Une mission en Acadie/03

III. L’Isthme


III

L’ISTHME

Miramichi. — Moncton. — Memramcook. — Shediac. — Le Cap-Pelé. — Amherst. — Fort Beauséjour.


En prenant congé de M. le curé de la Grande Anse, qui voulut bien promettre de me rejoindre quelques jours après pour visiter ensemble le Cap-Breton, je retournai reprendre à Bathurst la grande ligne de l’Intercolonial pour me rendre à Memramcook demander l’hospitalité aux Révérends Pères du collège Saint-Joseph. Chemin faisant, j’eus le temps d’admirer, des fenêtres du wagon, les rives si pittoresques du Miramichi qui justifie bien ce nom de « retraite heureuse » que lui donnèrent les Indiens. Le souvenir d’importants événements historiques y demeure attaché, car c’est là que l’histoire du Canada a, pour ainsi dire, commencé le 30 juin 1554, quand Jacques Cartier découvrit le cap Escuminac sur la côte de ce qui fut, plus tard, le Nouveau-Brunswick.

LA FORÊT ACADIENNE. — GREEN RIVER (MADAWASKA).
CLICHÉ DE G. T. TAYLOR, POUR LE DÉPARTEMENT DES TERRES DE LA COURONNE DU NOUVEAU-BRUNSWICK.

De toute l’Amérique du Nord, la baie de Miramichi passe pour être la région la plus giboyeuse ; ses énormes passées de sauvagine attirent au printemps et à l’automne, des chasseurs, non seulement des États-Unis, mais même d’Europe ; les forêts de l’intérieur sont encore très vives en caribous[1], en orignaux[2] et en chevreuils ; le petit gibier y est abondant et la pêche de la truite et du saumon, réellement miraculeuse. C’est enfin là que furent tirés les derniers coups de feu contre les Anglais après la perte définitive de Louisbourg en 1758. M. de Boishébert qui s’y était réfugié avec un groupe important d’Acadiens, fut le dernier officier français qui parvint à se maintenir dans ce pays, à l’endroit même où, deux cents ans plus tôt, nous l’avions découvert ; la pointe de Bosbert rappelle encore son nom défiguré ; il ne mit bas les armes qu’en 1759.

DÉFILÉ DE LA MILICE À MONCTON. — DESSIN DE BERTEAULT. — CLICHÉ MAC ALPINE, SAINT-JEAN, N.-B.

Moncton, où je m’arrêtai entre deux trains, uniquement pour voir « la barre » dont il sera question plus loin, est une ville de près de 10 000 habitants dont le principal monument est la gare ; pareille à certaines cathédrales, elle semble écraser de tout son poids la petite cité blottie dans son ombre ; c’est qu’à Moncton, centre industriel en plein développement, se trouve, pour ainsi dire, le cœur de l’Intercolonial qui, de ce point merveilleusement situé sur l’isthme, entre les trois provinces, lance ses trains dans toutes les directions. Tous les services accumulés dans cet énorme édifice en font un véritable ministère, le plus puissant agent de colonisation de ces Provinces Maritimes si vastes et, relativement, si peu peuplées. La ville renferme bon nombre de maisons solidement construites avec ces beaux grès multicolores dont j’ai déjà eu l’occasion de parler ; les enseignes des magasins révèlent beaucoup de noms d’origine française et les Acadiens forment, m’a-t-on dit, une minorité assez importante de la population. Quant à la barre ou bore pour laquelle je m’étais arrêté, ce mascaret quotidien est la plus grande attraction de la ville et lui amène de fort loin des étrangers curieux d’assister à ce singulier spectacle qui se passe dans la rivière Peticodiac. Ce phénomène est dû aux marées de l’Atlantique dont le flux, après avoir balayé les lignes incurvées de la côte à partir du cap Cod, près de Boston, se heurte à l’éperon formé par la péninsule de Nouvelle-Écosse, puis s’enfonce comme un coin dans l’étroite Baie de Fundy[3], s’y engouffre à de prodigieuses vitesses, emplit les innombrables anses qu’il rencontre sur son passage ; quand ces dernières sont traversées par d’étroites rivières, le flot, étranglé, devient alors une : barre écumante de la hauteur d’un mur. Ce « refoul », comme l’appellent les Acadiens, varie d’altitude suivant la force des marées et oscille entre une petite vague et un mascaret de près de dix pieds.

