Une nuit de Noël sous la Terreur/I

H. Daragon (p. 19-32).
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I


Quoique quarante ans se soient écoulés entre le jour de Noël j’écris ces lignes (1833) et celui dont je veux retracer l’angoisse (1793), aucune des émotions traversées alors ne s’est effacée de mon esprit. Je n’ai qu’à fermer les yeux pour revoir, distinctement, une plaine blanche de neige, entre des montagnes, une route presque déserte, où de rares piétons et de plus rares cavaliers cheminaient sous un ciel livide, dans lequel le soleil découpait un disque rouge. Je revois une voiture roulant à travers ce morne paysage, sinistre comme l’atmosphère qui planait alors sur la France. Ce véhicule cahoté sur un sol dont le ravinage dénonçait l’incurie de la Révolution, emportait un jeune homme de trente ans et une jeune femme de vingt. Cet homme, mon fils, était votre père, cette femme était votre mère. Elle était à la veille de vous avoir. Son état de grossesse avancé lui rendait ce voyage si douloureux qu’à chaque secousse ses traits se décomposaient comme si elle allait mourir. Ses paupières se fermaient sur ses prunelles mouillées de larmes. Puis, la volonté de ne pas ajouter à mes anxiétés était la plus forte. Elle trouvait le courage de me sourire et elle me disait :

— Ne vous tourmentez pas, mon ami. Dites au cocher de pousser les chevaux. Dieu, qui nous a protégé depuis notre départ, ne permettra pas que nous échouions au moment d’arriver…

Il était en effet assez extraordinaire que nous eussions parcouru sans être inquiétés, la distance entre Fleury-les-Tours et la petite ville de la Franche-Comté dont nous approchions. C’était Morteau, à huit lieues seulement de Locle, à moins d’une journée de La Chaux-de-Fonds et de la Suisse. Nous nous étions décidés à choisir, pour sortir de France, ce chemin détourné, après avoir pris ostensiblement la route naturelle, celle de Châlons et de Nancy. Je me souviens. Tandis que nous avancions péniblement, glacés par le froid de cet après-midi, dans notre voiture achetée d’occasion et à peine close, épiant, sans en avoir l’air, la physionomie de chaque passant, avec quels remords je me reprochais de n’avoir pas émigré plus tôt ! Ce n’est pas que je me fusse laissé endormir, comme tant d’autres, par les illusions des insensés de la nuit du 4 août. J’avais toujours pensé que la tempête déchaînée sur le pays serait sans pitié et qu’elle pouvait me frapper aussi, moi et les miens. Mais en 91 j’avais rencontré Mlle de Miossens. J’en étais devenu amoureux et je n’étais pas parti. Henriette n’avait plus son père. Elle habitait avec une mère malade un petit château pas très éloigné du mien. Je m’étais tout de suite considéré comme le protecteur de ces dames. D’ailleurs, ni elles ni moi n’avions été encore menacés. J’avais demandé la main d’Henriette, nous nous étions fiancés, puis mariés. Ces événements nous avaient menés, de semaine en semaine, jusqu’à ce terrible mois de janvier où le procès et l’exécution du Roi inaugurèrent vraiment cette crise d’universelle consternation, si bien nommée la Terreur. Dès que j’eus appris cette affreuse nouvelle, j’avais dit : il faut partir. À ce moment même, Mme de Miossens était devenue plus souffrante. La paralysie la rendait intransportable. Nous étions restés. Je n’avais pas eu le courage de démontrer à sa fille qu’en agissant ainsi nous nous perdions sans espérance de sauver sa mère. La malade était morte en août. Redevenus libres, nous avions remis de partir cette fois en constatant que Fleury continuait d’être ignoré par les Jacobins de Nemours. Il en était de lui comme il en fut de Dampierre et de quelques autres demeures seigneuriales situées un peu à l’écart et dans des contrées où ne se trouvait aucun meneur très énergique. Or les lois sur les biens des émigrés étaient implacables. Nous ne possédions d’autre fortune que nos deux châteaux et leurs dépendances. À la veille d’avoir son premier enfant, Henriette avait hésité à le ruiner d’avance. Elle était extrêmement pieuse. Elle avait voulu voir une protection de la Providence dans la tranquillité exceptionnelle où nous venions de vivre. J’avais cédé à son désir de ne pas quitter notre manoir. Ah ! combien je me le reprochais maintenant ! Un coup de foudre nous avait réveillés de cette folle sécurité. Un représentant du peuple avait débarqué à Nemours un matin. Il s’était fait remettre la liste des propriétaires de la ville et des environs. C’était une table de proscription toute dressée. Un vieux serviteur de ma famille avait appris que des mandats d’amener allaient être lancés contre les suspects et naturellement contre moi d’abord. L’urgence du péril n’avait plus permis l’hésitation. C’est ainsi que nous nous trouvions sur la route de Suisse par cet après-midi de la fin de décembre. Un passeport au nom du citoyen et de la citoyenne Chardon, procuré par le fidèle avertisseur, nous avait permis de franchir sans trop de difficultés les étapes de ce long et dangereux voyage. Ce papier revêtu du timbre de la municipalité de Nemours, me qualifiait de citoyen suisse retournant dans son pays, à cause de la santé de sa femme. La grossièreté de cette ruse en avait jusqu’ici fait la réussite. Il ne s’était rencontré personne pour imaginer qu’un duc de Fleury n’eût pas pris plus de précautions pour dépister les limiers lancés à ses trousses. À l’approche de la frontière, ce misérable chiffon de papier suffirait-il ? C’est la question que je me posais avec une épouvante grandissante, tandis que je cherchais à l’horizon la silhouette de cette petite ville de Morteau, où allait se jouer le dernier acte du drame de notre salut… Vers quatre heures, elle commença de se dessiner sur le ciel maintenant presque noir. La masse sombre des maisons prenait une physionomie si étrangement sinistre que mon appréhension d’affronter là un dernier examen de mon faux passeport devint intolérable. Le désir d’y échapper me suggéra l’idée la plus évidemment déraisonnable que je pusse concevoir.

