Une Correspondance de Thomas Carlyle

Une Correspondance de Thomas Carlyle
Revue des Deux Mondes4e période, tome 151 (p. 458-468).
Revues étrangères – Une correspondance de Thomas Carlyle


Unpublished Letters of Carlyle, dans les livraisons de septembre, octobre, novembre et décembre 1898 de l’Atlantic Monthly.


Le 13 novembre 1897, est morte à Toronto, dans le Canada, une vieille femme de quatre-vingt-quatre ans, Mrs Robert Hanning, veuve d’un paysan écossais qui avait émigré en 1841, après avoir vainement tenté la fortune dans son pays, et qui avait fini par trouver un petit emploi dans les chemins de fer du Great Western canadien. Mrs Hanning était une excellente personne, très pieuse et très attachée à ses devoirs. Mais elle était toujours restée, elle aussi, une paysanne : ignorante et illettrée, à peine si elle savait tenir une plume. Elle aimait cependant à rappeler qu’elle avait, en 1865, reçu la visite d’un fameux écrivain américain, Ralph Waldo Emerson. Il était venu la voir dans la petite ville où elle demeurait, l’avait questionnée avec beaucoup d’égards sur son mari et ses enfans, et, avant de partir, il l’avait priée de s’asseoir devant la fenêtre, afin qu’il pût la regarder en pleine lumière. « Ah ! s’était-il écrié avec émotion, voilà donc comment est faite la petite sœur de Thomas Carlyle ! »

La vieille dame était, en effet, la sœur de Carlyle. Elle était la dernière des neuf enfans qu’avait eus, de son second mariage, James Carlyle le maçon, et dont l’aîné était l’auteur de la Révolution française et de Sartor Resartus. Et si elle-même n’était guère en état d’écrire des lettres à son frère, elle avait du moins religieusement gardé toutes celles que, durant cinquante ans, elle avait reçues de lui, ainsi que plusieurs autres écrites par lui à sa mère, et que celle-ci lui avait transmises. C’est d’elle que proviennent les quarante lettres inédites de Carlyle qu’a récemment publiées un critique américain, M. Charles Townsend Copeland, dans l’Atlantic Monthly de Boston, et dont la publication me paraît avoir assez d’importance pour mériter d’être signalée aux lecteurs français.