« THE BORE », MASCARET À MONCTON. — DESSIN DE GOTORBE. — LIGNE DE L’« INTERNATIONAL RAILWAY OF CANADA ».

Le lieu où la ville est située s’appelait jadis Le Coude, car la rivière en fait un véritable à cet endroit que les navires ne peuvent atteindre qu’à marée haute ; à basse mer, on pourrait presque la traverser à pied. Arrivé sur le quai, quelques instants avant l’heure indiquée, je contemplais le lit rougeâtre et envasé du Peticodiac, au fond duquel coulait un mince filet d’eau, quand un bruissement pareil à celui que ferait une robe traînant sur des feuilles mortes, se fit entendre à ma gauche, et presque aussitôt apparut, tournant le coude, la barre écumante qui, précédée de flots de boue, passa devant moi à la vitesse moyenne d’un train et, ce jour-là, à une hauteur d’environ trente à quarante centimètres. Quelques instants après, le lit entier de la rivière était comble et le courant calmé.

CHEF MICMAC DE MEMRAMCOOK.
CLICHÉ DE L’AUTEUR.

Le collège Saint-Joseph de Memramcook où j’arrivai enfin, est situé sur une hauteur aux portes de la Nouvelle-Écosse : c’est un phare intellectuel qui rayonne sur toute l’Acadie et la fait sortir de l’ombre où elle était plongée depuis la dispersion de 1755. De ce collège, fondé en 1864, par un prêtre canadien, le Père Lefebvre, et auquel est venue s’adjoindre, en 1868, une université autorisée par charte du Parlement du Nouveau-Brunswick, sont sortis tous les Acadiens de marque qui exercent actuellement une influence sur les destinées de leur pays ; à l’heure présente, le collège est dirigé par douze Pères de la congrégation de Sainte-Croix ; il contient cent cinquante élèves environ, et se dresse au milieu d’un grand parc, sur l’un des versants de la vallée de la Memramcook d’où la vue embrasse un panorama merveilleux : ce sont les prés de la vieille Acadie, laborieusement conquis, jadis, sur les eaux du fleuve, à l’aide des fameux « abboiteaux » ou digues dont les traces sont encore visibles. Les prairies de Memramceook sont, de tout ce pays, les seules, hélas ! qui appartiennent encore à des Acadiens ; elles furent asséchées les dernières en 1753, sous la direction du célèbre missionnaire l’abbé Le Loutre, avec 50 000 livres envoyées par la Cour de France. L’histoire du collège et de son fondateur a été, tout récemment, magistralement retracée par M. le sénateur Poirier[4]. Cette belle œuvre est un tribut de reconnaissance payé au restaurateur de la nationalité acadienne, à celui qui, à l’exemple de son divin maître, fit sortir Lazare du tombeau dans lequel il était enseveli depuis plus de cent ans.

LA PRAIRIE ACADIENNE (NOUVELLE-ÉCOSSE). — CLICHÉ DU MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR DU CANADA.

De l’année 1864 date, en effet, la renaissance de ce petit peuple dispersé qui, grâce à Memramcook, allait enfin avoir un lien commun lui permettant de se ressaisir et de prendre conscience de ses destinées ; cette même année fatidique vit jeter les bases de la confédération qui, trois ans plus tard, en 1867, fit entrer dans le « Dominion » les Provinces Maritimes. Les Acadiens étaient, en général, opposés à cette annexion ; ils avaient eu, jusqu’à ce jour, peu de rapports avec les Canadiens et ces liens fédéraux leur semblaient, en quelque sorte, les éloigner encore plus de la France dont ils ont conservé l’amour au fond du cœur : « Plusieurs pensaient toujours qu’ « Elle reviendrait » ; plusieurs le pensent encore, s’appuyant sur des prophéties que l’aïeul raconte à ses petits enfants[5] ; on est résigné, on est fidèle à l’Angleterre, mais on aime la France ; il est si naturel, il est si doux d’aimer sa mère, même quand elle n’est plus là ; même quand elle ne doit plus revenir »[6].

