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Une capitulation : Comédie à la manière antique
Alphonse Leduc & Cie (p. --22).





UNE CAPITULATION


COMÉDIE

À LA MANIÈRE ANTIQUE

PAR

RICHARD WAGNER



PERSONNAGES :

VICTOR HUGO,
Chœur de la Garde Nationale,

MOTTU, commandant de bataillon ;
PERRIN, directeur de l’Opéra ;
LEFÈVRE, conseiller de légation ;

KELLER,
DOLLFUS,

Alsaciens ;

DIEDENHOFER, Lorrain ;
VÉFOUR, CHEVET, VACHETTE,

chefs de chœur.

JULES FAVRE,
JULES FERRY,
JULES SIMON,
GAMBETTA,

membres du gouvernement.

NADAR,
FLOURENS, MÉGY et des Turcos,
Rats de Paris.





NOTA. — Tous les mots en italique sont en français dans l’original.



UNE CAPITULATION


_________



Paris, en Octobre 1870

Le décor est une représentation exacte de la place de l’Hôtel de Ville. L’Autel de la République, érigé au centre, est décoré de bonnets rouges. De l’Hôtel de Ville, il ne reste que le rez-de-chaussée et l’escalier antique, qui, dans le fond, forme le balcon du monument et encadre la scène des deux côtés. À l’arrière-plan on remarque les tours de Notre-Dame et le Panthéon — tandis qu’au premier plan, à droite et à gauche, figurent les deux colossales statues de Metz et de Strasbourg. On voit devant l’autel de la République une ouverture orientée face aux spectateurs, et qui ressemble au trou du souffleur.

Au moment où le rideau se lève, l’aube blanchit et on perçoit des roulements de tambour : c’est la diane.

_________


Victor Hugo, passant sa tête par l’ouverture ménagée devant l’autel et se hissant sur la scène à l’aide des coudes.

Enfin, je te respire, air de la ville sainte !
Je viens pour te sauver, car tel est mon destin !
Paris, ô mon Paris, me voici, sois sans crainte !
Bientôt je te dirai comment cela m’advint.