Non que ces lettres nous renseignent beaucoup sur l’œuvre de Carlyle, ni qu’elles puissent nous aider à la mieux comprendre. Ni à sa sœur, ni même à sa mère — qui pourtant avait appris à lire pour lire ses livres — Carlyle ne parlait volontiers de ses travaux littéraires. Il réservait ses confidences d’auteur à ses amis, à qui, en revanche, il les prodiguait : et tandis que devant Edouard Irving, devant Emerson, devant Sterling il se lamentait, en de longues lettres, sur le supplice quêtait pour lui la moindre phrase à écrire, ses lettres à sa sœur et à sa mère nous apportent à peine, de loin en loin, un écho très adouci de ses doléances. Tout au plus annonce-t-il parfois à sa mère que « son maudit livre ne veut pas marcher » ou qu’il « lutte en désespéré pour mettre son livre sur pied, » mais qu’il « craint bien de n’y pas réussir. » On croirait même qu’il s’efforce de lui cacher sa souffrance, pour l’entretenir seulement de ses succès et de ses espoirs. « Le petit article de revue que je vous ai envoyé, — lui écrit-il le 8 janvier 1842, — est en train de mener grand bruit. La dernière page a été reproduite dans beaucoup de journaux avec des commentaires de toute sorte : ce dont, au reste, je ne me plains pas. J’ai dit la vérité ; celle-ci, étant vraie, ne peut être que bonne, — qu’elle plaise ou non à entendre ; — et, dans ces conditions, pourquoi me plaindrais-je de la voir se répandre ? » Une autre fois, le 6 décembre 1848, il écrit à sa mère : « Vous me recommandez d’invoquer la patience, pour ce livre que j’écris. Chère mère, c’est le conseil le meilleur, le seul bon conseil qu’on puisse me donner. Et en effet j’invoque la patience, et parfois elle vient ; et si nous continuons à appuyer l’épaule contre la roue, nous finirons certainement par nous désembourber. La chose, d’ailleurs, marche, ou promet de marcher, un peu mieux. Mais elle est terriblement difficile, et me prendra, je crois, beaucoup de temps encore. Cependant j’ai nettement décidé qu’elle était utile, et digne d’être faite par moi : de sorte que je vais m’obstiner à la faire, sans m’occuper de savoir si la récompense terrestre que j’en aurai sera grande ou petite, ou même si elle ne sera rien du tout, avec des injures pour moi pardessus le marché. S’il n’y avait pas quelque chose de plus sérieux, derrière les récompenses terrestres, je ne pense pas que la vie vaudrait la peine d’être vécue, dans un monde tel que celui-ci. » Quant à sa « petite sœur, » Janet Hanning, Carlyle paraît avoir renoncé de très bonne heure à la tenir au courant de sa vie d’écrivain. Une seule fois, dans une de ses premières lettres, le 19 janvier 1837, il lui fait mention d’un de ses livres. « Mon livre est achevé depuis huit jours, voilà une bonne nouvelle : j’en ai devant moi les premières épreuves. Peu m’importe, d’ailleurs, ce qui en adviendra. C’a été un triste livre pour moi. Il y a deux choses que j’ai fait imprimer récemment et que je t’enverrais volontiers : mais je n’en vois pas l’occasion. Je crains, en tout cas, que le profit que tu en tirerais ne soit bien mince, trop mince pour les cinq shillings que l’envoi coûterait. Si cependant Robert ou toi vous désiriez les voir, allez dans un cabinet de lecture et demandez le dernier numéro de la « London and Westminster Review ». Vous y trouverez un morceau appelé Mémoires de Mirabeau : ce morceau est de moi. L’autre chose est dans le Fraser’s Magazine : elle s’appelle le Collier de diamant. » Mais sans doute ni Janet ni son mari n’auront « tiré grand profit » de ces deux « choses » de Carlyle : car, de 1837 à 1873, celui-ci n’écrit plus à sa sœur absolument rien qui puisse même rappeler son métier d’auteur. Et l’on peut bien dire que, sauf les deux extraits des lettres à sa mère que j’ai cités plus hauts et un troisième, plus important, sur lequel j’aurai l’occasion de revenir une autre fois, l’ensemble des lettres publiées par M. Copeland n’offre aucun intérêt pour l’étude des idées et de l’œuvre du grand écrivain.

Mais d’abord, ces lettres sont fort belles : cela seul suffirait déjà pour leur donner du prix. « De toutes les lettres de Carlyle, dit John Nichol dans sa remarquable biographie de l’auteur de Cromwell, les plus belles sont incontestablement celles qu’il a écrites à sa mère et à ses sœurs. » C’était aussi l’avis de Mrs Carlyle, qui connaissait son mari mieux que personne, et qui enviait à sa belle-mère les « admirables lettres » qu’elle recevait de lui. On y trouve, en effet, une douceur et un abandon, une élégance variée et simple, un naturel, une bonhomie et vingt autres qualités d’autant plus agréables qu’elles sont plus imprévues, et font voir le génie de Carlyle sous un aspect plus nouveau. Car la différence est complète entre le Carlyle de ces lettres familières et celui dont notre collaborateur G. Valbert écrivait autrefois : « Il porte dans tous les sujets le style, le ton, l’accent et même le geste oratoires. Il prodigue l’exclamation, il abuse de l’apostrophe et de la prosopopée. De quoi qu’il s’agisse, il monte sur le trépied, il vaticine, et, le front enveloppé d’une nuée d’où jaillissent des éclairs, plein du Dieu qui l’agite, il lui arrive souvent de trépigner comme une sibylle. » C’est au lendemain de sa mort, le 1er mars 1881, que G. Valbert le jugeait ainsi : et il n’y a point d’admirateur si passionné de Sartor Resartus, de Passé et Présent et de Frédéric II qui ne soit contraint, aujourd’hui encore, de trouver le jugement bien fondé dans sa sévérité. Mais, dès l’année suivante, la publication de lettres de Carlyle — et notamment de quelques lettres adressées à sa mère — est venue nous apprendre que le prophète savait, à l’occasion, descendre de son trépied, renoncer à l’apostrophe et à la prosopopée, et cesser d’être un prophète tout en restant un admirable écrivain.

