Une Station sur les Côtes d’Amérique/02

Une Station sur les Côtes d’Amérique
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 42 (p. 177-204).
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UNE STATION
SUR
LES COTES D’AMÉRIQUE

II.
NEW-YORK ET LA SOCIETE AMERICAINE.

« La vie acquiert un charme particulier sur un sol anciennement habité et chez un peuple jadis fameux par son industrie, son activité ou son amour des grandes choses. Il semble que la nature y soit devenue plus humaine, et que les visions du passé, se montrant derrière le voile diaphane du présent, nous donnent la jouissance d’un monde double, magique domaine de la fable et de la poésie. » C’est un aimable et subtil penseur allemand, Novalis, qui parle ainsi, et pour comprendre la justesse de cette réflexion, il faut avoir visité ce New-York qui semble dater d’hier, cette ville toute jeune d’apparence, et à laquelle malgré soi l’on ne peut s’empêcher de demander une trace du passé. En vain voudrait-on y retrouver quelques vestiges des premiers maîtres hollandais du pays, de ces vieux knickerbockers dont l’esprit naïf et patriarcal était si loin de rêver la future splendeur de la colonie qu’ils fondaient ; en vain plus tard cherche-t-on l’empreinte des cent années de domination anglaise qui ont donné au pays sa forte éducation politique. On désirerait revivre une heure de la vie austère et puritaine de ces premiers temps, comme à Versailles on se sent revivre de la fastueuse existence du grand siècle, sans que rien malheureusement réponde à ce désir dans le monde qui entoure le voyageur. Ce n’est pas qu’on y répudie le passé : on l’honore au contraire, on le fête même à l’occasion ; mais chez personne il n’éveillera les regrets involontaires qu’éprouve le Parisien par exemple en voyant ses vieux quartiers céder la place aux boulevards même les plus splendides. En un mot, New-York est la ville du présent et non celle du passé. Les transformations y sont si rapides que la population, presque doublée dans les dix dernières années, ne voit plus aujourd’hui que Londres et Paris au-dessus d’elle. Il faut donc faire abstraction de nos idées européennes, si l’on veut étudier la société américaine dans la grande cité qui en est la plus haute expression. Les palais de New-York, ce sont les quais immenses où grandit et prospère un commerce inouï ; ses musées, ce sont les innombrables établissemens où se développe une industrie sans rivale pour la variété et la fécondité des ressources. Ses monumens enfin, où les trouver ailleurs que dans les institutions qui ont fait ce peuple ce qu’il est, et lui permettront de franchir heureusement, on doit l’espérer, la phase la plus critique de son histoire ? Il s’offre là un double spectacle : d’une part la société américaine prise en quelque sorte aux sources de sa vie morale et intellectuelle, observée dans les nombreux établissemens publics où se forment les jeunes générations ; — puis le libre exercice de cette vie même, dont mille détails, en apparence frivoles, révèlent à l’observateur attentif l’universelle et incessante activité.


I

De toutes les institutions d’un peuple, aucune n’exerce sur sa destinée une plus profonde influence que celles dont l’éducation est le but. En France, où de près comme de loin tout se rattache à l’initiative officielle du gouvernement, on peut dire que l’éducation est entre les mains de l’état, car aucun monopole n’est nécessaire pour que toute concurrence sérieuse disparaisse devant les ressources sans bornes dont il dispose. La Grande-Bretagne a suivi une voie différente, et en cela il faut reconnaitre qu’elle s’est montrée d’accord avec l’ensemble des doctrines qu’elle professe en matière de liberté. Chez elle, non-seulement l’éducation est libre, mais, sauf quelques rares spécialités d’enseignement supérieur, il semble que l’état apporté un soin particulier à éviter de faire sentir son intervention. De ces deux systèmes opposés, lequel devait choisir l’Américain ? Obéirait-il aux instincts de sa race eh suivant l’exemple de la mère-patrie, ou bien dévierait-il en cette circonstance de sa ligne de conduite, pour introduire exceptionnellement chez lui ce qui chez nous est une application de la loi générale ? Il faut se rappeler que, si les États-Unis sont comme l’Angleterre un pays de liberté, le côté démocratique de leurs institutions diffère essentiellement des tendances aristocratiques où la Grande Bretagne puise sa force. Or quel instrument plus démocratique en réalité.que l’enseignement ? L’abandonner à la merci de chacun, dans le bouillonnement de formation d’une société nouvelle, en avait-on le droit, et n’était-ce pas un devoir au contraire de le prendre en main, pour l’utiliser dans le sens indiqué par la constitution que le peuple s’était donnée ? Ainsi raisonna l’Américain, et le résultat lui fut favorable, car son pays est peut-être le seul dont aujourd’hui on puisse dire presque sans exception que chacun y sait lire et écrire. Seulement cette charge qu’il remettait à la communauté, il ne permit pas que le gouvernement fédéral la centralisât, il ne permit pas même que l’état en fût investi, et je parle ici des divers états dont l’ensemble constitue la fédération ; mais il se souvint de son vigoureux régime municipal, dont les bienfaits sont le legs le plus précieux de l’Angleterre à son ancienne colonie, et il voulut que l’enseignement fût la première et la plus importante préoccupation de la commune. Les écoles de New-York lui appartiennent donc en propre, et elles sont la gloire de la ville, gloire malheureusement trop modeste, et trop peu connue, trop peu appréciée de l’Américain lui-même.

L’organisation de cet enseignement est des plus simples. Au premier degré vient l’instruction primaire, comprenant la lecture, l’écriture, quelques élémens d’arithmétique et de géographie. Quatre années sont consacrées à ces études, que les enfans ont généralement terminées à l’âge de dix ans. Des écoles primaires on passe aux écoles, dites de grammaire, dont le programme embrasse sept classes successives, et présente un ensemble de connaissances à la rigueur suffisant, mais fort inférieur à celui que l’on emporte de nos lycées. Ainsi les langues mortes y sont supprimées, les mathématiques s’y réduisent à l’arithmétique et à un peu d’algèbre ; l’histoire nationale est la seule dont il soit question. Le but des écoles de grammaire en effet est de donner une instruction assez complète pour pouvoir aborder toutes les professions usuelles du pays, et de s’adresser à la masse des enfans, quelle que soit la position sociale des familles. On verra que ce but a été pleinement atteint. Enfin le troisième degré d’enseignement est reçu dans un établissement unique nommé l’académie libre (the free academy), où l’on n’est admis qu’à la condition d’avoir suivi au moins pendant une année les cours d’une école de grammaire. Les études y embrassent cinq classes dites introductory, freshman, sophomore, junior et senior, dans lesquelles les élèves ont à choisir entre les langues mortes, grecque et latine, ou vivantes, française, allemande et espagnole. Le programme est d’ailleurs aussi bien conçu que possible, et plus complet même que celui de nos lycées, en ce qu’il comporte plusieurs cours qui sont chez nous du ressort des écoles d’application [1].

Le nombre total des établissemens d’instruction à New-York est de 239, sur lequel on compte 3 écoles normales, 43 écoles du soir, 87 écoles primaires pour filles et garçons, 47 écoles de grammaire pour garçons, autant pour filles, et 11 écoles pour les enfans de couleur, car le sentiment abolitioniste chez l’Américain du nord ne va pas jusqu’à permettre au nègre d’avoir quoi que ce soit en commun avec le blanc. Le nombre d’enfans qui profitent chaque année de cet enseignement est de 170,000 sur une population totale de 814,000 [2] ! Peu de chiffres ont moins besoin de commentaires. À la vérité, la moyenne journalière des élèves présens n’est guère que de 60,000, ce qui étonnera peu, si l’on réfléchit à l’âge des enfans dans les écoles primaires et à la position souvent plus que modeste des parens ; mais, il faut tout dire, cet enseignement, si suivi dans les premiers degrés, devient une lettre morte, ou peu s’en faut, dans sa période la plus élevée. On a vu quelle intelligente sollicitude avait présidé à l’organisation de l’académie libre, et il eût été juste d’ajouter que tout y est sur le pied d’une libéralité voisine du luxe. Eh bien ! veut-on savoir combien d’enfans, lors de mon séjour, cherchaient à s’élever au-dessus des humbles limites de l’école de grammaire, combien venaient demander à l’académie une instruction qui est chez nous le lot commun de la classe moyenne ? 814 en tout pour la grande ville de New-York ! Encore plus de la moitié de ce chiffre appartenait-il à la classe inférieure, ou introductory, après quoi la progression devenait rapidement décroissante, et la deuxième classe, ou freshman, n’avait plus que 168 élèves, la troisième, sophomore, 109, la quatrième 69, et la plus élevée, ou senior, 36 ! Quant aux diplômes universitaires attestant la solidité des études, le nombre de ces actes, plus restreint encore, ne s’élevait, année moyenne, pour les bacheliers qu’à 28, pour les maîtres ès-arts ou licenciés qu’à 12 !