Il s’éponge le front d’un geste las.
   Eh quoi ! Deviendrai-je classique tout à coup ? Ces vers ont une allure qui n’a rien de romantique. Voyons, où en étais-je ? Ah ! oui Les Misérables ! Ce qui m’arrive est vraiment prodigieux. Penser que je viens de vivre et d’éprouver tout ce que j’ai écrit dans cet impérissable chef-d’œuvre, n’est-ce pas surprenant ? J’arrive ici, non pas après avoir franchi les lignes prussiennes, mais après avoir parcouru tes souterrains, ô Paris, ville magique, qui me fournit l’occasion de si magnifiques pages sur tes égouts et tes cloaques. Comment ai-je pu découvrir ce chemin ? Comment ai-je réussi à me faufiler aussi miraculeusement à travers tes entrailles ? mon génie ! mon inspiration ! C’est à vous que je dois ce merveilleux instinct qui conduit toujours si puissamment et si heureusement ma main. J’ai prononcé le mot magique, j’ai poussé la porte mystérieuse qui s’est ouverte toute grande… et je suis apparu. Victor, mon ami, te voici place de Grève. Ne sens-tu pas battre ton cœur au souvenir de la fin tragique que ta bien-aimée Esmeralda endura à cet endroit même ? Ô Paris ! Ô France ! Cette fabuleuse aventure me fournira matière à cent-vingt volumes d’une œuvre prodigieuse que j’écrirai plus tard. Pour l’instant, n’oublions pas notre mission. Elle et moi sommes sacrés !
Regardant autour de lui avec une certaine surprise.
   Mais… est-ce l’effet du jour naissant ? Je ne reconnais pas très bien ces lieux. Ce monument, au-dessus de ma tête, n’a rien de commun avec la guillotine ? Pourtant, mon instinct ne me trompe jamais, j’ai foi en lui. Je suis place de Grève… à moins que cet édifice ne soit l’Hôtel de Ville… mais l’Hôtel de Ville était plus élevé… Vraiment, si je n’étais Victor Hugo, j’avouerais que je n’y comprends rien.
Voix sourdes, venant d’en bas. On distingue, amplifiées par un porte-voix, ces paroles :
Victor ! Victor ! Viens avec nous !
Hugo. — D’où viennent ces voix ? Ces cloaques seraient-ils habités ? J’ai entendu mon nom. (Se penchant vers l’ouverture d’où il a surgi au début de la scène) Y a-t-il quelqu’un, là-dedans ?
Les Voix. — Oui, viens avec nous, Victor, viens avec les génies qui veillent sur la ville.
Hugo. — Comment donc vous appelez-vous, vous tous dont les voix ont un murmure si sympathique ?
Une Voix. — Flourens, répond !
La Voix de Flourens. — Victor ! Victor ! Encore une fois viens avec nous qui sommes les entrailles de Paris, viens !
Hugo. — Que faire ? Que faire ? Oh ! ne pouvoir être à la fois en deux endroits différents ! Mais... j’entends la Marseillaise !
On entend en effet dans le lointain la Marseillaise exécutée par la musique militaire.
La Voix de Flourens. — Que t’importe ! Viens avec nous !
Hugo. — Ah ! cette Marseillaise m’enchante ! Que serait-ce si j’étais musicien ! Je la reconnais d’une lieue, elle fait courir des frissons de volupté dans toute mon âme ?
Les Voix. — Eh bien, Victor, te décideras-tu ? Il ne sera bientôt plus temps.
Hugo. — Oui, oui, je viens. Mais accordez-moi encore quelques instants pour jouir de cette harmonie si puissante dont j’ai été privé si longtemps.
   Le chœur de la garde nationale s’avance en chantant dans la direction de l’autel érigé au milieu de la scène.
République ! République ! blique ! blique !
Répubel — Répubel — Répubel — blique ! blique !
Répubel — pubel — pubel — pupube — pupube République, etc.
Mottu. — Halte ! Hommage à Strasbourg.
Tous les soldats s’inclinent devant la statue.
Mottu. — Présentez l’arme ! Où est l’alsacien pour chanter l’hymne ?
Keller, (en caporal). — Ici !
Mottu. — Avancez ! Chantez !
Keller, s’avançant et s’exprimant en patois alsacien. —
Ô Strasbourg ! Ô Strasbourg ! toi, ville admirable, etc.
   Pendant que s’échangent ces paroles, le chœur des soldats défile devant la statue de Strasbourg en lançant avec grâce des fleurs sur ses genoux.
Mottu. — À présent : Jurez !
Keller. — Schuré ? Il n’est pas encore arrivé.
Mottu. — Bête d’alsacien ! J’ai dit : Jurez !
Keller. — Ciel ! Croix ! Tonnerre ! Sacrelot !
Victor Hugo. — Ah ! Ah ! pour un romantique ce n’est pas très classique.
Mottu. — Répétons.
Le Chœur, sans enthousiasme et avec force grimaces. — Ciel ! Croix ! Tonnerre ! Sacrelot !
Mottu. — Bien ! Serrez vos rangs ! Marchons sur Metz !
Devant la statue de Metz, même scène que précédemment.
Mottu. — Où est le Lorrain ?
Keller. — Le voici.
Diedenhofer sort du rang.
Mottu. — Thionvillier ! Jurez en Lorrain !
Diedenhofer. — Grêle ! Bombes ! Boum…
Hugo, retirant sa tête. — De mieux en mieux !
Mottu. — Répétons.
Le chœur obéit à l’ordre de Motta.
Mottu. — Citoyens grenadiers ! imprimez-vous bien ce que vous venez de jurer, c’est-à-dire : de défendre ces deux villes jusqu’à la dernière goutte de votre sang, et de ne jamais souffrir qu’une seule pierre en soit prise par l’ennemi barbare.
Diedenhofer. — Faut-il aussi chanter un petit air ?
Mottu. — Assez de chants frivoles, la situation est trop sérieuse. Dansons autour de l’autel de la République.
   Le chœur se dirige vers l’autel et se livre aux ébats d’une ronde guerrière, interrompue, de temps à autre, pour exécuter le cancan en chantant : République ! République ! blique ! blique !
Mottu. — Attention ! maintenant, entrons en conseil de guerre.
Keller, employant toujours le dialecte alsacien. — Citoyens ! Comment pouvez-vous vous exprimer d’une façon aussi obscure ! Vous oubliez donc que l’Europe entière a les yeux fixés sur nous ! Ce n’est pas le tout de jouer la comédie ! Il faut que les Allemands la comprenne et qu’ils sachent bien que nous, Alsaciens, nous sommes des Français enthousiastes.
Lefèvre. — Pas si bête ! Vraiment, nous avons les allemands pour public !
Dollfus. — Quant à moi, je ne saurais plus deutsch spreken.
Diedenhofer. — On s’y fera.
Mottu. — Bien ! Bien ! pour des allemands !
Hugo. — Ah ! c’en est trop ! Mon âme se brise ! Mais je suis forcé de reconnaître combien j’illumine et inspire tout !
Le Chœur. — On a appelé… Une voix gémit au fond de l’égout.
Hugo, essayant de sortir du trou. — C’est moi, Victor ! Victor ! Vous ne me reconnaissez pas ?
Les Voix, dans le fond de l’égout. — Reste ici, ne sors pas !
Hugo. — Ô Fatalité !
Le Chœur. — C’est un espion !
Hugo. — Qu’ai-je entendu ? Comment peut-on ne pas reconnaître ma tête puissante, mon front inspiré de Titan-Prométhée ! C’est derrière ce front-là qu’ont germé les œuvres pleines de terreur dont je suis si fier, tandis que vous vous laissiez anéantir par la misère.
Les Voix, dans le fond de l’égout. — Descends ! Fou que tu es !
Le Lieutenant Perrin. — Oh ! j’ai reconnu son nez.
Hugo, luttant pour s’arracher des mains qui veulent le retenir dans l’égout. —
   Me reconnaissez-vous, moi qui punis les oppresseurs, moi qui livrai Tropmann, moi qui, de mon observatoire en plein océan, découvris les monstres qui s’agitent au fond ? Que faisais-je pendant que vous n’aviez pas seulement le courage de lutter contre la famine ? Je bravais tous les dangers, j’arrivais à vous par ces égouts pleins d’embûches pour vous apporter des vivres. Et vous ne me reconnaissez pas ? (Se penchant vers le trou) Faites donc attention ! Vous allez déchirer mon habit.}}
Les Voix, dans le fond de l’égout. — Viens ! nous ne te laisserons pas échapper.
Perrin. — Citoyens ! Ecoutez-moi. Je l’ai reconnu. C’est Victor Hugo... si ce n’est pas le démon.
Le Chœur, manifestant sa joie. — Hugo ! Hugo ! Viens, Viens ! Hors de ce trou !
Flourens, dans le souterrain. — Sortez-le si vous pouvez, nous tenons bon !
Hugo, regardant vers le trou. — Démons impitoyables, laissez-moi m’expliquer.
Les Voix, du fond. — Soit ! Mais fais vite !