Tel il se montre à nous, de nouveau, dans les lettres publiées par M. Copeland. Et plus encore que ses lettres à sa mère, ce sont ses lettres à sa sœur, à l’ignorante et rustique Janet Hanning, qui abondent en traits charmans de laisser aller et de fantaisie : comme si Carlyle avait essayé de mettre son âme de poète au niveau de la chère petite âme qu’il voulait divertir. Il lui écrit, par exemple, le 16 mai 1836, à Manchester, où elle vient de s’installer avec son mari : « J’imagine que, de temps à autre, surtout quand tu es seule chez toi, la vue de tant de choses étrangères doit te sembler décourageante, et que l’affreuse fumée et le tapage de la Babylone du Coton doivent te faire une impression plutôt désagréable. Mais prends courage, ma petite femme, tu t’y feras, tu t’y feras, et tu finiras par t’accoutumer, comme tout le monde, à l’endroit où tu vis. Il y a de braves gens dans cette immense boutique d’étoffes, et sans doute aussi de bonnes choses, parmi la foule des mauvaises. Tiens-toi au chaud dans ta chambre, tiens ton cœur bien au chaud, et tu verras que tout s’arrangera. Et tu découvriras que Manchester est un lieu habitable, comme le sont tous les lieux de la terre à qui est contraint de les habiter. »

Le 19 janvier 1837, Carlyle écrit à Mrs Hanning : « Tout le monde est atteint ici (à Londres) d’une maladie qu’on appelle l’influenza, un vilain genre de rhume accompagné de fièvre. C’est vraiment une vilaine chose ; et elle s’est répandue avec une force dont on n’avait pas l’idée. Imprimeries, manufactures, boutiques de tailleurs, tout est fermé, un homme sur deux étant couché dans son lit à trembler de fièvre et à éternuer. On dit que la même maladie s’est montrée dans le Nord. Je suppose que c’est notre misérable climat qui en sera la cause. Jamais, à ma connaissance, plus mauvais temps ne nous a été infligé. Fumée, brouillard, froid, humidité : avant-hier, notamment, nous avons eu un des brouillards de Londres les plus complets ; c’est quelque chose que je crois qu’à Manchester même vous ne pouvez vous représenter. Car nous sommes exactement dix fois aussi grands que vous, et aussi enfumés, et aussi sales ; et puis nous sommes à plat, sur les bords d’un grand fleuve : et maintenant imaginez un brouillard tout noir, et tel qu’aucune odeur ni aucune émanation ne puisse le traverser pour s’élever, mais redescende aussitôt sur nous ! On est forcé d’allumer des chandelles en plein jour : des porteurs de torches courent devant les voitures pour éclairer le chemin. Je m’étonne que nous ne mourions pas noyés, d’un seul coup, dans ce brouillard ; puisque, aussi bien, nous ne sommes pas de l’espèce particulière de poissons qui, seuls, pourraient y vivre. Et c’est de cela que vient cette influenza. Ma pauvre Jeanne, qui ne laisse jamais passer une épidémie sans en prendre sa part, a attrapé celle-là dimanche dernier, et a été très souffrante. Elle va mieux depuis deux jours, mais est faible comme de l’eau. Quant à moi, j’ai senti que ces maudits brouillards pénétraient en moi avec l’intention évidente de me faire tousser, mais j’ai fermé le poing et j’ai dit : Non ! Ce moyen est, en vérité, très puissant. Il m’a toujours réussi. »

