Une raillerie de l’amour/01


UNE RENCONTRE.



C’est, à la vérité, un beau nom et plein de dilection, que le nom de frère ; et, à cette cause, en feismes-nous, luy et moy, nostre alliance.

Si on me presse de dire pourquoy ie l’aymois, ie sens que cela ne se peult exprimer qu’en respondant : Parce que c’estoit lui, parce que c’estoit moy. Ie croys par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par nos noms.

Montaigne.

I.


Un soir, à la sortie de l’Opéra, porté par les flots d’une foule immense, et près d’atteindre le bas du grand escalier, un jeune homme, qui mourait d’envie de respirer et de chanter au grand air ce qu’il avait retenu de l’ouvrage à la mode, s’entend nommer par une voix qui le frappe de surprise et de plaisir.

Ses yeux parcourent rapidement toutes les têtes flottantes dans l’espace, tandis que la voix bien connue répète impatiemment : — Ernest ! Ernest !

Un chapeau de colonel, qui s’élève et s’agite dans l’air, fixe l’attention d’Ernest, et tandis qu’on lui marche cruellement sur les pieds, il étend la main vers son ami en s’écriant : — Quoi ! c’est vous ! attendez-moi… Mais c’est impossible ; on m’étouffe. Où vous trouverai-je ?

— Rue du Mont-Blanc, hôtel des États-Unis.

La réponse d’Ernest se perd au milieu du bourdonnement de ceux qui veulent sortir et qui l’entraînent enfin fort avant dans la rue Richelieu.

Il regarde curieusement tous les jeunes militaires qui passent auprès de lui ; en saisit un par le bras, et prêt à lui sauter au cou, lui demande pardon de sa méprise. Après avoir erré au milieu des gardes à cheval, des piétons, des fiacres et des équipages, il retrouve le sien avec assez d’effort, s’y jette froissé, ivre de joie, parlant tout seul, se penchant tout entier en dehors de sa voiture, pour chercher encore inutilement, à la lueur des réverbères et des lampes mourantes des magasins qui se ferment, son ami d’enfance, son cher et regretté Camille, qu’il vient à-la-fois de retrouver et de perdre.

Une idée lucide traverse le tumulte de son impatience. Il tire le cordon précipitamment et se fait conduire rue du Mont-Blanc, hôtel des États-Unis.

— Le colonel Folly ? demande-t-il en se précipitant vers l’escalier.

— Oui, monsieur, répond le portier sans quitter des yeux les cartes qu’il tient à la main, — au premier à gauche, No 2.

— Au fait, poursuit-il en fermant sa loge, la voiture du colonel n’est pas rentrée ; mais ce monsieur trouvera Charles ; eh bien ! qu’il s’arrange avec lui. S’il fallait répondre à toutes mes visites, je ne finirais pas une partie.

À la clarté vive d’une lampe suspendue au milieu de la rampe de fer, Ernest voit la porte indiquée, entre et frappe en même temps. La lueur d’un grand feu, qui tient lieu de lumière dans l’appartement, lui fait apercevoir un jeune homme nonchalamment couché dans une large bergère, enseveli au fond d’un élégant manteau fourré, dans l’attitude de la réflexion, et qui n’entend pas que quelqu’un s’avance vers lui.

— Il pense à moi ! dit Ernest, se jetant avec transport sur celui qu’il croit être Camille. Charles s’éveille, crie au voleur, en retenant fortement l’ami de son maître qui se recule avec lui, le secoue rudement, et parvient avec peine à lui faire lâcher prise, en l’éveillant tout-à-fait, et en se dégageant de ses bras nerveux.

Le pauvre Charles, rendu à lui-même, se confond en excuses pour l’énergique quiproquo qu’il vient de commettre. Il en est pâle. — C’est ce diable de portier, monsieur, qui nous fait mille contes de voleurs ; il dit qu’il en pleut dans Paris, et qu’il s’en trouve de jolis, de bonne mine comme vous, monsieur. Je crois maintenant que c’est pour nous arrêter au logis, et se donner le loisir de se chauffer en jouant aux cartes dans sa loge.

— Mais, si c’est en dormant ainsi, les portes ouvertes, que vous remplacez la surveillance du portier, les trésors de votre maître, s’il en a, ne sont pas fort en sûreté.

— Oh ! monsieur, reprit Charles, dont les yeux dormaient encore, j’ai le sommeil léger comme celui d’un oiseau. Vous sentez que lorsqu’on a l’habitude des camps, l’œil est toujours entr’ouvert. C’est une vigilance immobile qui vaut celle du chien ; monsieur a dû s’en apercevoir tout-à-l’heure ?

— C’est vrai, dit Ernest, j’oubliais de vous en faire mon compliment ; mais où est votre maître ?