Hugo. — Je suis retenu dans cet égout par des raisons d’une importance capitale. Je reviendrai, soyez-en sûrs, avec la protection du Tout-Puissant. Mais, permettez-moi une question, car je ne puis vivre dans cette incertitude. S’est-il donc produit un changement de gouvernement ? Et qu’est-il advenu de l’Hôtel de Ville ? Je ne vois plus que le balcon…
Lefèvre. — L’Hôtel de Ville ? Nous l’avons mis en miettes pour apprendre au gouvernement à s’aller cacher dans les combles. Le gouvernement ne doit pas jouer à cache-cache avec nous, il faut que nous puissions le changer quand cela nous plait.
Hugo. — Mais alors... où se tient le gouvernement ?
Les Voix, du fond. — Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
Lefèvre. — Il se tient sur le balcon et il sommeille en-dessous.
Hugo. — Dort-il en ce moment ? Je ne le vois nulle part.
Les Voix, du fond. — Vieux farceur ! Tu ferais mieux de te taire !
Lefèvre. — Nous allons le réveiller !
Mottu. — Allons, debout !
Hugo. — Ah ! Quel gouvernement ! C’est incroyable !
Voix de Flourens. — En bas ! En bas ! Il a assez dormi, le gouvernement, il est temps que nous le réveillions. En voilà assez.
Le Chœur. — On l’entraine ! Il va disparaître dans les entrailles de la terre. Quelle lutte ! Tenez bon, en haut, ne lâchez pas !
Hugo. — Vous me déchirez ! Ah ! que la gloire est donc gênante, quelquefois !
   Tandis que le chœur, tenant Hugo par la tête, essaye de le sortir du trou, ceux d’en bas le tirent par les pieds, si bien qu’il s’allonge comme s’il était en caoutchouc.
Le Chœur. — Ah ! Ah ! nous l’avons, le voici ! Il est hors du trou. Tirez, tirez, la victoire est à nous.
Les Voix, du fond. — Tirons ! Tirons ! ne lâchons pas ! Il est à nous.
   Le corps du poète, ridiculement allongé, se contracte tout à coup et retombe dans le trou.
Le Chœur, avec accablement. — Oh ! Plus personne ! Nous tirions cependant avec conviction, il venait à nous, nous n’avions plus qu’un tout petit effort à faire et puis... tout s’effondre ! Le diable doit y être pour quelque chose.
Diedenhofer. — Quel spectacle horrible !
Mottu. — Silence ! Il faut que tout cela finisse. On ne se conduit pas de la sorte avec de vrais athées. Comment se fait-il que le gouvernement ne soit pas encore réveillé ? Et le canon ? On n’a seulement pas encore entendu le canon aujourd’hui.
Le Chœur, hurlant sur un air guerrier. —
Gouvernement ! Gouvernement ! Te montreras-tu ?
T’occuperas-tu de battre les ennemis ?
Les trois Jules où êtes-vous ? Et Gambetta ?
En avant, Picard ! En avant, Rochefort !
Sans quoi, méfiez-vous de Flourens et de Mégy.
Êtes-vous au Rocher de Cancale
Tandis que Paris endure le supplice de Tantale ?
Général Trochu, le galérien,
Que faut-il au Mont-Valérien ?
Nous ne manquons pas de courage et nous voulons voir du sang.
Le bruit du canon nous rassérène.
Nous voulons entendre le canon, nous voulons entendre le canon, entendre le canon.
Gouvernement, nous ne voulons pas hurler plus longtemps.
Gouvernement ! Bombardement !
Bombardement ! Gouvernement !
Gouvernement ! Gouvernement ! Gouvernement — ment !
À ce moment, apparaît, sur le balcon, le gouvernement groupé autour d’une table recouverte d’un tapis vert. On reconnaît Jules Simon, écrivant, Jules Favre et Jules Ferry qui se lèvent et se tiennent étroitement embrassés. On les devine étreints par une profonde émotion.
Le Chœur. — Enfin ! Les voilà ces trois Jules, le gouvernement ! Comme ils s’aiment bien, ces deux-là qui s’embrassent. C’est touchant ! Pleurons !
Jules Ferry. — Citoyens ! Nous sommes la République de l’amour et de l’estime mutuelle.
Le Chœur. — Très bien ! Très bien ! Pleurons en chœur ! "Ouvrez les écluses".
Les Voix, du fond, avec colère. — L’heure n’est pas venue !
Le Chœur. — Nous sommes prêts à pleurer.
Les Voix, du fond. — Oui, Ah ! Ah ! Ah !
Ferry. — Citoyens ! Pas d’émotions inutiles ! Voyez comme Jules n° 1 est ému.
Mottu. — Tant mieux, nous désirons justement ouïr le citoyen Favre.
Keller. — Et la poudre, quand l’entendrons-nous parler ?
Dollfus. — Taisez-vous ! Schabskopp.
Lefèvre. — Silence. Laissez le gouvernement s’expliquer. Qu’a-t-il à nous dire ?
Ferry. — Ô mes amis, ô mes frères ! Citoyens ! Ménagez Jules premier auprès duquel je veux bien remplir le rôle de second.
Jules Simon, cessant un instant d’écrire. — Comme cela, il faut que je me contente du rang de troisième.
Perrin. — Allons, la tribu des Jules ! du calme !
Dollfus. — Pas de discorde !
Keller. — Ta gu..le !
Diedenhofer. — Mais, pourquoi écrit-il si longtemps ?
Ferry. — Ne vous impatientez pas, mes amis. Il travaille la question des cultes, c’est ce qui le rend parfois un peu nerveux. Il est sur le point de prendre une décision très grave.
Mottu. — Est-ce qu’il ne va pas bientôt signer le décret dont je lui ai parlé : Citoyens, instituons l’Athéisme.
Jules Simon, après avoir un instant cessé d’écrire, hausse les épaules et se remet au travail.
Mottu. — Il ne suffit pas de hausser les épaules. Il me faut mon décret. Pour sauver la République, l’Athéisme est indispensable. Pas de salut sans l’Athéisme.
Ferry. — Citoyens, cette proposition n’a pas le sens commun, je dirai même plus, elle est immorale et je dois la combattre. Ne le pensez-vous pas, mon collègue des cultes ?
Jules Simon. — Convenez, Ferry, que vous ne cessez de me troubler dans mes plus sérieuses occupations. Blaguez si vous voulez ; moi, j’ai mieux à faire.
Mottu. — Je veux qu’on en finisse ! Favre, à vous la parole !
Ferry. — Citoyens, vous ne comprenez donc pas dans quel désespoir s’abime le Grand Jules ? Il a complètement ruiné sa voix ce jour fameux où, conversant avec Bismark, les insolentes exigences de ce sauvage l’empêchèrent de parler.
Le Chœur, poussant des cris rauques. — Oh ! c’est le plus insolent de tous ! Nous voulons entendre le canon ! Faites parler la poudre ! Faites parler la poudre ! Ou alors, lisez le barbouillage de Jules Simon.
Ferry. — Encore une fois, citoyens, le gouvernement vous exhorte à ménager les nerfs de Favre.
Diedenhofer. — Oh ! il nous assomme, celui-là !
Mottu. — Au diable les ménagements ! Il me faut mon décret sur l’Athéïsme. Vous n’y couperez pas, sacré nom de... Pardon !
Ferry, s’adressant à Jules Simon. — Mon cher collègue des cultes, que pensez-vous de tout cela ?
Simon. — Me laisserez-vous écrire, sapristi ? Faites des crucifix ce que vous voudrez, ça ne m’intéresse pas ; mais je pense qu’on peut conserver Dieu.
Ferry. — Allons, bon ! Le Grand Jules a une attaque de nerfs ! Il tape du pied, (se parlant à lui-même) Courage ! Courage ! (à Mottu) Citoyen Mottu voici une réponse : Saint Robespierre ayant décrété l’existence de Dieu, nous allons la décréter à notre tour.
Le Chœur. — Allons, Mottu, tiens-toi tranquille !
Hugo, sous terre. — Il est temps que je monte à présent.
Les Voix, du fond de l’égout. — Victor ! ne te mêle pas de ces histoires-là !
Mottu. — Je veux savoir ce que pense Simon.
Le Chœur. — Regardez tous, il a signé le papier, il le plie.
Simon, tenant le papier à la main et se levant. — Monsieur Perrin !
Perrin. — Présent.
Simon. — Voici votre réponse, prenez-la.
Simon donne le papier à Perrin qui a monté l’escalier du balcon.
Le Chœur. — Il est monté sur le balcon
————cLe citoyen Perrin
————cPerron, Perrin
————cMirliton, ton, ton !
————cIl vaut mieux que Plonplon, plon, plon !
Perrin, dépliant le papier et lisant. — Le Ministre du culte arrête et décrète la réouverture de l’Opéra.
Le Chœur. — Bravo ! Bravo ! Bis ! Bis !
Perrin. — Voyez de quoi vous êtes redevables à mon habileté politique. La République sera sauvée.
Mottu. — Et l’Athéisme ?