Il y a environ 3 000 Français à Memramcook, composant 630 familles qui ont bien conservé le type originel et dont 113 portent le nom de Le Blanc. De plus, comme les prénoms du calendrier ne sont pas inépuisables, les habitants, afin de pouvoir se distinguer entre eux, ont été obligés d’ajouter à leur nom celui de leur père et parfois de leur aïeul ; ils sont ainsi des généalogies vivantes et s’appellent, par exemple : Ephrem à Pacifique ; Anastase à Rufin ; Zoël à Thadée, à François, etc. Ils s’étendent et progressent dans les paroisses environnantes, s’implantent même dans des milieux anglais, sourdement hostiles, d’où l’on ne peut plus les chasser, dès qu’ils y ont pris racine. Un Acadien, du nom de Cormier, vint s’installer à Sackville, vers 1880 ; pour le chasser, on faillit en venir aux coups, mais son courage et sa résolution de leur tenir tête finirent par imposer à ses adversaires ; de guerre las, on le laissa tranquille ; son exemple fut suivi, et il y a actuellement 80 familles françaises dans cette paroisse…

DÉBÂCLE DES GLACES AU PRINTEMPS, DANS LA RIVIÈRE MEMRAMCOOK.
CLICHÉ DU R. P. ARSENAULT, DU COLLÈGE SAINT-JOSEPH

Cette vallée de la Memramcook et les hauteurs qui la dominent, émaillées de bouquets d’arbres d’où, ça et là, émergent des clochers, sont aussi bien cultivées que les terres de France et ont un air prospère et « définitif », reposant à contempler après le chaos de forêts brûlées ou incomplètement défrichées que l’on a précédemment traversé. Ce pays des extrêmes et de tous les contrastes, qui demeure plus de six mois enseveli sous la neige, et dont le décor est hyperboréen, a des étés brûlants ; l’automne et le printemps n’y sont que de rapides transitions ; cette dernière saison est de six bonnes semaines en retard sur la nôtre, et bien que nous fussions en juin, les lilas du parc commençaient à peine à s’ouvrir. J’y al vu, par contre, et non sans étonnement, de merveilleux colibris bourdonner de fleur en fleur, pareils à d’éclatants papillons dont ils ont le vol et la grosseur. Tous les oiseaux, du reste, à l’exception du moineau importé d’Europe, sont migrateurs et viennent de Floride ; on rencontre aussi une fort belle variété de merles rouges et des chardonnerets jaunes que l’on prendrait aisément pour des serins. Les bois qui forment l’invariable fond de tableau de ces campagnes sont, dès le printemps, rendus impénétrables par les nuées de maringouins qui les infestent et contre lesquels on ne peut se défendre qu’en « boucanant », c’est-à-dire, en allumant de grands feux dont la fumée les chasse — et vous étouffe. Le soir, d’étincelantes mouches à feu éclairent les ténèbres comme une poussière d’astres. Après avoir pris congé des Révérends Pères et de M. l’abbé Roy, leur éminent supérieur, qui m’avaient si bien accueilli, je me rendis à Shediac où m’attendait M. le sénateur Poirier en compagnie duquel j’eus le plaisir de passer les journées des 4 et 5 juin.

DÉBÂCLE DES GLACES AU PRINTEMPS, DANS LA RIVIÈRE MEMRAMCOOK.
CLICHÉ DU R. P. ARSENAULT, DU COLLÈGE SAINT-JOSEPH

La petite ville de Shediac — l’ancienne Gédaïque des Français — située au nord de l’isthme qui unit la Nouvelle-Écosse au Nouveau-Brunswick et baignée par les eaux du détroit de Northumberland, est un des principaux centres de l’influence française dans les Provinces Maritimes. Le Moniteur Acadien, dirigé par M. Robidoux, est l’organe des revendications nationales de ce courageux petit peuple, que ni les persécutions, ni l’exil n’ont pu parvenir à détacher de ce qu’il considère, à juste titre, comme un patrimoine intangible et inaliénable légué par les aïeux : sa religion, sa langue, ses coutumes.

Cet attachement à la nationalité française s’accorde très bien, d’ailleurs, chez les Acadiens, avec le loyalisme le plus sincère : ils savent dignement concilier ces deux sentiments, comme en fait foi ce qui se passa à Shediac même, lors de la venue de la princesse Louise, marquise de Lorne, fille de la Reine et femme du gouverneur du Canada. La ville s’étant pavoisée pour honorer cette visite princière, les Acadiens arborèrent le drapeau tricolore devant leur église. À cette vue, la population anglaise, croyant à une inconvenance préméditée, s’ameuta et voulut les contraindre à amener leur pavillon, mais devant l’attitude des Français qui, groupés au pied du mât, étaient bien décidés à en venir aux mains, plutôt que de le laisser toucher, la foule recula. La princesse vit le drapeau et écouta avec une bienveillance marquée qui, paraît-il, fit des jaloux, le discours que la députation acadienne lui adressa en français.

