dame est bien belle ?

— Belle ! dit Ernest.

— Et tu l’intéresses ? poursuivit le colonel, en parcourant rapidement des yeux son ami, qu’il jugea de tous points fait pour plaire. Ernest sourit. Et tu l’aimes ?

— Comme je m’aime.

— Et pourquoi m’amènes-tu chez elle ?

— Pour que tu l’aimes aussi.

Camille le regarda, plus surpris que jamais ; et, après un silence qui attendait une explication, il reprit :

— Entendons-nous, de grâce. Pour que je l’aime, comme on aime…

— Oui ! oui ! répondit Ernest en riant, comme on aime une femme belle, jeune, spirituelle, adorable, ornée de tous les dons de la nature, et de la fortune, et du ciel ; entends-tu ? es-tu sourd ?

— Mon ami ! dit vivement Camille, si tu le veux absolument ; … quand la verrons-nous donc ? car je commence à sentir beaucoup d’impatience.

— Tu ne languiras pas long-temps. Son nom peut-être t’a déjà frappé dans le monde où tu m’as cherché : personne encore ne t’a-t-il parlé de la belle madame de Sévalle ?

De l’eau qui tombe sur une flamme nouvellement allumée ne produit pas un effet plus prompt et plus froid que ces dernières paroles. Camille demeura pétrifié durant quelques secondes, et ne sortit de son immobilité que pour s’élancer vers la porte, en s’écriant : Adieu, Ernest !

— Adieu ! te moques-tu ? répond Ernest en lui barrant vivement le passage.

— Non, dit Camille très-vite et pressé de sortir. Je serai ton second dans toutes les affaires possibles ; mais je te laisse la gloire ou le danger de celle-ci. Nous nous verrons ailleurs, chez toi, chez moi, partout. Adieu.

— Arrête donc. Quel obstacle… ?

— Invincible. Ernest, je ne peux te tromper ; de tout son sexe, vois-tu, c’est la seule personne que je déteste.

— Tu l’as donc vue ? dit Ernest stupéfait.

— Assez pour t’avouer que les éloges pompeux que tu m’en fais ne diminueront pas l’éloignement que j’ai d’abord senti pour elle.

— De l’éloignement pour madame de Sévalle ! de l’éloignement ! répétait Ernest presque en colère.

— Mon ami, j’en suis consterné ; mais, si ce n’est pas assez pour justifier ma fuite, ajoute… de l’aversion. Non ; tu as beau faire, continua-t-il, en voyant qu’Ernest voulait l’interrompre ; je ne peux pas la voir. Je la trouve…

— Belle ! si tu as des yeux.

— Oui, belle, très-belle, superbe ! répondit Camille, contraint et malheureux de désobliger Ernest.

— Adorable ! si tu as un cœur.

— J’ai un cœur et des yeux, sois-en sûr ; et, quoique je ne sois pas dans les sentimens qui t’exaltent, je la trouve ce qu’elle est, jeune, élégante, distinguée, décente et noble.

— Eh bien ?

— Eh bien ! il y a là-dedans des regards, … un sourire, … un je ne sais quoi ; … enfin, tous ces défauts ensemble ternissent les rares perfections dont ton aveuglement la pare avec tant de complaisance.

— Allons ! tu rêves, je crois. Tu n’as pu nommer un seul de ses défauts.

— Mon ami, mon bon Ernest ! dit affectueusement Camille pénétré, en lui serrant la main, je ne trouve au monde rien de si concevable, de si doux, de si désirable, que l’amour. Il te fascine, toi ; et je me crois né pour lui comme pour l’amitié, l’un des besoins les plus passionnés de mon cœur ; qui bat vite, je te jure, de la soif ardente de ces émotions ; juges-en ! mais je ne trouve aussi rien de plus pardonnable que de céder à une antipathie involontaire, et je me sauve.

— Un seul instant, Camille. Ceci est plus sérieux que tu ne penses. Il y a quelque méprise dont je veux être éclairci ; je le veux ! je le veux !

Georgina, qui entra précipitamment croyant son frère seul, mit fin à cette étrange contestation ; et, comme elle resta immobile d’étonnement en apercevant à l’autre porte le colonel qui sortait, elle n’entendit pas que son frère disait tout bas : — Regarde ! est-ce bien là la femme qui te paraît si haïssable ?

Camille ne répondit que par un salut profond à la belle veuve, et glissa des mains d’Ernest, le laissant plus confondu qu’il n’avait été de sa vie.



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