Pour épargner aux membres de sa famille la peine de lui écrire régulièrement, Carlyle avait imaginé un procédé très simple et très ingénieux. Il leur avait demandé de lui adresser seulement par la poste, toutes les semaines, un journal de pays où ils se trouveraient, avec deux petits traits au crayon sous le titre du journal : ces deux traits devaient signifier qu’on se portait bien. A sa sœur Janet, en particulier, il ne cessait point de recommander ce procédé de correspondance, sachant combien une lettre lui coûtait à écrire. Il le lui recommandait dès ses premières lettres, en 1836 ; et quarante ans après, dans sa dernière lettre, il prenait soin encore de le lui rappeler. « Nous avons reçu quelques journaux du Canada, lui écrivait-il le 13 février 1871 : merci de ces bons signes de votre souvenir. Mais dans l’un des derniers que vous nous avez envoyés nous avons trouvé, marquée de votre main, une nouvelle qui nous a fort affligés : la mort de votre chère petite fille, l’enfant de Mary. Nous nous sommes représenté avec angoisse combien vous avez dû souffrir tous, et nous tous nous en avons été affreusement tristes. Pauvre Mary : elle n’était elle-même qu’une enfant quand je l’ai vue pour la dernière fois : et voici qu’elle est maintenant une mère privée de son enfant ! Je songe souvent, avec une gratitude silencieuse envers la Providence, combien plus doucement nous, les vieux, nous avons été traités sous ce rapport, nous qui, étant si nombreux, avons été conservés si longtemps les uns aux autres : sans perdre personne de nous excepté Marguerite (bien chère et bien sacrée pour moi, aujourd’hui encore) et puis une toute petite Jenny que tu n’as jamais vue, mais dont la mort, et le chagrin inapaisable qu’en a eu notre mère, restent étrangement présens à mon souvenir, après soixante-dix ans. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que morts et vivans nous sommes tous avec Dieu : et nous avons à obéir, et à espérer… Quant à moi, je ne manque pas d’amis : mais aucun d’eux ne me fait grand bien, sauf par leur évident désir de m’en faire. Toute société, en général, me fatigue et me blesse : le silence et la société de mes sombres pensées, sombres, mais aussi pleines d’affection et de douceur, cela m’est plus profitable que toutes les conversations. Je n’ai d’ailleurs aucune souffrance corporelle : et sauf quand l’insomnie me tourmente par trop, je n’ai pas de motifs de me plaindre, bien au contraire. L’hiver, qui bientôt va finir, a été exceptionnellement orageux, froid et dur : mais, avec le nouveau printemps et ses brillantes journées, j’espère me réveiller de nouveau, et secouer cette torpeur des nerfs et de l’esprit. »