Le 4 juin tombait un dimanche, M. Poirier me conduisit en voiture entendre la messe au Cap-Pelé, en passant par le Barachois où nous arrivâmes à temps pour voir sortir une procession escortée de miliciens en habit rouge, tandis que, par un heureux contraste, le pavillon tricolore, orné de l’étoile acadienne, flottait au haut du « mai » sur la place de l’église. Au Cap-Pelé, point de procession, ce jour-là, malgré notre attente, mais un sermon en partie double, anglo-français, prononcé par M. l’abbé Le Blanc, vicaire de la paroisse, qui parle les deux langues avec une égale perfection.


(À suivre.) Gaston du Boscq de Beaumont.


CORNEMUSEUX NÉO-ÉCOSSAIS SUR LE QUAI D’UNE GARE. — CLICHÉ DE L’AUTEUR.


FERME DU NOUVEAU-BRUNSWICK. — CLICHÉ DU MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR DU CANADA.


UNE MISSION EN ACADIE[7]

ET DU LAC SAINT-JEAN AU NIAGARA.
PAR GASTON DU BOSCQ de BEAUMONT.



Cette sortie de la messe du Cap-Pelé est la première occasion que j’aie eue de voir un grand nombre d’Acadiens réunis et je pus constater que, si le type français s’est remarquablement bien conservé chez eux, ils ne diffèrent en rien, par le costume, des habitants de langue anglaise. Cet aspect « Old England » est, d’ailleurs, uniforme dans toute l’Amérique du Nord, il revêt toutes les classes de la société qui ne se distinguent entre elles que par le plus ou moins de fraîcheur des vêtements ; les Indiens eux-mêmes n’échappent pas à cette désolante contagion de la confection, et l’on ne trouve encore quelques traces de couleur locale que dans les cantons très écartés ou chez les tribus nomades.

Parti de Shediac le 6 juin, en compagnie de M. Poirier que ses fonctions de Sénateur rappelaient à Ottawa, je le quittai à Moncton et continuai ma route vers Amherst, en compagnie de M. l’abbé Doucet qui, exact au rendez-vous, se trouva dans le train à l’heure indiquée.

Comme il faisait encore grand jour en arrivant à Amherst, nous nous hâtâmes, après avoir déposé nos valises à l’hôtel, de prendre une voiture pour nous conduire aux ruines du fort Beauséjour qui se trouve à quelques kilomètres seulement de la ville. Après avoir laissé à notre droite l’emplacement de l’ancien fort anglais, dont il ne reste, pour ainsi dire, plus de vestiges, et franchi la boueuse, mais historique rivière Mesagouèche qui servait de limites entre les possessions françaises et anglaises, comme elle en tient encore lieu entre le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse, nous traversâmes d’immenses prairies fertiles et marécageuses qui me rappelèrent singulièrement celles de la baie des Veys, près d’Isigny, en Basse-Normandie. Que de souvenirs, aussi, se présentaient en foule, à la vue de ces plaines tragiques où coula tant de sang : c’est sur cet isthme étroit que fut, enfin, tranché par l’épée, le nœud d’une situation devenue, depuis longtemps, inextricable. Là, sur ce mamelon, le 16 juin 1755, se décidèrent les destinées de l’Acadie, et, de la chute de Beauséjour datent les persécutions d’un malheureux peuple qui, pareil aux repousses d’une forêt brûlée, commence, maintenant seulement, à renaître de ses cendres.

La Mesagouèche, avons-nous dit, servait de limites provisoires à la partie de la presqu’île qu’en 1713 le traité d’Utrecht nous avait enlevé avec Terre-Neuve, et les deux puissances s’étaient bien engagées à ne rien entreprendre sur le territoire contentieux avant le règlement des frontières, mais les Indiens, pendant ce temps, firent une telle chasse aux Anglais, que ces derniers, pour se protéger, édifièrent en 1750, à Beaubassin, le fort Lawrence, auxquels nous ripostâmes par la construction des forts Beauséjour et Gaspareau, le premier situé également sur la baie de Beaubassin, à peu de distance du fort anglais, le second sur la Baie Verte, enserrant ainsi la partie la plus étroite de l’isthme et commandant par là toute la presqu’île acadienne.