Je dus à l’obligeance de MM. Thomas Boésé et Myron Finch, du Bureau de l’Education, de voir dans le plus grand détail les principales écoles de New-York. Celle que nous visitâmes en premier lieu, Ward sckool n° 11, renfermait dans le même édifice une école primaire et les écoles de grammaire des deux sexes. Cette réunion sous le même toit est fréquente, et dans ce cas le plan de l’édifice est invariable : trois étages figurent l’échelle des âges, les garçons en haut, les filles au milieu, et les enfans au rez-de-chaussée. Au centre de chaque étage, une vaste salle sert aux réunions générales, et tout autour sont les différentes classes. Rien de monumental, mais partout cette exquise recherche de propreté qui est un véritable luxe, et dont l’influence sur les enfans est bien plus grande qu’on ne se le figure. Mon guide me fit monter au troisième étage, dans la salle de réunion. Il était neuf heures du matin ; le travail de la journée allait commencer pour finir à trois heures de l’après-midi, car ces écoles ne comportent que des externes. Sur l’estrade où nous prîmes place étaient un bureau, un piano et une vingtaine de boutons de sonnettes correspondant aux différentes classes. Le directeur les toucha, attendit quelques instans, puis fit sonner un timbre. À ce signal, une institutrice placée au piano attaqua la marche nationale, et, des la première mesure, des huit portes placées aux quatre angles de la salle débouchèrent huit files de garçons, se suivant par rang de taille, qui vinrent prendre place derrière les bancs avec une cadence et une régularité dignes de vieux soldats. D’autres files vinrent ensuite occuper les couloirs, et le défilé continua jusqu’à ce que 500 enfans environ se fussent ainsi rangés le plus régulièrement du monde. Le piano s’arrêta, le timbre sonna, et l’on s’assit ; un régiment du grand Frédéric n’eût pas mieux manœuvré.

La séance s’ouvrit par la lecture d’un chapitre de la Bible, puis vinrent divers chœurs et quelques déclamations, après quoi M. Finch, se penchant vers moi, me demanda si je voulais adresser la parole aux élèves. Cette partie du programme me prenait au dépourvu. J’avais oublié que le speech s’est élevé aux États-Unis à la hauteur d’une institution, qu’il y fait partie de toutes les solennités, de toutes les fêtes, qu’il y est entré dans l’éducation, et que, s’il a pris naissance en Angleterre, ce n’est qu’en Amérique qu’on le voit atteindre son plein développement. M. Finch se chargea de m’excuser et de me présenter. Pendant dix minutes environ, et beaucoup mieux, à coup sûr, que je n’eusse pu le faire, même avec préparation, il parla en mon nom à ces écoliers, dont le plus âgé n’avait pas quinze ans, et qu’il appelait, non pas jeunes élèves, mais messieurs, gentlemen ; puis l’on se retira dans le même ordre qu’à l’arrivée, et nous pûmes admirer l’excellente installation des classes. Livres, papier, plumes, tout le matériel sans exception est fourni gratuitement aux élèves, et cela dans une double intention : économie pour les pauvres, pied d’égalité absolue pour les riches. Toutes les classes de la société sont en effet représentées sur ces bancs, on le reconnaît à la mise des enfans, et néanmoins il est impossible de ne pas être frappé de leur bonne tenue à tous, si jeunes qu’ils puissent être. De l’école de grammaire des garçons, nous passâmes à celle des filles, que nous trouvâmes fort amusées de la lecture qu’un professeur de déclamation leur faisait de la comédie des Rivaux, de Sheridan. On voyait là de grandes jeunes personnes de dix-huit à vingt ans, car aux États-Unis l’éducation se continue pour les femmes plus longtemps que pour les hommes, à qui le comptoir de la maison de commerce offre ses tabourets des l’âge de quinze ans. Ici encore il était évident que ces jeunes filles appartenaient aux divers degrés de l’échelle sociale, bien que ce trait fût moins accusé que chez les garçons. À la lecture des Rivaux succédèrent des exercices dits callisthéniques, sorte de gymnastique assez improprement appelée dans nos pensionnats » leçons de maintien. » Le piano jouait une vingtaine de mesures d’un air que toutes les jeunes écolières accompagnaient du même geste en cadence, l’air changeait et le geste avec lui, et l’on finit par évacuer la salle au moyen d’une danse qui rappelait assez la dernière figure du quadrille des Lanciers.

Je ne conduirai pas le lecteur dans toutes ces écoles, et ne parlerai que de l’une d’entre elles, qui me fut signalée comme la plus vaste des États-Unis. Mon guidé avait réservé pour elle son speech de derrière les fagots. Je servis naturellement de fil à ce discours, dans lequel j’étais censé parler par procuration, et où il fut fort question de liberté et de tyrannie, mais d’études pas un mot. Je fus présenté comme un ardent admirateur des institutions américaines. Les vieilles traditions de l’enseignement européen furent traitées comme mérite de l’être tout instrument monarchique ; l’éducation new-yorkaise fut portée aux nues, et la guerre, qui préoccupait tous les esprits, eut également sa place Ces paroles à la vérité s’adressaient aux garçons de l’école de grammaire, c’est-à-dire presque à des citoyens. Le discours de l’école primaire fut un apologue plein de finesse et de naïveté, beaucoup plus à la portée des jeunes auditeurs ; parfois le récit amenait des questions auxquelles le chœur des voix enfantines répondait par un yes, sir ! ou un no sir ! dont l’ensemble montrait avec quelle attention le narrateur était suivi. Survint enfin le coup de théâtre qui surprend toujours le visiteur dans les vastes salles de réunion de ces écoles primaires, où il peut arriver que les enfans se comptent par milliers. On ne voit d’abord qu’une enceinte de la même dimension qu’aux étages supérieurs. Dès que les élèves y sont rangés, à un signal donné la cloison du fond, formée de panneaux à coulisses disparaît ; la salle se double comme par enchantement, et l’on aperçoit une mer de petites têtes étagées sur les gradins d’un amphithéâtre qu’éclaire une lumière verticale. La plus petite fille de la maison est au centre, debout sur une chaise, d’où elle dirige les applaudissemens et les mouvemens d’ensemble. Cette mise en scène est constante dans les écoles américaines, où, pendant les six heures qu’il y passe, l’élève ne marche, ne monte, ne descend, ne se meut qu’au pas, même pour se rendre à la récréation.

En voyant ces enfans parader avec tant de précision, je me rappelais les allures si différentes des magnifiques collèges de l’Angleterre, de celui d’Eton par exemple, où les élèves ignorent jusqu’aux premiers principes de l’alignement, où toute clôture est inconnue, où les vertes campagnes qui bordent la Tamise servent de lieu de récréation, et où cette liberté donne à l’adolescent un sens si réel de responsabilité et de respect de lui-même. Je me rappelais aussi les murs revêches de nos lycées, leurs cours claustrales et nues si semblables au préau ; d’une prison, notre fâcheuse tendance à exagérer le nombre des heures de travail, à bourrer l’esprit au détriment de l’éducation physique, et je me disais que notre université française, si contente d’elle-même, avait peut-être encore quelques progrès à faire. Quoi qu’il en soit, l’Anglais et l’Américain se sont évidemment proposé pour but commun de donner de bonne heure à l’enfant une notion d’indépendance qui pût influer sur le développement de son caractère, et ce but, tous deux l’ont atteint par des voies différentes. Peut-être l’Américain a-t-il poussé trop loin l’application de ses idées. Cet enseignement qui semble rappeler ce que l’histoire nous a conservé des excentricités de Lycurgue, cet enseignement si démocratique et si séduisant au premier abord est en réalité singulièrement arbitraire et despotique dans ses effets, et il l’est en pleine connaissance de cause. De là naissent bien des inconvéniens : d’abord chez les enfans l’oubli ou plutôt l’amoindrissement marqué du sentiment de la famille, puis, chez les parens trop d’insouciance du plus ou moins d’instruction acquise ; il semble que leur responsabilité cesse dès que celle de l’état commence, et qu’une éducation soit terminée dès qu’elle permet à l’élève de figurer derrière le pupitre d’un comptoir. Malgré ces taches, on ne doit pas hésiter à proclamer l’enseignement primaire et secondaire l’une des gloires des États-Unis : non que nous entendions par là en recommander l’application, ce sont de ces matières délicates sur lesquelles un peuple doit consulter avant tout les tendances qui lui sont propres ; mais ici, dans un pays où le rôle de l’autorité paraît être de s’effacer en toute chose, l’Américain a sacrifié ses principes généraux de conduite à ce qu’il croyait son devoir, et il l’a fait avec une incomparable libéralité. C’est ce qu’il importait de faire ressortir. Nous n’avons parlé que de l’état de New-York, le plus riche de l’Union. On aurait pu citer celui de Rhode-Island, qui en est le plus petit, dont la population est de 150,000 âmes et le budget de 120,000 dollars, sur lesquels 85,000 sont affectés à l’enseignement. Chaque citoyen y donne ainsi pour élever ses enfans presque deux fois autant que pour l’ensemble de toutes les autres dépenses publiques ! Quel exemple analogue pourrait-on trouver chez tous les états, grands et petits, qui se partagent la carte de l’Europe ?

Nous avons mentionné les onze écoles que la ville de New-York réserve aux enfans de la classe de couleur. Ce ne sont ni les plus luxueuses ni les plus grandioses. Il semble que ce soit une dette que l’Américain règle avec sa conscience, et qu’il veuille l’acquitter au meilleur marché possible. Le directeur de celle que je visitai était noir ; mais ses élèves, au nombre de trois cents des deux sexes, étaient d’une teinte moins foncée, quelques-uns même tout à fait blancs d’apparence. On y procédait à l’inspection annuelle et à la distribution des certificats d’aptitude. « Combien 3,500 dollars à 7 1/2 pour 100 donneront-ils en six mois ? » demanda-t-on à une grande et belle mulâtresse de dix-huit ans. La mulâtresse resta court ainsi que ses voisines : un enfant américain de douze ans n’eût pas hésité ; mais le Yankee est le premier calculateur du monde, et le nègre le dernier sous toutes les latitudes. Les autres exercices furent plus satisfaisans, surtout ceux de musique. Toutefois, il faut le répéter, ces écoles font tache au milieu des autres, et déparent ce beau système d’instruction publique. La classe de couleur est assez peu nombreuse à New-York pour qu’il n’y ait aucun inconvénient à la laisser se fondre dans le reste de la population, et, fût-elle cent fois plus nombreuse, dans cette séparation qui s’étend à tous les actes de la vie usuelle, on ne reconnaît pas la ville qui se dit, après Boston, le principal soutien de l’abolition de l’esclavage. Assurément le nègre des états du nord apprécie le bienfait de la liberté ; mais on peut être convaincu qu’il saurait fort bien apprécier aussi l’avantage de voter, de pouvoir monter en omnibus, et d’envoyer ses enfans aux mêmes écoles que tout le monde. L’occasion serait des plus favorables aujourd’hui pour faire disparaître cet ostracisme aussi choquant qu’inutile.