— Au bal, monsieur, répliqua Charles en repliant avec soin le riche manteau du colonel dont il s’était arrangé. Monsieur court partout après un de ses amis qu’il ne trouve nulle part. Je suis de la recherche, moi, et aussi las que monsieur est impatient. J’ai dit à monsieur que je ne me souciais pas de le suivre, et je l’attends en repassant dans ma mémoire toutes nos campagnes.

— C’est-à-dire en rêve, car vous dormiez fort. Vous vous êtes donc bien battu ?

— Moi ? jamais, monsieur ; mais mon maître, comme un lion ! Il a reçu des blessures, qui nous comblent d’honneur ! je dis, nous : monsieur entend bien. La gloire du maître rejaillit sur le serviteur, et je fais trembler bien des laquais avec l’air martial, la moustache et l’épée de mon maître. Je me repose maintenant au coin de la cheminée de tous les travaux de la guerre, tandis que monsieur court les bals depuis huit jours que nous sommes arrivés d’Allemagne.

— Allons ! dit Ernest en soupirant, c’est moi qu’il cherche, sans doute : il faut attendre jusqu’à demain ; dites à votre maître… Non, donnez-moi ce qu’il faut pour écrire ; vous permettez ?… Votre nom ? continua-t-il à son tour en s’asseyant dans la grande bergère.

— Charles, pour vous servir.

— Eh bien ! vous permettez ? monsieur Charles !

— Ah ! monsieur, dit Charles avec un sourire familier. Tenez ! je vois bien d’abord à votre air, que monsieur doit vous aimer ; et si c’est pour vous chercher que j’ai tant couru, je vous assure que je ne regrette plus mes pas ; et puis vous m’avez surpris si agréablement ! C’est drôle une connaissance qui commence par des coups de poings. Vous en ai-je rendu ? monsieur…

Ernest continuait d’écrire sans répondre, et l’empressé Charles jetait tant de bois dans l’immense cheminée, qu’Ernest s’écria :

— Prenez donc garde, mon garçon ; vous allez mettre le feu.

— Pas d’inquiétude, monsieur, repartit le jeune domestique d’un ton tout-à-fait militaire ; … je me connais en feu. Il a fait chaud en Allemagne ; et je n’ai pas eu une boucle de cheveux de brûlée.

Ernest, après avoir écrit, partit heureux et contrarié. Il ne put dire à personne en rentrant, sa rencontre et le bonheur qu’il en ressentait. Sa sœur s’était retirée plus tôt que de coutume ; il ne vit plus de lumière dans l’appartement de leur tante ; il fut donc contraint d’emporter dans le sien la joie qui l’oppressait, qu’il exhalait tout seul par des exclamations, des roulades et des cadences légères ; ce qui l’empêcha de dormir une assez grande partie de la nuit.

Il venait de terminer en Normandie un procès bien normand, dont l’heureuse issue ajoutait à la fortune de sa sœur, toute la fortune de M. de Sévalle, son riche et vieux époux, dont elle était veuve depuis dix-huit mois.

Cette sœur aimée avait alors vingt ans ; elle était charmante. Camille Folly, jeune comme Ernest, dont il avait partagé les études et les plaisirs d’enfance, n’était pas comme la belle Georgina de Sévalle, comblé des dons de la fortune, mais bien de tous ceux qui y conduisent. Après huit ans d’absence passés en Italie et en Allemagne, dans la carrière alors si brillante des armes ; couvert de gloire, et de quelques blessures qui vont bien, quand elles ne tuent pas, il rentrait dans sa patrie, qui le comptait, à vingt-six ans, au nombre de ses plus ardens défenseurs.

Ernest en avait vingt-quatre. Il était donc chef de famille depuis la mort de son père. Ce titre le rendait fier, et donnait un poids respectable à ses jeunes années. — Être l’aîné d’une sœur de vingt ans, pensait-il au milieu des réminiscences de l’Opéra dont il sortait, c’est en être le père ; je me suis fait avocat pour elle. J’ai lutté corps à corps avec un tribunal normand. Je suis en bon train de la rendre heureuse. Camille va m’aider à remplir cette mission. Ô joie ! ô Camille ! mon Pylade au collége, mon Bayard sans peur, mon frère ! s’écria-t-il en se posant au milieu de sa chambre, et chantant avec la vibration qu’il imitait de Laïs :

De l’amitié daigne entendre la voix.

Dès ce soir un mariage se décide, il en fait à lui seul les témoins et les préparatifs. Il rêve qu’il conduit à l’autel sa sœur, douce et brillante, et son ami reconnaissant : il ouvre un bal qui suit la cérémonie religieuse, il danse au bruit d’instrumens mélodieux qui finissent par le plonger dans un profond sommeil ; tandis que les ailes de son imagination effleurent ses plans dans des rêves enchanteurs. Il ne se réveille que fort tard le lendemain à sa grande surprise. Il s’habille à la hâte, franchit, avec l’élan d’un projet de son âge, l’espace de la rue Choiseul à la rue du Mont-Blanc, et sort sans voir ni sa sœur, ni sa tante, qui l’attendirent en vain pour le déjeûner.



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