Perrin. — Pour cela, l’Opéra sera plus efficace qu’un décret.
Le Chœur. — Bravo ! Bravo ! Bis ! Bis !
Ferry, avec une emphase dramatique. — Regardez ! Jules, le plus grand des Jules, tape du pied et sanglote à faire pitié. (Écoutant ce qu’il dit) Écoutez, citoyens, Favre s’insurge, il vous supplie de renoncer à l’Opéra, vraiment trop frivole. Qu’avez-vous fait, Simon ? Cela ne vous aurait pas coûté beaucoup de décréter l’Athéisme.
Dollfus. — C’est ce que je pense.
Simon. - Ce ne sera pas si compromettant que vous le pensez.
Ferry. — Comment ! Mais tous les théâtres sont devenus des ambulances.
Lefèvre. — Tant mieux pour les malades, cela les amusera !
Le Chœur. — Ça les guérira.
Ferry. — Il faut économiser le gaz.
Le Chœur. — Bah ! il y aura toujours de l’huile. Des lampions ! Des lampions !
Ferry, se faisant souffler la réplique par Favre. — Mais les costumes légers ? Les épaules déshabillées ? La République ne peut vraiment pas paraître ainsi devant l’Europe qui assiste à ses répétitions générales ?
Lefèvre. — Elle s’enflammera et accourera pour la sauver ! Des centaines d’armées viendront balayer les Prussiens et saluer la République.
Dollfus. — Pas si mal !
Perrin. — Citoyens, le problème est résolu. Nous représenterons Robert et Guillaume Tell en habit noir et en gants blancs.
Le Chœur. — Et les dames ? En habit aussi ? Nous acceptons…
On entend Favre qui tape du pied.
Ferry. — Ne dites pas de ces choses qui rabaissent le sexe.
Perrin. — Citoyens, suivez-moi bien. Si nous sauvons l’Opéra, la République sera sauvée du même coup. Mettons-nous donc d’accord en faisant un petit sacrifice : les dames chanteront en coslumes noirs tout simples et montants.
Le Chœur, méprisant. — Ah ! Ah ! Fi donc !
Keller. — S’il en est ainsi, j’aime mieux renoncer à ma qualité de Français.
Ferry, — Le Grand Jules est content.
Simon. — Débrouillez-vous comme vous l’entendrez, mais ce n’est pas de cette façon que vous sauverez la République. Personne au monde, sauf peut-être la Suisse et le Pape, ne voudra intervenir pour un opéra en costume noir et des quinquets remplis d"huile.
Mottu. — Décrétez l’Athéisme, vous dis-je, et Garibaldi mangera à la croque-au-sel tous ces cléricaux de Prussiens !
Lefèvre. — Eh bien ! Faisons un essai d’opéra en costume de soirée : Rossini, Meyerbeer, cela compte déjà !
Perrin. — J’ai une idée ; seulement, il faut que le gouvernement m’aide à trouver des artistes. Ils sont tous à l’armée. Ténors, barytons, basses, choristes, tous sont à Metz ou à Strasbourg, ils se battent dans les plaines ou sur les collines. Une troupe d’amazones, composée des dames du corps de ballet et des chanteuses, défend Sedan. Le gouvernement doit les rappeler tous dans leurs foyers et me les envoyer.
Le Chœur. — C’est dit, il faut que nous les ayons ici !
Favre sanglote désespérément.
Ferry. — Mais, citoyens, comprenez donc les choses... nous sommes cernés.
Le Chœur. — Exécutons une soirée ! En avant, le canon ! Trochu ! Trochu ! Il faut canonner.
Lefèvre. — Quel crétin, ce Trochu !.. Faire sortir de Paris nos meilleures troupes ! C’est à croire qu’il est myope.
Le Chœur. — C’est de la trahison ! Nous voulons ici les artistes de l’Opéra, nous voulons un opéra, nous voulons un ballet, surtout !
Ferry, sur un ton désespéré. — Est-ce une illusion ? On dirait Nadar, dans ce ballon ?
Nadar, descendant sur la table du gouvernement, affublé d’un costume en forme de ballon qui ne laisse voir que sa tête.
C’est moi-même !
   Effarement général. Favre s’évanouit, Perrin bouscule les musiciens de l’orchestre et le chœur vient se grouper autour de l’autel.
Hugo, dont la tête sort du trou. — Heureusement, je suis là pour tout sauver. Allons, laissez-moi !
Les Voix, du fond de l’égout. — Attends, ne t’emballe pas. Nous connaissons un endroit où tu trouveras tous les acteurs nécessaires.
Hugo disparait dans le trou.
Le Chœur, se ressaisissant. — Que signifie ceci ?
Nadar, hochant la tête et roulant ses yeux à droite et à gauche. — C’est moi, Nadar, le sauveur de la République. Que le gouvernement, suivant mes conseils, me dise où il faut aller. J’irai immédiatement à travers l’éther…
Gambetta, surgissant de dessous la table. — Attends-moi, Nadar, je vais avec toi. Ô Nadar, ton image m’est apparue dans mes songes, cette nuit ! Je suis ton homme. Citoyens, gonflez-le, voici un soufflet.
Il sort un soufflet énorme de la cachette qu’il occupait.
Ferry. — Favre n’en revient pas... Simon suce son porte-plume... Ô Gambetta, en voilà un beau diable !
Gambetta. — Allons, citoyens, mobilisez-vous et surveillez Nadar, sans cela il va vous photographier.
Le Chœur. — Que faut-il faire ?
Gambetta. — Hissez Nadar sur l’autel de la République.
   En quelques instants, Nadar se trouve dressé sur l’autel de la République. Le chœur fait fonctionner le soufflet sur la cadence de la musique militaire.
Gambetta. — Du courage ! Soufflez, soufflez, citoyens de la capitale,
————iCar il faut que Nadar soit entièrement gonflé.
————iSon ventre est déjà plein de gaz.
————iCe n’est qu’un amusement pour lui.
Le Chœur, soufflant. — De l’air ! De l’air ! Ô fils du ciel !
————————-nVoilà Nadar qui se gonfle avec l’air de Paris.
————————-nAvec la lumière
————————-nIl copie notre physionomie.
————————-nEt dans les airs
————————-nIl remplace le télégraphe.
   Le ballon étant entièrement gonflé, Nadar s’élève dans les airs et regarde sur la scène à l’aide d’une lorgnette.
Nadar. — La nacelle, la nacelle !
Gambetta, mêlé au chœur. — Où l’as-tu mise ?
Nadar. — Il faut que je redescende. Tirez sur la corde. La nacelle ? Mais, voyez-vous, c’est l’emblème de la République.
   Il sort à moitié de son ballon pour saisir sur l’autel le bonnet phrygien qu’il allonge en forme de nacelle et qu’il attache au ballon à l’aide de ficelles.
Je prends la hache pour le cas où j’aurais besoin de couper le câble.
Le Chœur. — Quel esprit inventif, quel esprit inventif !
————cComme il sait se tirer d’embarras.
————cNadar, Nadar,
————cAigle libre…
————cAvec le bonnet de la République il fait une gondole.
————cVoilà qui enfonce les tours de Blondel !
NadarAll right ! Viens-tu, Gambetta ?
   Gambetta monte dans le ballon.
Le Chœur. — Eh bien ! En route ! En route !
Gambetta. — Citoyens…
Nadar. — Attends un peu que nous nous élevions suffisamment. Lâchez la corde. (Le ballon s’élève) Bon, ça va ! Songe, surtout, que l’Europe a les yeux fixés sur nous. (Il rentre sa tête dans le ballon)
Le Chœur. — Ah ! c’est grandiose, c’est merveilleux ! Un ballon ferait très bien dans notre opéra, n’est-ce pas, Perrin ?
   Perrin note ce détail sur son carnet.
Gambetta, chantant. — La liberté n’existe plus. Le monde n’est plus peuplé que de maîtres et d’esclaves. (Parlant) C’est ainsi que chante un poète de cette nation asservie par un tyran qui nous envahit
   (Chantant) " Vous ne l’aurez pas, le Rhin libre allemand ! "
 (Parlé) Ainsi répond un spirituel poète français. C’est ce qui vous explique, citoyens, pourquoi je quitte cette terre d’esclaves et m’élève dans les airs. Citoyens, fiez-vous à l’air ! C’est par lui que vous viendra le salut. Vous pouvez m’en croire. Avant peu l’Europe et les Prussiens ébahis me verront atterrir près du Rhin, mener les soldats de Metz et de Strasbourg à la victoire et constituer Tropmann prisonnier dans Sedan.
Perrin. — Tu ferais mieux d’amener la troupe de l’Opéra.
Le Chœur. — Oui, cela vaudrait mieux.
Gambetta. — Descends-donc un peu, Nadar ; ils ne comprennent rien à ce que je dis, en bas !
La Voix de Nadar. — Au contraire, montons. Plus nous serons haut et mieux ils saisiront. Lâchez tout !