Bien que les établissemens dont nous venons de parler soient destinés à recevoir le pauvre comme le riche, on concevra que l’on n’y voie que les enfans dont la situation est pour ainsi dire normale. La pauvreté y trouve sa place, mais non la misère, et quoique le paupérisme soit à peu près inconnu dans l’intérieur des États-Unis, où chacun peut se faire une large place au soleil, cette lèpre des grandes villes n’a pas épargné New-York. Là encore l’Américain se montre sous un de ses meilleurs aspects. Il n’est pas de Français à Londres qui ne soit frappé du grand nombre d’hôpitaux, maisons de refuge et autres établissemens du même genre au-dessus desquels se lit l’inscription : supported by private contribution (soutenu par la charité privée), tant ce système diffère de la charité officielle et publique que nous connaissons. Peut-être sous ce rapport New-York l’emporte-t-il même sur Londres, et il est impossible de ne pas être ému par la révélation de cette face inattendue du caractère de la nation. Ce peuple si positif, si âpre au gain, si sec dans ses allures, si dur même parfois, on le voit avec étonnement s’éprendre d’une touchante sollicitude pour l’infirme et pour l’orphelin, s’enquérir de leurs besoins, y pourvoir avec une générosité sans bornes, et leur donner une large partie de ce temps qu’il estime plus encore que l’argent, en briguant comme un honneur les diverses fonctions de ces innombrables comités de bienfaisance : tout cela sans étalage ni ostentation ; la conscience d’avoir accompli son devoir de chrétien lui suffit. Nous n’entreprendrons pas d’énumérer ces institutions, où, sous les formes les plus ingénieuses et les plus variées, l’esprit de secours semble avoir reçu le don de Protée. Tantôt ce sera une association qui embrassera la ville entière et portera son tribut dans les plus sombres réduits, tantôt le réseau s’étendra sur tout le pays, afin de trouver dans le milieu vivifiant des campagnes un recours contre les influences délétères de la capitale. Les orphelins seuls ont peut-être à New-York dix établissemens qui leur sont consacrés. Les femmes sans ressources en ont d’autres qui leur permettent d’échapper aux tentations dont elles sont entourées. Protestans et catholiques rivalisent de zèle sans que la croyance soit jamais un motif d’exclusion. Parfois ces temples de la charité ont une structure monumentale, comme ceux des sourds-muets et des aveugles ; parfois les proportions sont plus modestes, mais toujours à l’intérieur règnent la même munificence, le même esprit d’affection et de vraie fraternité.

L’un des plus remarquables de ces établissemens est destiné aux marins. En 1801, un capitaine de navire du nom de Randall fonda pour les matelots hors d’âge ou incapables de servir un hospice situé dans une petite ferme près de New-York. La ville s’agrandit, la campagne devint rue, les terrains acquirent une valeur qui permit de les vendre pour reconstruire l’hôpital sur une des îles de la rade, et aujourd’hui la petite ferme a créé un revenu de 500,000 fr. La maison d’industrie des Five-Points est d’un autre genre ; mais je ne connais rien de plus utile ni de plus admirable. Le quartier des Five-Points est à New-York ce que Saint-Giles est à Londres, le plus abject refuge du vice et de la misère, l’ulcère et la honte de la cité, quelque chose comme une vaste et ignoble cour des miracles, où des masures en ruine, mal étayées de poutres branlantes, semblent parodier Atlas supportant le ciel. Pas d’églises, mais des boutiques de rhum et de gin par centaines. J’y ai vu une seule maison abriter jusqu’à 290 personnes, réparties en 76 familles, et rapporter près de 20,000 francs par an à son propriétaire. Là sont des caves privées d’air et de lumière, dont les habitans s’étiolent et meurent en quelques années, souvent en quelques mois. D’après un relevé de M. Samuel Halliday, sur 148 morts dans une même maison, on comptait 113 enfans au-dessous de sept ans, 23 enfans mort-nés, et 12 personnes de huit à vingt-quatre ans. Ce fut au centre de ce hideux quartier, au plus vif de cette misère sans nom, que vint s’établir en 1848 un ministre protestant, M. Pease, dont le nom mérite mieux que l’humble renommée qui s’y est attachée. Son but était indéterminé à dessein : faire du bien et tâcher de moraliser autour de lui, tel était le programme, et si les ressources étaient modiques, en revanche les difficultés surgissaient sans nombre. Rien toutefois n’est impossible à un cœur vaillant et dévoué, et le ciel bénit si bien ses efforts qu’en peu d’années l’œuvre fut établie dans une maison d’où rayonna sur cette fange sociale une douce et pure auréole de charité. Tout s’y trouvait, des écoles pour l’enfant orphelin ou abandonné, du pain pour l’indigent, un asile pour les femmes sans abri, pour tous du travail et de bonnes paroles [3]. En 1861, sur 781 personnes qui étaient venues frapper à cette porte hospitalière, 585 avaient été pourvues et 120 devaient l’être prochainement ; 250 enfans avaient suivi l’école, et 277,000 repas avaient été distribués aux pauvres. C’était surtout dans les campagnes de l’ouest que M. Pease cherchait à placer ses protégés, et c’est là qu’il s’est retiré quand ses forces ont trahi son dévouement ; mais l’institution qu’il a fondée repose désormais sur des bases solides, et ne peut que prospérer entre les mains de ses successeurs.

Chaque année, les associations charitables dont on vient de parler ont une séance publique où sont exposés les travaux des douze mois qui viennent de s’écouler, les besoins auxquels il faut faire face, et les ressources dont on dispose. La première semaine de mai est consacrée à ces anniversaires ; chaque œuvre a le sien, aussi bien les sociétés de bienfaisance que celles qui sont purement religieuses, propagandistes, de tempérance, ou abolitionistes. Les discours y sont naturellement longs et nombreux ; mais, quand l’américain a épousé une cause son dévouement ne se traduit pas en paroles seulement, et il serait bon que ceux qui l’accusent d’égoïsme pussent assister à New-York à cette semaine d’anniversaires. Ils y verraient, si l’on peut s’exprimer ainsi, la véritable, échelle de Jacob de la charité, depuis les vastes associations des écoles du dimanche, fréquentées par 70,000 adultes et 20,000 enfans, jusqu’à l’humble mission Howard, Home for little wanderers, qui, avec un modeste budget de 45,000 francs, trouve moyen d’élever chaque année 200 enfans abandonnés qu’elle va recueillir dans la rue. Tout cet admirable côté de la société des États-Unis échappe souvent au voyageur, qui se laisse ainsi aller à ne voir que les travers des mœurs qu’il a sous les yeux. Si sensible que soit ce peuple à la louange de l’étranger, jamais il ne fait parade de sa charité, et ce n’est que par soi-même que l’on arrive à en connaître peu à peu toute l’étendue. En un mot, je crois l’Américain le chrétien le plus sincère, le plus simple et le plus pratique du monde. C’est là une réponse suffisante à bien des attaques.

En insistant sur les merveilles de la charité à New-York, nous n’avons pas voulu dire que les magistrats de la cité se montrassent indifférens aux misères qui les entourent ; mais leur rôle a été simplifié par l’extension de la charité privée. Les établissemens de bienfaisance qui dépendent de la ville sont situés pour la plupart sur les deux îles de Blackwell et de Randall, dans le bras de mer qui sépare Long-Island de l’île de Manhattan. Quatre ou cinq mille personnes de tout âge et de tout sexe y sont entretenues aux frais du trésor municipal. Là se trouvent un hôpital, une maison de fous, un hospice, d’enfans trouvés, une autre hospice pour les vieillards, les infirmes et les femmes sans moyens d’existence. Là aussi sont les établissemens de répression, le pénitencier, vaste-prison cellulaire, et la maison de correction, ou work-house, où les contraventions de police punies d’amendes se règlent en journées de travail à raison de 5 francs l’une. Le petit vapeur Bellevue, qui nous conduisit à l’île de Blackwell, y transportait en même temps la fournée correctionnelle du jour. Les femmes y étaient en grande majorité, et quelles femmes ! quels indescriptibles falbalas ! quelles toilettes impossibles, dignes du crayon de Gavarni ! Les unes en cheveux, en robes de soie crottées et décolletées, les autres en chapeaux à plumes qu’on eût dit ramassés dans le ruisseau, toutes en crinolines ! Le mark house reçoit en moyenne trois femmes pour un homme, et comptait environ 1,400 prisonniers lors de ma visite. Vous nous voyez dans un bien mauvais moment, disait naïvement une des surveillantes en nous faisant parcourir son atelier, où une centaine de condamnées, revêtues de la livrée de la maison, travaillaient à faire de l’étoupe ; si vous étiez venu la semaine dernière, je vous aurais montré trois cents femmes dans ce même atelier ! » Où l’amour-propre va-t-il se nicher ? En revenant le soir sur le même vapeur avec les détenus dont la peine était expirée, j’eus la curiosité de les suivre lorsqu’ils mirent pied à terre : sans hésitation, tous se dirigèrent vers les débits de liqueurs les plus voisins du débarcadère. Il n’y eut pas une exception.