— Vous sentez-vous assez bien pour marcher deux heures ? dis-je à ma compagne.

— Oui, répondit-elle, avec une expression dans les yeux qui aurait dû m’avertir. Mais dans ces fièvres de fuite on ne veut rien reconnaître de ce qui contrarie les projets où l’on aperçoit une issue possible.

— Ce sera le dernier effort, repris-je. Il est nécessaire.

En même temps, par des coups frappés contre la vitre, j’avertissais le cocher d’arrêter. J’avais engagé ce gros garçon sur sa mine nigaude, à Dijon, en achetant la voiture. Qu’avait-il pensé de la qualité des voyageurs qu’il conduisait ainsi ? Je me l’étais souvent demandé, et je m’étais comporté de manière à dissiper de mon mieux ses soupçons s’il en avait. Il était insensé, presque au terme du voyage, de démentir d’un coup cette attitude. C’est pourtant ce que je fis en descendant de voiture, à une demi-lieue peut-être de Morteau et lui disant :

— Je n’ai plus besoin de vos services, mon ami. Ma femme et moi préférons continuer la route à pied. La voiture est à vous avec les chevaux et ceci par-dessus le marché (je lui mettais dans la main un rouleau de louis), si vous partez tout de suite de ce côté (je lui montrai la route par laquelle nous étions venus). Sinon…

J’avais tiré de ma poche un pistolet que j’armai d’un geste si déterminé que le malheureux se mit à trembler de tous ses membres :

— Je vous obéirai, Monsieur, répondit-il, je vous obéirai…

— C’est à l’instant qu’il faut partir, insistai-je. J’ai votre nom. Je vous écrirai l’endroit où vous devrez faire adresser les objets qui restent dans la voiture. Si dans six mois vous n’avez rien reçu, tout est à vous.

L’homme balbutia un remerciement. Il m’aida, d’une main qui continuait de trembler, à mettre sur mes épaules une espèce de havre-sac qui contenait quelques effets indispensables. J’avais dans ma ceinture une dizaine d’autres rouleaux d’or et des diamants. Il remonta sur son siège sans presque oser me parler. Je tenais toujours à la main mon pistolet levé. Les chevaux tournèrent, dans l’accablement de bêtes fatiguées qui comptaient si bien toucher à l’écurie. Mais leur conducteur était si impatient de n’être plus à la portée de mon arme qu’il trouva le moyen de les mettre au grand trot. Mme de Fleury et moi, nous étions seuls. Nous n’avions plus qu’à marcher en contournant la ville pour arriver en Suisse. Elle me dit : — Je suis prête. Et nous commençâmes à nous diriger vers Morteau, avec l’intention d’obliquer par le premier sentier à droite ou à gauche pour rejoindre la grand’route de l’autre côté.