À peine ces forts étaient-ils construits, que, des incidents de frontières survinrent, suivis d’escarmouches.

Bien qu’on fût toujours officiellement en paix, le 1er juin 1755, une flotte venue de Boston alla jeter l’ancre à deux lieues de Beauséjour ; M. de Vergor, le commandant français, ne disposait que d’une garnison de cent cinquante hommes qu’il parvint à renforcer à l’aide de quelques centaines d’Acadiens, lesquels, par crainte de représailles, exigèrent des lettres attestant qu’ils avaient été, sous peine de mort, forcés de prendre les armes. Le 14 du même mois, Vergor qui avait dépêché un courrier à Louisbourg pour demander du renfort, reçut du gouverneur de cette place une réponse lui annonçant qu’il était hors d’état de lui en envoyer ; cette déconvenue, jointe aux pertes éprouvées par le bombardement, détermina la capitulation qui eut lieu le 16 juin et dont l’article IV portait textuellement : « Pour les Acadiens, comme ils ont été forcés de prendre les armes sous peine de la vie, ils seront pardonnés pour le parti qu’ils viennent de prendre. » Mais le sort des Français-Neutres — c’est ainsi qu’on les appelait — était arrêté depuis trop longtemps pour que le gouverneur anglais, Lawrence, laissât échapper l’occasion d’en finir. C’est alors que commença le « Grand Dérangement », pour employer l’expression dont se servent les Acadiens en parlant du douloureux exode de leurs ancêtres. L’embarquement débuta par les jeunes hommes, le 10 septembre, à la Grand-Prée, sur cinq vaisseaux envoyés de Boston ; d’autres navires vinrent, en octobre, chercher le restant de la population qui fut embarqué le 8.

Haliburton, l’historien anglais, évalue à sept ou huit mille le nombre des déportés qui, des navires où ils étaient empilés, assistèrent à l’incendie de leurs villages. L’œuvre de destruction ne fut complètement achevée que dans le courant de décembre, et le prix des innombrables troupeaux acadiens, vendus sur les marchés de la Nouvelle-Angleterre, passa dans les poches des persécuteurs. On estime que, de 1755 à 1763, il périt près de huit mille de ces malheureux, de privations de toute sorte, de mauvais traitements ou par naufrage ; la plupart des survivants avaient été dispersés dans toutes les colonies anglaises ; quelques-uns réussirent à gagner, après des tribulations sans nombre, la Louisiane ou le Canada ; d’après un rapport de 1763, conservé au ministère de la Marine, il n’en parvint en France que trois mille à trois mille cinq cents ; un certain nombre, trompant la vigilance des Anglais, se réfugièrent dans les bois où ils vécurent de chasse et de pêche en attendant une accalmie. Ces proscrits s’établirent ensuite où ils purent, sur des terres vierges qu’ils croyaient n’appartenir qu’à Dieu et dont ils furent, cependant, partiellement dépossédés en 1774 par le gouvernement qui les donna, toutes défrichées, aux loyalistes que la guerre de l’Indépendance avait forcés de quitter les États-Unis.

CAMPEMENT DE CHASSEURS AU NOUVEAU-BRUNSWICK. — CLICHÉ MAC ALPINE, SAINT-JEAN, N. B.

Tout ce passé de larmes vint m’assaillir quand, parvenu au sommet du mamelon que couronnent les ruines du fort Beauséjour, je pus contempler ce calme et verdoyant paysage borné à l’Est par la baie de Beaubassin qui s’étendait au loin sous un rideau de brume.

J’avais sur moi un plan manuscrit de l’isthme, la première carte stratégique, peut-être, qui en ait jamais été dressée par M. de Fiedmond commandant de l’artillerie lors du siège de ce fort, et, un à un, je relevais de l’œil les différents accidents de terrain qui eurent jadis leur importance stratégique. L’île La Vallière, éminence boisée de terre ferme, est devenue maintenant Brown’s Island ; Pont-à-Buot s’est trouvé transformé en Point-de-Butte ; quant à la rivière Tintamarre, son nom si français et si significatif a été estropié en celui de Tantramar, qui ne veut rien dire.