La munificence privée de l’Américain ne s’exerce pas seulement sur des œuvres de charité, et c’est à elle que New-York doit presque la totalité des institutions scientifiques et littéraires que la ville possède. Chez nous, l’état est le conservateur naturel de ces établissemens, musées, galeries, bibliothèques : il a charge de les fonder et de les enrichir, et certes il vaut mieux qu’il en soit ainsi ; mais, dans un pays où le gouvernement s’impose pour loi de réduire les dépenses publiques au minimum, il est beau de voir l’individu substituer son initiative à celle de l’état, afin de doter ses concitoyens des trésors intellectuels que leur refuse une parcimonie systématique. La plus importante de ces collections est la bibliothèque fondée par M. Jacob Astor et agrandie par son fils, laquelle réunit près de 100,000 volumes, logés dans un véritable palais. Une autre est spécialement destinée aux jeunes gens employés dans le commerce ; commencée avec 700 volumes en 1836, elle en compte aujourd’hui plus de 50,000. Une autre s’adresse plus particulièrement aux ouvriers ; quelques-unes enfin sont historigu.es, médicales, théologiques, etc. L’institut créé par M. Cooper contient à la fois une galerie de tableaux, une académie de dessin, une bibliothèque, un salon de lecture recevant les principales publications périodiques de tous les pays, et une faculté où se professent des cours divers. Il a coûté trois millions au fondateur, qui vit encore pour jouir de son œuvre ; mais la liste serait trop longue, et il faut se borner à dire quelques mots de l’un des plus curieux de ces établissemens, curieux pour nous du moins, qui n’avons rien d’analogue en France.

La première en date des associations formées pour la propagation des Écritures saintes fut organisée à Londres en 180A : elles se sont depuis lors multipliées à l’infini dans tous les pays protestans ; mais la seconde en importance est sans contredit Y American Bible Society de New-York, qui remonte à 1816. Le siège en est au centre de la ville, dans un vaste édifice où 600 personnes sont occupées à imprimer, relier, distribuer et expédier journellement dans toutes les parties du monde des milliers de Bibles et de Nouveaux-Testamens. Quel que soit l’hôtel où l’on va chercher un gîte, on peut être assuré d’y trouver une Bible dans sa chambre à coucher ; en voyage, on en verra de même sur toutes les tables des bateaux à vapeur ; on en voit jusque dans les stations de la lointaine et pénible route de Californie ; les écoles ont les leurs, les casernes également, personne n’échappe à la pieuse et infatigable propagande. Que l’on ne croie pas que cette activité soit l’apanage exclusif des États-Unis ; elle règne partout où fonctionne quelqu’une de ces institutions, et chaque société agit si bien dans la mesure de ses moyens, qu’en cinquante-huit ans 66 millions de Bibles et de Testamens ont été ainsi distribués. Là-dessus, la part de l’association américaine a été de 15 millions, celle de la société-mère à Londres de 37. Toutes les langues du globe étaient représentées dans les magasins de New-York ; il y en avait du moins jusqu’à trente-trois. Le pauvre Esquimau sous les glaces du pôle participe à ces largesses, comme le Tsigane sous sa tente nomade, le Kanack dans les nids de verdure de l’Océan-Pacifique, ou le Persan au sein des ruines d’une société disparue. L’aveugle lui-même n’a pas été oublié, et cela malgré le prix élevé de ses Bibles en relief qui reviennent à 100 francs l’une. Pendant l’année 1861, il était sorti de ces magasins 721,878 volumes. L’année 1860 avait été meilleure et l’emportait de 32,000 volumes ; mais là aussi la guerre qui divisait le pays avait fait sentir sa triste influence, et c’était beaucoup même que la différence n’eût pas été plus sensible. Le langage de la grande famille anglo-saxonne vient naturellement en première ligne dans ce total imposant, et 650,240 volumes lui sont réservés. Ce qui reste eût pu former la bibliothèque de la tour de Babel. La part du français se montait à 7,557 volumes, mais ce n’est là qu’un simple détail, car les sociétés protestantes qui fonctionnent chez nous ont mis en circulation près de 1,200,000 Bibles et Nouveaux-Testamens depuis leur fondation, et le dépôt qu’a établi à Paris la société anglaise, doyenne de toutes les autres, en a fait autant pour 3,695,062 volumes des saintes Écritures.

À côté des sociétés bibliques viennent se placer les sociétés, de petits traités (Tract Societies), qui ne sont pas moins curieuses. À coup sûr, on ne peut nier que leur but ne soit des plus louables et leurs intentions excellentes ; mais elles représentent trop souvent l’exagération du protestantisme, et à ce titre on ne saurait, malgré un zèle égal, les placer au même niveau que les précédentes. La mission qu’elles se sont donnée consiste dans la publication de certains journaux de controverse, surtout dans la propagation à l’infini de brochures lilliputiennes qui sont les tracts proprement dits, de feuilles volantes de la taille des diverses enveloppes de lettres, d’autres feuilles semées au hasard dans les lieux publics, etc. le rapport d’une de ces sociétés montre que pour 309,000 fr. elle avait eu le talent de publier en un an 1,838,000 traités, 429,167 petits livres de piété, 2,758,000 numéros de trois journaux religieux. On peut juger du nombre des feuilles volantes, qui n’était point indiqué. Le colportage est le grand agent de distribution de ces richesses spirituelles, et je n’ai pas vu sans sourire le sérieux avec lequel l’American Tract Society établissait le bilan des bienfaits qu’elle avait ainsi répandus : elle représentait le travail total de ses colporteurs pendant vingt et un ans par le travail d’un seul d’entre eux pendant 45,151 mois, et pendant ce temps ce colporteur unique aurait vendu 7,413,171 volumes, en aurait donné 2,132,924, aurait pris la parole en public 205,770 fois, aurait visité 8,617,389 familles, et aurait prié ou causé religion avec 4,385,035 d’entre elles ! Comment se fait-il qu’un peuple aussi amoureux de statistique que l’Américain soit en même temps aussi peu partisan du progrès en économie politique ?


II

Il est difficile, pour ne pas dire impossible, d’étudier une société sans faire la part de bien des détails de mœurs ou d’organisation que rien ne semble relier au premier abord, mais dont la signification n’est pas moins importante, car c’est en pareil cas que l’ensemble naît des détails. Cet Américain, que l’on a vu si résolument s’attaquer aux grands problèmes de la vie sociale, il faut aussi le voir aux prises avec la vie de chaque jour. Il faut dire l’emploi qu’il fait de cette richesse, but et mobile de toute&ses actions, et de ce temps qu’il considère comme son capital le plus précieux. Il faut rechercher si dans cette existence affairée quelque place a été laissée à l’influence des arts ; il faut enfin racoter comment l’on s’amuse à New-York, car le Yankee, lui aussi, a ses plaisirs, malgré son austérité et sa raideur plus apparente que réelle.

Aucun détail d’organisation matérielle n’a été plus perfectionné par les Américains que celui des voyages, et cela à tous les degrés de la circulation, soit qu’il s’agisse simplement de parcourir une ville, soit que l’on ait à franchir les espaces immenses qui séparent le littoral des régions chaque jour plus populeuses du Far-West. C’est ainsi par exemple que, grâce à l’organisation des lignes d’omnibus, le New-Yorkais a résolu le problème de la suppression presque complète des voitures de louage dans un centre de population de près de trois lieues d’étendue en longueur. Il est vrai de dire que la disposition des lieux s’y prêtait, et le plan de la ville fut arrêté en conséquence dès qu’il fut question de le régulariser. New-York occupe l’île de Manhattan, d’environ 13 kilomètres de long sur 2 de large. À l’extrémité méridionale est la vieille cité, aux rues sinueuses, sombres et étroites, distribuées des deux côtés de Broadway comme les côtes d’un animal difforme dont cette voie célèbre serait l’épine dorsale. La nouvelle ville au contraire, quatre, ou cinq fois grande comme l’ancienne, offre l’aspect d’une de ces Salentes imaginaires à la description desquelles se complaisent les faiseurs d’utopies. Ce n’est, à proprement parler, qu’un échiquier d’éternels angles droits ; mais les douze avenues qui s’y prolongent dans le sens de la longueur sont larges comme nos boulevards, et les maisons qui les bordent ressemblent souvent à des palais. Là circulent incessamment sur des rails en fer, à une portée de pistolet d’intervalle, de vastes cars ou voitures pouvant contenir de cinquante à soixante personnes, et en contenant par le fait un nombre indéfini, car elles ne connaissent point le terrible mot complet, qui semble inséparable de nos omnibus en temps de pluie : nul n’est refusé ; à vous de voir s’il vous convient de rester debout. On s’est épargné tout frais d’imagination en numérotant simplement ces avenues, de même que les rues qui leur sont perpendiculaires, et l’on comprend qu’un point quelconque de la ville soit accessible de la sorte, sans qu’on ait à franchir à pied plus de la moitié de la courte distance qui sépare deux avenues voisines. Indépendamment de ces cars, une trentaine de lignes d’omnibus sillonnent la ville en tous sens. Aussi les voitures déplace n’existent elles en quelque sorte que pour mémoire à New-York, bien que l’on n’y économise pas moins tout à la fois et son temps et son argent.