Le chœur lâche les cordes. Le ballon s’élève parmi les cris de joie de l’assistance.

Gambetta, forçant sa voix. — Adieu, citoyens, le vaisseau de la République m’entraîne loin de vous. (À Nadar) Donne-moi le porte-voix. (Dans le porte-voix) Le vaisseau de la République m’entraîne loin de vous. Vous ne me reverrez que victorieux et foulant, de mes pieds, les vestiges de l’Ancien Régime ! Adieu.
Diedenhofer. — Qu’a-t-il dit ?
Lefèvre. — Qu’il ne reviendrait pas sans le corps de ballet.
Le Chœur. — Gambetta ! Nadar !

Couple béni
En ce bel équipage
Nous vous souhaitons bon voyage.
Sublime Gouvernement
Au revoir et vole au vent,
Gouvernement, Gouvernement,
Vol-au-vent, vol-au-vent
.

   Jules Favre et Jules Ferry s’embrassent. Simon écrit. En s’élevant au-dessus de la scène, le ballon s’accroche au clocher de Notre-Dame.
Gambetta. — Nous sommes accrochés.
Le Chœur. — Les voilà accrochés au clocher.
Nadar, sortant sa tète du ballon, vérifie les câbles. — À Gambetta : Fais-leur un petit discours.
Gambetta. — À qui ? Je ne vois personne !
Nadar, lui passant une lorgnette monumentale. — Tiens, voici une lorgnette, regarde maintenant. Par là, c’est Strasbourg. Il se tourne du côté de la statue de Strasbourg.
Gambetta, regardant dans la lorgnette et parlant dans le porte-voix. — Ah !
Le Chœur. — Ah !
Gambetta. — Strasbourg !
Le Chœur. — Strasbourg !
Gambetta. — Strasbourg disparaissant sous les fleurs ! Que c’est beau ! Plus un seul Prussien… Ah ! ici comme à Paris, l’armée fait bien les choses !
Le Chœur, transporté de joie, chantant et dansant. — Ô Strasbourg, ô toi, ville unique, etc.
Gambetta. — L’armée chante la Strasbourgeoise et danse. Le préfet et le maire s’embrassent. (On voit Favre et Ferry exécuter ce geste). L’adjoint rédige la dépêche proclamant la victoire ! (Jules Simon écrit, en effet) La joie est débordante, l’allégresse unanime ! (On entend de grands cris de joie)
Perrin. — Ah ! ce sont mes acteurs et mes choristes !
Le Chœur, criant. — Les acteurs ! Les acteurs ! Nous allons entendre un opéra !
Nadar, réussissant à détacher le ballon. — Attention ! (Il disparait à l’intérieur)
Gambetta, perdant l’équilibre. — Gamin ! Un peu plus, je lâchais ma lorgnette et mon porte-voix. C’est stupide !
La Voix de Nadar. — Pas de récriminations, ou je te fais passer par dessus bord ! Attention, nous montons !
Le ballon s’élève, en effet, mais pour s’accrocher au faîte du Panthéon.
Gambetta. — Triple idiot ! Regarde donc ce que tu fais ! Nous voici encore accrochés !
Le Chœur. — Les voilà suspendus dans un drôle de nid. Tous les dieux les soutiennent.
Nadar, vérifiant de nouveau les câbles. — À Gambetta : Bavarde donc un peu et sers-toi de la lorgnette.
Le Chœur. — Il regarde ! Gambetta, vois-tu quelque chose ?
Gambetta, tourné vers la statue de Metz, regardant dans la lorgnette et parlant dans le porte-voix. — Ah ! Attendez… je vois Metz !
Le Chœur. — Ah !
Gambetta. — Disparaissant sous les couronnes !
Perrin. — Quel beau costume pour le ballet…
Diedenhofer. — Ô Metz, la plus belle des villes !
Le Chœur. — En avant, marchons. Au ballet de l’Opéra.
Gambetta. — L’armée semble d’une gaîté folle, Bazaine danse avec son état-major devant l’autel de la République !.. Il ne nous reconnait pas !
Perrin, — Ah ! mes danseuses y sont aussi !
Gambetta. — Tous les Prussiens ont décampé ! Le préfet et le maire s’embrassent. (Même jeu de scène que précédemment entre Favre et Ferry). L’adjoint rédige la dépêche proclamant la victoire (idem). La joie est à son comble. (Cris de joie du chœur).
Perrin. — Ah ! Je reconnais mon monde !
Le Chœur, criant — Ohé ! Ohé ! Qu’on amène le ballet !
Nadar, détachant le ballon pour la deuxième fois. — Tiens-toi bien, Gambetta !
Gambetta. — Nous repartons ? Où cela ?
Nadar. — Dans les airs.
   Sa tête disparait dans l’intérieur du ballon, qui se balance un moment d’un côté et d’autre ; il est tantôt au-dessus de l’orchestre, tantôt au-dessous du chœur, mais toujours assez loin du public.
Le Chœur, saluant le départ du ballon. —
Ô toi, charmant Gambetta,
Ô toi, joyeuse trompetta,
Ô vaisseau des airs
Qui navigue dans l’éther.
Tu vois qu’ils dansent, tu entends qu’ils chantent
Oh ! amène-les nous par dessus les retranchements.
Gambetta, à Nadar. — Où sommes-nous, en ce moment ?
La Voix de Nadar. — Tu peux bien le voir toi-même.
Gambetta. — Ma tête tourne.
La Voix de Nadar. — Dans ce cas, raconte des blagues !
Le Chœur. — Oh ! oui ; raconte des blagues ! Parle, parle encore. Écoute,

vois-tu encore l’armée des Barbares ?