Il y aurait encore maints autres passages à citer, pour montrer combien Carlyle savait varier son style, adoucir son humeur, et rester éloquent avec simplicité. Mais le principal intérêt des lettres publiées par M. Copeland est de nous montrer, en même temps, combien il savait être affectueux et tendre, et combien on s’est trompé à vouloir le considérer comme un hargneux égoïste, incapable de s’intéresser à personne qu’à lui. Je ne crois pas au contraire qu’on puisse trouver, dans l’histoire des grands hommes, beaucoup d’exemples d’un attachement aussi profond aux devoirs de la famille. Dans la pauvreté et dans la richesse, d’un bout à l’autre de sa longue vie, pas un instant Carlyle n’a cessé d’être le bienfaiteur de tous les siens, subvenant aux besoins de sa mère, payant les frais de collège et d’université de ses frères, dotant ses sœurs, veillant à l’éducation de ses nièces et de ses neveux. Chacune des lettres qu’il écrivait à sa sœur Janet, par exemple, était accompagnée d’un envoi d’argent : et toujours il s’ingéniait à trouver de nouveaux argumens pour faire accepter ces cadeaux, disant tantôt que c’était pour parer à la dépense d’un déménagement, tantôt pour acheter aux enfans des robes chaudes à l’entrée de l’hiver. Encore cette assistance matérielle qu’il accordait aux siens était-elle pour lui un devoir, qu’il accomplissait avec sa rigueur de vieux puritain. Mais non seulement il soutenait et faisait vivre ses parens : il ne vivait lui-même, pour ainsi dire, que pour eux et avec eux ; et l’on n’imagine pas une sollicitude aussi profonde, une aussi constante préoccupation de la santé, du bien-être, de la tranquillité de chacun d’entre eux. « Nous sommes désolés de te savoir souffrante, écrit-il à sa sœur le 28 août 1837. Je sais que souvent, dans cette saison de la moisson, se produisent chez nous des cas de ce qu’on appelle le choléra anglais : c’est de cela, sans doute, que tu auras été prise. Le seul remède est de veiller à ce que l’on mange, de vivre beaucoup à l’air, et d’éviter le froid, surtout le froid aux pieds. Les pommes de terre nouvelles sont souvent dangereuses. » A sa mère, le 8 janvier 1842, il écrit : « Ne manquez pas de me dire comment vous allez, quels vêtemens vous portez, et si vous faites du bon feu. Une cruche chaude dans le lit, pour la nuit, est indispensable. Vous avez des livres à lire, de menus ouvrages à faire : ayez soin de vous tenir tranquille au coin de votre feu jusqu’à ce que le soleil reparaisse. » Et de nouveau, le 10 mars 1844 : « Je pense sans cesse à ce que devient ma bonne vieille mère par ces temps de vent et de pluie. C’est bien sûr, — n’est-ce pas ? — que vous faites de bons feux, à Scotsbrig ? C’est bien sûr que vous portez votre nouvelle pelisse ? Mais ce que vous négligez toujours, et que vous ne devriez pas négliger, c’est votre régime. Je crois que vous ne devriez manger que de la volaille. Un poulet est toujours chose excellente à manger. Partagez-le en quatre morceaux : cela vous fera un bouillon et de la viande pour quatre jours entiers. » Mrs Hanning étant allée rejoindre son mari au Canada, en 1853, Carlyle se préoccupe du climat de ce pays, et du régime que l’on doit y suivre : ses lettres à sa sœur sont de véritables consultations médicales. « Une chose est fort importante, au Canada : c’est d’habiter une maison un peu élevée, et bien exposée au vent. Il faut aussi avoir des doubles fenêtres en hiver, et tenir votre maison propre comme une épingle neuve : mais, au fait, ce dernier conseil est inutile, puisque tu l’auras suivi d’instinct, étant la petite femme la plus propre de nos cinq paroisses ! » Et voici encore la dernière lettre de Carlyle à sa sœur, datée du 2 janvier 1873 ; le vieillard, à ce moment, avait déjà la main droite à demi paralysée : « Ma chère sœur Jenny, Je me plais à penser que tu accepteras de moi ce petit cadeau de nouvel an, comme un signe de ma fidèle affection, qui, bien qu’elle soit désormais condamnée à rester muette (car je ne puis plus écrire comme jadis), ne faiblira pourtant pas aussi longtemps que je vivrai. De cela sois toujours bien sûre, ma chère petite sœur, et crois bien que, si je puis t’être de quelque service en quelque chose, ce sera toujours un bonheur pour moi. Mais en voilà assez pour cette main infirme, ma chère sœur Jenny : rien de plus, sauf ma bénédiction, de tout mon cœur, pour l’année et pour la vie ! » Sa sollicitude pour sa femme n’était pas moins vive, à en juger par ces lettres. Pas une fois il n’oubliait de parler d’elle à sa mère et à sa sœur ; il en parlait en des termes d’une tendresse inquiète, dévouée, presque paternelle. « Ma pauvre chère femme n’arrive pas à se consoler de la mort de sa mère, écrivait-il le 4 juin 1842 : toujours silencieuse, pâle, abattue, et très faible. Je la force à se distraire autant que possible : sa joyeuse petite cousine, elle aussi, fait ce qu’elle peut. Hélas ! c’est une peine bien profonde : nous n’avons, chacun de nous, qu’une seule mère à perdre ! » Dans une autre lettre, du 12 juillet 1845 : « Jeanne va à Liverpool passer quinze jours chez son oncle. J’aurais aimé qu’elle allât en Ecosse, pour voir ses amis de Haddington : mais je vois que ce projet ne lui sourit pas. Elle n’est pas très forte, et elle a bien des tristesses en plus des miennes, la pauvre chère petite créature, étant bien isolée au monde depuis la mort de sa mère. »