L’économie est, en effet, l’une des qualités les plus développées chez l’Américain, et par ce mot l’on doit entendre l’emploi rationnel et intelligent des ressources dont il dispose. Il n’en est pas de meilleure preuve que ses chemins de fer. La question pour lui était vitale, car chez aucun peuple la vapeur n’a joué un aussi grand rôle, et sans elle les États-Unis ne seraient encore aujourd’hui qu’un littoral étroit adossé à des solitudes sans bornes. J’avoue n’avoir jamais pu me faire en France au rôle que les administrations de chemins de fer font jouer au voyageur. C’est lui qui semble être leur obligé, jamais il ne leur viendra à l’idée que ce sont elles au contraire qui sont au service du public, et l’on ne s’en aperçoit que trop au ton d’autorité des employés, qui ne serait que ridicule, s’il n’était parfois inconvenant. Chez nous, à partir du moment où l’on a montré son billet au cerbère de la salle d’attente, on n’a plus qu’à abdiquer la liberté de ses mouvemens, à se considérer comme parqué et séquestré du monde des vivans, heureux de n’être plus enfermé à double tour dans son wagon, comme on l’a été si longtemps. Aux États-Unis, le voyageur est considéré comme assez raisonnable pour prendre soin de lui-même sans l’intervention des employés. Une gare n’est qu’un lieu comme un autre, ouvert à tout venant et public, ainsi que l’étaient les cours de messageries. On ne relègue pas les gares à l’extrémité d’un faubourg, pour greffer sur le voyage une course parfois aussi longue que le voyage même, mais on les laisse s’établir au centre même de New-York. Le train part, attelé de cinq chevaux, traverse les rues les plus populeuses, et va chercher la locomotive qui l’attend plus loin [4]. Souvent même il parcourra les rues avec la locomotive elle-même, sans autre précaution que de ralentir son allure et de s’annoncer par une cloche d’avertissement. À plus forte raison, toute clôture est-elle inconnue dans les campagnes, et l’inutile population des gardes-barrières se trouve supprimée du même coup : on se borne à signaler les passages à niveau par un écriteau. Maintes fois, à la vérité, j’ai entendu les étrangers, les Français surtout, se récrier sur l’imprudence de ces trains lancés au milieu de la vie commune, côtoyés par les passans de tout âge et de tout sexe, et il serait fort à désirer qu’une bonne statistique des accidens vînt nous éclairer sur ce point. Tout ce que je puis dire, c’est que pendant un séjour de plusieurs mois je n’ai eu connaissance d’aucun malheur provenant de cette apparente absence de précautions, tandis que nul ne pourra nier la simplicité, l’économie et la commodité qui en résultent.

Les wagons américains ne diffèrent pas moins des nôtres que leurs chemins de fer. Si l’on est mieux assis dans les nôtres, ce n’est qu’à la condition d’y rester immobile à sa place, quelle que soit la longueur du parcours. Le voyage en hiver y devient un supplice ; à peine se peut-on tenir les pieds chauds. Aux États-Unis, chaque wagon renferme jusqu’à cinquante personnes libres de se promener dans une coursive pratiquée au centre ; en hiver, le wagon est comfortablement chauffé par un poêle, il a ses cabinets de toilette complets, sa fontaine glacée, car l’Américain court toujours après un verre d’eau, et le soir venu il devient une chambre à coucher où chacun a son matelas, sa couverture et son oreiller. Il suffit, pour cette transformation, de quelques planches à coulisses ; un rideau isole le compartiment des femmes. Le billet du voyageur est placé de manière que les contrôles se fassent sans le déranger, à moins qu’il ne soit parvenu à sa destination, et l’on se réveille le lendemain plus dispos incontestablement que si l’on avait passé la nuit entre Paris et Marseille. Sur ses chemins de fer, l’Américain n’a le plus souvent qu’un prix et une classe, rarement deux (sauf dans les états à esclaves), jamais trois. C’est à cela qu’il a dû de pouvoir réaliser d’abord les perfectionnemens que je viens d’indiquer, et en second lieu d’abaisser le prix du transport des personnes jusqu’à moins de 8 centimes par kilomètre. Ce fait d’une classe unique de voyageurs peut choquer, je le sais, et bien qu’il soit tout à l’avantage des compagnies d’exploitation, il n’est pas probable qu’il s’implante jamais dans nos mœurs. L’effet pourtant en est bon ; l’ouvrier gagne à ce contact de gens placés au-dessus de lui dans l’échelle sociale, il s’observe davantage, il s’abandonne moins à la rudesse de ses manières. « C’est un des nombreux niveaux de notre société, » me disait un Américain, et il avait raison.

Par une belle journée de mai, je revenais des chutes du Niagara sur un des chemins de fer qui conduisent à Albany. Le panorama de la campagne s’étendait à perte de vue sur des horizons de champs en plein rapport, de défrichemens aux troncs d’arbres noircis, de forêts attendant la hache du pionnier, et nous nous amusions des noms que les géographes américains ont attachés aux lieux que l’on traversait, Rome, Utique, Athènes, Syracuse, lorsqu’en prêtant l’oreille à la conversation de mes voisins je fus surpris de les entendre parler de l’incendie de la ville de Troie. Il ne s’agissait pas de la ville ennemie de Ménélas, bien que le mont Ida et le mont Olympe fussent en vue à peu de distance, mais de la prochaine station à laquelle le convoi devait s’arrêter. Plus de sept cents maisons, c’est-à-dire près de la moitié de la ville, avaient été consumées l’avant-veille. La ruine était complète ; à peine quelques pans de murs conservés on ne sait comment s’élevaient-ils çà et là du sein des décombres encore fumans ; dix mille personnes avaient dû se trouver du jour au lendemain sans asile et peut-être sans pain. Eh bien 1 tout ce monde était déjà casé dans les environs, et beaucoup s’étaient déjà remis au travail, avec cette patience, cette ténacité de fourmi qui caractérisent l’Américain. L’inflexible cours des affaires avait recommencé pour la portion de ville restée debout, et la vie de chaque jour y semblait avoir repris une assiette relative. Je ne vis pas un mendiant. Certes la charité n’avait pas fait défaut à cette grande infortune ; mais supposons un semblable désastre en France : de quelles spéculations de mendicité la ville détruite ne serait-elle pas le théâtre ! quel étalage de misères, quel déploiement de femmes et d’enfans ! Et croit-on que le caractère d’un peuple, que le sentiment de la dignité individuelle ne se ressentent pas de cette triste habitude de tendre la main, si répandue dans nos provinces ? A la vérité, il n’est pas de pays au monde où l’on soit aguerri aux incendies comme on l’est aux États-Unis. New-York compte en moyenne de 260 à 280 sinistres de ce genre par an, et s’ils ne frappent souvent qu’un lot restreint, parfois aussi ils engloutiront pour près de 100 millions de marchandises, comme en décembre 1835, ou anéantiront 345 maisons évaluées à 25 millions de francs, comme en juillet 1845. En même temps que disparaissait la malheureuse ville de Troie, un autre feu, dont on voyait de New-York la fumée amoncelée à l’horizon comme une épaisse nuée d’orage, dévorait en quatre jours 30,000 hectares de bois sur l’île de Long-Island. « L’incendie est une de nos institutions, » disent en plaisantant les Américains, et il est certain que, si leurs mesures sont admirablement prises pour éteindre le feu, elles n’ont en rien pour but de l’empêcher de naître. L’assurance est d’un usage si universel que soixante-dix-neuf compagnies se sont formées à New-York pour répondre à ce besoin. On assure sa vie, sa demeure, son mobilier, ses chevaux ; on assure même sa maison contre les voleurs en cas de voyage et d’absence, et, sauf pour les désastres extraordinaires, il est rare que l’on ne soit pas indemnisé, de la manière la plus satisfaisante en cas d’accident. À Troie par exemple, où les pertes étaient évaluées à 15 millions, 7 millions étaient assurés et furent payés.