Gambetta, laissant Nadar orienter la lorgnette du côté du public. — Ah !
Le Chœur. — Ah !
Gambetta. — Je vois beaucoup de monde, ce sont nos alliés, Je les reconnais. On nous sourit.
Le Chœur. — Comment ! Garibaldi est à nos portes ?
Gambetta. — Mais non, pas Garibaldi, l’Europe, l’Europe entière qui est intervenue et qui vient à nous. Par ici il y a l’Angleterre, la chambre des lords et la chambre des communes. Par là, j’aperçois la Russie, la Pologne et les Cosaques ! De ce côté, l’Espagne, le Portugal et les Juifs.
Le Chœur. — Et les Allemands ?
Gambetta. — Ils sont avec les autres. Ils ont capitulé et ils ne cachent pas leur joie de pouvoir reparaître dans nos théâtres.
Le Chœur, hurlant de joie. — Canonnez ! Canonnez !
                                     Quand commencera-t-on ?
                                     Tonnère. Paraplue !
                                     Quand Trochu se décidera-t-il ?
Favre et Ferry s’embrassent. Allégresse du public.
Perrin. — Ah ! Je reconnais ce bruit. Mais, avec tout cela, je n’ai pas ma troupe. Comment rouvrir l’Opéra ? Comment monter le ballet ?
Le Chœur. — Malédiction ! Je meurs de honte !
                Toute l’Europe est là.
                J’entends l’Orchestre
                Et l’Opéra se fait toujours attendre !
                Perrin ! Perrin ! ouvre l’Opéra
                Ou nous allons arranger le gouvernement...
Perrin. — Citoyens, j’ai fait ce que j’ai pu. Mais je ne suis pas en ballon. Adressez-vous au gouvernement.
Ferry. — Ça devient compromettant. (Montrant ses mains vides) Hé ! Gambetta, tâche donc d’amener ici des comédiens !
Gambetta, se rapprochant de la scène. — Où y a-t-il des comédiens ?
Le Chœur. — Les costumes, les costumes nécessaires !
Gambetta, à Nadar. — Nadar, que dois-je faire ?
Nadar, jetant un coup d’œil. — Regarde devant toi. Fais bien attention aux câbles, il ne s’agit pas de s’accrocher encore une fois aux églises ! Derrière les coulisses ! Derrière les coulisses !
Le ballon évolue au-dessus de la scène.
Le Chœur. — Maintenant, est-ce la bonne direction ?
                Tends le câble derrière les coulisses !
                Cordon, cordon, cordon, s’il vous plait !
                Coulisses, costumes et tschenperetœh !
   On entend à ce moment, dans le souterrain, un grand bruit de chaudrons cognés les uns contre les autres.
Voix Souterraines. — Poumperoumpoum ! poumpoum ! ratterah !
                             Ça ira ! Ça ira ! Ça ira !
                             Aristocrats, crats ! crats !
                             Courage ! En avant ! Rats, Rats !
                             Les rats ! Les rats ! Poumpoum, ratterah !
Mottu. — Trahison ! Aux armes, citoyens ! Formez le bataillon !
Le Chœur, se mettant en rang. — Aux armes ! Aux armes !
Voix de Flourens, sous terre. — En avant ! Avancez-donc ! Le bélier en avant !
   Du trou du souffleur sort Hugo avec deux cornes de bélier sur la tête et une cotte de mailles sur le corps.
Hugo. — Malheur ! Malheur ! Trahison ! Trahison !
Le Chœur. — Toi, Victor ! Que viens-tu faire ici, polisson ?
Hugo. — C’est pour vous sauver que la France m’a armé.
         Les armes, la cuirasse, la cotte de mailles,
         Instruments de civilisation !
La Voix de Flourens. — Assez de bavardages ! En avant ! Portez armes ! Ho ! Hé ! Marche.
   Hugo, marchant comme un personnage mécanique, essaye quelques pas et est renversé. — Dispersion du chœur. — Hugo git de tout son long sur le sol. Flourens, Mégy et une quantité de Turcos déguisés en jacobins sortent du trou du souffleur
Le Chœur, reculant avec effroi. — La république rouge !
Flourens. — Non, pas la république rouge ! La république noire, si vous voulez bien !
Le Chœur. — Ciel ! La république noire ! Sauve qui peut ! Sauvez le gouvernement.
   Le chœur se réfugie au centre de la scène et prend possession de l’escalier du balcon. Ferry s’efforce de rappeler à la vie Favre évanoui. Simon mâchonne son porte-plume.
Le Chœur. — Canonnez ! Canonnez !
                Quand commencera-t-on ?
Flourens, s’emparant avec sa troupe de l’orchestre. — Attaque, Mégy ! Aide-moi à placer Hugo sur l’autel. (Ceci fait, les habits noirs se mettent à gambader autour). Maintenant, Victor, debout.
Hugo, conservant son immobilité. —
Citoyens, on vous trompe,
On vous mène par le bout du nez.
Voulez-vous que je vous dise
Où se cachent les criminels ? Dans les égouts !
C’est en rampant
Que nous sommes parvenus
Jusqu’au milieu des Prussiens.
Strasbourg et Metz
Sont la propriété de l’ennemi !
À travers les casemates
Seuls les rats se sont sauvés !
Le Chœur, s’emportant. —
Quoi ? des rats, des rats ? Et le ballet ? et l’Opéra ?
Ô canaille de Gambetta !
Il a filé avec Nadar.
Le canon ! Le canon !
Quand entendra-t-on le canon ?
Flourens. — Cela viendra ! Le Mont-Valérien est avec nous. Allons, tirez, là-bas !
   Il se dirige vers le fond et agite un drapeau noir. Une terrible canonnade retentit immédiatement.
Le Chœur, — Enfin, les canons ! Cela mérite une récompense.
Hugo. — Courage, citoyens ! Tout va bien. Rien n’est perdu.
Flourens. — À toi, Mégy ! Vous, les noirs, descendez avec le gouvernement
(Il siffle à l’aide d’un sifflet) Vous autres, en bas, sortez.
Les Voix, en-dessous. — Pip ! pip ! pip ! pschihihi ! etc.
   D’énormes rats surgissent à ce moment du trou du souffleur et se rangent de chaque côté de la scène, à droite et à gauche.
Flourens. — Ô rats fidèles ! Debout ! Que la terreur soit avec vous au milieu des ennemis !
   Lui et Mégy mènent les noirs à l’assaut du balcon. Le chœur cherchant à se mettre à l’abri derrière les piliers, les rats renversent les piliers, tandis que les gardes nationaux se réfugient au milieu de l’orchestre.
Le Chœur, se dirigeant vers l’autel. —
Victor, Victor, sois bon,
Chasse ces maudites bêtes !

On entend, au dehors, la canonnade. Les noirs s’emparent des trois Jules.

Ferry, levant les mains au ciel. —
Au secours ! Au secours ! Gambetta.
Voix de Nadar, dans les airs. —
Sacrée canonnade ! Je suis touché !

Le ballon tombe au centre de la scène. Gambetta, s’y cramponnant, est emporté jusqu’au Panthéon sur lequel il réussit à s’asseoir tandis que le ballon vient s’abattre sur Victor Hugo, qui disparait complètement. Effarement du chœur.

Flourens. — En avant, Mégy ! En bas, le gouvernement.

Les noirs font descendre les trois Jules par le trou du souffleur après les avoir portés versl’orchestre.

