Une famille pendant la guerre/XL

Berthe à andré de Vineuil.
Les Platanes, 22 novembre.

Cher André, tes lettres du 10 et du 12 sont arrivées ce matin. C’est bien la victoire pour nous, la vraie et complète victoire, que de te savoir sain et sauf, et dans la pleine joie de ce premier succès de tes premières armes.

Si tu savais ce que le bonheur a fait de nous ! Maman pleure en souriant ; les petits chantent, d’un air tant soit peu provoquant, la Marseillaise aux Prussiens ; François, après avoir entendu deux fois lire tes lettres, n’est pas encore satisfait et revient toutes les dix minutes demander qu’on lui montre sur la carte où est Coulmiers ou bien Orléans, et quelle route madame pense qu’on va suivre jusqu’à Paris ; pour moi, je pleure avec maman, je chante avec les petits, je raisonne avec François, et mon bonheur serait complet s’il existait un moyen, un seul ! de faire savoir de tes nouvelles à mon père. Pauvre père ! quand je pense qu’il en est encore, ainsi que Maurice, à se demander si tu vis ! Quelle affreuse, horrible chose que la guerre, même avec la victoire !

Je n’ai pu encore te finir l’histoire de notre Lorrain échappé. Maman a décidé que le lendemain on irait à sa recherche pour lui compléter ses vivres et achever de lui donner des directions sur sa route. Elle a pensé qu’en faisant de cette course une promenade pour les enfants, nous dérouterions encore plus sûrement les soupçons qu’en envoyant François tout seul. Nous sommes donc partis à une heure, par un pâle rayon de soleil ; maman était avec nous, et François portait un panier intitulé goûter, mais qui contenait bien d’autres choses. Le sergent nous vit passer et salua.

« Nous allons goûter dans la forêt ! » lui cria Robert, qui, l’instant d’après, devint tout rouge de l’intention qu’il sentait à sa phrase.

François nous conduisit par la butte Blanche ; le canon de Paris s’entendait si distinctement du sommet que j’en eus le frisson. Les coups retentissaient, séparés les uns des autres, et on s’imaginait voir tomber les hommes.

La butte dépassée, nous trouvâmes quelques-uns des grands trous que les gens du pays avaient creusés pour y enfouir les vivres : ils étaient vides. Les Prussiens les ont-ils devinés, ou bien les pauvres gens eux-mêmes sont-ils venus, pressés par la faim, chercher ces dernières ressources ? Nous n’en savons rien. Il y a longtemps que tous les bestiaux cachés dans les bois ont été découverts et enlevés ; nous avons trouvé les toits de genet dressés pour eux, abattus par terre. On voit çà et là les traces des feux des campements des réfugiés ; mais eux-mêmes, las de leur vie misérable, sont retournés peu à peu dans leurs maisons ; ils n’avaient plus de raison pour prolonger cet exil qui n’a pas même sauvé leurs troupeaux. C’est triste de trouver ainsi, à chaque pas, ces débris qui parlent de misères et d’angoisses.

Nos chers bois, avec leurs vallons tapissés de muguet au printemps, leurs collines couvertes de bruyères lilas en automne ; nos chers bois, si pleins de nos plus gais souvenirs d’enfants, les voilà souillés, profanés, condamnés à nous rappeler toujours maintenant des douleurs et des ruines !

Et ce n’est pas tout, il a fallu y subir encore la présence de l’ennemi.

Comme nous nous rapprochions du poteau d’Anleu, nous avons aperçu une ligne de soldats à casquettes plates battant le bois du Biat, pour la plus grande satisfaction d’une dizaine d’officiers qui attendaient le gibier au passage. Cela nous a inquiétés pour notre pauvre Lorrain. Nous n’étions plus bien loin de sa retraite, François s’est glissé sous bois de ce côté-là, tandis que nous nous asseyions pour goûter. Un quart d’heure après, François revenait, notre protégé avait disparu ; sans doute l’invasion des chasseurs lui avait fait prendre la fuite. François espère qu’il n’a pas été découvert, car les buissons qui entouraient sa cachette n’avaient pas été froissés.