Les pompiers jouent un grand rôle dans des villes exposées à d’aussi terribles chances. Aussi ceux de New-York constituent-ils une corporation dont l’influence politique est d’autant plus considérable que nulle autorité, municipale ou autre, n’a quoi que ce soit à démêler avec elle. Composées de jeunes, gens admis à l’élection, les compagnies de pompiers nomment elles-mêmes leurs officiers, règlent leur service et supportent seules les frais d’une organisation des plus coûteuses. Leurs pompes sont presque des objets d’art par la richesse et le travail des ornemens ; les chambres où ils se réunissent et passent volontairement bon nombre de leurs nuits sont des salons luxueux, où brillent de massives pièces d’argenterie offertes en témoignage des services qu’ils ont rendus. Ces compagnies sont de trois espèces ; 47 ont charge des machines, 57 des tuyaux, et 15 des échelles et des crochets. Un réseau télégraphique embrassant la ville entière a pour but spécial, de faire connaître les incendies, de diriger les secours le plus à portée, et dès le premier signal on est émerveillé de l’ardeur avec laquelle les diverses compagnies rivalisent à qui devancera les autres sur le théâtre du feu. Le pompier est élu pour cinq années ; pendant ce temps, où sa vie est sans cesse mise en jeu sans que son dévouement faiblisse un instant, il n’a d’autre compensation que d’être exempt du jury et de la milice. Lui offrir une solde serait lui faire injure, et dans tous les États-Unis la ville de Boston offre, je crois, le seul exemple d’un corps de pompiers organisé et payé par le trésor municipal. Ce que la cité de New-York paie avec plaisir et ce dont elle est fière, ce sont ses policemen. Infatigables dans leur vigilance, ils se font gloire en outre d’une urbanité dont ils ne trouvent certainement pas le modèle dans ce qui les entoure. Jamais une femme ne traversera seule la rue qu’ils ne l’accompagnent pour la défendre des voitures, et l’on a même vu l’un d’entre eux recevoir, pour prix de son empressement à ce service, une montre de 400 dollars, produit d’une souscription ouverte par des dames reconnaissantes, Il s’en faut toutefois que, malgré son zèle, cette police atteigne aux beaux résultats de Londres et de Paris : non que le chiffre de ses employés (de ses officiers, devrait-on dire pour se conformer à l’usage du pays) soit insuffisant, mais, fût-il dix fois ce qu’il est, rien ne saurait prévaloir contre les habitudes innées de désordre qui déparent la société américaine. Il n’est pas de nuit où quelque coin de la ville ne retentisse de scènes violentes qui prennent le plus souvent naissance dans l’un des huit mille débits de liqueurs fortes de New-York, pas de jour où plusieurs drames ayant la même origine ne viennent se dénouer devant les tribunaux. Une rixe s’engagea un soir dans un bar-room de Worth-street. Afin de rétablir plus promptement la paix, le maître de l’établissement n’imagine rien de mieux que d’éteindre le gaz et de décharger au hasard dans la mêlée les six coups de son revolver, ce que les Américains appellent donner a bunch of sprouts. Par chance singulière, un nègre fut seul atteint. Le fait suivant est un exemple plus frappant encore de cette brutalité de mœurs. Il fut suivi d’une sentence de mort dont le hasard me rendit témoin ; je ne parle pas du spectacle pénible de l’exécution, mais de la condamnation du coupable. C’était au tribunal dit de general sessions, correspondant à peu près à nos cours d’assises. Deux prisonniers furent introduits pour entendre l’arrêt fatal, et selon la loi américaine, qui met un assez long intervalle entre le jugement et la peine, cet arrêt, prononcé le 4 janvier 1862, ne devait avoir son cours que le 20 février 1863. Celui des deux prisonniers, dont je veux parler était un médecin d’un âge mûr, à la physionomie intelligente, aux antécédens des plus honorables ; seule la violence de son caractère l’amenait à ce triste dénoûment. Il s’agissait de la dispute la plus insignifiante du monde, sur une porte qu’une voisine désirait fermer, et que lui prétendait ouvrir. Le mari de la voisine prit fait et cause pour sa femme, voulut fermer la porte près de laquelle le docteur se tenait armé, et reçut pour prix de son intervention trois coups de sabre dont il mourut en quelques minutes. L’usage veut que le président fasse précéder la sentence de quelques paroles dans lesquelles il retrace les faits qui ont motivé la condamnation, et exhorte le coupable au repentir. L’allocution fut en ce cas non-seulement convenable, mais émouvante, et le fait était d’autant plus remarquable que les magistrats américains, nommés à l’élection pour un terme assez court, ne semblent devoir offrir que des garanties généralement insuffisantes. de plus, habitué comme l’est l’Européen à la tenue austère de nos tribunaux, il lui est difficile de se faire aux allures négligées de ces juges en paletots, qui, renversés sur leurs fauteuils, les pieds plus hauts que la tête et arc-boutés sur le bureau, fonctionnent avec le sans gêne le plus complet. On a tort de rire quand Bridoison prêche le respect de la forme : elle est plus importante qu’on ne le croit en justice.

Si quelque chose pouvait réagir contre la violence des mœurs américaines, ce serait assurément l’action religieuse, très puissante aux États-Unis, mais à laquelle sont malheureusement le moins sensibles ceux qui en ont le plus besoin. Il est assez singulier que ce pays, originairement peuplé par les puritains les plus exaltés de la réforme, ait été le premier à donner au monde l’exemple de la séparation complète de l’église et de l’état, et il n’est pas moins curieux de constater les excellens résultats de cette séparation, au premier rang desquels se place une tolérance qu’on ne saurait trop louer. Presque jamais la passion religieuse n’intervient dans les luttes qui divisent le pays ; jamais la foi, quel que soit son symbole, n’est un motif d’exclusion ; chacun semble toujours avoir présentes à l’esprit les paroles de celui qui a dit : « Mon royaume n’est pas de ce monde. » Cette tolérance n’est pas du reste ce qu’elle est trop souvent ailleurs, synonyme d’indifférence, car New-York est peut-être la ville du globe qui renferme le plus d’églises, deux cent soixante-douze, c’est-à-dire une environ pour trois mille habitans. Dans ce nombre ne sont pas comprises bien des chapelles particulières, qui devraient pouf tant entrer aussi en ligne de compte, ainsi que quelques petites églises flottantes, installées sur de vieux navires pour les besoins des matelots. Vingt-trois de ces temples appartiennent au culte, catholique, et sont principalement alimentés par la population irlandaise ; seize sont des synagogues juives, et le reste est réparti entre trente-deux sectes protestantes, dont sept seulement ont une importance réelle : ce sont les épiscopaux, les presbytériens, les méthodistes, les baptistes, les luthériens, les congrégationaux, et les Hollandais réformés, dernier vestige des premiers colons du sol.

Si ces cultes variés vivent en bonne harmonie et si la tolérance est leur caractère dominant, cette vertu n’a pas été poussée jusqu’à rien sacrifier de la rigide observation du dimanche. Au contraire le lourd manteau tissu par les mains de la puritaine Angleterre pèse même sur les épaules de la population catholique de New-York. En vain les Allemands ont-ils cherché à le secouer : ils voulaient transporter au-delà de l’Atlantique leurs gaies tavernes de Germanie, où maris, femmes et enfans passent l’après-midi à boire de la bière aux sons de la musique ; force leur a été de céder, et de faire du jour du repos le jour de l’ennui. Les sermons, telle est la seule distraction de ces dimanches ; mais pour l’étranger c’en est une très réelle, surtout lorsque le prédicateur prêche en plein vent, spécialité qu’ont adoptée certains ministres. L’un d’eux avait pris la tempérance pour texte. Une centaine d’auditeurs l’entouraient le cigare à la bouche. « Dans les montagnes du Vermont, où je suis né, disait-il, j’ai vu que la main de Dieu avait fait jaillir sous toutes les formes l’eau du sein de la terre ; mais jamais je n’ai vu qu’il y eût créé le vin. » Puis, doutant peut-être de la solidité de son argumentation, il passa à l’exposition universelle qui allait s’ouvrir à Londres, développa les merveilles qui y seraient étalées, et continua : « Savez-vous ce que New-York devrait y envoyer ? Ce ne serait ni tel produit de son industrie, ni tel spécimen de sa richesse ; non, ce serait mon frère que je vois là au milieu de vous. » Tous les yeux se tournèrent dans la direction indiquée, et aperçurent un malheureux ivrogne qui n’avait rien dit jusque-là, mais qui, se voyant l’objet de l’attention générale, jugea à propos de répondre vertement au prédicateur.

De tous les sermons protestans, les plus curieux sans contredit,. sinon les plus profitables, sont ceux de l’école prophétique, dont le docteur Cumming est le chef en Angleterre. L’imperturbable aplomb avec lequel la fin du monde y est annoncée pour l’année 1867 ne peut être comparé qu’au sang-froid dont les fidèles font preuve en écoutant les détails non moins précis que merveilleux de ce grave événement. Il est rare de voir prédire à aussi courte échéance ; il y a même à cela une imprudence ou, si l’on veut, une hardiesse de conviction qui n’est pas habituellement le fait des prophéties, et l’on ne sait en vérité quel nom donner à cette conviction, lorsqu’on entend pour la première fois développer la succession des phases qui doivent amener le millénium dans le bref délai de cinq ans. Ce sont d’abord les saints ayant foi en la révélation qui, prochainement et du jour au lendemain, disparaîtront tous de ce monde pour être transportés au ciel, sans laisser ici-bas aucune dépouille mortelle. Mais ce miracle n’est rien à côté de ceux qui suivront : les saints ravis de la sorte formeront l’armée céleste à la tête de laquelle, en 1867, Jésus-Christ descendra sur la terre pour détruire l’antéchrist à la grande bataille d’Armageddon, en Palestine. Le règne de l’antéchrist est en effet déjà commencé aujourd’hui, et ce personnage mystérieux, le Gog de l’Apocalypse, est même assis sur un des trônes de l’Europe ! Toutefois l’étendue de sa domination n’approche pas à l’heure qu’il est de ce qu’elle sera devenue la veille de la bataille d’Armageddon, car alors elle embrassera. l’Europe entière et peut-être le monde. » Il se peut, disait un des prédicateurs dont nous parlons ; que vous entendiez parfois citer le pape comme étant l’antéchrist ; c’est à tort : l’Écriture est catégorique sur ce point, et nous décrit en termes très satisfaisans la papauté comme la grande prostituée qui siège sur sept collines. Quant à celui qui indubitablement est l’antéchrist, nous devons le plaindre sans l’accuser ; la chose était écrite. « Veut-on maintenant savoir en quels termes clairs et précis ces choses sont écrites ? En voici un exemple entre cent. Que l’on ouvre l’Apocalypse au douzième verset du sixième chapitre : le tremblement de terre dont il y est questions n’est autre que la révolution française en 1789, l’éclipse de soleil est la mort de Louis XVI, et la lune teinte de sang représenté la fin tragique de Marie-Antoinette. Il est triste assurément de penser que la fausse interprétation d’un livre où nous ne devrions puiser que la sagesse puisse donner naissance à de semblables aberrations. Fort heureusement ce n’est que le cas d’un très petit nombre d’esprits, et le protestantisme a porté d’assez beaux fruits aux États-Unis pour qu’on ne craigne ; pas de signaler en passant les tachés sans importance qui font ombre au tableau.