Gambetta, parlant dans son porte-voix, qu’il n’a pas lâché, du haut du 'Panthéon. — Citoyens, écoutez-moi ! Je suis ici à Tours et je m’apprête à vous sauver.
Flourens. — Ah ! viens donc, à la fin, vieil imbécile, vieux criminel ! Hé ! les noirs ! Faites attention que les trois Jules ne puissent s’échapper. Il faut que deux de vous veillent auprès du trou. Et Victor ? Où est ce diable de Victor ? Je parie que Nadar l’a asphyxié. Tant pis, occupons le fauteuil du gouvernement.
Il monte avec les siens sur le balcon.
Le Chœur. — Ô Victor ! quel atroce événement
T’immobilise sur l’autel de la République ?
Constatez-vous ? L’odeur est écœurante,
Nadar et Victor mêlent leur sang.
Flourens, du balcon. — À présent je proclame
Mégy. — Tu proclames ?
Les Noirs. — Il proclame !
Le Chœur. — Nous proclamons
Flourens. — L’Athéisme !
Mottu. — Bravo ! Bravo !

Flourens. — Le communisme !

Mottu. — Bravo ! bravo ! bis ! bis !
Flourens. — La République noire !
Gambetta, sur le Panthéon. — La République des rats.
Le Chœur. — Non, la République des chats ! chats ! chats ! au chat !
Nous ne nous laisserons pas manger par les rats cruels
Ah ! Gambetta, Gambetta chéri,
Sauve-nous ! Sauve-nous !
Près des piliers, les rats conservent des airs menaçants.
Gambetta, orientant sa lorgnette vers les rats. — Ah !
Le Chœur. Ah !
Gambetta. — Ah !
Le Chœur. — Ah !
Gambetta. — Du calme, tout danger est écarté. Boutiques, cafés, restaurants, ouvrez-vous ! Les affaires vont reprendre. Il y a maintenant à manger pour tout le monde.
Flourens. — Menteur ! La ville est affamée.
Le Chœur. — Fi donc !
Diedenhofer. — Ah ! que n’avons-nous ici le bétail de Metz !
Flourens, montrant les rats. — De Metz voilà tout ce qu’il reste. Mangeons-les.
Lefèvre. — Comment manger ça ?
Véfour. — À la sauce aux rats. Charmant !
Le Chœur. — Sauce aux rats ! Rats à la sauce ! Et vivement, car nous allons mourir de faim !
Gambetta, dans son porte-voix. —
Sauvez l’avenir de la patrie
Garde mobile, sauve la République !
Flourens. — Farceur ! Imbécile ! Tais-toi ! Ni mobile, ni mabile !
Le Chœur. — Accourez Véfour, Chevet, Vachette
Et confectionnez vivement un ragoût de rats.
La peur, c’est le meilleur remède contre la faim.
Il est midi et nous n’avons pas encore dîné.
Au diable la garde nationale !
Véfour, Chevet et Vachette se dirigent avec empressement vers les cuisines.
Et les bouchers ? Où sont-ils ? À l’ouvrage, Turcos !
Les rats ne vous effrayent pas, même sans sauce.
Gambetta, comme précédemment. — Arrêtez, voici le bal mabille ! Donnez cours à votre joie !
Flourens. — Misérable ! Toujours le même suborneur du peuple, tout à fait le genre de Tropmann ! Attrappez les rats, tuez-les et mangez-les-! C’est bien ainsi. Tiens ! Qu’est-ce qui sort de là ? Qui a arboré le drapeau noir ?

Mégy plante le drapeau noir sur le balcon. Le tumulte augmente jusqu’au moment où on entend un trombone jouant, dans le trou, un air d’Offenbach. Les deux sentinelles qui veillaient au bord du trou se mettent à gambader.

Le Chœur. — On n’y comprend rien ! Est-ce un parlementaire ?
Ferry, en-dessous. — Courage Offenbach ! Continue ! Simon, aide-moi donc à le pousser.
Offenbach, sans lâcher son trombone, surgit à moitié du trou du souffleur.
Le Chœur. — Trahison ! Les Prussiens ont réussi à pénétrer secrètement. ''Aux armes " canonnons-les !
Le tumulte grandit sur la scène. La chasse aux rats des Turcos dégénère en contredanse
Flourens. — Qu’y a-t-il ? Les Prussiens ! Trahison ! Mégy, nous sommes finis !
Gambetta, de même que précédemment. — Sauvez la République ! Tout est perdu !
Flourens. — Je te conseille de crier, toi, là-haut, espèce de drôle. Où est Nadar ? Il faut que son ballon nous serve aussi.
Gambetta. — Nadar, ne les écoute pas, viens avec moi !
Les trois Jules, dans le trou, à Offenbach. —
On ne t’entend pas. Joue donc plus fort !
Tu souffleras Nadar en même temps.

Offenbach augmente le son, le ballon se gonfle tandis que le chœur se bouche le nez.

Le Chœur. — Épatant I Magique ! Superbe !
                Seulement le gaz a une petite odeur !
                Mais Nadar doit faire une ascension.
                Il ne peut s’en dispenser.
   Le ballon monte lentement. On voit dans la nacelle un génie de la France qui n’est autre que Victor Hugo déguisé. Offenbach continue à jouer du trombone, poussé par les trois Jules qui, le mettant sur leurs épaules, arrivent à le porter et à l’asseoir sur l’autel de la République, les jambes pendantes.
Flourens. — Quelles canailles, ces trois Jules ! Voyez, ils ont capitulé et ils amènent eux-mêmes les Prussiens. Sauve qui peut ! Arrière ! Arrière !
Il saute en bas du balcon.
Ferry. — Qui parle de capitulation ? C’est une calomnie ! Cet homme universel et international que nous vous amenons n’est autre que l’auteur d’Orphée, Offenbach, celui qui nous procurera l’intervention de l’Europe entière et dont l’amitié est chose si merveilleuse. Quand on l’a avec soi, on est invincible.
Le Chœur, gambadant. —
Krak ! Krak ! Krakerakrak !
C’est le sieur Jack Offenback !
Qu’on cesse donc un peu de tirer le canon,
Il ne faut rien perdre de la mélodie !

La canonnade continue en s’affaiblissant jusqu’au moment où la grosse caisse de l’orchestre la remplace.

Oh ! que c’est donc mélodieux et agréable !
Et en même temps commode pour les pieds
Krak ! Krak ! Krakerakrak !
Ô divin Jack Offenback !
   Pendant ce temps, les trois Jules reprennent leur place sur le balcon. — Hugo, en ballon, évolue au-dessus de l’orchestre.
Offenbach, sur un ton de commandement. — Changez.
   Immédiatement les rats se transforment en danseuses de ballet revêtues de costumes légers. — Perrin les passe en revue.
Le Chœur. — Oh ! quel miracle délectable !
                Toutes décolletées
                Et chaussées légèrement
                C’est la quintessence du spectacle !
                Notre estomac ne sent plus la faim.
                La famine nous est indifférente à présent.
                Petits soupers charmants et spirituels
                Comment regretter, auprès de vous, les dîners matériels
                Il est là, le ballet ! le ballet ! le ballet !
                Malheur à l’ennemi, s’il s’y frotte !
Ferry. — Ô toi qui sauves l’État, qui métamorphoses les rats,
          Continue à nous inonder de tes suaves mélodies.
          Orphée quitte les enfers
          Pour rapprocher l’Art de la République !
Gambetta, qui n’a pas changé de place. — Et personne ne me dit rien, à moi, qui avais annoncé ce prodige !
Ferry, avec un geste plein d’emphase à l’adresse de Gambetta.
Un jour vertueux citoyens, pour votre récompense,
Vous prendrez place aux côtés de Gambetta sur le Panthéon !
Favre, avec violence. — Ah ! devant un tel miracle, la voix me revient. Écoutez tous !
Le Chœur. — Dansons, dansons !
Favre. — Citoyens, ma voix est revenue, écoutez-la !
Le Chœur. — Non, chantons, chantons !
Favre. — Je veux parler, entendez-vous ? Citoyens, le courage, la vertu et l’abnégation sont les premières vertus, les premiers devoirs d’un républicain…

Il continue à parler, mais ses paroles se perdent dans le tumulte général.