CARTE DE L’ISTHME DRESSÉE PAR M. DE FIEDMOND, COMMANDANT L’ARTILLERIE DU FORT BEAUSÉJOUR EN 1755.
ORIGINAL APPARTENANT À L’AUTEUR.

Le fort, dont l’enceinte et quelques casemates en belles pierres de taille sont assez bien conservées, était la clef de l’isthme de Chignectou et communiquait avec le Cap-Breton par un portage ou route de quelques kilomètres et le fortin de Gaspareau, à l’autre bout de la langue de terre, sur la Baie Verte. Entre ces deux forts, on peut espérer voir bientôt les navires transportés en chemin de fer : une compagnie anglaise a, depuis quelques années, entrepris cette tâche ardue et les rails sont déjà posés.

À notre retour à l’hôtel, vers huit heures, et malgré la légitime ambition de nous mettre à table, notre hôte nous initia à l’hospitalité néo-écossaise en nous refusant cette satisfaction, sous prétexte qu’il était trop tard. Sur notre prière de nous indiquer, au moins, quelque restaurant dans le voisinage, mine host répondit, seulement : Next door, et fatigué, sans doute, de ce grand effort, nous tourna le dos pour s’aller coucher. Next door était à un demi-mille à droite, et le passant que nous interrogeâmes, courtoisement, comme, font des Français, ne daigna même pas se retourner. Un Amherstois, pourtant, je dois à la vérité de le confesser, fut, à la fin, poli pour nous : c’était un nègre.

Le lendemain, au petit jour, après avoir secoué la poussière d’Amherst de nos souliers, nous nous rendîmes, tout d’une traite, au Cap-Breton, par un trajet suivant à peu près les anciennes frontières qui séparaient provisoirement la Haute et la Basse Acadie. Pendant ce temps, j’eus le loisir de contempler à nouveau ces étranges rivières qui semblent encore teintées de tout le sang jadis versé sur leurs bords : à marée basse, vides et boueuses au delà de toute expression, d’une boue rougeâtre et molle très caractéristique, elles deviennent en quelques minutes d’impétueux torrents qui semblent prêts à déborder, quand le flux de la baie de Fundy vient brusquement les emplir. Nous traversâmes ensuite, en sortant de ces pays bas, une région rocheuse et boisée qui longe la côte jusqu’au détroit de Canseau.

CHUTES DE LA RIVIÈRE POLLET, PRÈS DE MONCTON. — DESSIN DE BOUDIER.
CLICHÉ DE G. T. TAYLOR, POUR LE DÉPARTEMENT DES TERRES DE LA COURONNE DU NOUVEAU-BRUNSWICK.

En cours de route, nous fîmes la connaissance d’un Canadien des États-Unis, capitaine au long cours, qui allait rejoindre son navire à Louisbourg. Il était né dans le Maine et, dans sa jeunesse, avait combattu dans l’armée du Nord où il avait été blessé deux fois. De sa patrie d’origine, il avait cependant bien conservé la langue et la religion, mais le cœur, hélas, était américain : il appelait les Américains « nos gens », s’enthousiasmait à la pensée d’une alliance anglo-saxonne universelle, et répétait, comme pour nous bien enfoncer son idée dans la tête : « L’Angleterre et l’Amérique, c’est comme qui dirait deux bessons[8], oui, messieurs, deux bessons, les deux doigts de la main ; le monde, un jour, leur appartiendra ! »

Laissant ce vieux latin à ses rêves de pansaxonisme, nous descendîmes à Mulgrave où notre train, placé sur un chaland, fut remorqué par un vapeur sur lequel nous nous embarquâmes.

PORT MULGRAVE. — LIGNE DE L’« INTERCOLONIAL RAILWAY OF CANADA ».

  1. Variété de cerf.
  2. Sorte de renne que les Anglais appellent Moose.
  3. Jadis Baie Française.
  4. Le Père Lefebvre et l’Acadie. — Montréal, 1898.
  5. Une de ces prophéties est ainsi formulée :

    « Quand sur chaque rivière
    « Moulin tournera,
    « La France reviendra. »

  6. P. Poirier, ouvrage cité, p. 203.
  7. Suite. Voyez p. 529.
  8. Jumeaux, en vieux français.