Le résultat le plus remarquable de l’action religieuse aux États-Unis est l’influence qu’elle exerce sur la moralité de la population, car il serait trop triste de ne voir dans le plus ou moins de relâchement des mœurs qu’une question de latitude et de climat. Comme toutes les grandes villes, New-York a ses plaies cachées ; mais nulle part le respect des femmes n’est entré aussi profondément dans les habitudes de chacun ; il est absolu. Elles parcourront seules le pays d’une extrémité à l’autre sans avoir quoi que ce soit à redouter ; l’opinion les protège, et nul n’oserait se permettre la moindre inconvenance à leur égard. J’ai vu à New-York une jeune personne de dix-huit ans, fille d’un des principaux médecins de la ville, arriver de Richmond après avoir traversé seule les deux armées belligérantes, vécu et couché dans leurs camps ; elle racontait son voyage comme une chose toute naturelle. Une femme entre-t-elle dans une voiture publique, dix hommes se lèveront pour lui offrir leur place sans attendre même un geste de remercîment. Il semble que la courtoisie dont se piquait le Français d’il y a cent ans se soit réfugiée chez ces Américains si grossiers, si désagréables d’allures, et, tranchons le mot, si mal élevés. Cependant ce respect a son côté excessif, et on ne peut voir dans la liberté sans bornes qui en résulte pour les jeunes filles, qu’une fâcheuse exagération des mœurs anglaises. Que de bonne heure, la femme reçoive des autres le respect d’elle-même, que l’indépendance forme son esprit qu’elle apprenne à se conduire et à se diriger par son propre jugement dans le choix de celui dont elle acceptera le nom, rien de mieux ; mais en vérité il semble beaucoup plus difficile de voir un avantage, quel qu’il soit, à ce qu’une jeune personne ait un cercle de connaissances distinct de celui de ses parens, à ce qu’elle reçoive les visites d’hommes que sa mère n’aura jamais vus, à ce qu’elle les accompagne à la promenade, au bal, à ce qu’elle aille même parfois souper et manger des huîtres [5] avec eux chez le restaurateur à la mode, à ce qu’elle parcoure en un mot la nouvelle carte du Tendre qu’on a baptisée du nom de flirtation. Ces mœurs excentriques n’ont pas, dit-on, aux États-Unis l’inconvénient que l’on pourrait supposer et qu’elles auraient infailliblement en France. Cela est vrai ; toutefois l’on conviendra qu’elles constituent une étrange préparation au mariage et à la vie de famille.

L’Américain connaît-il d’autres jouissances que celles des affaires ? Est-il accessible à d’autres émotions qu’à celles dont la vie politique lui fait éprouver le besoin ? — L’étranger qui se pose ces questions ressemble à l’enfant des contes du premier âge, qui, fuyant le pédagogue, cherche chemin faisant un compagnon à son école buissonnière. Il Je n’ai pas le temps de jouer, lui répond le bœuf, j’ai mon sillon à tracer. — J’ai mon nid à bâtir, dit l’oiseau. — Et moi mon miel à faire, » dit l’abeille. Chacun a de même son sillon à New- ; York, et l’on commence si jeune à le tracer, on le termine si tard, que la vie entière s’écoule sans qu’il s’y trouve de place pour des sensations d’un ordre plus élevé que celles dont l’habitude a fait à l’Américain une seconde nature. S’il désire la fortune, c’est moins par amour du bien-être que par désir de briller. Avoir son hôtel dans la cinquième avenue, nager dans la fastueuse existence des rois de la finance, des merchant princes, c’est là son rêve, et, s’il le réalise, ne croyez pas qu’il y cherche le terme de ses agitations. Non ; chaque matin, on le verra quitter son palais pour se diriger vers la cité, où, dans un bureau obscur et à peine meublé, il passera la journée à brasser des affaires qui mettront sa fortune et celle de ses enfans en équilibre sur la pointe d’une aiguille. Il a pourtant sa bibliothèque, qu’il ne lit point, sa galerie de tableaux, qu’il n’estime que par le prix dont il a payé chaque toile ; il a surtout sa manie par excellence, l’architecture, et si jamais passion fut malheureuse, c’est celle-là. Le plus curieux échantillon que l’on en puisse voir est dans la jolie petite île de Staten-Island, située dans la baie de New-York. Là s’épanouissent, au milieu de la verdure et des fleurs, les villas des nababs de la cité, tantôt découpées en ivoireries de Dieppe, tantôt étagées en châteaux de cartes, ou bien encore massives comme un donjon du moyen âge, affectant ici la forme d’un pâté de Chartres, plus loin celle d’un temple grec ou d’une église gothique, mais toujours empreintes du plus irrécusable cachet de mauvais goût dont une nation puisse être atteinte et convaincue dans l’art de Bramante. Ce qu’est l’idéal de cette nation dans les autres branches de l’art, on va le voir.

Une société musicale avait eu, à l’occasion des fêtes de Noël, l’idée malencontreuse de faire connaître au public de New-York l’oratorio du Messie de Handel. L’exécution fut satisfaisante, et la salle était comble ; mais jamais déception plus complète ne se peignit aussi visiblement sur les traits d’un auditoire. Chacun bâillait à se décrocher la mâchoire, et le lendemain un journal dont la prétention est de faire autorité en ces matières s’écriait péremptoirement : « Quand cessera-t-on d’infliger au public la médecine des monotones [6] violons de Handel ? Quand donnera-t-on congé à la fugue, cette forme de toutes la plus pauvre et la plus absurde de la musique ? Bon pour l’Angleterre, où l’adoration du vieux est érigée en principe ; mais pour une jeune nation de génie comme la nôtre, ces antiques somnifères ne sont plus de mise ! » A quelque temps de là fut annoncé le début d’une jeune prima donna américaine, et la vaste salle de l’Académie de musique se garnit de spectateurs que la nationalité de l’artiste rendait aussi sympathiques que possible. On jouait la Fille du Régiment. Les premiers morceaux se succèdent sans rien de remarquable ; l’enthousiasme attendait une occasion pour se manifester, lorsque arrive un chœur que l’héroïne accompagne avec un tambour. Oh ! alors le feu prit aux poudres, on battait des mains, on criait, on trépignait ; il fallut bisser, et peu s’en fallut qu’on ne triplât. En France, applaudir une chanteuse pour un solo de tambour serait un arrêt de mort ; il en est autrement à New-York.

La peinture est-elle plus heureuse que la musique ? Oui, dans une certaine mesure. C’est ainsi que le négociant qui fait fortune tient à honneur d’avoir sa galerie, où les peintres modernes sont souvent bien représentés. On y peut voir entre autres quelques-unes des toiles de Troyon et le célèbre Marché aux chevaux de Rosa Bonheur. Il existe de plus bon nombre de peintres américains, fort peu connus chez nous, et qui mériteraient de l’être davantage. On peut citer parmi eux M. Elliott pour ses portraits, et l’on peut citer aussi toute une école de paysagistes, au premier rang desquels se sont placés MM. Church, Mignot et Inness, ce dernier surtout. Malheureusement, si les tableaux sont recherchés aux États-Unis, ils ne le sont qu’à la condition d’être signés d’un nom déjà célèbre, ou de sortir d’un atelier indigène. Il en résulte que le sort des artistes étrangers qui vont chercher fortune au-delà de l’Océan est plus souvent digne de pitié que d’envie. Ce fut le cas pour un peintre français d’un talent réel, et le fait n’est curieux que par son exacte vérité, qui de guerre lasse avait jeté la palette pour se faire teinturier ; on put voir de même un sculpteur, Français également, se lancer dans le commerce et devenir plumassier, et le plumeau comme la teinture les faisaient vivre beaucoup plus largement que le pinceau ou l’ébauchoir. Un troisième, plus persévérant, s’était si bien obstiné à batailler avec la fortune que la dette s’ensuivit, puis la saisie exécutoire. Les recors pénètrent dans l’atelier et se mettent en demeure d’enlever les tableaux. « Qu’en comptez-vous donc faire ? Demande l’artiste sans quitter son chevalet. — Les vendre, répond-on, pour payer vos créanciers. — En ce cas, si vous réussissez, dit-il, veuillez me le faire savoir, car pour mon compte voici trois ans que je cherche aussi à les vendre, sans avoir pu me débarrasser d’un seul. » Les toiles restèrent à leur place.