Et il n’y a pas jusqu’à ses domestiques, les femmes de chambre et les cuisinières de Cheyne Row, dont le sort ne préoccupe constamment ce singulier égoïste. « Notre pauvre Anne Cook a été très malade, écrit-il à sa sœur : mais, Dieu merci, la brave fille est de nouveau sur ses pieds. » Plus tard c’est une certaine Hélène Mitchell qu’il recueille chez lui, une malheureuse qu’il espère guérir de sa passion pour l’alcool, et qui, onze ans après, retombe décidément dans son terrible vice. « Sa fin fut triste, raconte Carlyle, et comme un mauvais jeu de la fatalité. »

Tel était Carlyle dans ses relations avec les siens : et l’on peut s’étonner, après cela, de la réputation d’égoïsme féroce qui reste, obstinément, attachée à sa mémoire. Ou plutôt on pourrait s’en étonner si l’on ne connaissait pas la principale, l’unique source d’où est venue à Carlyle cette réputation. Elle lui est venue d’un ennemi qu’il avait à son foyer même, qu’il aimait et respectait, et qui, pendant quarante ans, en secret, avec une ténacité impitoyable, a travaillé à le mettre en accusation devant la postérité. De ce réquisitoire de Mrs Carlyle contre son mari, Mme Arvède Barine nous a donné naguère le résumé le plus complet et le plus vivant [1]. Mais elle l’a fait au moment où venaient de paraître le Journal et les Lettres de Jeanne Welsh Carlyle : et une foule de témoignages nouveaux ont été publiés depuis lors qui, sans contredire le témoignage de ces Lettres et de ce Journal, en ont pourtant singulièrement modifié la portée. On sait aujourd’hui, par exemple, que c’est de son plein gré que Mrs Carlyle a accepté la vie dont jusqu’à la fin elle n’a pas, un seul jour, cessé de se plaindre. On sait que, tout en admirant Carlyle, elle ne l’a jamais aimé, et que, tout en lui restant fidèle, c’est à d’autres hommes qu’elle a donné son cœur. Elle a aimé Edouard Irving, tout porte à croire qu’elle a aimé John Sterling : mais pour Carlyle, elle l’a détesté, ne voyant en lui qu’un odieux tyran. « Je me suis mariée par ambition, écrivait-elle en 1856 ; la gloire de Carlyle a dépassé tout ce que mes espérances les plus folles pouvaient attendre d’elle ; et cependant je suis la plus malheureuse des femmes. »