Le Chœur. — Chantons et dansons ! Dansons !
Lefèvre. — Chantons ! Qui commence ?
Plusieurs Voix. — Offenbach ! Offenbach !

Offenbach se livre à une mimique expressive et comique pour indiquer qu’il ne veut pas chanter et continue à jouer du trombone.

Le Chœur. — Il nous faut un ballet et de fins soupers.
Et aussi quelque bonne chanson républicaine.
Hugo, déguisé en génie de la France, occupant toujours la nacelle du ballon. —
Je suis là, moi, le chanteur qui dépasse tous les autres chanteurs,
Et qui vogue à travers les nuages comme un génie.
Je chante la véritable histoire
Du vaillant peuple, et la victoire
Des guerriers sur le Rhin et la Loire
Couverts de la plus brillante gloire.
Je chante tout cela dans mes délicieuses romances,
Tandis que Paris m’accompagne de ses danses.
   La contredanse s’organise, le chœur des gardes nationaux se rapproche des dames du ballet ; les Turcos se livrent à toutes sortes de cabrioles excentriques. Jules Favre continue son discours jusqu’au rideau. On ne saisit que quelques mots tels que : « Honte éternelle ! Jamais ! Jamais ! Jamais ! Les exigences du barbare ! Pas une seule pierre ! », le tout ponctué de gestes dramatiques — malgré les efforts tentés par Jules Ferry pour le calmer. Jules Simon note, à la hâte, les vers que déclame Hugo. Gambetta. toujours muni de sa lorgnette, suit la scène au travers, et chante dans son porte-voix en même temps que le chœur qui reprend les refrains. Mais il ne se soucie aucunement de la mesure et finit toujours après les autres.
Le Chœur, dirigé par Offenbach. —
Dansons ! Chantons !
Mirliton ! ton ! ton !
C’est le génie de la France
Qui veut qu’on chante et qu’on danse !
Hugo, débitant son récitatif en s’accompagnant sur une lyre d’or. —
Tout ce qui est historique
N’est qu’un trait.
Quant au lyrisme le plus pur.
C’est moi qui le fais.
C’est moi le vrai génie de la France.
Je ne perds jamais contenance
Victoire ! Gloire !
J’annonce tout !
Civilisation,
Pommade, savon,
Ce sont là mes plus belles passions.
Chantez, dansez,
Allez aux soupers,
Je veux qu’en France on s’amuse
Et je n’ai pas besoin d’excuse.
Offenbach, commandant. — Chaîne des dames ! (On danse)
Le Chœur, dansant. —
Dansons ! Chantons !
Aimons ! Soupons !
C’est le génie de la France
Qui veut qu’on chante et qu’on danse !
Hugo. — Les Barbares ont passé le Rhin,
Miriton ! Miriton ! tontaine !
Nous nous sommes tous réfugiés à Metz,
C’est toi qui l’a voulu, Bazaine !
Miriton plon ! ! pion ! À la bataille de Sedan
Il a été battu, le fougueux Mac-Mahon,
Le général Troché,
Troché, Trochu !
Laladrons, Ledru,
A enfermé l’armée
Dans les Forts de Paris.
Tout cela s’est passé
En l’année mille huit cent soixante-dix !
C’est moi le vrai Génie de la France, etc.

Offenbach. — Chassé croissé.

Le Chœur. — Dansons, chantons, etc. (comme précédemment)

Hugo. — Chacun son tour de passer le Rhin

Miriton ! Miriton ! Tontaine !
Nous possédons l’Allemagne entière
À la tête Mahon et Bazaine
Schnetteretin ! tin ! tin !
Mayence et Berlin,
Depuis le Danube jusqu’à la Sprée et le Rhin
Général Monsieur
Allez à Willhemshœhe
Tropfrau Tropmann
Tratratan ! Tantan !
Avec trois cent mille hommes.
En l’année mille huit cent soixante-dix, etc.

Offenbach. — En avant deux !

Le Chœur. — Dansons, chantons, (la suite comme précédemment)

Hugo. — Cependant la France, la généreuse France

Se plaît à voiler la nudité de ses ennemis.
Après vous avoir tous vaincus
Nous allons vous parler sérieusement
Paris, vous ne l’avez pas eu comme ennemis
Nous vous l’avons donné comme à des amis.
Pourquoi frapper à la porte des Forts ?
Elle se serait bien ouverte sans cela
La porte de vos désirs :
Cafés, Restaurants,
Dîners de gourmands,
Garde mobile
Et bal Mabile,
Mystères de Paris,
Et poudre de riz.
Chignons et pommades.
Cirque, Hippodrome,
La colonne Vendôme,
Concert populaire, et tout ce qu’il faut pour vous plaire.
Et toi, peuple de penseurs,
Tu te moques bien de pareils malheurs ?
Vous êtes grossiers et dégoûtants,
Mais nous saurons bien vous rendre élégants.
Si votre Faust est si agréable.
C’est grâce à Gounod qui l’a enjolivé.
Quant à Dom Carlos et Guillaume Tell,
Nous leur tannons le cuir.
Vous ignoreriez Mignon
Si nous ne l’avions joué sur le Mirliton ?
Vous avez bafouillé Shakespeare.
Nous trouvons Hamlet appréciable.
Cependant vous serez applaudi à Paris
Si vous possédez du génie.
Orphée sortant des Enfers
S’est promené sur notre scène.
Offenbach. — Chaîne anglaise !
Hugo. — Ainsi, arrivez ! nous vous friserons.
Parfumerons, civiliserons.
La grande nation
Exécute tout cela gratis.
Elle ne cherche pas à vous exploiter.
Les soldats peuvent s’en aller !
Arrivez, diplomates !
Dîners, soupers.
Venez, venez, attachés !
Offenbach. — Gallop !
Hugo. — C’est moi le vrai Génie de la France.
Le Chœur. — Dansons, chantons, etc.
   Exécution du galop final pendant lequel tous les attachés d’ambassades des nations européennes surgissent du trou du souffleur, accompagnés des ambassadeurs des autres pays du monde — ensuite arrivent les directeurs des théâtres royaux d’Allemagne ; ils se livrent, avec les femmes, à des danses ridicules, sous le persiflage du chœur qui s’amuse royalement.


refrain et ballet


Le dernier tableau représente l’apothéose de Victor Hugo, dans une lumière de feux de Bengale.