Si l’Américain ne professe qu’un médiocre enthousiasme pour les beaux-arts, en revanche il a hérité de ses ancêtres anglo-saxons le goût de la vie au grand air, des exercices du corps et de ces jeux fortifians que les Anglais désignent sous le nom d’out of doors games. L’hiver par exemple, qui, dans ce climat plus rigoureux que le nôtre, semblerait devoir être l’époque de la réclusion, l’hiver est impatiemment attendu pour les plaisirs dont son retour donne le signal. À peine les premières neiges ont-elles blanchi la terre ; que les rues retentissent de la joyeuse musique des traîneaux. Attelés de chevaux enguirlandés de grelots, remplis de dames qui bravent à découvert l’inclémence de la saison, ils animent les routes des environs, et ne rentrent parfois que fort avant dans la nuit ; mais de toutes les joies de la saison la plus populaire est le patinage. Pour me servir de l’expression favorite des Américains, on pourrait presque dire que le patinage est une des institutions de New-York. L’édilité règle les détails de ce plaisir, et elle le fait tellement con amore que nul ne songe à se plaindre de son intervention. Le principal théâtre de la fête est aux lacs du Parc-Central, vaste emplacement qui sera le bois de Boulogne de la ville quand les arbres auront eu le temps d’y pousser, et pour l’achât duquel le trésor municipal n’a pas payé moins de 29 millions, indépendamment des immenses travaux qui y sont projetés. Ainsi le réservoir d’eau distinct des lacs, qui y sera placé au, point culminant, aura une superficie double de celle du jardin des Tuileries. Dès que la glace a atteint une épaisseur rassurante, l’heureuse nouvelle est annoncée par des signaux hissés sur la place de City-Hall. « Cinquante mille personnes ont visité les lacs hier, » disent les journaux. J’ignore sur quelle base porte leur statistique ; mais, l’on peut affirmer sans crainte d’erreur que, pendant le défilé incessant de l’après-midi, il serait facile de compter à un moment donné dix mille personnes sur la glace. Des cafés y sont installés, ainsi que des salons de toilette pour les dames, dont la mise sera citée par les journaux avec le nom de celles que leur habileté aura le plus fait remarquer. Le soir venu ; le lac est illuminé, et le tourbillon ne s’arrête qu’à minuit, heure à laquelle est donné le signal de la retraite. La place est alors envahie par une armée de balayeurs, et, si les promesses de la gelée sont belles une mince couche d’eau vient inonder la glace, afin de préparer une nouvelle surface aux plaisirs du lendemain. En dehors de ce champ populaire de patinage, il y a aussi les clubs à l’usage des amateurs plus raffinés, the Washington skating Club, the Union skating Association, d’autres encore, et chacun d’eux met son orgueil à conserver à l’état de miroir l’étang qu’il a créé et recouvert afin d’en faire un salon d’un genre nouveau.

Un goût très répandu chez les Américains est celui des coursés de chevaux, et il est à mentionner parce qu’elles ont cela de particulier que l’on n’y court jamais au galop. Le trot est la seule allure permise. La distance à parcourir dépasse rarement deux milles anglais ou 3,200 mètres, et le cheval est attelé à une voiture légère, ne se composant, à vrai dire, que des brancards et de deux paires de roues. La distance, de deux milles est presque toujours franchie en cinq minutes, ce qui donnerait une vitesse de neuf lieues à l’heure ; on voit même des chevaux arriver à faire le mille en moins de deux minutes et demie ! Les vainqueurs de ces courses n’approchent pas de la notoriété européenne qui s’attache aux héros du Derby d’Angleterre ; néanmoins il n’est personne aux États-Unis qui ne connaisse les noms célèbres de Flora-Temple, de Lady-Suffolk, d’Ethan-Allen, et de bien d’autres. Un résultat plus positif a été de créer dans le pays une race, unique au monde, d’incomparables trotteurs, dont quelques beaux échantillons ont été rapportés en France par le prince Napoléon. Un autre goût commun aux Américains et aux Anglais est celui des combats de boxe. Heureusement la police y met bon ordre ; mais, l’état de New-York n’étant séparé que par la largeur de l’Hudson de l’état de New-Jersey, c’est sur le territoire de ce dernier que l’on va chercher ces tristes émotions. Dans l’un de ces combats, qui avait duré une heure, se succédèrent soixante-quatre de ces reprises que les Anglais appellent rounds. Les amateurs en notaient jusqu’aux moindres détails. Vainqueur et vaincu avaient perdu toute figure humaine.

On hésite à placer le théâtre au nombre des plaisirs de New-York, tant il y est au-dessous de ce qu’il devrait être dans une ville de cette importance. Cependant l’on y a parfois des hors-d’œuvre inconnus chez nous : ainsi l’on y put voir dernièrement toute une famille de millionnaires, père, mère et enfans, possédés du démon de la musique au point de débuter publiquement dans la Traviata. L’opéra de Verdi fut exécuté, mais comme on l’était jadis en place de Grève. Quant au spectacle des minstrels, si répandus à New-York et dans tous les États-Unis, il a été trop souvent décrit pour que je m’y arrête, s’il ne me rappelait une preuve curieuse de l’ardeur avec laquelle le parti religieux sait à l’occasion faire prévaloir son influence. Les minstrels n’étaient autre chose qu’une variété des cafés chantans, et des jeunes filles, qui étaient un des attraits de la soirée, y remplaçaient les garçons de service. Certes on ne peut dire qu’il n’y eût là que des rosières de Salency ; mais il ne s’y passait non plus rien d’assez inconvenant pour motiver la croisade dont ces infortunées servantes devinrent tout à coup l’objet. À voir la levée de boucliers qui se fit, on eût pu croire qu’elles allaient attirer sur New-York le châtiment des villes maudites. Un journal fut chargé de prêcher la guerre sainte, et dès que l’on crut les têtes assez montées, la suppression fut réclamée de la législature d’Albany, où elle eut l’unanimité des votes. De leur côté, les amis des pretty waiter girls n’étaient pas inactifs ; ils avaient aussi leurs journaux, leurs meetings, et même, alors que la loi se fut déclarée contre eux, ils ne se tinrent pour battus que quand les tribunaux eurent prononcé sur le litige. Le lendemain de l’arrêt, le journal du parti triomphant publiait une caricature où le diable reconduisait dans ses domaines les pauvres filles que l’on venait de terrasser, et huit jours après la moitié des minstrels fermaient leurs établissemens.

Que sont devenus aujourd’hui ces plaisirs de New-York, et quelle influence aura la guerre sur la destinée de la grande ville qui vient de nous occuper ? Il est peut-être prématuré de songer au côté salutaire de cette influence, alors que la tempête est déchaînée dans toute sa furie, et que les âmes les plus fermes ne peuvent se défendre d’un sentiment de doute et de défaillance ; pourtant il n’est aucun peuple dont le patriotisme ne se soit retrempé aux rudes épreuves de la guerre. Le sentiment de la nationalité en péril ne s’était pas encore éveillé chez l’Américain, et jamais ce peuple n’avait mesuré de quel grave danger le menaçait cet esprit de rivalité des divers états, qui, des les premiers temps de l’indépendance, préoccupait si vivement la grande âme de Washington. Aujourd’hui le mal est signalé, et l’Américain saura y porter remède. Il sortira de la lutte armé d’un indestructible et vivace esprit de nationalité qui n’existait auparavant chez lui qu’à l’état latent. Quant à la puissante ville de New-York, qui a eu sa part de ce pénible apprentissage, bien qu’elle en ait relativement moins souffert que le reste du pays, la guerre lui assure de nouveaux droits au titre de métropole, et c’est en son sein que battra désormais le cœur de l’Union ; aussi dépendra-t-il d’elle de prendre un rôle dont chacun lui saura gré, le jour où un épuisement qu’il est permis de prévoir contraindra les deux partis à suspendre le combat. Il est difficile de croire que le nord ne soit pas éclairé sur l’immensité des efforts qui lui seraient nécessaires pour vaincre la résistance du sud par la seule force des armes ; de son côté, le sud sait, à n’en pouvoir douter, que, malgré des succès passagers, jamais la mer ne lui appartiendra, et que la guerre le condamne à rester éternellement bloqué dans son vaste continent. L’heure de la modération n’est-elle donc pas venue, et sur ce théâtre sanglant n’y a-t-il place pour aucun acteur qui conseillerait la fin d’une lutte fratricide ? Cette initiative, il serait beau à New-York de la prendre, car elle est digne d’une ville que ses rapports incessans avec l’Europe placent à la tête de la civilisation transatlantique. Rappeler le pays à la devise de l’Union, gage de sa force et de sa grandeur, chercher par des voies pacifiques une solution où le nord renoncerait à son despotisme commercial, tandis que le sud sacrifierait un esclavage désormais impossible, tel est le rôle que l’on aimerait à voir s’attribuer la grande cité new-yorkaise, et certes chacun reconnaîtra qu’elle aurait ainsi doublement bien mérité de la patrie et de la civilisation.


ED. DU HAILLY.

  1. On doit établir à New-York une académie libre, sur un plan analogue, pour les jeunes personnes. Ce projet aurait même déjà été mis à exécution, si les dépenses causées par la guerre ne s’y étaient opposées.
  2. On représente généralement la population de New-York comme étant de plus d’un million, parce que l’on y fait entrer les 266,000 âmes de Brooklyn ; mais ce colossal faubourg forme une municipalité à part, et ses écoles sont distinctes de celles de New-York.
  3. Deux petites filles, deux sœurs, dont l’aînée n’avait pas six ans, s’y étaient présentées la veille de notre visite, à onze heures du soir, après avoir erré toute la journée dans les rues ; leur père les avait quittées, leur mère venait d’être envoyée à la maison de correction, et le propriétaire du taudis qu’habitaient les parens avait eu la barbarie de les jeter sur le pavé.
  4. Il suffit pour cela de rails placés dans ces rues, comme ceux dont nous venons de parler pour les cars des diverses avenues. On en peut voir de semblables à Paris sur la ligne d’omnibus qui va de la place Louis XV à Versailles, ligne baptisée d’ailleurs du nom de chemin de fer américain.
  5. Il n’est pas de ville, au monde où les huîtres soient en aussi grand honneur qu’à New-York, à tel point que la consommation qui s’en fait n’est pas évaluée à moins de 75,000 francs par jour. Il y aurait une étude fort curieuse à faire du parti que les Américains ont su tirer de leurs riches pêcheries, du rôle important que le poisson joue dans leur alimentation, et de l’immense supériorité de cette industrie sur tout ce que nous voyons du même genre en France. Le pêcheur américain a toujours en vue la conservation, même au milieu d’une abondance permanente ; chez nous au contraire, c’est l’imprévoyance qui règne au sein de la disette. Il est vrai que l’on ignore aux États-Unis jusqu’au premier mot de l’inextricable fouillis d’ordonnances de pêche dont notre administration maritime est si fière.
  6. Tooty-tooty, mot presque intraduisible.