C’était une femme intelligente et honnête, mais d’un caractère impérieux, méprisant, ignorant tout à fait le pardon et la pitié. « Un oiseau méchant, » disaient d’elle ses camarades d’enfance ; « dure comme la pierre, » la définissait Froude. Irving, qu’elle aimait, lui affirmait qu’elle était « née pour les arts de la cruauté. » Et elle-même, d’ailleurs, répétait volontiers qu’elle « n’oubliait jamais ni le bien, ni le mal qu’on lui avait fait. » Carlyle lui était apparu simplement comme un homme de génie dont la gloire, si elle devenait sa femme, rejaillirait sur elle : et elle avait résolu de devenir sa femme, elle avait souscrit à toutes les conditions qu’il lui avait posées. « Que ce soit entre nous chose bien convenue, lui écrivit-il la veille du mariage : c’est l’homme qui, dans un ménage, doit faire la loi, et non pas la femme ! » Elle avait consenti à tout. Et dès l’année suivante elle commençait à se plaindre, à remplir de ses protestations son Journal et ses lettres. « Carlyle a eu à achever un travail qui l’a tout anéanti, physiquement et moralement, » écrivait-elle en 1839 dans une lettre à John Sterling ; « mais je finis par devenir indifférente à ses grognemens. » Ou encore, dans son Journal : « Pauvre petite malheureuse que je suis ! Je me sens comme à demi enterrée, dans un état intermédiaire entre la vie et la mort ! »

Elle avait d’ailleurs, assurément, de quoi se plaindre. Pour ne rien dire de certains épisodes désormais célèbres, et où elle semble avoir eu au moins autant de torts que son mari, la vie qu’elle avait à mener aux côtés de Carlyle n’était certes pas celle qu’elle avait rêvée. « Carlyle aimait à fumer silencieusement sa pipe en regardant sa femme laver les planchers, comme il l’avait toujours vu faire à sa mère et à ses sœurs. Il lui paraissait dans l’ordre de la nature qu’elle lui fit son pain, puisqu’il n’aimait pas le pain du boulanger, et qu’elle lui raccommodât ses bottes. » Oui, la jeune « intellectuelle » eut, durant les premières années de son mariage à laver les planchers, à cuire le pain et à raccommoder des bottes : elle eut à demeurer six ans avec son mari dans cette maison de Craigenputtock dont le silence et l’isolement la remplissaient d’horreur. Mais d’abord Carlyle, qui exigeait d’elle qu’elle menât cette vie, lui savait un gré infini de s’y résigner. Au moment même où, dans ses lettres, elle parlait de lui avec le plus d’amertume, il écrivait de son côté, à son frère James, que la vie de sa femme auprès de lui n’était « qu’un grand stoïcisme sans joie. » Il s’inquiétait de ses moindres indispositions, la soignait, la consolait : on a vu en quels termes il la plaignait, dans ses lettres à sa sœur. Et ce n’est point le remords, comme on l’a dit, mais sa fidèle et profonde affection pour elle qui, lorsqu’elle est morte, l’a désespéré. Aimant ses parens comme il les aimait, il avait su pourtant se résigner à les voir mourir : mais jamais, durant les quinze ans qu’il a survécu à sa femme, il ne s’est résigné à l’idée qu’elle n’était plus là.

Les pages qu’il a consacrées à son souvenir sont les plus belles qu’il ait écrites. M. Copeland en cite une qui, je crois, n’a jamais été traduite en français, et que je ne puis m’empêcher de citer à mon tour : « Un soir de l’année 1866, — écrit Carlyle dans son Journal, — nous étions tous deux assis dans cette chambre où je suis, deux créatures bien faibles et bien fatiguées ; et moi, peut-être, le plus fatigué des deux, encore qu’elle fût infiniment plus faible. Je me sentais tout somnolent ; et elle savait que m’endormir trop tôt était mauvais pour moi. — Étendez-vous sur le sofa, me dit-elle, — toujours bonne et aimable, — là, mais ne vous endormez pas I Et moi, après quelques objections, je lui obéis. J’avais coutume de m’étendre ainsi, dans les vieilles années, pendant qu’elle jouait du piano pour moi. Elle me jouait et me chantait une chère série de chansons écossaises qui faisaient errer mon âme, doucement, à travers les royaumes du souvenir et du rêve. Or, ce soir-là, à peine m’étais-je étendu qu’elle alla au piano, prit le cahier de Thomson, et, à ma surprise et à ma joie, s’élança une fois encore, après tant de longues années, dans son clair petit flot d’harmonie et de poésie. Jamais plus, depuis lors, le piano n’a été ouvert, ni jamais plus, moi vivant, il ne le sera. Et je comprends maintenant qu’elle s’est dit, ce soir-là : Je vais, une fois encore, lui jouer tous ses airs, une dernière fois I — Cette pensée me hante : cela est si bien elle, si bien elle ! Hélas ! j’ai été aveugle. J’aurais dû mieux savoir combien brillant était mon soleil ! »

L’homme qui sentait ainsi n’était pas un égoïste. Mais avec tout son génie, et les trésors d’affection qu’il avait dans le cœur, cet homme était resté un paysan écossais, le fils du maçon d’Ecclefachan. Ni l’amitié de Gœthe, ni les relations mondaines, ni la gloire n’avaient ou te pouvoir de le « civiliser. » Et c’est encore un des mérites des lettres qui vient de publier l’Atlantic Monthly de nous montrer combien, d’un bout à l’autre de sa longue vie, il s’est maintenu en étroite communion de pensée et de sentiment avec le milieu rustique où il était né. Sa famille lui apparaissait comme un clan dont il était le chef : et, infatigable à remplir les devoirs que cette charge lui imposait, il entendait aussi en exercer les droits. Ce n’était point par égoïsme, ni par goût du commandement, ni moins encore par cruauté qu’il ordonnait à sa femme de laver lies planchers, mais simplement, comme le dit Mme Arvède Barine, parce qu’il « l’avait toujours vu faire à sa mère et à ses sœurs. » L’idée ne Ira venait pas qu’on pût vivre une autre vie que celle que vivaient ces personnes qu’il aimait ; et lui-même, d’ailleurs, avait pris soin d’en avertir sa femme, avant le mariage : « C’est l’homme qui doit faire la loi dans la maison, non la femme ; ainsi le veut la loi éternelle de la nature, une loi que nul mortel ne saurait enfreindre sans être puni. » La pauvre miss Jeanne Welsh aura cru, peut-être, qu’il plaisantait : et, dans ce cas, on comprend que la désillusion lui ail été cruelle. Mais comme « Ile eût mieux fait de laisser à d’autres le soin de l’en plaindre ! Comme nous aurions été heureux de pouvoir nous en rapporter, sur elle, au jugement de son mari, nous la représentant comme une stoïcienne, et déplorant de n’avoir pas su apprécier plus tôt le « brillant soleil » qu’elle était pour lui !

En même temps que paraissaient, dans l’Atlantic Monthly, ces lettres de Carlyle, un neveu du grand écrivain écossais publiait à Londres un gros ouvrage de son oncle qui, jusqu’à présent, était resté médit. Sous le titre de Esquisses historiques touchant des "personnages et des événemens remarquables des règnes de Jacques Ier et de Charles Ier [2] ; ce sont des scènes et des portraits que Carlyle destinait d’abord à former un ensemble, « dans la manière de l’Allemagne de Mme de Staël. » Le projet fut ensuite abandonné, Carlyle ayant concentré toute son attention sur le héros Cromwell ; mais ces Esquisses n’en demeurent pas moins une œuvre des plus curieuses, surtout pour l’étude des procédés de composition et de style du poète-historien. J’espère pouvoir, bientôt, en parler plus à loisir.


T. DE WYZEWA.


  1. Voyez la Revue du 15 octobre 1884.
  2. Historical Sketches on notable persons and events in the reign of James I and Charles I. Un vol. in-8, Chapman and Hall.